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Comment grandir dans les Golden sixties quand on naît dans un petit village de Wallonie ? Et comment traverser le grand village européen d’aujourd’hui ? Rire de tout ou pleurer de rien ? Pour « vivre vivant », choisir la caméra à l’épaule ou le travelling arrière ? Et si la nostalgie d’hier servait pour la route, celle de demain…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Christian Libens a publié une quarantaine de livres : romans, nouvelles, poésie, essais, ouvrages journalistiques… Avec Quelques années et leurs poussières, il renoue avec la forme du « court » qui était la sienne dans Sève de femmes, sans délaisser le récit romanesque qu’il a illustré avec succès dans "La forêt d’Apollinaire" (un roman qui a connu cinq éditions, trois traductions et deux générations de lecteurs).
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Seitenzahl: 110
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Aux miens, morts ou vifs
Avertissement
Commençons par avouer à notre courageuse lectrice, à notre téméraire lecteur que ce « roman-récits » risque de les égarer ; qu’il est, au mieux, un kaléidoscope, que d’aucuns qualifieront plutôt de brol, s’ils sont Bruxellois bon teint, ou de fouillis (voire de fatras), s’ils sont francophones et respectueux du bon ordonnancement des êtres et des choses.
Enfin, nous tenons à mettre en garde les personnes âgées de moins de cinquante ans ; en raison de la présence de certaines scènes qui pourraient contrevenir à l’éthique de ce temps et offusquer ses valeurs saisonnières, la lecture des pages qui suivent leur est vivement déconseillée.
1. Bob Morane ou Bambi ?
Notre héros, que nous prénommerons Julien, est né neuf mois après Bob Morane, dans la ville où étaient installées les presses de Marabout, son éditeur.
Il s’agit donc de l’année qui a suivi celle de l’exécution divine de Joseph Staline, autrement dit celle qui a vu la victoire, au Tour de France, de Louison Bobet, devant le Suisse Ferdy Kübler, l’année même de la parution de Crime impuni, de L’horloger d’ Everton et du Grand Bob, trois romans de Georges Simenon dans lesquels Maigret n’apparaît pas. (Quant à d’autres éléments factuels qui pourraient parsemer ce récit, on ne cherchera pas à les dater précisément, tels Petite Fleur, le standard blue note de Sydney Bechet, la sortie belge du Bambi de Walt Disney, la joyeuse entrée du prince de Liège présentant à la Cité ardente sa dolce Paola, la disparition du chocolat Clovis, l’apparition du Dessert 58 de Côte d’ Or, l’entrée en gare de Nessonvaux du premier train électrique sur la ligne numérotée 36 à cette époque, etc.).
Le premier souvenir de Julien n’a pas plus d’intérêt que celui de chacun d’entre nous tant ces pieux palimpsestes familiaux sont, comme on sait, d’aimables mensonges nostalgiques. La voiture à pédales que semble piloter notre héros (le cliché a, selon toute évidence, été pris à l’arrêt et le sourire du bambin paraît posé) n’aurait sans doute laissé aucune trace dans sa mémoire sans le secours de la photographie ; par contre, l’image de la magnifique jeep kaki frappée d’une étoile de l’ US Army qui a accompagné l’enfance de Julien durant de nombreuses campagnes guerrières reste bien nette dans sa mémoire. Après tout, n’a-t-elle pas été sa toute première auto ?
Ses souvenirs automobiles remontent loin. Seul avec ses deux parents, notre héros habite dès son retour de l’urbaine maternité Sainte-Marie (sise entre la grand-poste de la cité lainière et le cours de la Vesdre, tout à côté d’un athénée royal sur lequel [et dans lequel] nous reviendrons) un deux-pièces perché au-dessus d’un garage (graissage-vidange-entretien toutes marques) doté de deux pompes à essence électriques surmontées d’un coquillage lumineux marqué Shell (normale et super ; sans compter la pompe à main pour le service du « mélange » destiné aux motocyclettes). Ce garage, appartenant à l’affable Monsieur Albert (tout à la fois patron-mécanicien, pilote-essayeur, taximan de secours et garçon-pompiste), occupe la barre horizontale d’un carrefour en T, là où la route venant d’ Olne et Soumagne rejoint la nationale Liège-Verviers (les deux coins en vis-à-vis accueillent une pharmacie (exploitée par M. Penders et son épouse, inventeurs du sirop pectoral Calmofort) et le café-hôtel-restaurant La Concorde tenu par la famille Heuse (le patriarche porte les moustaches du président Clemenceau et joue aux cartes avec les pratiques, son beau-fils transpire aux fourneaux, sa fille[poitrine et verbe hauts] règne en salle et le fils resté garçon [par ailleurs footballiste passionné, notable marcheur au long cours et champion de Belgique de « Course au plateau »] trône derrière le comptoir et amuse les randonneurs hollandais de passage avec des tours de prestidigitation). Ce sera dans cet établissement que notre héros, entouré de sa famille, vivra son repas de communion solennelle onze années plus tard… (Mais tout ceci n’a aucune importance ni aucun intérêt. Retrouvons plutôt le petit Julien qui émet ses premiers mots.)
« Djii… jiip… djiip… djip ! », c’est, selon la chronique familiale, le premier mot prononcé par notre héros (si l’on excepte, bien sûr, les très attendus « Pa-pa » et « Mam-ma ») lorsque, le nez écrasé contre la vitre, il désigne de son minuscule index gauche la moindre jeep Willys démilitarisée qui stoppe au carrefour en contrebas. Ah, les mots ! Les mots… (Jean-Paul Sartre [alias « l’ Agité du bocal », selon le diagnostic du docteur Louis-Ferdinand Destouches] a intitulé ainsi ce qui restera son meilleur livre ; c’est ce qu’oubliait sans doute le Castor [alias Simone de Beauvoir] quand elle posait nue devant l’objectif 50 mm – boîtier Leica, pellicule 80 asa noir et blanc– de son amant américain). « Nom de Dieu ! », a dû se dire Julien lorsque, quelques décennies plus tard, il découvrit ces clichés au hasard des pages de papier glacé d’un magazine français. « Quel cul magnifique elle a, l’ex-jeune fille rangée, des fesses sphériques, idéalement galbées ! Et ses cuisses, charnues juste ce qu’il faut, comme ses mollets d’ailleurs. Peut-être que les genoux… Un peu massifs, les genoux… » C’est à ce moment que notre héros s’était physiquement rendu compte que la sévère auteure des Mandarins parvenait à l’émouvoir vraiment. Et qu’elle lui offrait en sus un angle de vue nouveau sur quelques thèmes philosophiques, enfin incarnés, de quoi affronter mieux pourvu les aléas et les affres de l’humaine condition.
Comme quelques milliards d’homo sapiens mâles ou femelles qui respirent enmême temps sur cette planète, Julien sait qu’il va mourir un jour ; qu’il rage et rit, pleure et jouit dans un idiome né entre Sambre et Seine ; qu’il a vécu parmi des congénères dont la plupart n’ignoraient pas qui furent Pie XII – Jean XXIII – Paul VI – Jean-Paul 1er – Jean-Paul II – Benoît XVI – François l’ Unique, et parmi des condisciples qui, tous les jours d’école, fréquentaient Baudouin-Albert-Philippe, du moins en portrait accroché au mur de la classe (avec leur belle madame coiffée d’un diadème de diamants ! la Fabiola et ses grandes crolles espagnoles, la si belle Paola pas si dolce que dans la chanson d’ Adamo, la Mathilde venue trôner dans le Bruxelles de Brel). Bref, notre héros est issu d’un petit pays et de petites gens, comme disait à peu près le Souverain du Congo, Léopold II le Barbu.
« Petites gens », c’est aussi l’expression qu’utilisait Henriette pour définir son monde familial liégeois. Henriette, née Brüll, veuve en premières noces de Désiré Simenon, le père de Georges, lui-même père du commissaire Maigret. Mais, de toutes ces gens-là, on reparlera.
L’enfer est pavé par les autresNouvelle
« Le métier d’homme est difficile. »
Georges Simenon
Il est trois heures du matin. Je termine la Lettre à ma mère de Simenon. Les 122 pages d’un seul coup, sans boire ni pisser.
Je suis frappé par ces lignes, à la page 85 : « Nous sommes deux, mère, à nous regarder ; tu m’as mis au monde, je suis sorti de ton ventre, tu m’as donné ton premier lait et pourtant je ne te connais pas plus que tu ne me connais. » Quel terrible constat !
Je n’avais plus ouvert ce livre depuis mes quinze ans. Je l’avais pêché dans ce que mon père appelait son Simenonaria. Logique que « La bouquinerie de Saint-Pholien » ait tout un département consacré à l’illustre enfant d’ Outremeuse et que le bouquiniste soit un spécialiste de Simenon ! Et, bien que je sois l’auteur de quelques articles parus en revues plus ou moins savantes, je n’arrive pas à la cheville de mon père en connaissances simenoniennes.
« Tu peux le lire, fils, mais ce n’est pas un Maigret, pas même un roman-roman, ça risque de ne pas trop te passionner ! »
J’avais été un peu vexé. Ce n’était pas dans ses habitudes de me détourner de lectures plus difficiles, au contraire. Bien sûr, je m’étais dépêché d’explorer cette longue lettre à une mère morte quatre années plus tôt.
Mon père s’était pendu trois jours plus tard. Depuis, c’est à lui que je voudrais écrire.
Je m’appelle Georges Simon. Je suis un quinquagénaire normal, banal. Je n’ai rien inventé, je n’ai découvert aucun vaccin ni aucun territoire, je n’ai tué personne, du moins pas encore, et (j’ajoute habituellement ce dernier trait dans une moue qui se veut comique) je n’ai jamais ressuscité personne non plus. Voilà mon pedigree, ma façon habituelle de me présenter lors des conférences que je donne ci et là : salles communales ou scolaires, centres culturels, clubs du troisième âge…
Pour l’instant, je prépare un catalogue sur les peintres de La Caque, ces jeunes rapins que Simenon fréquentait à Saint-Pholien (oh ! rien de luxueux, juste une brochure agrafée faite de photocopies couleurs) pour une petite exposition que je vais monter ici même dans ma librairie. J’ai déjà trouvé des panneaux et des attaches pour bricoler les cimaises. Elle s’intitulera tout simplement « Simenon et les peintres de La Caque ». J’hésite encore à y ajouter en sous-titre quelques noms d’artistes parmi les plus connus : Auguste Mambour, bien sûr ; Edgar Scauflaire, sans doute ; Luc Lafnet, aussi, moins pour rappeler son œuvre d’illustrateur parisien aujourd’hui méconnu que pour dire son rôle de passeur entre Rob-Vel, le créateur de Spirou, et Jijé. Et puis, bien évidemment, Tigy ! Tigy, c’est le petit nom que Simenon donnait à Régine Renchon, son aînée à La Caque où il l’a rencontrée, une étudiante à l’ Académie des Beaux-Arts de Liège, une garçonne au talent prometteur et qui deviendrait bientôt sa première épouse.
Le cas de Joseph Kleine me pose problème ; impossible de trouver une œuvre de lui, pas même une malheureuse esquisse, mais ce serait un comble de le passer sous silence ! Comment délaisser ce pauvre « Petit Klein », le pendu du roman quand on est le libraire de « La bouquinerie de Saint-Pholien » ?
Quant aux autres peintres, les Bonvoisin, Forgeur, Lempereur-Haut, Verhaegen, qu’en faire ? Et que faire d’un autre familier de La Caque devenu célèbre, lui qui ne touchait que la peau des modèles nus et jamais le métal des tubes de couleurs, le fringant Robert Denoël, futur éditeur parisianisé du Voyage au bout de la nuit de Céline ?
Comment valoriser au mieux tout ça ?
* * *
Georges Simon se penche sur le panneau incliné de son étalage. Il y enlève le panonceau qu’il avait calligraphié pour l’appuyer contre la vitre, « Les livres sont ce que nous possédons de meilleur dans la vie », avec, en plus petites lettres, la mention de la source : l’écrivain soviétique Varlam Chalamov dans Mes bibliothèques. Il faut faire de la place, ne garder de livres que les seules éditions distinctes du Pendu de Saint-Pholien avec, bien mise en valeur sur un support de velours noir, l’originale de 1931 parue chez Fayard avec sa couverture illustrée d’un photo-montage noir et blanc où le pendu est attaché à une gargouille tout en haut d’une tour gothique. (Spectaculaire mise en scène très « romantisme xixe » mais des plus mensongères puisqu’en réalité le petit Joseph Kleine s’est pendu par son écharpe à la clenche de la porte gauche de l’église.)
C’est un sacré boulot de métamorphoser un étal de bouquiniste en mini-expo de peinture ! Y trônent déjà une eau-forte de Maréchal, un dessin de Forgeur, une petite huile de Lempereur-Haut et deux bois de Bonvoisin. Ce tableau de Lafnet va en être le clou, la pièce maîtresse. Georges l’avait acheté lui-même en salle de ventes des années auparavant, quand il n’avait pas encore l’habitude d’inscrire au dos la date de l’acquisition et le montant de l’enchère.
« Luc LAFNET (Liège, 1899 – Rueil-Malmaison, 1939), sans titre, huile sur carton, 45 x 37 cm. » Il a longtemps hésité avant de formuler cette mention sur le petit carton de présentation. Un « sans titre » n’est jamais engageant commercialement. Pourquoi ne pas valoriser l’œuvre avec une appellation descriptive ? Cette belle jeune fille généreusement décolletée mériterait un joli prénom ; ce cours d’eau, ce bâtiment gris, cette verdure en arrière-plan suggèrent un lieu à préciser… Alors, pourquoi pas « Régine au décolleté orange », ou « La jeune fille de l’ Ourthe » ? Un instant, il est tenté d’oser « La pendue de Saint-Pholien », ce qui le fait rire à voix haute.
— Vous m’avez demandé quelque chose, monsieur Simon ? La question a fusé du fond de la réserve.
— Non, madame Peeters, je riais tout seul ! Ne vous inquiétez pas…
Tout à la mise en scène de sa vitrine, Georges a oublié que c’est aujourd’hui le jour de la femme de ménage et qu’il lui a bien recommandé de « mettre les coins au milieu en vue de l’exposition » et de « donner un bon coup avant l’installation des panneaux pour les cimaises ».
Le cadre du Lafnet est passé de mode et sa dorure est loin de son âge d’or, mais les couleurs de l’œuvre sont restées vives et le regard de la jeune fille comme la carnation de sa gorge sont toujours vibrants.
Georges ressent la même impression chaque fois qu’il glisse un bras dans son étalage, celle d’être aussitôt métamorphosé en pachyderme atteint de tremblote. Aussi installe-t-il précautionneusement le chevalet de table destiné à mettre en valeur la peinture, s’assure deux fois de sa parfaite stabilité, y dépose le Lafnet comme on couronnerait une reine d’ Angleterre, y appuie encore le bristol (il a finalement renoncé à titrer l’œuvre) puis sort du magasin pour en vérifier le centrage. Parfait !
— Alors, monsieur Simon, vous nous préparez quelque chose de nouveau ?
Georges n’a pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix de Michel Lemoine, un de ses bons clients et un savant essayiste passionné de Simenon.
— Vous tombez bien, monsieur Lemoine, j’allais aller boire une bière à la terrasse du Randaxhe, j’en ai bien besoin pour me remettre de jouer les étalagistes… Venez ! Je vous offre un verre.
Le verre a été bientôt rejoint par quelques autres, le temps pour Lemoine de raconter au bouquiniste une anecdote « digne d’être insérée dans le futur catalogue ». C’est Simenon qui rapporte dans Quand j’étais vieux, un de ses nombreux écrits autobiographiques, une conversation qu’il a eue avec Lafnet alors qu’ils franchissaient la Meuse par le pont piétonnier… « Une nuit, quelque peu ivre, traversant la Passerelle dans le brouillard et d’humeur lyrique, j’ai déclaré, en présence de mon ami Lafnet qui me ramenait chez moi : – À quarante ans, je serai ministre ou académicien ! »
