Quand le passé heurte le présent - Gisèle Viau - E-Book

Quand le passé heurte le présent E-Book

Gisèle Viau

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Beschreibung

Eugénie quitte son patelin natal pour suivre une formation en soins infirmiers. Malgré ses appréhensions face à l’inconnu, elle déserte la résidence familiale empreinte de si tristes souvenirs. Elle lui rappelle constamment son enfance marquée par l’absence maternelle. Ce refuge l’avait mise à l’abri des regards malveillants et des sous-entendus culpabilisants énoncés envers sa famille.
À Montréal, Eugénie tente de se débarrasser des étiquettes honteuses dont on l’a affublée et des contraintes imposées à la suite de la disparition de sa mère.
Or, dans les couloirs de l’hôpital Hôtel-Dieu de Montréal, la beauté saisissante d’Eugénie n’échappe pas aux tentatives de séduction masculine. Au contraire, elle devient un frein additionnel à surmonter. Hantée par sa quête de vérité et d’identité, elle cherche à percer le mystère maternel pour s’affranchir du regard des autres afin d’être enfin elle-même. Eugénie réussira-t-elle à se libérer des traumatismes reliés à son enfance, à s’épanouir malgré les obstacles professionnels et être enfin heureuse?

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Gisèle VIAU est une auteure québécoise. Son premier roman "L’emprise insidieuse", publié aux Éditions du Tullinois 2024. En rédigeant ses romans, elle met en lumière le parcours extraordinaire de femmes limitées par des règles contraignantes et qui ont joué, malgré tout, un rôle crucial mais méconnu dans l’histoire du Québec.

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Seitenzahl: 428

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Table des matières

Dédicace

REMERCIEMENTS

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Note de l’autrice

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Copyright

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives natio-nales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Quand le passé heurte le présent / Gisèle Viau.

Noms: Viau, Gisèle, 1950- auteur.

Identifiants: Canadiana 20250027089 | ISBN 9782898093883

Classification: LCC PS8643.I26 Q36 2025 | CDD C843/.6—dc23

Auteure : Gisèle VIAU

Titre : Quand le passé heurte le présent

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispo-sitions de la Loi sur le droit d’auteur.

©2025-Éditions du Tullinois

ISBN version papier: 978-2-89809-388-3

ISBN version E-Pub : 978-2-89809-389-0

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

Dépôt légal papier : 1er trimestre 2025

Dépôt légal e-Pub : 1er trimestre 2025

Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Designgo

Photo de l'auteur : Vicky GOSSELIN

Imprimé au Canada

Première impression : Mars 2025 

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) ainsi que le Gouvernement du Québec pour son programme de crédit d'impôt et pour tous les soutiens accordés à nos publications.

SODEC-QUÉBEC 

Dédicace

À ma sœur Jocelyne,

car notre indéfectible lien sororal embellit ma vie.

Aux infirmières,

qui se dévouent corps et âme auprès de leurs patients.

 

À toutes les familles

affectées par les effets collatéraux de la maladie d’un des leurs.

REMERCIEMENTS

Aux archivistes de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour avoir facilité mes recherches historiques.

À Renée-France Cadieux, dont la maman, madame Gisèle Hotte, a étudié à l’école Jeanne-Mance de l’Hôtel-Dieu de Montréal durant le même laps de temps que l’héroïne de ce roman, ainsi que ses deux tantes Andrée et Germaine Hotte, car elles ont apporté leur contribution à la cueillette d’information.

À Francine Pinard, ex-infirmière à l’hôpital Sainte-Justine et à Francine Heyne, ex-infirmière qui a été formée à l’école Jeanne-Mance, parce qu’elles ont accepté de partager avec moi leur vécu à titre d’étudiantes et d’infirmières.

À Marie Jodoin, omnipraticienne retraitée, car elle m’a éclairée sur le cheminement des étudiants en médecine qui optaient pour une spécialité dans les années 1950.

À ma sœur Jocelyne et à mon conjoint Fern pour leurs critiques constructives et leur soutien.

À Monique Richard, Gilles Gagnon, Suzanne Séguin et Paul Chaballe qui ont accepté de parcourir le texte de leur regard scrutateur afin d’y déceler les possibles erreurs linguistiques.

À Claude Rey, mon éditeur, pour son bel accompagnement, son positivisme et son sens de l’humour. Un merci tout spécial à Mario Arsenault, ce talentueux concepteur graphique qui a réalisé la page couverture de ce roman.

Merci à vous, chers lecteurs et lectrices pour vos commentaires et encouragements. Vos appréciations donnent des ailes à l’écrivaine que je suis. Mon plus grand souhait est de vous procurer d’agréables moments de lecture en vous permettant d’entrer dans l’univers d’héroïnes qui, dans l’ombre de leur époque et malgré des règles contraignantes, ont joué un rôle important, mais méconnu dans l’histoire du Québec. Je vous suis très reconnaissante.

Gisèle 

Chapitre 1

Juin 1957

L’absence de nuage laisse tout le loisir à l’astre du jour de régner en roi et maître dans le ciel. Ses ardents rayons réchauffent le toit du vieux couvent. À l’étage supérieur de cet établissement administré par la communauté des sœurs Saint-Joseph de Saint-Hyacinthe, les étudiantes de la onzième année effectuent leur dernier examen. Elles suffoquent sous leur blouse blanche à manches longues et leur tunique bleu marine. Le cerveau en ébullition et le corps dégoulinant de sueur, elles sont penchées sur leur copie sous l’œil vigilant d’une religieuse. Sœur Gilberte-Marie, la figure étroite encerclée par une cornette blanche et la silhouette enveloppée d’une épaisse couche de tissu noir, balaie du regard ses élèves. Rien ou presque n’échappe à ses yeux noirs profondément encastrés. De cette vue d’ensemble, où se dégage une étonnante uniformité visuelle, l’une d’entre elles se démarque. Il s’agit d’Eugénie Durand. Ce n’est pas uniquement dû à son charme indéniable si elle attire le regard sévère de la surveillante, mais plutôt à cause de sa nervosité excessive qui l’amène à s’arracher les cheveux. Elle ne cesse de passer sa main droite dans son cuir chevelu en plus d’éponger les gouttes de sueur qui dégoulinent jusqu’au bout de son nez retroussé. Les cheveux qu’elle recueille chaque fois, elle les laisse choir sur le plancher. Mais, sous l’œil courroucé de la nonne, elle met fin abruptement à cette manie qui se manifeste lorsqu’elle vit une crise d’angoisse. Face à un trou de mémoire concernant une formule de chimie, elle s’affole à l’idée de subir un échec. Ceci compromettrait son acceptation à l’école Jeanne-Mance de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Elle tient avec entêtement à suivre la formation en soins infirmiers. C’est la seule chance qui lui permettrait de sortir de cette vie fastidieuse et monotone.

Au terme de cette année scolaire, quelques étudiantes prendront le voile tandis que d’autres décideront de mettre fin à leurs études afin de se préparer à leurs futurs rôles d’épouse et de mère. Mais pour les plus douées et avant-gardistes, les connaissances acquises durant leur cours secondaire les propulseront vers des études supérieures. Eugénie aimerait bien appartenir à cette dernière catégorie. Elle se tue à la tâche, étant guidée par son souci de dépassement personnel, afin d’obtenir les meilleurs résultats possibles. Elle n’hésite pas à empiéter sur ses heures de sommeil pour se prouver d’abord à elle-même et aux autres qu’elle est dotée d’une bonne capacité intellectuelle. Son enfance malheureuse marquée par l’ostracisme dont elle a été victime l’a amenée à conclure que la seule façon de se sortir de ce merdier, où elle se sent recluse, est de se surpasser dans ses études.

-oʃo-

Sœur Gilberte-Marie, le lendemain matin, entre de pied ferme dans son local. Elle tient entre ses mains la pile d’examens dûment corrigés. En l’apercevant, ses élèves dressent le torse par souci de ne pas passer outre le règlement selon lequel il faut adopter une bonne position d’écoute. La religieuse, dont les yeux sont rougis par le manque de sommeil, s’apprête à divulguer à voix haute le résultat de l’examen de chacune sans se formaliser le moindrement de blesser leur estime personnelle. Habituées à cette façon de faire, certaines d’entre elles se parent en dedans d’un bouclier psychologique afin de ne pas sombrer dans la déprime à la suite de ce moment angoissant. Elles se préparent au pire, car elles savent pertinemment jusqu’où peut aller la langue acérée de cette institutrice. Autant elle peut utiliser un vocabulaire flatteur et éloquent pour féliciter celles qui obtiennent de bons résultats, autant elle a la capacité de blesser cruellement celles dont les notes sont décevantes. Cette religieuse considère les mauvais résultats comme une attaque personnelle à son travail puisqu’elle s’évertue à offrir à ses élèves une qualité d’enseignement. La tension est donc palpable dans la classe. Eugénie tremble de peur. Elle craint qu’un éventuel échec puisse porter atteinte à son projet de quitter son patelin natal où circulent tant de ragots à son endroit. En plus de s’inquiéter de son sort, elle a une pensée toute spéciale pour son amie Adèle. Elle lui apporte, depuis quelques années, une aide précieuse en mathématique et en science. Leurs rencontres se déroulent toujours au couvent sur la période du dîner, car il lui est interdit d’aller chez elle. Bien que les parents de sa camarade apprécient le soutien qu’Eugénie apporte à leur fille, ils refusent catégoriquement de la recevoir prétextant qu’elle est «la fille d’Hortense». Ils tiennent mordicus à protéger Adèle de toute mauvaise influence extérieure. La réputation douteuse de la famille Durand invite les parents de son amie à craindre que la tare familiale dont hérite Eugénie puisse contaminer leur fille chérie. L’héritière d’Hortense chasse ses pensées négatives de son esprit en entendant la voix de sœur Gilberte-Marie. Elle se croise les doigts afin d’obtenir un résultat à la hauteur de ses attentes, car malgré son bon cheminement scolaire, elle doute toujours de ses capacités. Les paroles désobligeantes de la religieuse adressées à celles qui ont raté leur test viennent heurter la sensibilité d’Eugénie. Ses pensées se tournent vers son amie. Elle souhaite qu’elle ait bien réussi son dernier examen. Elle observe la démarche vacillante de ses camarades qui doivent se déplacer jusqu’au-devant de la classe pour récupérer leur copie. Ces écervelées, comme le souligne sévèrement la nonne, reviennent à leur pupitre en penchant la tête. La honte qu’elles éprouvent est insupportable. Des reniflements s’ébruitent dans le local. Eugénie a le ventre noué quand elle entend prononcer son prénom. Elle se lève prestement et en prenant possession de son examen, elle entend :

— Bravo pour vos progrès, mademoiselle Durand. Mais si vous aviez été plus concentrée et moins étourdie, vous auriez pu avoir la note parfaite.

— Merci ma sœur, balbutie-t-elle en rougissant comme une pivoine.

Soulagée par les remarques qu’elle reçoit et par solidarité pour ses compagnes, elle demeure impassible aux compliments de son enseignante. En revenant à son siège, elle se martèle intérieurement qu’elle aurait dû se coucher plus tôt la veille de cet examen. Ceci lui aurait sans doute permis d’avoir l’esprit plus alerte. La distribution des copies d’examen se termine par la remise des meilleurs résultats. Les trois élèves les plus talentueuses se dandinent pour aller récupérer leur test sous le concert de louanges de sœur Gilberte-Marie qui ne tarit pas d’éloges sur ses préférées. En revenant à leur bureau, elles affichent un sourire rempli de fierté. Eugénie les envie secrètement. Elle aimerait être aussi calme, confiante, sociable et heureuse qu’elles.

-oʃo-

Lorsque la cloche du couvent retentit pour mettre fin à cette journée de classe, la plupart des pensionnaires se retirent à l’ombre des grands érables qui encerclent la cour, tandis que les externes se dirigent vers leur demeure respective. Ce merveilleux moment de la journée, tant apprécié par les jeunes, leur permet de se rencontrer. Eugénie et Adèle, satisfaites du résultat de leur examen, marchent en babillant jusqu’à ce que leur chemin se sépare. Le long de ce trajet, les deux piétonnes partagent la route avec des garçons de leur âge à la sortie du collège. Elles ralentissent le pas pour s’approcher de Bernard, le frère d’Adèle. Ce dernier a l’habitude de dévisager la belle Eugénie. Le corps svelte de la jeune fille, sa longue chevelure châtaine et ses yeux pers l’attirent irrésistiblement. Il se contente de lui envoyer des regards enflammés, mais sans plus. Eugénie aimerait bien qu’il en soit autrement. Dans ses rêves les plus fous, elle souhaite que Bernard puisse redoubler d’audace en l’invitant à marcher avec elle main dans la main, à patiner, à échanger, à manger, à écouter de la musique et à faire différentes activités comme le font les jeunes de leur âge. Mais dans son for intérieur, elle sait fort bien que ses désirs ne se réaliseront jamais. Le frère de son amie ne dépassera pas la ligne de l’interdit imposée par ses parents.

En revenant à la maison, elle ouvre la porte et en parcourant la pièce du regard, elle constate le désordre ambiant. Son père et son frère ne font pas attention. Ils ne font aucun effort pour ranger leurs vêtements de travail de la ferme et laissent traîner la vaisselle dans le fond de l’évier, car ils sont persuadés que l’entretien d’une résidence appartient aux femmes. À défaut de la présence maternelle, Eugénie doit mettre la main à la pâte, ce qui lui enlève beaucoup de temps pour étudier.

Découragée devant ce spectacle désolant qu’elle retrouve à chaque fin d’après-midi, elle échappe un sanglot. Elle se laisse choir sur son lit en pénétrant dans sa chambre. Recroquevillée sur sa courtepointe, elle permet à son esprit de vagabonder, en se remémorant la figure maternelle. Elle aurait tant aimé être cajolée et consolée par elle durant les périodes difficiles. L’absence de sa mère avait assombri des moments précieux de son enfance comme l’accueil chaleureux d’une maman au retour de l’école, l’apprentissage de la lecture, la première communion, la confirmation, l’entrée au couvent pour entreprendre sa huitième année, l’arrivée impromptue de ses premières règles et le tumulte intérieur causé par son adolescence. Son départ abrupt avait provoqué tant d’émoi dans la maison, chez les Giroux et au niveau de la paroisse. L’éternel conflit entre sa grand-mère Imelda et son père Émilien s’était aggravé. Entendre leurs nombreuses prises de bec était devenu intenable pour Eugénie. Les rumeurs galvaudées par des voisins alimentaient les conversations des paroissiens. Étant mise à part, la fratrie d’Émilien Durand vivait en vase clos en allant à la basse messe le dimanche afin d’éviter les remontrances de leur bon curé.

En épongeant les larmes qui inondent ses joues, Eugénie courbe l’échine et se met à la tâche en espérant un avenir meilleur. Elle désire par-dessus tout effacer le sceau de la honte qui lui colle à la peau. Elle ouvre la radio pour chasser la mélancolie dont elle est enveloppée. En entendant la voix d’Édith Piaf, qui interprète La vie en rose, ses pensées s’envolent vers l’inaccessible Bernard.

 

Chapitre 2

Septembre 1947

La cloche sonne mettant fin à cette journée d’école. Du haut de ses six ans, Eugénie se lève en adressant un sourire timide à sa nouvelle institutrice. Son regard empreint d’inquiétude parcourt la classe à la recherche de sa précieuse amie qui a accepté de la prendre sous son aile. Une main frôle son épaule au moment de franchir la porte pour accueillir le soleil. Rassurée de sentir la présence de la grande Francine à ses côtés, elle lui tend affectueusement la main. Elles partagent leurs impressions concernant ce premier jour de classe tout en longeant la rivière Richelieu. Elles se laissent dépasser par les frères Desrosiers qui, d’un pas alerte, vont rejoindre leur père afin de lui prêter main-forte sur la ferme. Le badinage des deux écolières s’interrompt et leurs mains se délaissent lorsque l’aînée arrive à destination. Avant d’emprunter l’allée qui la conduira à sa résidence, elle se penche et pointe son index vers la demeure de sa protégée. «Tu n’as qu’à continuer toutdroit et tu apercevras à ta gauche ta belle maison recouverte de papier brique rougeâtre», lui intime-t-elle gentiment.

Eugénie poursuit sa route de plus belle. Elle accélère le pas malgré la douleur que ses souliers neufs lui infligent. Toute à sa hâte de se soustraire à cette chaleur, elle rêve du moment où elle retrouvera son jeune frère Louis. Ses facéties et ses mimiques lui ont tant manqué pendant la journée. Chemin faisant, elle aperçoit au loin une silhouette qui vient en sa direction. Les contours de cette personne, nimbés de lumière, brouillent les traits de sa figure. En avançant, elle observe les agissements étranges de la marcheuse. Sans doute à cause de la chaleur, cette piétonne se dépouille graduellement de ses vêtements qu’elle éparpille ici et là sur la route. Et tout à coup, le cœur de la fillette se met à palpiter à une vitesse folle. Elle reconnaît la chevelure blonde de cette exhibitionniste. Sans se soucier de la calèche qui la dépasse, elle crie de toutes ses forces : «Maman, maman!» Perturbée par autant d’émotions et reprenant son souffle : «Que faites-vous? Il faut vous rhabiller, maman», ordonne-t-elle nerveusement. Les yeux du cocher, en apercevant la scène, semblent sortir de leur orbite devant ce terrible malaise. Il tourne donc son attention du côté opposé, craignant sans doute la punition divine devant un spectacle aussi impudique. Préoccupée à ramasser un à un les vêtements maternels tout éparpillés, elle ne cesse de répéter : «Maman, qu’avez-vous? Ça ne se fait pas.Il y a plein de gens qui vous regardent par les fenêtres.» Un sentiment de honte s’empare d’elle. Déterminée à protéger cette femme qu’elle aime, elle étouffe ses sanglots. Elle tente d’entrer en contact avec cette personne qui lui a donné la vie, mais sans succès. Son regard est vide. Ses yeux sont hagards. Elle fait fi des consignes de sa fillette lui ordonnant de couvrir ses parties intimes. Elle est ailleurs, mais où?se demande-t-elle. Eugénie réussit tant bien que mal à la convaincre d’enfiler son jupon dissimulant ainsi les zones les plus secrètes de son anatomie. Elle éprouve de la difficulté à respirer. Assaillie par la peur, elle craint que sa maman soit ridiculisée. Ne comprenant pas ces agissements bizarres, elle aimerait pouvoir trouver un endroit où aller se cacher. Se rendre invisible aux yeux des voisins et au regard de tous. Effacer cette scène disgracieuse et dégradante à tout jamais. Ne plus en entendre parler. C’est ce qu’elle désire par-dessus tout. Dieu du ciel, aidez-moi. Arrangez-vous donc pour que maman ne fasse pas rire d’elle. Y faudrait surtout pas que monsieur le curé sache ce qu’elle a fait, implore-t-elle. Instinctivement, elle prend la main agitée de sa mère et la conduit telle une enfant vers la maison familiale. Déstabilisée par cet événement inédit, elle poursuit le trajet dans un silence total. Tous les mots qu’elle aimerait prononcer restent coincés au fond de sa gorge.

En pénétrant dans la maison, elle tire la belle Hortense par le bras et la dirige tout droit vers sa chambre. L’obscurité envahit la pièce lorsqu’elle ferme les volets. La nouvelle écolière invite sa mère à se reposer pendant qu’elle s’occupera de Louis. Le gamin surgit à l’instant même. Il saute dans les bras de sa grande sœur. Elle lui donne des bécots et met son doigt à la verticale sur sa bouche afin de le faire taire.

— Maman est fatiguée. Elle doit se reposer, murmure-t-elle à son oreille.

— M’man dodo?

— Oui, elle va faire un beau dodo. Pour ne pas faire de bruit, on va aller dehors.

L’aînée installe son petit frère de trois ans dans la voiture à quatre roues. Il aime se faire trimballer dans ce bolide construit par son père Émilien. Durant le trajet, Eugénie met sa main gauche en visière au-dessus de ses yeux afin de détecter l’endroit où se trouve son paternel. Elle le découvre plus loin à sa gauche en train de réparer une clôture. Elle accélère le pas pour le retrouver au plus vite. Il lui tient à cœur de partager son lourd secret. Mais elle craint toutefois que cette révélation puisse provoquer encore plus de chicane entre ses parents. Elle est souvent témoin de vives engueulades entre eux. Plus elle approche de son père, plus elle appréhende sa réaction et son cœur cogne à vive allure contre sa poitrine. En apercevant l’arrivée inattendue de ses deux enfants, Émilien se retourne et dépose sa masse qu’il utilise pour ancrer ses pieux plus profondément dans le sol. Cet homme, aux larges épaules et aux muscles saillants, adresse un petit sourire moqueur à ses deux garnements. Ses yeux verts et ses cheveux blonds aux reflets roux se retrouvent dans la physionomie de son fils. En enlevant sa casquette, il essuie de sa main gauche les gouttes de sueur qui dégoulinent sur son front. Il s’approche d’eux et demande :

— Pis ma grande, comment a été ta première journée d’école?

Au moment où Eugénie veut lui répondre, elle éclate en sanglots. Avoir assisté au dénudement de sa mère sur la route la traumatise. Les images qu’elle repasse en boucle dans sa tête lui sont insoutenables. Ces visions lui vrillent les entrailles. Émilien use d’une tendresse inhabituelle en prenant dans ses bras sa fille qui lui semble bien malheureuse. Les épanchements affectifs le rendent plutôt inconfortable. Pour ajouter au drame, voilà que Louis imite sa grande sœur dont il a du mal à se détacher. Pris au dépourvu, le père de famille chasse son air bourru et adoucit sa voix.

— Voyons ma «Nini», raconte à ton papa ce qui ne va pas? dit-il en épongeant les larmes de sa fille avec son vieux mouchoir de poche.

— C’est, c’est maman, hoquette-t-elle en reniflant.

— Qu’a-t-elle encore fait ta mère?

— En revenant de l’école, je l’ai aperçue sur la route. Elle enlevait tout le linge qu’elle portait sur son dos.

— Quoi? Qu’est-ce que tu es en train de me raconter?

— Vous avez bien compris. J’ai ramassé ses vêtements qui traînaient au bord du chemin et j’ai réussi à lui faire mettre son jupon. J’étais tellement gênée de voir que ma mère était presque nue devant le cocher. Il y a sûrement des gens qui l’ont vue à travers leurs fenêtres.

— Heureusement que tu as pu l’aider à se rhabiller, ma grande fille.

— Pourquoi agit-elle ainsi?

— Elle est malade.

— Mais il faut la faire soigner. Le docteur a sûrement un remède à lui donner.

— J’ai bien peur que le problème de ta mère soit dans sa tête.

— Et ça change quoi?

— C’est plus compliqué à soigner et à guérir. Sèche tes larmes. Retourne vite à la maison avec ton frère et va t’occuper de ta mère. Après la traite des vaches, j’irai vous retrouver. Nous allons essayer de trouver une solution.

— Merci papa!

Après le départ de ses enfants, Émilien prend une pause. Il s’assoit à l’arrière de sa charrette. Il songe aux propos de son aînée lorsqu’il est laissé à lui-même au beau milieu de ses champs. Il est assommé par cette révélation. Sous la carapace de cet homme viril et impulsif se cache un être sensible. Il plonge dans ses pensées les plus sombres et laisse libre cours à sa peine. Le mouchoir encore imbibé des pleurs d’Eugénie vient à son secours. Le père de famille s’inquiète de la suite des événements. Jusqu’à présent, il avait réussi à garder sous le toit familial les changements d’humeur et les crises de son épouse. Maintenant, il appréhende déjà la réaction de ses voisins. S’il fallait qu’elle devienne la risée de la paroisse. L’incident d’aujourd’hui risque de faire les choux gras des langues acerbes, songe-t-il. Plusieurs scénarios surgissent dans son esprit : l’éventualité que son épouse soit étiquetée comme «folle», qu’elle soit montrée du doigt et ostracisée, que ses enfants reçoivent des sobriquets à l’école.

Malgré la tristesse que provoque ce moment d’introspection, Émilien parvient à esquisser un léger sourire. Il se rappelle la première fois où il avait croisé la belle Hortense. Il fut conquis dès le premier regard. Ses yeux bleu-gris et son charme envoûtant réussirent à l’embraser de la tête aux pieds. Il en rêvait jour et nuit. Si auparavant aller effectuer des travaux d’entretien chez monsieur Giroux lui apparaissait comme une corvée, après cette rencontre, il espérait avec impatience une récidive de la part de son patron. Ensorcelé, il aimait la scruter à son insu. Cette fille, il l’avait dans la peau, et ce, malgré toutes les entourloupettes que sa sœur Antoinette avait mises en œuvre pour le séduire. Cette maîtresse d’école revêche n’avait eu aucune emprise sur lui. Toutes les tentatives que cette fille sans scrupule avait élaborées pour le faire tomber dans ses filets l’avaient laissé indifférent. Au grand dam de cette dernière, Émilien n’avait eu d’yeux que pour la belle Hortense. Certes, il est vrai que la beauté d’Hortense supplantait toutes les autres jeunes filles.

En s’épongeant les yeux à nouveau et en reniflant, il replonge dans ses souvenirs. Et s’il n’y avait pas eu cette guerre et cette course au mariage, il aurait pris le temps de mieux connaître la femme qui faisait battre son cœur. Il l’aurait fréquentée pendant au moins une année ou deux. Ce laps de temps lui aurait sans doute permis de découvrir le côté sombre de sa personnalité. À un moment donné, son malaise intérieur et ses sautes d’humeur auraient fait surface. Cette prise de conscience m’aurait-elle mené à rompre avec cette jeune fille que tout homme normalement constitué désirait malgré lui?se demande-t-il.

Le jeune père se relève, dépose son mouchoir de coton tout mouillé au fond de sa poche et va caresser doucement le chanfrein de son cheval. Il aimerait bien agir ainsi avec sa douce, mais il craint de se faire mordre ou de déclencher une nouvelle crise. Il se sent sur le qui-vive devant les réactions imprévisibles de son épouse. Puis, il s’assoit dans sa voiture à deux roues et donne un coup de rênes sur la croupe de l’étalon afin de retourner aux bâtiments. Pendant le trajet, il songe à sa belle-mère Imelda qui ne cesse de lui cracher son venin, le rendant responsable du comportement incontrôlable de sa fille. Cette dame, il la déteste. Elle leur rend des visites toujours à l’improviste qui se terminent inévitablement par un affrontement corsé. En sa présence non désirée, il se met sur la défensive et devient agressif. Sa belle-mère en profite pour lui mettre sur le nez que son caractère belliqueux est la cause de l’état lamentable d’Hortense. Elle lui crache à la figure des méchancetés abominables, et ce, devant ses enfants. Cette mégère lui vomit tout son fiel chaque fois que se présente une occasion. Elle traite son gendre avec mépris et condescendance. Cette femme froide et acariâtre aurait souhaité que la plus belle de ses filles puisse épouser un notable possédant un pécule bien garni. Mais non, il a fallu qu’Hortense s’amourache de cet agriculteur colérique sans grande envergure. Lorsqu’il est question d’argent, les yeux d’Imelda brillent de convoitise.

Pensif, Émilien songe à tous les moyens qu’il a utilisés pour aborder de façon saine sa dulcinée. À son grand désarroi, il admet que la bienveillance, la douceur et les petites attentions n’ont pas obtenu les résultats escomptés. Il aimerait bien découvrir la stratégie gagnante qui règlerait ces agissements étranges. Il se sent coupable d’assombrir l’enfance de ses rejetons qui devraient vivre heureux dans une forme d’insouciance. Le seul espoir qui lui reste, ce sont les paroles de sa belle-sœur Alice qui est mariée avec son frère Hubert. Selon elle, Hortense se comportait de façon bizarre avec elle avant son mariage avec Émilien. Ces paroles, il s’y accroche désespérément. Plus il se rapproche de la maison, plus sa pression artérielle monte. Il craint la suite des événements. Il aimerait tellement vivre en parfaite harmonie avec Hortense tout comme Alice et Hubert. Il avait imaginé une vie matrimoniale remplie d’amour en étant des complices à tous les niveaux partageant les joies et les peines que le quotidien leur apporterait.

-oʃo-

Le lendemain matin, Émilien se retrouve plus tôt que d’habitude en compagnie de ses bêtes qu’il prend soin de traire et de nourrir. Il accélère le pas lorsque sa besogne est terminée pour aller rejoindre sa petite famille afin de déjeuner avec eux. Il pénètre dans la maison en ayant les traits tirés et les yeux rougis par le manque de sommeil. En parcourant la pièce du regard, il aperçoit Hortense occupée à coiffer Eugénie dans la salle de bain. Elle lui attache les cheveux du dessus de la tête avec un élastique et tresse cette couette en y ajoutant un ruban bleu tout comme sa robe. Puis, la maman appuie sa figure contre celle de sa fille afin de pouvoir admirer leur reflet dans le miroir.

— Tu vas être la plus jolie à l’école aujourd’hui. Tous les regards seront tournés vers toi, Eugénie, s’exclame-t-elle en lui collant un bisou sur son petit nez retroussé.

— Merci maman!

— Pis moi, j’peux pas aller à l’école avec Nini?

— Non Louis, t’es trop petit encore, répond Émilien.

Le père de famille se réjouit de constater que son épouse a retrouvé son état normal. En la voyant agir de façon aussi affectueuse avec ses enfants, il se demande si elle ne fait pas amende honorable à la suite à l’incident de la veille. Elle se sent sans doute coupable, songe-t-il.

Après avoir ingurgité un copieux déjeuner, Émilien, toujours aussi inquiet, propose à son aînée de l’accompagner sur la route jusqu’à la résidence de la grande Francine. C’est donc main dans la main que le père et la fille déambulent sur le chemin. Lorsqu’ils rencontrent la jeune adolescente, Émilien lui confie la main de sa fillette. Il se sent incapable de demander à cette demoiselle de prendre soin de sa fille, mais celle-ci, en percevant le malaise et devant les yeux humides du papa de sa protégée, bafouille :

— Soyez sans crainte, monsieur Durand, je vais prendre soin de votre belle Eugénie comme si elle était ma petite sœur.

— C’est gentil Francine.

Eugénie se rend à l’école le cœur lourd, car elle redoute les remarques désobligeantes des autres élèves. Durant le trajet, son accompagnatrice lui parle de tout et de rien pour lui changer les idées et la faire rire. Elle lui raconte sa bévue de la veille. En concoctant un gâteau, elle avait commis l’erreur d’ajouter une tasse de sel à la place du sucre. Elle s’amuse à imiter les réactions de son frère. Cette anecdote arrache un sourire à la jeune écolière.

En entrant dans la classe, tous les yeux se tournent vers Eugénie, et ce n’est pas à cause de sa belle coiffure. Elle perçoit de l’animosité dans leur regard. Ses joues s’empourprent à vue d’œil et elle baisse la tête pour aller s’asseoir. Les explications de mademoiselle Juliette deviennent confuses dans son esprit. Comme elle a du mal à se concentrer, elle demeure muette face à une question. Ce qui la place dans l’embarras. Durant ce temps, l’écolier, qui occupe le bureau derrière elle, lui colle une gomme dans sa magnifique chevelure blonde. Ce geste déclenche un flot de larmes qui ruissellent sur les joues rebondies d’Eugénie. Mademoiselle Juliette réprimande Arthur et lui donne une copie qu’il devra faire signer par ses parents.

Sur l’heure du dîner, les élèves qui habitent près de l’école vont manger à la maison. La classe se vide donc de moitié. Francine en profite pour aller consoler sa protégée et lui enlever la fameuse gomme qui est agrippée à ses cheveux.

— Ne t’en fais pas Eugénie, Arthur fait toujours des niaiseries et il se croit drôle en plus.

L’après-midi se déroule avec une lenteur déconcertante. Eugénie se sent inconfortable parmi ces élèves. Pendant la récréation, elle se retrouve seule et lorsqu’elle approche près d’un groupe, les conversations s’arrêtent. Elle se sent isolée. Elle se résigne donc à aller s’asseoir tristement sur les marches du balcon et observe les jeunes qui jouent soit à la tague, au ballon ou au drapeau. Elle aimerait tant se mêler à eux, mais elle est rejetée. Tout à coup, elle entend :

— Eille, Eugénie, tu ne trouves pas qu’il fait chaud. Tu pourrais enlever ta robe.

— Espèce d’ordure! Tu mériteraisqu’on te lave la langue avec du savon, rétorque Francine afin de faire taire le grand Larouche.

Le son de la cloche met fin à cette altercation. En retournant chez elle et après avoir remercié sa bienfaitrice, Eugénie réfléchit au calvaire qu’elle devra endurer dans cette école. Elle laisse libre cours à ses larmes qui inondent sa figure. En relevant la tête, elle aperçoit son père qui vient à sa rencontre. Elle court vers lui et se laisse envelopper par ses bras protecteurs. Le cœur d’Émilien se brise en mille morceaux face à la détresse de sa fille. Ses craintes se sont donc confirmées. L’inconduite d’Hortense s’est propagée à la vitesse de l’éclair en faisant le délice des commères, et ses enfants en subissent déjà les conséquences. En écoutant sa fillette en pleurs, il échafaude tous les moyens susceptibles de l’aider à régler ce problème. Il pense instinctivement à la bonne écoute de son frère Hubert, aux conseils que pourrait lui procurer le curé de la paroisse et son médecin de famille. Il doit se mettre à la tâche immédiatement avant que le problème s’envenime. Sinon, quel avenir se dessinera pour mes enfants?Et que deviendra notre vie conjugale?se demande-t-il.

 

Chapitre 3

Juin 1940

Cette journée chaude, où le soleil domine complètement le ciel, permet aux agriculteurs de la région d’engranger leur foin. Les membres de la famille Durand n’échappent pas à ce rituel et s’affairent à cette tâche puisque les prochains jours s’annoncent pluvieux. Hubert, pendant la période de fenaison, vient prêter main-forte à son père Théodore après avoir terminé son quart de travail à la Marine Industries. Quant à l’aîné, il revient un peu plus tard puisqu’il travaille sur un gros chantier de construction à Sorel. Son patron, devant l’urgence de la situation, ne peut lui permettre de terminer plus tôt. Émilien ne lésine pas sur les longues heures de travail, car il espère devenir un jour propriétaire terrien. Si l’aîné convoite l’achat d’une ferme, le cadet caresse plutôt le rêve d’aventures. L’apparition des voitures à essence le fascine au plus haut point.

Après ce dur labeur, qui les a fait dégouliner de sueur, ils apprécient l’ombre et la fraîcheur que leur offre l’étable. Hubert retourne les bêtes à l’extérieur une fois qu’elles sont soulagées de leur surplus de lait. C’est sous un soleil déclinant qu’ils entrent à la maison, complètement épuisés, mais heureux du travail accompli. Émilien, en revenant du travail, leur emboîte le pas complètement fourbu. Sous l’œil vigilant de leur mère, ils se nettoient au lavabo avant de passer à la table autour de laquelle sont installés les plus jeunes. Constance, la mère de famille, leur sert un repas froid composé de rôti de porc en tranches, de pain maison, de radis frais du jardin et de tarte aux fraises.

Les filles de la maisonnée aident leur mère à débarrasser la table lorsque tous les estomacs sont bien repus. À ce moment-là, Théodore s’empresse d’allumer sa radio RCA Victor. Le sujet qui fait remuer toutes les lèvres ces jours-ci est la crainte de voir apparaître le spectre de la conscription, et ce, malgré la promesse du premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King lors de sa campagne électorale de 1939. À la suite de son appui à la Grande-Bretagne et la France, le Canada est entré officiellement en guerre le 10 septembre dernier. Émilien syntonise Radio-Canada afin d’obtenir des nouvelles fraîches de ce qui se passe dans les vieux pays. Comme ce poste grésille trop, il tourne le bouton pour sélectionner CKAC. Il préfère cette station qui s’est dotée d’une salle de nouvelles. Ils y apprennent la défaite des alliés en France et en Belgique. De plus, ils sont foudroyés par la capitulation de la France. C’est la consternation.

— Ça ne sent pas bon pour nous les Canadiens français, commente le père de famille.

— Pourquoi dites-vous ça le père?

— Parce que la France est notre mère patrie et j’ai bien peur qu’on nous impose la conscription Émilien.

— Chut, intervient la mère de famille, qui met son index sur sa bouche, en s’approchant de la radio.

L’animateur annonce un décret relatif à l’enregistrement national émis par le ministre fédéral des Services de guerre nationaux, James G. Gardner. La défaite de la France face à l’Allemagne incite le gouvernement canadien à procéder à l’enregistrement des hommes à des fins d’entraînement militaire. Mais pour le moment, il n’est toutefois pas question de conscription pour service outre-mer.

— C’est bien ce que j’appréhendais de pire, s’exclame Constance en sanglotant. Je ne veux pas que mes plus vieux aillent se faire tuer à la guerre.

— Ne vous inquiétez pas, maman, ça va finir par s’arranger, intervient Hubert.

— Je crains que cet entraînement militaire soit une étape préliminaire à la conscription, ajoute Théodore, l’air inquiet.

— Avec ce décret, qui devra aller s’entraîner? s’enquiert la jeune Liliane.

— Tous les célibataires âgés de 21 à 24 ans. Habituellement, les hommes mariés ou ceux qui occupent un poste important peuvent être exemptés.

— Ça veut-tu dire qu’Émilien et Hubert devront partir? de-mande-t-elle.

— J’ai bien peur que oui, ma Lili, répond le père de famille. Pis, ça ressemble ben gros à ce qui s’est passé avant la Grande Guerre de 1914-18.

— J’imagine qu’il y aura plusieurs jeunes hommes qui vont déserter. Ils vont préférer aller se cacher dans des cabanes à sucre sans pouvoir se chauffer en plein hiver et vivre en ayant continuellement la peur au ventre d’être découverts pour ensuite être mis au cachot. Quelle vie de misère! Mais c’est préférable de prendre la clé des champs que d’aller se faire tuer inutilement à la guerre, ajoute Constance les yeux humides.

— Si les rumeurs se confirment, je crois que tous les hommes qui auront la chance de travailler à la Marine Industries pourront être exemptés de cet entraînement militaire, lance Hubert.

— D’où ça sort cette histoire-là? questionne le père de famille.

— J’ai entendu dire que les propriétaires, les frères Simard, auraient obtenu des contrats pour fabriquer de l’armement militaire comme des balayeurs de mines, des cargos et même des obus. Nous en saurons plus au cours de la semaine prochaine parce qu’une réunion est prévue à cet effet.

Cette conversation laisse les deux jeunes hommes perplexes. Décontenancé, Émilien ressent le besoin d’aller prendre l’air sur la grande galerie qui longe la façade et le côté gauche de la résidence familiale recouverte de déclin de bois peint en blanc. Les plus vieux le rejoignent. Théodore s’assoit sur la berceuse et en profite pour allumer sa pipe. Hubert s’accote sur la rampe, tandis qu’Émilien prend place sur le banc à côté de sa sœur Jacqueline. La mine basse, chacun jongle à la récente nouvelle. Cette annonce dévastatrice pour les Canadiens français, il faut la digérer. Personne n’ose entreprendre la conversation. Tout à coup, les bruits du gravier écrasé par le passage d’une bicyclette proviennent aux oreilles de ces veilleurs devenus muets. Émilien s’étire et reconnaît la physionomie du grand Damien. Il se tourne et fait un clin d’œil à sa sœur dont les joues s’empourprent. Lorsque le cycliste immobilise son vélo devant la maison, il s’écrie :

— Je reviens du magasin général et il paraît que le gouvernement veut imposer l’entraînement militaire. Êtes-vous au courant?

— Oui, nous venons de l’apprendre en écoutant la radio, précise Hubert.

— Et c’est-tu pour ça que vous avez des faces d’enterrement?

— C’est pas une nouvelle ben réjouissante, mon Damien. L’idée de voir mes deux plus vieux participer à ces entraînements ne me donne pas le goût de rire, répond Théodore en affichant un air affligé. Je crains que le gouvernement ignore sa promesse de s’opposer à la conscription.

— Je comprends votre déception, monsieur Durand, mais il faut penser à des solutions au lieu de pleurer sur son sort.

— Que veux-tu dire par là?

— Ben, je sais qu’il y a plusieurs gars qui se proposent d’aller demander la main de leur amoureuse en mariage. De cette manière, si le gouvernement les obligeait à aller combattre outre-mer, ils seraient protégés.

Émilien devient obnubilé par les propos de son ami. Une lueur d’espoir illumine son regard. Connaissant bien les sentiments que son ami éprouve pour Jacqueline, il l’invite à venir veiller avec eux sur le perron. Cette invitation ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Damien se retrouve instantanément assis à proximité de sa belle Jacqueline. Celle-ci s’en réjouit discrètement. Tout un chacun devine la démarche de Damien. Puis, Théodore se racle la gorge et dit en empruntant un air moqueur :

— Coudonc, Damien, aurais-tu une faveur spéciale à me demander par hasard?

Cette question désarçonne le visiteur et donne le fou rire à ceux qui se prélassent à l’air frais. Pris au dépourvu par la clairvoyance de ce monsieur dont il aimerait bien devenir le gendre, le jeune homme devient mal à l’aise. En se grattant la tête pour se donner une contenance, il balbutie nerveusement :

— Euh… oui, monsieur Durand. Comme vous l’avez certainement remarqué, je suis un gars sérieux qui a de l’avenir parmi les commerçants de la paroisse. Et vous avez sans doute réalisé que j’aime bien me retrouver en présence de l’aînée de vos filles. J’aimerais bien vous demander la main de Jacqueline, si elle est d’accord, bien sûr.

— Il faudrait que la principale intéressée se manifeste. Qu’en penses-tu, ma fille?

— Je serais bien d’accord, papa, répond-elle en baissant la tête et en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

Théodore se lève et donne la main à son futur gendre. L’affaire est scellée. Les fous rires retenus explosent en éclats de rire sonores prolongés qui traversent la porte moustiquaire. Les félicitations accompagnées des cris de joie ameutent le reste de la maisonnée qui décide de venir festoyer sur le balcon.

En observant le bonheur qu’éprouvent Jacqueline et Damien, Émilien jongle à la manière de faire pour aller demander la main de la belle Hortense. Étant conscient de la difficulté qu’il rencontrera afin de convaincre sa future belle-mère, il échafaude plusieurs scénarios. Une peur indicible lui vrille les entrailles. Il connaît déjà la réputation de cette dame. La nuit porte conseil, se dit-il à lui-même. Au lieu de dormir comme un loir, son cerveau cherche des arguments pour amadouer madame Giroux. Que ne ferait-il pas pour épouser sa belle Hortense!

-oʃo-

Le lendemain matin, Émilien s’extirpe de son lit plus fatigué que la veille. Il s’empresse de replacer les couvertures de son lit avec lesquelles il a livré bataille durant la nuit. Puis, il enfile ses vêtements à la hâte dans le but d’attraper son père avant qu’il ne quitte la maison. En descendant le grand escalier, il aperçoit sa mère en train de concocter un copieux déjeuner qu’ils ingurgiteront après la traite des vaches. Constance regarde son aîné et s’étonne de son retard.

— Te voilà enfin. Il était temps que tu te lèves. Ton père est déjà parti à la tâche dans les bâtiments.

— Désolé, m’man, la nuit a été pénible. Je dois faire vite pour parler avec papa. J’ai besoin de ses conseils avant de faire ma grande demande.

— Je n’en doute pas, mon gars, dit-elle en exhalant un long soupir. Ce ne sera pas une mince affaire que de discuter avec ces gens-là. Omer est un homme plutôt jovial, mais ce n’est pas lui qui porte les culottes, c’est Imelda. Es-tu sûr de tes sentiments pour cette fille au moins?

— Oui, maman, cette fille-là, je l’ai dans la peau et je suis certain qu’elle éprouve les mêmes sentiments à mon égard.

Il quitte la maison à toute vitesse et retrouve son père. Théodore examine son fils et remarque ses yeux rougis par le manque de sommeil.

— Comment ça va ce matin? As-tu réussi à dormir un peu cette nuit?

— Pas vraiment le père. J’ai réfléchi beaucoup et j’aimerais trouver un argument de poids pour convaincre madame Giroux que je suis en mesure d’offrir une belle vie à sa fille. Mais je n’ai rien pour le moment à lui présenter. Je ne suis qu’un simple menuisier qui est l’employé de son mari. Et sa mère a développé une fascination maladive pour les gens riches et influents. Je redoute qu’elle me ridiculise et rejette ma demande du revers de la main.

Avant de répondre, Théodore joue dans sa barbe avec son index. Il réfléchit sérieusement avant de communiquer à son fils le fruit de ses réflexions nocturnes.

— Tu pourrais lui dire que tu vas devenir propriétaire de la ferme de monsieur Pouliot dans les prochains jours. Comme il vieillit et qu’il est veuf, il m’a déjà signifié son intention de vendre sa ferme et son roulant. Il ne me reste qu’à confirmer mon intérêt et conclure le marché.

— Yé! Je ne sais pas comment vous remercier le père. Cet argument fera sans doute fléchir ma future belle-mère. J’aime y croire.

— Je l’espère bien mon gars.

— Dimanche, après la grand-messe, je compte aller faire ma grande demande.

Grâce à l’appui financier de son père, Émilien se sent confiant. Si madame Giroux accepte, il réaliserait son rêve de devenir agriculteur et de pouvoir chérir chaque jour sa belle Hortense.

-oʃo-

À l’orée du jour, Émilien se lève prestement pour aider son père sur la ferme. Après avoir déjeuné, il prend un soin méticuleux pour se laver et bien se vêtir afin de donner une bonne impression à ses futurs beaux-parents. Il attelle le Grand-Blond à la calèche pour se rendre non pas à son église paroissiale, mais à l’église Notre-Dame de Sorel. Durant la grand-messe, il lorgne de loin la nuque que sa dulcinée a dégagée en se faisant un chignon. Il repasse dans sa tête, pendant le sermon du curé, la façon dont il formulera sa demande et les arguments qu’il devra ajouter. Il exulte de plaisir au moment où il croise Hortense au retour de la communion. Elle lui adresse un sourire coquin en l’apercevant. Ceci lui redonne l’espoir que tout se déroulera merveilleusement bien.

Quand la cérémonie liturgique prend fin, les paroissiens et les paroissiennes se retrouvent sur le parvis de l’église pour échanger entre eux. La famille Giroux échappe souvent à cette coutume, car elle reçoit souvent des invités de marque dans leur luxueuse résidence construite par le maître de la maison. Émilien termine abruptement une conversation avec un confrère de travail sorelois afin de se rendre chez les Giroux. Advienne que pourra, pense-t-il. Il se rassoit derrière son cheval et fait claquer les rênes sur la croupe du Grand-Blond. Plus il s’approche de la spacieuse résidence recouverte en amiante blanc dont les fenêtres sont décorées de volets noirs, plus son cœur s’affole. Il quitte sa calèche à toute vitesse. Sa nervosité apparente l’empêche d’admirer la magnifique plate-bande où regorgent les marguerites et les pivoines en pleine floraison. Il monte les marches d’escalier et agite le heurtoir. La grande porte s’ouvre en laissant apparaître madame Giroux. Cette dernière exprime un regard de déception en apercevant le visiteur. Elle s’attendait à accueillir, monsieur le maire, son épouse et son fils qui est toujours célibataire. Malgré le désenchantement que provoque son arrivée, il lui adresse un sourire.

— Serait-il possible de voir monsieur Giroux? demande-t-il poliment.

— Oui, mais j’espère que ce ne sera pas trop long, car nous attendons de la visite pour dîner.

— Puis-je entrer?

— Oui, répond-elle, sur un ton peu amène.

En pénétrant dans cette somptueuse demeure, les arômes d’un délicieux fumet embaument la cuisine. Le jeune Durand remarque l’immense table à dîner magnifiquement bien dressée sur laquelle brillent la vaisselle de porcelaine et une délicate verrerie. Trois demoiselles, vêtues de robes aux couleurs pastel, recouvertes d’un tablier blanc, s’activent aux derniers préparatifs. Hortense lui fait un clin d’œil. En entendant son nom, Émilien se retourne et se dirige vers son interlocuteur qui prend une pause dans le salon.

— Que me vaut l’honneur de ta visite Émilien? s’enquiert monsieur Giroux.

Émilien émet quelques toussotements pour s’éclaircir la gorge. Avant d’entrer tout droit dans le vif du sujet, il en profite pour féliciter le propriétaire des lieux pour avoir construit une aussi belle maison. Puis, pour ne pas paraître flagorneur, il explique la raison de sa venue.

— Vous êtes sûrement au courant de la décision de notre premier ministre au fédéral. Il impose l’entraînement militaire pour les célibataires âgés de 21 à 24 ans.

— Oui, je suis bien informé. Cette décision n’augure rien de bon pour nous.

— Cette nouvelle a dévasté ma mère qui a du mal à dormir la nuit. Aussi, j’ai eu vent que des jeunes allaient précipiter leur mariage avec leur amoureuse afin d’être épargnés de cet entraînement. Vous avez dû remarquer que j’ai un faible pour votre belle Hortense, alors je vous demande si vous accepteriez de me donner la main de votre fille.

— Quoi? Tu es bien sérieux. Ben là, il va falloir que je demande à ma vieille. Tu sais, je mène mes hommes engagés, mais en ce qui concerne ce qui se passe dans la maison, c’est Imelda qui décide.

En entendant la voix de son époux qui l’interpelle, Imelda s’approche du salon en demandant :

— Qu’est-ce qui se passe Omer?

— Émilien vient de me demander la main d’Hortense.

— Hein? s’exclame-t-elle avec véhémence. Elle se redresse avec colère et s’avance les deux mains sur les hanches face au jeune homme tremblotant. Qu’as-tu à offrir d’intéressant à la plus belle de mes filles? Tu es juste un petit jobbeurqui travaille dans la construction et de plus tu ne connais presque pas, ma fille.

— Je comprends votre surprise, madame Giroux. Je vous assure que je peux lui offrir une belle vie puisque je deviendrai propriétaire de la ferme de monsieur Pouliot dans quelques jours.

— Mais pour qui te prends-tu Émilien? Tu ne deviendrasqu’un pauvre petit fermier sans envergure. Je veux que mes filles épousent des personnes qui peuvent leur offrir un bel avenir. Notre plus vieille s’est mariée avec un homme prospère qui a fait fortune en affaires. Oublie ma fille à tout jamais Émilien. Il n’est pas question qu’elle épouse un minable comme toi, vocifère-t-elle.

— Mais voyons, maman. N’ai-je pas le droit d’être consultée et de dire un mot? intervient Hortense.

— Je ne veux rien savoir de ton avis. Tu feras ce qu’on te dira. Un point c’est tout. Et va plutôt accueillir ta sœur Béatrice.

En entendant ces paroles cinglantes, Hortense enlève son tablier et le jette violemment par terre. En furie, elle monte à grandes enjambées les marches du grand escalier. Antoinette, en voyant la réaction de sa sœur, prend la relève et va ouvrir la porte à l’aînée de la famille. Désemparé, Émilien observe l’entrée de Béatrice accompagnée d’un vieillard. Ce monsieur a l’air plus âgé que son propre père. Imelda les accueille avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles en faisant des courbettes à son gendre fortuné. Devant cette comédie burlesque, le jeune agriculteur se retire en saluant timidement Antoinette et Alice. Il retourne chez lui l’âme en peine.

Dès son arrivée, ses parents s’empressent de le questionner sur le déroulement de sa demande en mariage. Émilien, tout penaud, raconte à sa manière l’événement le plus humiliant de sa vie. Ces propos, qui rendent leur fils aussi malheureux, les affectent beaucoup. Hortense, durant ce temps, s’amuse à détruire tout ce qu’elle touche dans sa chambre. Après avoir arraché ses rideaux, elle déchire sa plus belle robe et lance sa courtepointe par la fenêtre en hurlant de désespoir. Ses parents viennent à sa rescousse. Ils essaient de la raisonner lorsqu’ils aperçoivent l’état lamentable de la pièce. Il n’y a rien à faire. Hortense continue à hurler de plus belle. Sur l’ordre de son épouse, Omer court à l’extérieur pour ramasser la courtepointe avant l’arrivée du maire. Lorsque la crise de nerfs de leur fille s’apaise, Imelda tente de lui parler pour la calmer, mais elle réalise qu’Hortense a les yeux hagards. Elle est ailleurs. La mère de famille étend doucement sa fille sur le lit et referme doucement la porte de la chambre.

Lorsque le heurtoir retentit à nouveau, Imelda se lève, redresse les épaules en replaçant son chignon. Elle ouvre la porte en esquissant un large sourire, et ce, malgré le fait qu’elle soit secouée par la réaction démesurée de sa fille. Quand tout un chacun prend place autour de la table, la maîtresse de maison explique l’absence d’Hortense à la suite d’une indisposition. Cette annonce semble décevoir le jeune célibataire qui petit à petit jette son dévolu sur la douce Alice. Le repas, tel un festin, se déroule relativement bien malgré le désarroi ressenti par la famille Giroux à la suite de l’emportement impulsif d’Hortense.

-oʃo-

La tempétueuse madame Giroux fait profil bas durant la grand-messe le dimanche suivant. Elle dissimule sa frustration sous son chapeau à large bord. Elle scrute le ciel à la sortie de l’église en réalisant qu’il s’harmonise merveilleusement bien avec son humeur chagrine. Les fidèles sont en effet accueillis par un gros nuage qui déverse de fines gouttelettes. Ce désagrément fait poindre les parapluies en un tour de main et n’empêche aucunement les paroissiens de se réunir. Pendant qu’Imelda se retire discrètement avec ses filles, Omer les suit de près et va les reconduire à la maison. Puis, il se remet au volant de sa Dodge et se dirige vers Saint-Roch-sur-Richelieu. Théodore, intrigué par le bruit de la voiture qui emprunte sa cour, s’approche de la fenêtre. Lorsqu’il reconnaît le conducteur de cet engin qu’il aimerait bien posséder lui aussi, il sort sur le balcon prêt à accueillir le patron de son aîné.

— Bonjour monsieur Giroux! Quel bon vent vous amène?

— Dis donc, je cherche Émilien, car je veux lui parler.

— Émilien vient tout juste de partir pour aller à la pêche. Il veut se changer les idées.

— C’est bien dommage, car j’avais une bonne nouvelle à lui annoncer.

— De quoi s’agit-il?

— C’est à propos de sa demande de la semaine dernière. Après avoir discuté avec Hortense cette semaine, Imelda a dû reconnaître que notre fille tient beaucoup à Émilien. Alors, nous acceptons qu’ils se marient, décrète-t-il en lui tendant la main.

— Ben ça c’est toute une annonce! Émilien va être surpris en l’apprenant. Tu peux compter sur moi Omer. Je vais lui faire le message, déclare Théodore d’un air interloqué.

 

Chapitre 4

Juillet 1940

En cette fin d’après-midi où le soleil ne cesse d’osciller avec les nuages, Omer Giroux quitte le chantier en saluant ses employés. L’humidité et le dur labeur de la journée ont trempé sa chemise à carreaux. Il secoue vigoureusement ses salopettes de travail afin d’enlever toutes les particules de bran de scie susceptibles de s’accrocher au denim. Il frappe ses bottines contre le sol avant de pénétrer dans son camion pour y déposer ses outils. Puis il enlève sa casquette, dévoilant ainsi son crâne dégarni. En pénétrant dans l’habitacle de son camion, il s’installe au volant de son Ford en repassant dans sa tête les bribes de conversation de ses hommes. Les paroles échangées et croquées sur le vif le laissent songeur.

En entrant chez lui, les odeurs alléchantes de viande grillée et du pain sortant du four viennent l’accueillir. Ces effluves qui envahissent toutes les pièces de la maison lui rappellent continuellement les talents culinaires d’Imelda. Après avoir fait un brin de toilette au lavabo, il vient prendre place à la table de cuisine permettant ainsi à ses filles de s’asseoir. Alice et Hortense, pendant le repas, discutent de leur journée de travail éreintante à la manufacture de chemises Lerner’s. Elles se plaisent à attribuer leurs maux de dos aux longues heures de travail, la pression incessante imposée par le contremaître, et ce, en plus d’entendre le bruit assourdissant des nombreuses machines à coudre. Le père les écoute d’une oreille distraite. Pendant que Toinette s’amuse à les narguer : «Si vous ne vouliez pas vivre cet enfer, il aurait fallu fréquenter l’école plus longtemps.» Durant ce temps, le père de famille picosse dans son assiette. L’appétit ne vient pas. Il s’excuse et se retire de table. En se dirigeant d’un pas vacillant vers le balcon, il attrape sa pipe et son tabac.

Debout sur la galerie, il scrute le ciel qui devient de plus en plus menaçant. Il fait par instinct le parallèle avec ses employés célibataires qui menacent de le quitter pour aller travailler à la Marine Industries. De cette façon, ils seraient exemptés du camp d’entraînement militaire en plus de probablement gagner de meilleurs gages. Il ouvre son contenant de tabac et en saisit nerveusement une pincée qu’il enfonce au fond de sa pipe. Il frotte une allumette sur le rebord de sa chaise berçante. À l’apparition de la flamme, il s’empresse de la déposer sur le dessus du tabac en aspirant très fort. Imelda vient le rejoindre au moment où il exhale des volutes de fumée en espérant se détendre. La réaction intempestive de son épouse, qui balaie l’air de sa main droite pour éviter l’intoxication, le contrarie. Il se tourne vers elle en affichant un regard torve.

— J’ai ben le droit de fumer pour relaxer un peu. Et je te fais remarquer que je n’empeste pas la maison parce que je suis dehors. J’ai ben de droit de m’adonner à mon vieux péché. Je ne peux pas être parfait comme toi.

— Tu as raison, mon vieux. Ce qui m’inquiète, c’est que je t’ai vu picorer dans ton assiette tantôt et tu semblais déconnecté de nos conversations. Qu’est-ce qui ne va pas?

— C’est que je jongle à ma compagnie et j’ai peur de perdre mes employés. Les plus jeunes et performants risquent d’être attirés vers les offres de la Marine Industries qui leur donneraient de meilleurs salaires en plus de les exempter du camp d’entraînement militaire. Si je perdais les jeunes que j’ai entraînés, imagine la perte de revenu que nous subirions.

Ces paroles foudroient Imelda de plein fouet. L’idée de devoir se serrer la ceinture et de baisser son niveau de vie traverse son esprit à la vitesse de l’éclair. Elle se met donc en mode solution afin d’éviter le pire. Elle envisage tous les scénarios possibles afin que la compagnie Giroux Construction puisse continuer à prospérer. Après quelques minutes de silence, elle sort de son mutisme en proposant :

— Et si nous organisions quelques soirées dansantes afin de permettre à tes employés célibataires de rencontrer des jeunes filles. Je pourrais demander à Antoinette d’inviter les filles de son âge, les garçons qu’elle connaît et tes employés. Si les rencontres s’avèrent fructueuses, ça pourrait leur permettre de se marier avant le 15 juillet.

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