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Printemps 2047. Jeune fille sans histoires, Gilliane travaille au café de son village en attendant mieux. Sa vie tranquille est bouleversée lorsqu’elle croise la route d’un petit groupe qui milite contre l’implantation de puces électroniques chez les êtres humains. Il y a le beau Richard au caractère rieur et décidé, Emmanuel son ami de toujours et Myriam à la détermination tranquille. Très vite, Gilliane fait sienne leur lutte et s’installe avec eux en forêt, dans leur campement clandestin. Mais quand on a dix-huit ans, qu’on découvre la vie, les sentiments profonds et l’engagement militant, quel futur peut-on espérer dans une société de plus en plus oppressive ?
Quatuor pour la liberté s’inscrit dans une double veine littéraire : l’une ancrée dans l’héritage des grandes œuvres de la littérature française, l’autre tournée vers la science-fiction. Roman de formation, de confrontation au monde, écrit dans un style classique, il explore aussi un futur possible, proche et dystopique.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Marjorie Joris Mourey est docteure en français médiéval. Franco-suisse, elle a construit son parcours entre Lausanne et Paris. Avec "Quatuor pour la liberté," elle signe son premier roman.
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Seitenzahl: 228
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Marjorie Joris Mourey
Quatuor pour la liberté
© 2025, Marjorie Joris Mourey.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN 9782889821389
Aux belles âmes croisées sur le chemin.
La poésie commence là où la mort n’a pas le dernier mot.
Odysseas Elytis
Lorsque je lève les yeux, je vois toujours le ciel de l’été 2047. Le ciel de ce jour-là. Un jour azur, mais froid. Des petits nuages blancs courant dans le ciel. Et le vent, faisant bruisser les feuilles de la forêt comme si c’était la mer. Nous étions quatre et nous étions en vie. Nous étions libres comme il était interdit de l’être. Nous étions unis par des liens plus forts que le sang.
J’avais dix-huit ans. Depuis, nous avons été séparés, et le ciel n’a plus jamais eu la même couleur. Pourtant lorsque je lève les yeux, c’est toujours ce ciel-là que je vois en surimpression sur celui d’aujourd’hui.
Bien souvent on ne reconnaît pas en se levant les jours où l’on se trouve à la croisée des chemins. Et les gestes que nous croyons alors anodins façonneront en réalité durablement notre futur. C’est bien plus tard que l’on marque mentalement ces journées-là d’une pierre blanche. Si nous avions su, aurions-nous agi différemment ?
C’était un des premiers beaux jours de l’année 2047. Le village de T*** était baigné par le soleil de printemps. Dans l’agglomération se trouvaient une église, une mairie, une boulangerie et un café donnant sur une place bordée de platanes. Quelques tables étaient disposées à l’extérieur. Aucun client, ni à l’intérieur, ni en terrasse. C’était l’heure creuse où les gens étaient partis travailler. Gilliane Vallélian était seule dans l’établissement où elle occupait le poste de serveuse. Depuis qu’elle avait obtenu son bac quelques mois auparavant, elle réfléchissait à ce qu’elle voulait vraiment faire de sa vie. Et cet emploi lui laissait du temps. Quelle voie choisir ? L’université peut-être. La jeune fille y réfléchissait en servant les boissons et en nettoyant les tables. Et quand il y avait peu de monde, elle imaginait pour elle d’autres futurs dans des villes américaines ou des déserts africains. Son regard se perdait alors dans le vague, et il arrivait qu’un client ou l’autre l’observe à la dérobée. C’est que Gilliane était belle sans le savoir. Elle n’avait pas remarqué l’attention que lui portaient certains jeunes gens, intrigués par ses grands yeux clairs dans lesquels l’ombre d’un songe passait parfois, puis charmés par son visage encadré de boucles couleur d’ambre, où ils découvraient des lèvres pleines et un nez fin. De son être émanait de la grâce, et une certaine fragilité aussi. Gilliane était comme un diamant brut doté d’une inclusion. Celle-ci pourrait tout aussi bien devenir invisible après la taille que mener la pierre à se fendre.
Pour lors, la matinée s’écoulait, ordinaire. Les rues étaient désertes, seule une femme qui battait un tapis à une fenêtre venait rompre le calme ambiant. Soudain, un soupçon d’inhabituel se produisit ; un étranger traversa le village à grands pas. La ménagère cessa un instant son battement pour le regarder passer avant de reprendre son occupation. Le marcheur poursuivit sa route jusqu’à la place. Il s’installa sur une chaise en terrasse. Gilliane quitta alors la pénombre fraîche du café pour venir prendre sa commande. L’inconnu avait la fin trentaine. Il était vêtu d’un jeans et d’une chemise dont il avait négligemment retroussé les manches. C’était un homme étonnamment séduisant. Mince, à la musculature allongée. Sa peau mate s’accordait bien avec ses cheveux noirs, qu’il portait gominés sur le dessus et très courts sur la nuque. Les traits de son visage étaient réguliers. Ses lèvres fines étaient surmontées par un nez droit et des sourcils bien dessinés. Et surtout, il possédait une particularité physique étonnante. Ses yeux bruns étaient entourés de cils sombres et épais qui lui dessinaient un trait de crayon khôl naturel. Pourtant, de l’avis de Gilliane, son expression venait tout gâcher. Il affichait un tel air de suffisance, d’arrogance et de conscience de sa beauté qu’elle se surprit à avoir envie de le mordre. Et il commanda un café avec une indifférence que la jeune serveuse prit pour du mépris. Cela la mit en fureur. Au point qu’elle dut se contenir pour demander calmement à son client :
– Comment comptez-vous payer ? Par empreinte digitale ?
– Non, en liquide.
Le fait qu’il choisisse un moyen de payement aussi désuet l’énerva encore plus. Elle dut retourner à l’intérieur chercher des pièces qu’elle mit longtemps à trouver pour pouvoir lui rendre sa monnaie. Si l’inconnu avait payé par empreinte digitale, cela aurait été plus simple. Il aurait posé son doigt sur le lecteur et son compte en banque aurait été instantanément débité du prix du café. Mais non, c’était un emmerdeur.
Un peu plus tard, une femme bien habillée et maquillée avec élégance vint s’asseoir à la même table. Elle commanda un café noir. Elle non plus n’était pas du village. Gilliane observa les deux inconnus à la dérobée par la fenêtre. Ils paraissaient proches. Était-ce un couple ? Au bout d’un moment, l’homme remit quelque chose à son interlocutrice. Celle-ci s’apprêta à partir, mais il la retint d’un geste, lui demanda quelque chose qui la fit hésiter, puis sourire, et finalement ils quittèrent les lieux ensemble.
Restée seule, Gilliane consulta son téléphone portable. Jérôme lui proposait d’aller boire un verre le week-end prochain. Ils pourraient aller en ville et en profiter pour se faire un ciné après. La jeune fille accepta l’invitation avec plaisir. C’était une bonne occasion de quitter le village pour quelques heures.
La journée passa avec lenteur. À 19 heures, la jeune employée quitta l’établissement. Elle coupa à travers champs pour rejoindre la maison familiale. Ses parents l’attendaient pour se mettre à table. Sa grande sœur Christine était également présente, même si désormais elle ne vivait plus avec eux. Elle habitait avec son compagnon et son fils dans un appartement situé à côté de la mairie, où elle travaillait comme secrétaire. Christine était passée parce qu’un événement avait secoué la municipalité. Le maire s’était absenté dans la matinée et, lorsqu’il était revenu après déjeuner, il avait constaté que son bureau avait été visité. Rien ne semblait manquer, mais ses papiers étaient indiscutablement en désordre. La police avait tout de même été appelée et elle avait procédé à des relevés d’empreintes.
Christine livra son analyse de la situation :
– Tout ça parce que nous avons reçu les documents du ministère de la Santé sur les puces sous-cutanées. À mon avis, c’est ce que l’intrus cherchait. Le sujet a le don de rendre certaines personnes complètement folles.
M. Vallélian prit la parole :
– Moi je le comprends, votre intrus. Du jour au lendemain, tout le monde se met à nous conseiller de nous faire implanter une puce électronique. La semaine passée mon médecin me recommandait de m’en faire poser une pour mieux me soigner, et pas plus tard qu’hier il y avait dans notre boîte aux lettres une brochure du gouvernement en vantant les mérites. Ça soulève des questions tout de même.
– Papa, tu te poses trop de questions. C’est le progrès et puis c’est tout. Si je dois me faire mettre une puce la prochaine fois que j’irai chez le médecin, je le ferai. Ma vie n’en sera pas changée.
– Et toi, Gill, qu’en penses-tu ?
La sœur cadette sursauta en entendant son nom. Elle avait écouté la conversation d’une oreille distraite tout en s’appliquant à construire une tour avec les haricots dans son assiette.
– Je sais pas.
Son père soupira :
– Voilà bien le problème avec les jeunes de ta génération. Vous ne savez pas, vous ne prenez pas parti, vous ne vous engagez pas. Au xxe siècle, les jeunes savaient se révolter. Il faudrait que l’esprit de Mai 68 refleurisse.
– Oui, papa. Je sais que tu es nostalgique de ton époque, même si tu n’étais pas né en 68.
À ce point de la discussion, Mme Vallélian demanda le silence. Elle monta le son de la télévision, allumée sur les nouvelles locales, parce qu’il y était question de l’intrusion à la mairie. Les empreintes relevées par la police correspondaient à un certain Richard Astier, déjà recherché pour espionnage, coups et blessures volontaires ainsi que possession et utilisation illégales d’arme à feu. La photo du suspect s’afficha sur l’écran de télévision. Gilliane poussa une exclamation ; il s’agissait du client arrogant de la matinée.
Le lendemain, elle alla faire sa déposition au poste de police. Elle exposa aux inspecteurs tout ce qu’elle savait, autrement dit pas grand-chose. Le suspect était venu prendre un café dans l’établissement où elle travaillait et une femme qu’elle ne connaissait pas l’avait rejoint. Gilliane la décrivit aux inspecteurs : la trentaine, d’allure soignée avec un maquillage et des vêtements élégants. Une tentative de dresser un portrait-robot eut lieu, sans aboutir à un résultat concluant. Gilliane retourna ensuite travailler, et la semaine se passa sans autre événement notable. Le week-end venu, la jeune fille se rendit en ville avec Jérôme pour y passer la soirée.
Une nouvelle semaine débuta avec sa routine. Le lundi soir, après sa journée de travail, Gilliane se mit en chemin pour rentrer chez elle en coupant à travers champs comme d’ordinaire. La lumière était jaune du soleil couchant, et la forêt toute proche formait déjà une masse sombre. La marcheuse en longeait la lisière quand soudain elle tomba sur le client arrogant, le suspect recherché par la police. Celui-ci fumait une cigarette, assis sur un rocher. Il tirait nonchalamment de longues bouffées. Gilliane sursauta et pâlit. Sa réaction instinctive fut de faire demi-tour. Elle la regretta immédiatement, sachant qu’elle aurait plutôt dû continuer son chemin comme si de rien n’était en saluant le fumeur. À peine avait-elle rebroussé chemin que déjà l’homme la rejoignait et lui barrait le passage :
– Pas si vite, petite serveuse.
L’endroit était isolé. On ne voyait pas la route d’où ils se trouvaient. Gilliane savait bien qu’elle était seule face à l’individu.
– C’est bête ! J’ai oublié mon portefeuille au café. Il faut tout de suite que j’y retourne.
Le fugitif n’était pas dupe. Il prit un air menaçant et désigna la forêt :
– Tu m’as reconnu, tu viens avec moi.
Malgré la crainte qui montait en elle, Gilliane regarda l’homme droit dans les yeux. Elle articula distinctement :
– Non.
– Si.
Astier tira son pistolet de sa ceinture et le pointa sur la jeune fille pour couper court à toute nouvelle protestation. Il lui demanda son téléphone portable, qu’il brisa du pied contre une pierre, puis d’un petit mouvement de son arme, il désigna à nouveau les bois, et Gilliane dut se résoudre à entrer dans la forêt sous la menace du dangereux personnage. Lui derrière, elle devant, ils se mirent en route. Gilliane se souviendrait toute sa vie de cette marche en compagnie d’une peur qui la rendait maladroite. Elle craignait de finir sa vie derrière un arbre, une balle dans la tête. Et comme cette image la poursuivait, elle trébuchait souvent sur des racines ou des pierres, ce qui exaspérait son ravisseur.
La nuit était complètement tombée lorsqu’ils arrivèrent à un campement formé de trois tentes de grande dimension. Une lueur passait à travers la toile de l’une d’entre elles. À l’intérieur, un homme et une femme étaient en train de prendre le thé, assis à une table. Ils virent avec étonnement leur camarade faire entrer une jeune fille blanche de peur. Astier s’expliqua :
– Elle m’a reconnu. Je ne pouvais pas la laisser me dénoncer et nous mettre en danger. Il faut qu’elle se taise.
Les trois campeurs s’entretinrent longuement à voix basse pendant que Gilliane restait debout à l’autre bout de la tente à attendre. L’homme qui buvait du thé quelques instants auparavant était plus maigre que Richard Astier, plus avenant, mais plus grave en même temps. Un front haut et un nez aquilin dessinaient son profil. Ce visage d’oiseau de proie aux traits tirés aurait pu sembler laid sans les deux yeux noirs profonds qui se posaient avec sagesse et bienveillance sur leur entourage. À observer les deux hommes discuter, on pouvait deviner qu’ils étaient unis par une amitié profonde. Le campeur à la frêle silhouette semblait donner un conseil à son camarade. Il était plus jeune d’une année, mais était comme un frère aîné pour Richard. Le troisième membre du groupe était une jeune femme aux cheveux châtains en bataille, mal habillée d’une vieille veste en cuir et d’un jeans délavé. Elle exprimait son avis à voix basse et pourtant avec énergie. Et ses yeux bleu sombre brillaient dans la pénombre.
Finalement, les trois acolytes parurent s’être mis d’accord. Ils se tournèrent vers Gilliane. Sentant que son sort était fixé, elle se sentit mal et courut à l’extérieur. Elle alla vomir dans un buisson, puis elle resta agenouillée par terre, à essayer de reprendre son souffle. L’homme au nez aquilin était sorti aussi. Il s’approcha de la jeune fille et posa sa main sur son épaule :
– Ça va aller.
Ils retournèrent à l’intérieur. Tous s’installèrent autour de la table et l’homme servit du thé, après quoi il prit la parole :
– Nous avons besoin de savoir que tu ne parleras de nous à personne.
Ils allaient laisser Gilliane partir, Astier aurait préféré pour plus de sûreté qu’ils la gardent avec eux, mais les deux autres s’étaient opposés à ce qu’ils fassent d’une jeune fille innocente une prisonnière, même s’il en découlait certains risques. Ils expliquèrent leur situation. Tous trois vivaient dans la clandestinité parce qu’ils s’opposaient à l’implantation de puces électroniques chez les êtres humains. Et dans la société actuelle, il était devenu impossible de s’exprimer librement contre ce système.
– Je m’en fiche des puces électroniques. Si vous voulez les combattre, c’est votre choix. Je ne dirai rien sur vous ni sur le lieu où vous vivez. Vous avez ma parole.
– C’est bien que nous ayons ta parole, répondit l’homme au front dégarni. Sache aussi que nous déménagerons le campement après ton départ. Rien ne servirait de faire venir la police ici.
– De toute façon, je ne dévoilerai rien à personne.
– Ça c’est ce que tu dis maintenant, intervint Richard. Mais lorsque tu seras en sécurité chez toi, pressée par ta famille d’expliquer ton absence de cette nuit, que leur raconteras-tu ? Et s’ils ont appelé la police pour te retrouver, comment te justifieras-tu ? On prend vraiment beaucoup de risques en te laissant partir. Trop même.
– Richard, on était d’accord, protesta son camarade.
– Oui, oui. On est d’accord, soupira-t-il.
La situation était réglée. Cependant la jeune femme qui faisait partie du groupe voulait approfondir l’échange. Elle commença par demander son nom à Gilliane, puis elle se présenta à son tour, déclarant qu’il était illusoire de lui cacher son identité plus longtemps puisque de toute façon le nom de Richard était dans tous les médias. Le sien ne tarderait pas à suivre. La jeune femme aux cheveux en bataille s’appelait Myriam Manessier. Une fois qu’elles eurent fait connaissance, la militante proposa à Gilliane de lui raconter comment elle était entrée dans la clandestinité.
Deux ans auparavant, Myriam avait emménagé avec son copain Lucien dans un petit appartement. Comme ils étaient tous deux étudiants, ils étaient fauchés. Ils n’avaient donc pas acheté de meubles. Ils dormaient sur un matelas posé par terre et mangeaient sur une table et des chaises de jardin récupérées. Mais ils n’avaient pas besoin de plus. Ils étaient heureux ensemble. Un jour, Lucien s’était foulé le poignet en tombant à skate. À la suite de ce petit accident, il s’était rendu chez le médecin, qui en marge de la consultation lui avait proposé de faire partie d’une étude. Comme la participation était rémunérée, le jeune homme avait accepté. En effet, le couple avait des difficultés pour payer son loyer. L’essai clinique visait à tester un nouveau mode de gestion des dossiers médicaux sous forme de puce électronique. Le petit appareil devait être placé dans le bras des volontaires et permettre un meilleur accès à leurs données médicales.
Lucien s’était donc fait implanter une puce sous-cutanée. Rapidement, quelque chose avait commencé à mal aller. Il s’était mis à avoir des vertiges, des douleurs à la tête alors que sa santé avait toujours été excellente. Le jeune couple suspectait la puce d’être à l’origine des malaises, même si le médecin avait affirmé qu’il n’en était rien, aussi Lucien avait-il demandé à se la faire retirer. Le praticien avait refusé, et son patient était rentré chez lui. Cependant au fil des jours son état s’était aggravé. Myriam avait alors conseillé à son compagnon d’aller se faire retirer l’implant chez un confrère, mais il n’en avait pas eu le temps. La nuit précédant le rendez-vous, le jeune homme avait fait un grave malaise et était mort dans l’ambulance qui l’emmenait à l’hôpital.
Myriam avait perdu son grand amour alors qu’ils avaient la vie devant eux, qu’ils venaient d’emménager ensemble et avaient des projets plein la tête. Personne n’avait donné d’explication satisfaisante à ce drame. L’hôpital avait dit : « Arrêt cardiaque », mais le cœur ne lâche pas sans raison à vingt-trois ans. Quant au médecin traitant, il s’était borné à exclure toute influence de la puce. En réaction, Myriam avait commencé par passer son temps à boire et à fumer de l’herbe pour éviter de penser, puis elle avait décidé de ne pas en rester là. Désormais elle consacrait sa vie à tout apprendre des puces sous-cutanées et à les combattre.
Myriam avait terminé son récit. Ses mots avaient attentivement été écoutés par Gilliane et ils allaient faire du chemin dans son esprit. Toutes deux se regardèrent avec attention. Elles avaient en commun la jeunesse, mais elles se situaient à deux étapes différentes de cet âge de la vie. L’une avait dix-huit ans, l’autre vingt-cinq. Alors que Gilliane était une jeune fille, Myriam était une jeune femme. La première n’avait encore jamais fait de choix déterminant pour elle. Parce qu’elle n’avait pas encore exploré le champ des possibilités dont elle disposerait, sa personnalité n’était pas complètement formée. Elle manquait d’une certaine consistance. La seconde quant à elle avait plus de vécu derrière elle. La vie lui avait déjà infligé une série de claques, de celles si puissantes qu’elles brisent un être qui, même s’il se reconstruit, en gardera toujours la fêlure. Myriam avait trouvé la force de se relever et, si elle avait perdu l’insouciance, elle avait grandi en courage et en résolution tout comme en bienveillance envers les autres. L’arrogance présente parfois chez les jeunes gens qui n’ont jamais souffert l’avait quittée.
Le silence s’installa quelques instants, puis l’homme au nez aquilin déclara qu’il serait impoli s’il ne se présentait pas à son tour. Il s’appelait Emmanuel Lenoir.
– Enchantée.
– Moi de même.
Il était tard. Myriam proposa à Gilliane de dormir quelques heures dans sa tente avant de rentrer chez elle. Elle aurait bien fait le chemin avec elle, mais le lendemain matin elle devait absolument s’occuper de réparer les panneaux solaires qui leur fournissaient de l’électricité. Richard lui pouvait ramener la jeune fille. Il devait de toute façon se rendre en ville. Quelques jours auparavant, il avait rédigé un texte offrant des informations alternatives à celles proposées par le gouvernement sur les puces électroniques, puis il avait fait parvenir le fichier à une personne chargée de l’imprimer en de nombreux exemplaires. Il était désormais temps pour lui de récupérer les tracts afin de les distribuer au moment opportun.
Myriam ajouta :
– Oui, et puis il va en profiter pour aller voir une de ses copines.
Emmanuel plaisanta :
– Richard est comme un marin, avec une femme dans chaque port.
Le trio se mit à rire. Gilliane quant à elle ne trouvait pas la situation amusante. Elle aurait préféré être raccompagnée par Myriam ou Emmanuel, car elle n’avait pas confiance en Richard. Elle craignait qu’une fois seul il ne change d’avis et ne l’empêche de rentrer chez elle. Mais la décision était prise. Le petit groupe se sépara pour aller se coucher. Au moment où Gilliane allait quitter la tente, Emmanuel, encore en train de rigoler, lui lança :
– Hé, il est moins méchant qu’il n’en a l’air.
Le lendemain, la jeune fille et le militant traversèrent la forêt en empruntant l’itinéraire de la veille dans l’autre sens. Les matins de printemps étaient encore froids, ils marchaient donc rapidement en allongeant de grandes enjambées sur la terre mouillée de rosée. Le silence s’était installé entre les deux marcheurs, seuls le craquement des brindilles sous leurs pas et le chant des oiseaux se faisaient entendre. Ils cheminèrent ainsi jusqu’à ce que le soleil, prenant de la hauteur, passe à travers les frondaisons et vienne réchauffer l’air humide. Ils en profitèrent pour faire une pause. Richard alluma une cigarette et alla s’appuyer à un tronc d’arbre pour la fumer tranquillement. Soudain il était d’humeur à faire la conversation. Il engagea donc la discussion avec Gilliane, lui demandant ce qu’elle faisait dans la vie. Elle raconta son incertitude dans le choix d’une carrière et son travail au café en attendant de prendre une décision. Elle craignait qu’il se moque de ses hésitations, mais il n’en fut rien. Certains choix sont fondamentaux dans une vie, et le militant le savait bien. Il donna son avis :
– Tu as bien raison de te poser des questions avant de choisir une voie, mais tu ne trouveras pas de réponses dans un café de campagne. Si j’étais toi, je voyagerais un peu.
Et lui, que faisait-il auparavant ?
– Avant d’entrer dans la clandestinité, j’étais journaliste dans un quotidien. Je n’ai pas tout à fait arrêté d’ailleurs. Même si je ne peux plus utiliser mon nom, j’écris sous différents pseudonymes des articles pour questionner l’utilisation de la puce électronique, et d’anciens confrères les publient.
Richard et Gilliane s’étaient remis en route et discutaient tout en marchant. Ils finirent par parvenir à la lisière de la forêt, où commençaient les champs. Le village était proche. Il se trouvait à leur gauche, seulement caché par une colline, et à droite, en longeant les bois, on arrivait à la maison des Vallélian avec son pommier et sa cheminée grise. Ils étaient arrivés et, au cours de leur trajet, leur antagonisme s’était estompé. En geste d’adieu, Richard tendit la main. Gilliane la serra. Elle fut surprise par la chaleur de cette main. Jamais elle n’avait touché une peau aussi chaude.
Lorsque Gilliane arriva chez elle, sa mère l’accueillit avec soulagement et reproches. Pourquoi n’avait-elle pas prévenu qu’elle ne rentrerait pas à la maison ? Et pourquoi n’avait-elle pas décroché son téléphone malgré les nombreux appels ? Mme Vallélian s’était fait un sang d’encre. Sa fille avait-elle dormi chez Jérôme ?
– Oui, c’est ça.
Gilliane était soulagée de se voir fournir une explication toute trouvée.
– Et j’ai pas vu que tu avais appelé. J’ai perdu mon portable.
La mère de Gilliane était tout sauf ravie de l’escapade de sa fille, mais elle finit par s’apaiser, et la vie reprit comme auparavant chez les Vallélian, du moins en apparence. Car Gilliane pensait à sa rencontre avec le trio de militants et à leur combat. La nuit, quand elle ne pouvait pas dormir, elle s’accoudait à sa fenêtre ouverte et regardait la campagne endormie avec ses champs éclairés par la lueur pâle de la lune. Elle attendait la venue du vent d’ouest, dont les vieux du pays disent : « Brise de nuit, soleil l’après-midi. » Gilliane songeait souvent à la poignée de main échangée avec Richard, au contact de sa peau à la chaleur non pas fiévreuse, mais solaire. Elle réfléchissait à l’engagement du petit groupe. Et peu à peu, la jeune fille réalisait que pour comprendre ces personnes, elle devait en savoir plus sur les puces électroniques. Les jours suivants, elle se mit donc à lire tous les articles qu’elle trouva sur le sujet, sur internet et dans la presse papier. Elle regarda aussi une table ronde télévisée et écouta des émissions à la radio pour pouvoir faire l’état des lieux sur la question.
La situation telle qu’elle était présentée officiellement se résumait ainsi : après une phase de tests, la puce électronique pour les êtres humains était désormais une innovation prête à être utilisée à grande échelle. Le gouvernement en recommandait l’implantation à tous et s’attachait à montrer les avantages du dispositif. Au lieu d’être dispersées dans les dossiers de plusieurs administrations et entreprises, les informations d’une personne seraient rassemblées dans sa puce. En plus d’être extrêmement pratique du point de vue administratif, la centralisation des données personnelles constituait un bond en avant en matière de sécurité dans le domaine de la santé. Les anciens dossiers médicaux étaient fragmentaires et éparpillés chez différents prestataires de soins. Leur regroupement dans un même endroit, toujours accessible, permettrait d’offrir des diagnostics mieux étayés et d’éviter de nombreuses erreurs médicales. Le système représentait un progrès remarquable, et il serait mis en pratique de manière fiable et sécurisée. Les informations renfermées par la puce seraient cryptées et accessibles uniquement avec un scanner portatif dont seuls les professionnels autorisés disposeraient. L’appareil serait également nécessaire pour toute modification ou ajout de données.
Les mots « sécurité » et « progrès » revenaient sans cesse. Les diverses sources et documents dont Gilliane prit connaissance lui donnèrent l’impression globale que quelqu’un cherchait à tout prix à lui faire avaler quelque chose. Cela la fit penser à la salle d’attente de son dentiste avec sa musique relaxante d’ascenseur. L’injonction à se détendre produisait sur elle l’effet inverse. Si les flûtes de Pan et le gazouillement des oiseaux électroniques étaient de rigueur, d’atroces souffrances étaient sans doute à prévoir.
En somme, peu de place était faite pour un vrai débat dans les médias grand public. Les avis présentés reprenaient les informations officielles et étaient très généralement favorables à la mise en place du système. Gilliane dénicha tout de même quelques publications à la tonalité différente. Sur une plate-forme en ligne indépendante, elle trouva une série d’articles écrits par un dénommé Clovis Fiers. Selon l’auteur, les puces électroniques étaient incompatibles avec la sauvegarde de la vie privée, d’autant plus que leur fonctionnement dépassait le cadre mentionné par les annonces officielles. En plus du volet administratif, elles contenaient aussi des données biométriques et de localisation ; pis encore, ces informations étaient récoltées de manière autonome par la puce et même probablement envoyées à des destinataires aux motivations inconnues. L’un des articles, fruit d’une collaboration avec un autre auteur, donnait les clefs pour accéder aux données cachées, mais Gilliane ne possédait pas les connaissances techniques nécessaires pour comprendre le détail des explications. Elle poursuivit donc ses recherches plus loin.
Alors qu’elle naviguait de site en site en suivant des liens, elle tomba sur un blog qui n’était pas référencé par les moteurs de recherche. Le rédacteur, un certain Stanislas Fedotov, s’y exprimait dans un style incisif pour condamner les puces sous tous leurs aspects. L’une des pages du blog, par exemple, recensait les potentiels effets négatifs du dispositif sur la santé. Or, nulle part dans les informations officielles il n’était question de risques encourus par les porteurs. Gilliane ne savait pas quel crédit accorder au contenu du blog, mais elle croyait en la sincérité de Myriam et du récit qu’elle lui avait confié quelques jours plus tôt. Ainsi, Gilliane savait qu’un jeune homme à peine plus âgé qu’elle avait perdu la vie parce qu’il avait porté une puce.
