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En ces lointains temps mérovingiens, au VIe siècle, Radegonde fut à la racine de l’histoire de France, au confluent de la barbarie et du christianisme grandissant. Petite princesse germanique de Thuringe devenue orpheline par le meurtre, elle avait été enlevée comme butin de guerre par Clotaire, roi des Francs, qui l’avait ensuite forcée à l’épouser. Une fois reine, à Soissons, elle n’avait eu de cesse que de fuir le roi, son mari brutal et sanguinaire, jusqu’à ce qu’elle arrive à Poitiers où elle fonda l’abbaye Sainte-Croix, premier monastère féminin des Gaules, toujours en existence aujourd’hui. Sa vie fut comme un Nouveau Testament décliné au féminin. Ici, Radegonde nous parle et nous la suivons pas à pas, depuis sa Thuringe natale, tout au long de son parcours périlleux où elle réussit à déjouer tous les dangers au cœur d’une époque barbare et brutale, jalonnée de meurtres. Femme à la royauté discrète, elle allait, par son intelligence, sa détermination et sa douceur, faire triompher la foi qui l’habitait. Belle et racée, elle fut certainement, dans la mouvance de sainte Clotilde, sa belle-mère burgonde, la plus inattendue et touchante des reines mérovingiennes, ainsi que l'un des plus beaux fleurons de l'histoire de France : « parmi les saintes reines, nulle plus que Radegonde ne mérite le nom de sainte, nulle non plus ne mérite davantage le nom de reine ». Telle une Madone protectrice, elle s’était élevée au-dessus d’un monde qui s’entredéchirait, autorité morale rayonnant d’une lumière presque surnaturelle en ces temps de profondes ténèbres. Sa vie illustre la formation du peuple de France, au confluent de la culture gallo-romaine, de l’affirmation du christianisme et du monde franc issu des invasions germaniques. Ce livre, dans lequel apparaissent aussi Clovis, Clotilde et leurs descendants, ainsi qu’une cohorte de rois, de reines, d’évêques et de saints, a pour ambition de faire émerger cette reine de son VIe siècle, femme aux vertus héroïques, seule mais très entourée, à la fois grave et lumineuse, certainement l’une des plus grandes représentantes de la culture chrétienne féminine. C’est sans doute aussi une histoire d’amour improbable entre le sanguinaire roi Clotaire et sa douce épouse Radegonde: une belle et douloureuse histoire qui est aussi l’histoire de France et celle d’un christianisme vécu dans sa pureté originelle, en une symphonie inspirée.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études scientifiques en France et aux États-Unis,
Antoine Marot a mené une carrière internationale dans la banque et la finance, notamment à la Banque Mondiale à Washington et pour la Commission Européenne. Il a ensuite commencé à écrire, s’intéressant entre autres aux grandes figures religieuses féminines de l’Histoire, dont Hildegarde de Bingen, grande moniale allemande du XIIe siècle, et Sor Juana Inés de la Cruz, religieuse mexicaine savante du XVIIe siècle. Il est par ailleurs membre de l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin à Paris, ainsi que de l’Association des Amis de sainte Radegonde à Poitiers. Il s’est vite aperçu qu’en sainte Radegonde il tenait un sujet de choix. Ayant sa maison de famille dans le Poitou, il avait beaucoup entendu parler d’elle. Pour parfaire sa connaissance de l’héroïne, il s’est rendu sur à peu près tous les lieux de son parcours, de Thuringe en Allemagne jusqu’à Poitiers, faisant aussi de petits détours circonstanciés par Talmont-sur-Gironde, Trèves en Allemagne ou l’université de Cambridge en Angleterre.
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Seitenzahl: 624
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Radegonde
La grande épopée d’une reine mérovingienne
© éditeur Quint’feuille - Saint-Léger éditions, 2019.
Tous droits reservés
Du même auteur
Les 3 sœurs à Châtellerault(Théâtre – Éd. Les Maurinières, 2011)
Petit essai sur Dalida et Teilhard de Chardin(Essai – Éd. Les Maurinières, 2011)
La Beauté, fil d’Or des Âmes(Essai anthologique sur la Beauté – Éd. Les Maurinières, 2012)
La Centrale de Zoë(Nouvelle – Éd. Edilivre, Coup de Cœur, 2013)
Rencontre en Pays Cathare (Nouvelle – Éd. Edilivre, 2015)
Radegonde
La grande épopée d’une reine mérovingienne
Antoine Marot
quint’feuille
Préface des monialesde l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers
A Sixtine et Hermine
Résidentes du Prieuré de Sainte Radegonde
Remerciements
aux moniales de l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers, particulière-ment sœur Martina et sœur Solange, pour leur accueil chaleu-reux, leurs avis, leurs témoignages enrichissants et leur préface,
à Catherine pour l'idée du livre, ses contributions et son intro-duction relative à la Thuringe,
à Maxellende pour ses commentaires précieux et ses relec-tures avisées, ainsi que pour son aide dans la traduction de textes latins ou allemands, sans compter sa compagnie lors des voyages en Thuringe, en Artois, en Picardie, à Poitiers, en Autriche ou à Trèves,
à Dominique Nocaudie pour avoir fourni des ouvrages sur Radegonde qui n'auraient jamais pu être identifiés sans lui, mais aussi pour certains détails relatifs à l’histoire de Poitiers et d’Aliénor d’Aquitaine,
à Robert Favreau pour ses précieuses informations sur l’his-toire du Moyen Âge et la vie de sainte Radegonde,
à Jacques de Giafferri et l’Ensemble Josquin des Prés pour la musique et la mise en scène de certains épisodes de la vie de sainte Radegonde,
au père René Sapin, ancien curé de Verger-sur-Dives, qui disait souvent, en souriant : « Radegonde a été le soleil de ma vie »,
à MM. Christian Vignaud (Musée Sainte-Croix de Poitiers) et Pascal Potet, pour les photographies reproduites dans le livre,
à évelyne et son angélique patience pour les nombreuses impressions du manuscrit.
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Préface des Monialesde l’Abbaye Sainte-Croix
Heureuse surprise pour nous, moniales de l’abbaye Sainte-Croix, que cette nouvelle parution sur sainte Rade-gonde, fondatrice de notre monastère qui perdure depuis le VIèmesiècle.
Que l’auteur soit un banquier peut étonner… mais, après tout, l’administrateur des biens de la communauté de Radegonde n’était-il pas le célèbre poète italien, Fortunat ? L’auteur, pareillement fervent admirateur de Radegonde, sait lui aussi allier poésie et comptes. En atteste son souci quasi scrupuleux de signaler l’âge de plusieurs acteurs au gré des étapes de l’épopée. Son récit fort bien documenté et précis dans la description des lieux et des faits historiques, est agréable, allègre, vivant : un ensemble enchanteur qui retient l’attention du lecteur jusqu’au récent transfert de la communauté à la campagne.
Un autre élément original : l’insolite surgissement près de son héroïne de quelques personnages hors contexte historique. Telle une farandole virevoltant au-dessus du temps et de l’espace, ces rapprochements inattendus sou-lignent la chaîne de notre histoire en humanité.
L’intérêt de l’auteur se porte sur l’influence notoire de Radegonde, due non seulement à son fort tempérament mais aussi à une personnalité forgée par son attachement
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La grande épopée de sainte Radegonde
au Christ, chemin de sainteté, en ces durs temps barbares qui l’ont arrachée, jeune orpheline, à sa Thuringe natale jusqu’à la conduire à épouser le royal meurtrier de sa patrie et des siens. Reine d’un pays étranger, femme de caractère et pleine de douceur, respectée dans ses déterminations, elle va jouer un rôle incontestable auprès de Clotaire, son sanguinaire époux, comme dans la politique, la culture et la spiritualité de cette époque. Physionomie attachante, elle demeure vivante au cours des âges dans notre pays et même au-delà de l’Europe.
Au prix d’un combat intérieur, Radegonde a gardé la paix du cœur, puisant la force dans une foi invincible, elle a surmonté les lourdes épreuves qui ont pu en conduire tant d’autres à une haine destructrice. Au fond de son cloître, son tourment de reine restera la paix à conserver ou à reconquérir dans son monastère et dans sa patrie d’adoption déchirée par de successifs conflits fratricides… prosternée longuement devant la Relique de la Croix pour en obtenir la grâce. Ce précieux trésor, toujours conservé en nos murs et présenté périodiquement à l’adoration des fidèles, explique le changement d’appellation du monas-tère Sainte-Marie en celui de Sainte-Croix, et, nous le croyons, la pérennité de la fondation de Radegonde.
O crux ave, spes unica!
Les Moniales de Sainte-Croix
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Introduction
de Catherine de Izarra
C’est une réelle satisfaction pour moi de voir la parution de ce livre sur sainte Radegonde, dont j’avais suggéré la rédaction à l’auteur. Il s’était en effet déjà intéressé à la période du Moyen Âge dans certains de ses ouvrages, mais aussi à de grandes reli-gieuses au fort rayonnement intellectuel, comme sainte Hilde-garde de Bingen au XIIesiècle ou Sor Juana Inés de la Cruz, reli-gieuse mexicaine du XVIIesiècle. Ayant des attaches poitevines, il avait naturellement entendu parler de Radegonde et connais-sait bien l’église Sainte-Radegonde de Poitiers, mais c’est à peu près tout. Il a donc commencé à se renseigner plus avant, lisant un certain nombre d’ouvrages relatifs à cette grande dame, à la fois reine et moniale, se rendant aussi sur l’ensemble des lieux où elle avait vécu ou par lesquels elle avait transité, y compris en Thuringe, son pays natal. Plus il lisait et voyageait, plus il trou-vait cette femme fascinante. N’était-il pas, finalement, tombé un peu amoureux d’elle ? Il semble qu’il envisagerait même de rebap-tiser la fontaine de sa maison de famille du Poitou, de « Fontaine des trois Sœurs », en référence à l’un de ses livres intitulé « Les trois sœurs à Châtellerault », en « Fontaine Sainte Radegonde » ! Je suis personnellement ravie qu’il ait été touché par la grâce de cette personne hors du commun et qu’il soit allé jusqu’au bout de ce livre qui me tenait particulièrement à cœur.
Pourquoi suis-je, moi-même concernée à ce point par cette sainte Radegonde ? Pour commencer, il se trouve qu’elle était
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La grande épopée de sainte Radegonde
originaire de Thuringe en ex-Allemagne de l’Est, et que je suis personnellement à moitié allemande par ma mère, qui venait de Lübben-Spreewald dans le Land de Brandebourg en cette même Allemagne de l’Est. Ayant rencontré mon père, originaire de Chinon, elle l’avait suivi jusqu’à Dissay, près de Poitiers, où il était médecin. Elle avait donc parcouru à peu près le même trajet que Radegonde en son temps, jusqu’à Poitiers, et s’était beaucoup attachée à sa grande compatriote. C’est avec cette histoire à la fois mystique et sensible de Radegonde que ma mère nous a bercées, mes sœurs et moi, tout au long de notre jeunesse, sans se lasser, avec force livres et illustrations. Pour ma mère, le parcours de Radegonde avait été celui d’une destinée féminine exceptionnelle, « ein ausserordentliches Frauenschicksal », ainsi qu’elle se plai-sait à le dire dans sa langue natale.
Comme au temps de Radegonde, la Thuringe est encore aujourd’hui le cœur vert de l’Allemagne, avec ses montagnes, ses rivières et ses forêts profondes, mais aussi ses cimes ensoleillées :
« Wie ein Stück lachender Sonnenschein ist das Thürin-ger Land gleichsam vom Himmel auf die Erde gefallen»1.
La Thuringe est aussi devenue, au fil du temps, le cœur cultu-rel et parfois même politique du pays, autour des principales villes que sont Erfurt, la capitale et berceau de la princesse Rade-gonde, mais aussi Weimar, Iéna, Eisenach, Arnstadt, Gotha ou Meiningen. Je me permets donc de faire un petit inventaire, et, comme j’aime beaucoup la musique, je vais commencer par les musiciens. En effet, la musique tient un rôle prépondérant dans l’histoire et la culture de la Thuringe : Bach est né à Eisenach et a vécu à Arnstadt, Litzt et Strauss ont été maîtres de chapelle à Weimar, Wagner a souvent résidé à Eisenach et Weimar, Brahms a fait de nombreux séjours à Meiningen. Dans le domaine litté-raire et philosophique, la Thuringe a aussi été une source majeure d’inspiration pour de grands intellectuels : Goethe a vécu et écrit
1 « Comme un rayon de soleil souriant, le pays de Thuringe est tombé du ciel sur la terre » (August Trinius).
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Introduction
à Weimar pendant une grande partie de sa vie, alors que Leibnitz, Schiller, Hegel et Marx ont été professeurs à l’université d’Iéna. De plus, c’est au château de la Wartburg, au-dessus d’Eisenach, que Martin Luther, né à Eisleben, aussi en Thuringe, a traduit la Bible en allemand.
La Thuringe a connu beaucoup de soubresauts à travers l’his-toire depuis le passage de Radegonde qui en avait été princesse au VIesiècle. Cela explique que ses limites territoriales aient subi de nombreux remaniements au cours des âges. A l’époque contemporaine, c’est en Thuringe que se déroulèrent, en 1806, les fameuses batailles d’Iéna et d’Auerstedt de Napoléon contre les Prussiens, prélude à la suppression des cent-douze Etats alle-mands et aux guerres meurtrières que la France et l’Allemagne allaient se livrer par la suite, le tout ayant débuté à Tolbiac, avec Clovis, mille trois cents ans plus tôt. Deux ans après la bataille d’Iéna s‘était tenue, à Erfurt, l’entrevue entre Napoléon et le tsar Alexandre Ier, destinée à renforcer l’alliance franco-russe et présenter la candidature de Napoléon au mariage avec la grande Duchesse Catherine, fille du tsar, en remplacement de Joséphine, mais Talleyrand avait trahi. C’est aussi dans l’opéra de Weimar qu’allait être promulguée la constitution de ce qui deviendrait « la République de Weimar », entre 1919 et 1933. Buchenwald, près de Weimar, reste un lieu de triste mémoire. Gotha a donné son nom au prestigieux Almanach de Gotha et à la famille des Saxe-Cobourg et Gotha, dont sont issues les dynasties royales d’Angleterre, de Belgique et de Roumanie.
Je suis souvent allée, personnellement, dans ce pays de Thu-ringe que j’aime beaucoup et suis heureuse que l’auteur de ce livre y soit allé lui-même, en quête d’informations sur Radegonde. Il l’a en réalité suivie physiquement jusqu’à Poitiers, en passant, comme elle, par Erfurt, Soissons, Athies, Missy-sur-Aisne, Noyon, Orléans, Cour-sur-Loire, Tours, Chinon, Saix-en-Poi-tou, Marconnay, Yversay, Vouillé, Pont d’Auxence et enfin Poi-tiers. Personnellement, je connaissais bien le parcours de Rade-gonde en Touraine et en Poitou, mais moins en Picardie ou en
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La grande épopée de sainte Radegonde
Vermandois, cette fameuse Neustrie, où elle avait été emmenée comme butin de guerre. Cette lacune est maintenant comblée. Il semble évident que, pendant qu’il écrivait, l’auteur se sentait à tout moment très proche de son héroïne, la suivant pas à pas tout au long de son parcours surprenant. Le livre nous permet ainsi d’entrer dans l’intimité de Radegonde.
Je sais aussi que l’auteur s’est rendu à l’université de Cam-bridge au Royaume-Uni, dont l’un des Collèges porte le nom de Sainte Radegonde. Il en est revenu enchanté, ayant assisté aux répétitions de la chorale, l’une des meilleures de toute l’univer-sité, dans la chapelle, puis ayant été convié au « High Table Din-ner », dîner pris en commun entre étudiants et professeurs dans l’antique « Great Hall ». Suivre les pas de Radegonde peut mener aux meilleurs endroits, même au-delà des mers dont elle calmait si bien les excès.
J’aime beaucoup, dans ce livre, la manière dont Radegonde, en véritable héroïne, émerge de son VIe siècle, de sa Thuringe natale, pour se voir devenir reine des Francs malgré elle, puis moniale triomphante à Poitiers, fondatrice de l’abbaye Sainte-Croix qui, après quatorze siècles, existe encore aujourd’hui. Radegonde a été une pionnière du christianisme en son époque post-romaine. Personnellement, je souscris assez à la thèse de l’historien anglais Arnold Toynbee selon laquelle « c’est sans doute l’Église qui a mis un terme au chaos de la période post-romaine, enrôlant tour à tour les nouveaux royaumes germaniques en son sein, et don-nant naissance à une civilisation millénaire ». En parfaite huma-niste guidée par une foi profonde, Radegonde se situe au cœur ou peut-être même à l’origine de cette mouvance.
La vie de Radegonde a été rapportée par deux biographes, For-tunat et Baudonivie, qui ont vécu dans son intimité, de même que par un troisième, Grégoire de Tours lui-même, l’un de ses plus prestigieux soutiens. L’ensemble a été aussi étayé par une tradi-tion populaire vivace, la légende étant fille de l’Histoire et de ses lacunes. Au confluent de la réalité et de la légende, la présence de
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Introduction
Radegonde est attestée par un nombre impressionnant de lieux de culte et une multitude de statues et, surtout, de vitraux qui lui sont dédiés, sans compter les sources d’eaux vives qui portent son nom. Ayant fait entre autres des études d’hydrogéologie, l’auteur a été ravi de découvrir ces nombreuses sources et fontaines jaillis-santes tout au long du parcours de Radegonde.
Personnellement, mon seul souhait est que ce livre fasse découvrir ou mieux connaître celle que je considère comme une personnalité tout à fait hors du commun, comme une héroïne, un modèle féminin, et, pourquoi pas, une amie. Mais, avant tout, je ressens personnellement ce livre comme un cadeau à la mémoire de ma mère.
Il semble qu’aujourd’hui Radegonde soit malheureusement quelque peu tombée aux oubliettes, alors que, pendant des siècles, depuis quatorze siècles, elle avait été priée, vénérée et invoquée, source inépuisable d’espérance et de charité. Au cours des cin-quante dernières années, elle semble en effet être rentrée dans une zone d’ombre, suite au déclin de la foi chrétienne et de la connais-sance de l’Histoire en Occident. J’espère tout simplement que ce livre fera à nouveau revivre dans nos esprits cette Radegonde, dont la destinée fut un modèle et une référence traversant tous les temps.
Catherine de Izarra
La légende se nourrit des lacunes de l’Histoire.De même qu'un beau rêve est le début de la réalité, l'imagination tend vers le réel.(Cathia – Les 3 sœurs à Châtellerault)
Il faut se risquer sur de l’incertain et de l’inconscient pour faire émerger l’improbable. La vie vous fera monter si, seulement, vous avez soin de choisir, dans le labyrinthe des évènements, les influences et les chemins qui sont susceptibles à chaque fois de vous mener un peu plus haut.(Pierre Teilhard de Chardin)
L’essentiel est invisible pour les yeux.(Antoine de Saint-Exupéry)
Le plus important est de capter la force de la Terre, si possible à un endroit où elle se rencontreavec la force du Ciel. (Henri Vincenot)
Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester,mais comprendre.(Baruch Spinoza)
L’oisiveté est ennemie de l’âme. (Saint Benoît)
Un conte dans lequel il n’y a pas de femmes est comme une machine sans vapeur. (Anton Tchekhov)
Une femme, c’est-à-dire une question, une énigme pure… cette quintessence au-delà des apparences, entre secret et mystère.(Julien Gracq)
Le Féminin est la grande force de séduction qui, depuis les origines, a permis l’avènement du monde par union créatrice des éléments qui la composent. Rien de plus béatifiant que l’union atteinte, mais rien de plus laborieux que la poursuite de l’union, cette union qui conduit à des métamorphoses.(Pierre Teilhard de Chardin)
Note à l’intention du lecteur
Compte tenu du grand nombre de citations, et afin de pré-server la fluidité de la lecture, les notes de bas page, quant aux sources et références, ont été réduites dans toute la mesure du possible, le lecteur étant invité à se reporter à la liste des sources et références en annexe. De nombreuses notes de bas de page ont cependant été ajoutées afin d’alléger le texte principal et d’en faciliter la lecture.
Les citations majeures figurent en italique, de manière à pou-voir être lues, si nécessaire et compte tenu de leur beauté, indé-pendamment du texte principal.
Les dix-huit premiers chapitres sont dévolus à la vie de Rade-gonde, jusqu’à sa mort, les chapitres suivants étant consacrés à la vie de son monastère et au culte de la sainte après sa mort.
Les principales sources du livre sont les trois biographies de Radegonde écrites respectivement par le poète Fortunat, la religieuse Baudonivie et l’évêque Grégoire de Tours, ces trois personnages ayant vécu dans l’intimité de l’héroïne, cas unique dans l’histoire des mérovingiens et des carolingiens.
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Chapitre I
Un destin venu des profondeurs de l’Histoire
En cette période reculée du Haut Moyen Âge, en ces mystérieux temps mérovingiens, il y a mille quatre cents ans, Radegonde, princesse thuringienne, allait connaître une destinée hors du commun au milieu d’une société barbare et sanguinaire qu’elle s’efforcera de dompter avec toute son intelligence et toute sa force d’âme. Venue de Thuringe en Germanie, l’un des Etats de ce que l’on appel-lera plus tard l’Allemagne de l’Est, elle allait, après de dures épreuves, marquer de sa douce empreinte le rude royaume des Francs qui s’était constitué avec la chute de l’Empire romain d’Occident à la fin du Vesiècle. Née en 520, elle était la fille du roi Berthaire de Thuringe. Ayant échappé au massacre de sa famille, elle allait être emmenée en pays franc comme butin de guerre, loin de chez elle, par le roi Clotaire, fils de Clovis.
Entre l’Elbe et la Weser, la Thuringe, dont les contours incertains ont souvent changé à travers l’histoire, est un pays de montagnes et de forêts, traversé par les rivières Unsrut et Saale, entre le massif du Harz, la Saxe et le nord de la Bavière, avec Erfurt comme capitale. Immensité ver-doyante dénommée « Cœur vert de l’Allemagne », avec ses hêtres et ses épicéas escaladant les sommets et retombant
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La grande épopée de sainte Radegonde
dans de sombres vallées embrumées vers des cours d’eau mystérieux, la Thuringe de Radegonde était un territoire de chevreuils, de sangliers, de champignons, de fées et de lutins, habité par un peuple de chasseurs et de guerriers réputés pour leurs chevaux à la robe d’argent au galop rapide, alors jugés les meilleurs chevaux après ceux des Huns. En hiver, le hurlement du vent répondait à celui des loups. Les Thuringiens descendaient des Hermenandures et faisaient partie des « Germains de la mer du Nord », qui avaient été déplacés, dès le IVesiècle, par les invasions dévastatrices des Huns qu’ils allaient ensuite suivre dans leur incursion en Gaule.
À partir de l’an 370, les Huns, nomades venus des steppes d’Asie, avaient franchi la Volga, puis le Don, pro-voquant les « grandes invasions » et les grandes migrations qui allaient entièrement remodeler la physionomie des pays germaniques, puis de l’Europe occidentale, contri-buant à l’effondrement de l’Empire romain d’Occident un siècle plus tard, soit environ quarante ans avant la nais-sance de Radegonde. Les Huns, menés par le fameux et génial Attila, dit « le fléau de Dieu », avaient déferlé par vagues successives, en terribles raids, sur les pays ger-maniques. En ces temps-là, les peuplades germaniques du nord de l’Europe étaient une mosaïque mouvante et instable de peuples se livrant entre eux de perpétuelles et sauvages guerres de conquêtes et de représailles, que les Romains savaient habilement envenimer et exploiter. Chaque incursion des Huns faisait fuir ces peuplades qui commencèrent à pénétrer au cœur de l’Empire romain, prélude à la fin de ce dernier. Sous la contrainte impo-sée par les Huns, les Alains avaient repoussé les Suèves et les Vandales, lesquels avaient refoulé les Goths, le tout en d’incessants mouvements migratoires et un vaste jeu de dominos. Les Ostrogoths, battus par les Huns, s’étaient soumis, devenant leurs vassaux, pendant que les Vandales
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Un destin venu des profondeurs de l'Histoire
se ralliaient militairement et que les Wisigoths résistaient. Les Burgondes, initialement venus des bords de la Bal-tique, avaient été vaincus, perdant leur royaume du Main et du Rhin. Au terme de toutes ces migrations, les Saxons s’étaient établis en Armorique et en Angleterre, les Wisi-goths, les Suèves et les Vandales étaient descendus vers la péninsule ibérique, les Alamans et les Burgondes s’étaient implantés dans la région alpine, alors que les Ostrogoths entraient dans Rome. Entre 430 et 450, les Francs1péné-traient en Gaule, qui se trouva partagée entre quatre prin-cipaux peuples d’origine germanique : les Francs au Nord, les Wisigoths dans le Sud-Ouest, les Burgondes dans le Sud-Est, et les Alamans à l’Est, ces derniers contenus entre les Burgondes et les Francs.
Les prétentions d’Attila étaient énormes puisque, non content d’agrandir son harem2, son intention était de conquérir non seulement l’empire d’Occident de Rome, mais aussi l’empire d’Orient de Byzance, avant de se tour-ner une nouvelle fois vers la Chine. L’Empire romain vacil-lait, en effet, et le moment semblait propice pour les hordes mongoles de conquérir les merveilles pressenties de l’Oc-cident. En 451, le nuage destructeur des hordes hunniques franchit le Rhin à Mayence, avec leurs vassaux slaves et leurs alliés germains : Gépides, Ostrogoths, Rugues, ou dis-sidents burgondes. Les Thuringiens et les Francs du Nec-kar n’avaient opposé aucune résistance, se joignant même
1 Les Francs étaient composés de différentes ethnies, dont les Ripuaires, les Saliens et les Sicambres, venus des bords de la mer du Nord et établis vers 250 à l’embouchure du Rhin, puis entre la Meuse et l’Escaut, et dans la région de Cologne au début du Vesiècle, avec Tournai comme capitale.
2 Attila avait plus de trois cents épouses et concubines de toutes origines : princesses chinoises, patriciennes romaines, captives persanes, filles de chefs germains, femmes grecques et caucasiennes… Toutes suivaient aimablement leur époux ou amant dans des chariots lors de ses déplacements, avec enfants, mobilier et troupeaux. Attila mourra d’ailleurs dans un bain de sang en 453, lors de sa nouvelle nuit de noces avec une jeune et très belle créature nommée Hildico, fille d’un insurgé qu’il avait fait mettre à mort.
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La grande épopée de sainte Radegonde
aux envahisseurs. Les Francs saliens3, établis sur le Rhin dans la région de Cologne et commandés par Childéric Ier, fils de Mérovée et père du futur Clovis, avaient bien tenté de contenir l’invasion, mais furent battus, pendant que Childéric était fait prisonnier. La marche des Huns était si rapide que plusieurs grandes villes tombèrent en cascade, dont Trèves, Bâle, Strasbourg et Arras. Ce furent ensuite Metz et Reims4qui furent mises à sac, et, au printemps 451, les Huns, précédés d’un flot de réfugiés, arrivèrent devant Lutèce. La cité ne dut son salut qu’à l’énergie de la dia-conesse Geneviève, vierge consacrée alors âgée de vingt-huit ans5. Le nom de Geneviève signifiait « Fleur du Ciel ». À l’instar du Christ qui avait pleuré sur Jérusalem, elle avait pleuré sur Lutèce, devenant chef militaire et faisant sienne cette devise : « Diplomatie, confiance, fermeté ». Elle était sortie de sa réclusion dans l’ile de la Cité, organisant courageusement la résistance. Sur les remparts, elle avait exhorté les femmes à ne pas fuir et à demeurer dans la cité :
Attila, le Tartare, n’attaquera pas notre ville. Au nom de Dieu, je vous en donne l’assurance. Que les hommes fuient,
3 Les Francs saliens, peuple germanique à la langue proche de l’actuel néerlandais, étaient installés dans le nord de la Gaule, formant le groupe le plus important parmi les Francs. Ils avaient été engagés par les Romains pour protéger la frontière du nord de l’Empire, de sorte que le titre de roi était au départ un titre accordé par Rome au général de cette armée barbare.
4 Devant la cathédrale de Reims, les Huns, intimidés par la magnificence des lieux et les processions, avaient reculé, en un mouvement de respect comparable à celui qu’Attila aura plus tard face au pape Léon Ier.
5 Geneviève, fille unique d’une famille aristocratique gallo-romaine catholique, dont le père Severus était militaire, avait neuf ans lorsque l’évêque Germain d’Auxerre la remarqua, alors qu’elle habitait Nanterre. Intelligente, cultivée et pieuse, elle décida de se consacrer à Dieu et de rester vierge. Germain lui donna le voile de diaconesse à l’âge de dix-huit ans, dix ans avant le siège de Lutèce par les Huns. Son père militaire avait très tôt initié la jeune fille aux stratégies de combat. S’étant retrouvée à la tête d’un patrimoine important à la mort de ses parents, elle s’employa à faire des dons, à soulager les souffrances et aider à la construction d’églises et d’abbayes. Elle avait été admise au Conseil de la ville de Lutèce. Elle allait être la grande référence féminine de Clotilde, mais aussi de Radegonde.
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Un destin venu des profondeurs de l'Histoire
s’ils veulent, s’ils ne sont plus capables de se battre. Nous, les femmes, nous prierons Dieu tant et tant qu’il entendra nos supplications.
Geneviève, outre une femme de prière, était aussi fine stratège, ayant été à l’école de Severus, son père mili-taire6. Elle n’avait pas eu peur de ces hommes au faciès repoussant, vêtus de peaux de bêtes, démons surgis d’un enfer de sable maléfique, individus primitifs d’une endu-rance à toute épreuve, montés sur leurs petits chevaux au galop affolant, armés de flèches acérées et infaillibles : des monstres moitié hommes moitié chevaux, dont avaient parlé les Anciens. Mais, miracle ! Ces Mongols, encore invaincus, sauf par les Chinois il y a bien longtemps, levèrent le siège de Lutèce, faisant de Geneviève l’une des saintes les plus vénérées de France avec sainte Clotilde, sainte Radegonde ou Jeanne d’Arc, celle qui redynamisera aussi le camp français devant l’ennemi. Au-delà des rem-parts, Geneviève avait sans doute pu apercevoir des Thu-ringiens dans les rangs huns.
Laissant Lutèce derrière eux, les Huns se dirigèrent ensuite vers Orléans qu’ils mirent à feu et à sang, les Francs les ayant laissé passer sans les combattre. Mais, à l’automne 451, le général romain Aetius, allié au Franc Mérovée, à Théodoric, roi des Wisigoths, et aux Alains, leur infligea une rude défaite à la bataille de Méry, dite bataille des Champs Catalauniques en Champagne près de Troyes, sans doute la plus grande bataille de l’Europe antique. Théodoric et plus de cent mille hommes y laissèrent la vie.
Geneviève avait alors trente-quatre ans. Elle entretenait de bonnes relations avec le roi des Francs, Mérovée, puis avec son fils Childéric qui lui succéda. Mérovée la tenait en haute estime et l’avait prophétiquement appelée Mater
6 En même temps que patronne de Paris et du diocèse de Nanterre, Geneviève allait être faite patronne de la Gendarmerie nationale.
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Patriae,ou « Mère de la Patrie ». Il lui avait par ailleurs accordé la grâce d’un certain nombre de prisonniers bar-bares. Elle avait continué à mener une vie très active, vivant totalement sa foi dans sa vie publique. Gestionnaire de pre-mier ordre, elle se chargeait elle-même de la distribution des vivres, décidant en fonction des besoins des uns et des autres, donnant aux plus pauvres et demandant de l’argent aux plus nantis. Désireuse d’honorer saint Denis, premier évêque de Paris au IIIesiècle, martyrisé et décapité sous le règne de l’empereur Dèce, elle avait entrepris la construc-tion de la basilique Saint-Denis, payant les ouvriers de ses propres deniers. Plus tard, lorsque Clovis voudra s’empa-rer de Paris pour en faire sa capitale, Geneviève, soutenue par la population en dépit de son âge avancé, lui barrera le passage, attendant qu’il se soit fait baptiser pour enfin lui ouvrir les portes de la ville. En cela, elle avait été une Fon-datrice, comme tel sera le cas ensuite pour sainte Clotilde et sainte Radegonde, qui, toutes les deux, se réclameront de sainte Geneviève7.
Après leur défaite des Champs Catalauniques, les sau-vages guerriers huns quittèrent enfin la Gaule et se diri-gèrent vers l’Italie, car Attila avait eu vent d’une coalition entre Rome et Byzance contre lui : il devait frapper Rome au cœur. Après une course folle, les Huns ravagèrent la Vénétie. L’empereur Valentinien décida alors de faire la paix avec Attila, sollicitant le souverain pontife, Léon Ier, qui fut chargé de calmer l’envahisseur et de négocier avec lui. L’aspect majestueux du pape, entouré de sa cohorte de prêtres et de moines, eut raison d’un Attila grand diplo-
7 Connaissant bien le terrain, Geneviève savait éviter les obstacles, et plusieurs témoignages montrent qu’elle commandait aux éléments, arrêtant les tempêtes, comme Radegonde, ou sollicitant la pluie : sous l’Ancien Régime, Geneviève avait longtemps été invoquée contre les intempéries. Elle était aussi vénérée et priée pour lutter contre les maladies, notamment la peste, le « mal des ardents », d’où la fête de Sainte-Geneviève-des-Ardents.
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mate, mais aussi très sensible aux forces surnaturelles8. Le pape avait par ailleurs payé un tribut pour l’encourager à repartir. Entre temps, le chef hun avait été informé de l’hostilité naissante de plusieurs chefs germaniques qui lui étaient normalement inféodés, ce qui le décida à s’en retourner.
En ces temps-là, la situation religieuse était à peu près aussi complexe que la situation politique : cohabitaient plus ou moins harmonieusement le paganisme traditionnel des peuples barbares, le christianisme né du concile de Nicée et l’arianisme considéré comme une hérésie du christianisme. Un événement majeur s’était produit au début du IVesiècle, environ un demi-siècle avant le début des invasions barbares, à savoir la conversion de l’empereur Constantin au christianisme, suite à sa victoire sur Maxence9au pont Milvius sur les bords du Tibre en 312. Maxence avait été tué par les troupes de Constantin, et ce dernier put alors se rendre maître de l’Italie. Sans doute inspiré par sa mère, la future sainte Hélène, Constantin avait cru voir dans cette victoire le résultat d’une intervention divine émanant du Dieu des chrétiens. Bien que les chrétiens fussent nettement minoritaires dans l’Empire, Constantin décida de se ran-ger du côté de l’Église qu’il voyait comme une institution novatrice, porteuse d’avenir et d’union universelle, décla-rant en particulier, après sa victoire sur Maxence, que « la condition humaine ne pouvait continuer plus longtemps à errer dans les ténèbres »10. Par l’Édit de Milan de 313 fut
8 Attila avait longtemps séjourné à Constantinople où il avait appris le latin et le grec et s’était imprégné des deux cultures. Comme il était resté très sensible au décorum romain de sa jeunesse, sa cour était raffinée, s’inspirant de la culture romaine
9 Maxence était devenu empereur à la mort de Constance Chlore, père de Constantin, et avait établi son autorité sur Rome et l’Italie, ainsi que sur l’Afrique et l’Espagne.
10 Cette conversion de Constantin faisait suite à un rêve qu’il aurait fait la nuit précédant la bataille du pont Milvius au cours de laquelle le Dieu des chrétiens lui aurait promis la victoire s’il affichait publiquement sa nouvelle religion. Plus tard, Clovis sera l’objet d’une semblable conversion lors de sa victoire sur les Alamans à
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garantie aux chrétiens, jusque-là persécutés, une tolérance qui équivalait à la reconnaissance du christianisme comme religion d’État en une unification religieuse de l’Empire11. L’empereur se faisait ainsi protecteur de l’Église, qui deve-nait en retour puissance officielle après trois siècles de per-sécutions. Dix ans plus tard, Constantin vainquit Licinius en Orient, à la bataille d’Andrinople, rétablissant à son pro-fit l’ensemble de l’empire romain et faisant de Byzance sa capitale qu’il renomma Constantinople. Conforté dans son choix du christianisme, il se plaisait à répéter qu’il n’était que « le serviteur du Christ qui l’avait pris à son service, lui procurant toujours la victoire ». Par ailleurs et surtout, à celui qui voulait être un grand empereur, il fallait un dieu grand et aimant qui se passionnât pour l’humanité et son salut éternel. La réunion de l’Empire romain d’Orient et de l’Empire romain d’Occident avait donc été réalisée, sur la base de l’unification religieuse autour du christianisme qui avait commencé à se répandre en Gaule depuis le milieu du IIIesiècle.
Le christianisme allait répandre dans l’Empire romain un concept religieux très éloigné des traditions païennes, qui voulaient entre autres que les druides jouent un rôle important dans la formation d’une aristocratie guerrière. Au début du IVesiècle était apparu un autre phénomène de portée majeure, à savoir l’arianisme, hérésie chré-tienne prônée par Arius, influent prêtre-théologien venu d’Alexandrie12. L’arianisme prônait la prééminence du Père
Tolbiac, à cette différence près que Constantin ne recevra le baptême que sur son lit de mort. Constantin avait été inspiré par sa mère Hélène, alors que Clovis le sera par son épouse Clotilde.
11 Le règne de Constantin fut illustré par la construction des premiers monuments chrétiens, dont l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, les basiliques du Latran et du Vatican à Rome, les églises des Saints-Apôtres et de Sainte-Sophie à Constantinople, nouvelle capitale de l’Empire, ainsi que la cathédrale et la basilique impériale de Trèves, devenue entre-temps capitale impériale.
12 Une autre hérésie était apparue au même moment, à savoir le pélagisme, prôné par un moine ascète breton nommé Pelage, qui affirmait que l’homme pouvait se
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sur le Fils, niant la consubstantialité du Fils avec le Père, donc la divinité du Christ : le Christ n’aurait été qu’une simple créature mortelle que Dieu aurait choisie et prise sous son aile, homme d’exception porteur d’un message d’exception, mais non Dieu lui-même13. Il en était résulté une crise théologique sans précédent. La question fut tran-chée lors du premier concile œcuménique de Nicée, près de Constantinople, convoqué par Constantin lui-même en 325 : Arius et l’arianisme y furent déclarés hérétiques, le Credo avec le dogme de la Trinité étant solennellement adopté14. Pour encourager les débats, Constantin avait même invité les évêques du concile à partager son impé-rial repas.
Dès le début, l’arianisme s’était répandu dans l’Empire et rapidement étendu aux pays germaniques, prenant bien souvent le dessus sur les croyances païennes liées au sacri-fice des animaux, au culte des idoles et des divinités, en particulier du dieu Thor, dieu atmosphérique du tonnerre et de la pluie. Sous l’influence majeure de Wulfila, l’illustre évêque-missionnaire de Gothie, qui avait traduit la Bible en gothique, les Goths avaient été les premiers, parmi les Barbares, à passer du paganisme à l’arianisme, suivis par
sauver lui-même par son libre arbitre, minimisant ainsi le rôle de la grâce divine : il n’y avait pas de péché originel, et le baptême n’avait en conséquence pas de sens. Le pélagisme avait été déclaré hérétique lors du 16èmeconcile de Carthage en 418.
13 Ce fut, plus tard, au XIIIesiècle, la thèse soutenue par les Cathares accusés d’hérésie par Rome et persécutés par l’Inquisition.
14 Le Credo de Nicée proclame la consubstantialité du Fils avec le Père, condamnant la doctrine d’Arius. Quatre autres conciles œcuméniques fondateurs allaient être tenus entre celui de Nicée et le temps de Radegonde, tous relatifs aux dogmes fondamentaux et la doctrine du Christ : - Constantinople I (381) : dogme de la Trinité réunissant le Père, le Fils et le Saint Esprit en une seule personne une et indivisible. - Carthage (397) : livres du Nouveau Testament déclarés « Écritures divines ». - Éphèse (431) : unité de personne en Jésus-Christ, Marie proclamée Mère de Dieu, condamnation de la doctrine de Nestorius (une femme créée ne pouvait être la mère de Dieu). - Chalcédoine (451) : existence de deux natures, divine et humaine, en l’unique personne de Jésus-Christ, discipline des sacrements, condamnation du monophysisme.
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d’autres peuples germaniques aussi influencés par Wulfila, dont les Thuringiens. Dès le début du IVesiècle, ces peuples s’étaient ainsi largement convertis à l’arianisme. C’est aussi à l’occasion de la crise arienne que commencèrent à appa-raître les différends entre Rome et Constantinople15.
Cette progression de l’arianisme allait renforcer les contrastes de civilisation entre Romains et Barbares, les populations païennes germaniques ayant tendance à adap-ter leur christianisme en fonction de leurs besoins tempo-rels. Les chefs germaniques, de leur côté, donnaient leur préférence à une religion chrétienne arienne, estimant que l’arianisme, qui rejetait le dogme de la Trinité, favorisait, pour le souverain, le statut de Dieu et de chef de l’Église. Les Wisigoths s’étaient trouvés divisés par les questions religieuses, les uns se convertissant au christianisme arien, les autres restant fidèles aux dieux païens de leurs ancêtres. Quant aux Burgondes, ils étaient tombés dans une crise de religiosité majeure, commençant à se convertir au christia-nisme arien jusqu’au règne de Sigismond au début du VIesiècle. Celui-ci allait se convertir au catholicisme16et allait être la religion de la future sainte Clotilde, princesse bur-gonde. La Thuringe, pays de Radegonde, avait suivi une tendance comparable avec un paganisme traditionnel et un arianisme dominants, ainsi qu’un christianisme romain en progrès, notamment chez la famille royale.
La tolérance avait été l’un des aspects majeurs de la poli-tique religieuse de Constantin. Il n’avait pas imposé sa nou-
15 L’Église d’Orient, orthodoxe, allait finalement se séparer de Rome au XIesiècle, en raison de différends au sujet du filioque, du purgatoire, de l’immaculée conception de Marie et, par la force des choses, de la primauté du pape.
16 L’usage du terme « catholique » (signifiant « universel »), n’apparaîtra qu’au XVIesiècle lors des guerres de Religion, afin de marquer la différence avec les confessions protestantes. Néanmoins, pour la commodité du présent exposé, le mot « catholique » sera utilisé ici pour exprimer « le christianisme selon le symbole de Nicée », par opposition au « christianisme arien » (arianisme).
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velle religion aux populations, se gardant en particulier de persécuter les païens et se contentant d’interdire les sacri-fices d’animaux faits aux « faux dieux ». Les populations des campagnes restaient d’ailleurs obstinément attachées à leurs divinités rustiques qu’elles célébraient depuis des générations. Le magistère de l’Église avait usé de ménage-ments à leur égard, temporisant et s’efforçant d’adapter les cérémonies du nouveau culte aux rites de l’ancien. En ce qui concerne l’arianisme, Constantin s’était à plusieurs reprises efforcé de desserrer l’étau que l’Église voulait imposer aux adeptes de cette religion, jugeant même sévèrement Atha-nase, l’évêque d’Alexandrie, défenseur inconditionnel de la foi de Nicée, qui fut exilé à cinq reprises. Il y avait donc, dorénavant, chez les peuples d’origine germanique, inter-pénétration entre paganisme traditionnel, christianisme selon le symbole de Nicée et christianisme arien.
C’est dans ce monde révolutionné et instable qu’allait naître, dans son pays germanique de Thuringe, la petite Radegonde. Les conflits en tous genres continuaient à aller bon train et la période s’annonçait particulièrement troublée. A la mort d’Attila, la « Ligue des Thuringes » s’était consti-tuée, avec l’apparition d’une famille régnante. Le premier prince en aurait été le mythique Meerwig, aux alentours de l’an 426, peut-être aussi ancêtre des rois francs par le biais de son fils Mérovée, ce dernier à moitié légendaire. Mérovée, qui avait participé à la victoire des Champs Catalauniques, aurait ainsi eu des attaches thuringiennes. À Meerwig avait succédé le bien réel roi Bisin, fondateur du royaume de « Grande Thuringe ». Avec ce dernier, le royaume thurin-gien prit son essor au début du VIesiècle et s’étendit sur un territoire borné au nord par l’Elbe, au sud par le Danube, à l’ouest par le Main et la Weser, et à l’est par la Saale, avec comme voisins les Saxons au nord et les Francs mérovin-giens à l’ouest. Le roi Bisin avait eu trois fils de son épouse la reine Basine, à savoir Hermenfried, Baderic et Berthaire, ce
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dernier père de Radegonde. Le royaume de Thuringe n’al-lait subsister qu’une centaine d’années en tout.
Par ses fantaisies, la reine Basine avait établi un lien tout particulier entre le royaume de Thuringe et le royaume franc. En effet, en 494, elle n’avait pas hésité à tenter la grande aventure de quitter son époux, le roi Bisin, pour aller retrouver son amour foudroyant en la personne de Childéric, roi des Francs saliens, futur père de Clovis. Childéric avait en effet été précédemment détrôné par ses sujets et ses propres guerriers révoltés en raison de sa vie jugée par trop dépravée ; craignant pour sa vie, il avait fui sa capitale de Tournai, se réfugiant chez le roi et la reine de Thuringe, à Erfurt. La reine Basine était tombée follement amoureuse du réfugié, et, huit ans plus tard, les conditions en pays franc lui étant redevenues favorables, Childéric s’en était retourné et avait recouvré son trône. La reine Basine, future grand-mère de Radegonde, avait été dou-loureusement affectée par ce départ, décidant finalement d’abandonner son mari, le roi Bisin, ainsi que ses trois fils, pour aller rejoindre son amant chez lui à Tournai, en pays franc. À son arrivée, Childéric lui avait demandé la raison de sa venue. En une tirade éperdue, elle lui aurait répondu :
J’ai reconnu ton mérite et ton grand courage, et je suis venue pour rester avec toi. Sache que si j’avais connu, dans les régions au-delà des mers, un homme plus méritant que toi, j’aurais désiré d’habiter avec lui.
Enchanté de ce discours, Childéric avait décidé d’épou-ser Basine. Trois filles leur étaient nées, ainsi qu’un fils nommé Clovis. C’est ainsi que Radegonde, la Thurin-gienne, allait ultérieurement devenir, par sa grand-mère, la nièce de Clovis, successeur de Childéric sur le trône franc. Par la suite, Radegonde deviendra en même temps sa belle-fille à l’occasion de son mariage avec Clotaire.
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Lors de sa nuit de noces avec Basine, Childéric eut des visions, dont il s’ouvrit à elle le lendemain matin. Elle en comprit la signification sur le champ et la lui explicita ainsi :
Il nous naîtra un lion, il s’appellera Clovis. Il sera puissant, il fera un grand royaume où il sera respecté, où les gens se res-pecteront et seront heureux. Puis viendront ses descendants qui essaieront de maintenir les Règles, mais de mauvaises gens chercheront à leur voler le pouvoir, puis des chiens indignes, des chacals et des vautours cupides se battront pour avoir le pouvoir et leurs sujets seront malheureux !
Clovis, fils de Childéric et de Basine, serait donc un grand roi, mais ses descendants donneraient naissance à une dynastie dégénérée, à une lignée de « chiens indignes ». Cela ne manquait de rappeler certaine prophétie de la Bible selon laquelle un jour viendrait où les Nations se dresseraient contre les Nations et les Royaumes contre les Royaumes. La dynastie mérovingienne semblait damnée et condamnée à un sombre avenir. Les événements ultérieurs ne démentirent pas cette prophétie de Basine. En effet, Clo-vis allait avoir quatre fils, futurs frères ennemis, le premier Thierry, issu d’une première épouse, et les trois autres nés de la reine Clotilde : Clodomir, Childebert et Clotaire.
À son avènement en 481, Clovis avait hérité d’un petit royaume entre la mer du Nord, l’Escaut et le Cambré-sis, puis, en 486, avait battu à Soissons le général romain Syagrius, dernier représentant de l’autorité romaine en Gaule, portant la frontière de ses propres États jusqu’à la Loire. L’Empire romain d’Occident, après avoir longtemps tenté d’endiguer la pression des populations barbares, suc-combait à leurs coups de boutoir, marquant le début de la période dite du Moyen Âge. Soissons, dernière capitale de l’Empire désormais anéanti, devenait la première capi-tale de la France. Il n’y avait plus d’empereur à Rome, seul
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l’empereur de Constantinople, Justinien, restant en place. La tentative de Justinien pour reconquérir l’Italie fut un échec sans appel. La Thuringe, pays de Radegonde, n’était pas restée extérieure à ces événements, bien au contraire. En effet, une dizaine d’années avant la bataille de Soissons, Clovis avait dû faire face à une alliance entre le roi des Wisi-goths et le roi de Thuringe, à la suite de quoi il avait déclaré la guerre aux Thuringiens rhénans, alors basés sur l’Elbe et la Saale, qu’il considérait comme une menace pour son royaume. Par ailleurs, sa mère Basine étant thuringienne, Clovis estimait avoir des droits sur la couronne de Thu-ringe, sachant qu’il avait déjà annexé le royaume indé-pendant de Cologne qu’il considérait comme la dot venue de sa première femme, avant qu’il n’épouse Clotilde. Le royaume de Cologne avait une frontière commune avec la Thuringe.
Les Francs étaient ressortis vainqueurs de leur com-bat contre les Thuringiens, et, par le traité de Thuringe de 510, avaient, en signe de bonne volonté, livré en otage aux Thuringiens deux cents adolescentes issues de la noblesse militaire franque, avec pour but de créer des liens de sang et de mettre fin aux hostilités. Au lieu de cela, les Thurin-giens avaient soumis ces femmes à d’atroces supplices, les attachant à la queue de leurs fameux chevaux lancés au galop, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les relations entre les deux peuples étaient donc redevenues houleuses. Bien que l’objectif de Clovis ait été de s’approprier la Thuringe, son action militaire n’avait pas entamé la souveraineté de ce pays qui allait subsister jusqu’à la nouvelle invasion franque de 531, par Thierry et Clotaire, deux de ses fils, au pays de Radegonde.
L’événement déterminant de la vie de Clovis avait été son mariage en 493 avec Clotilde, princesse burgonde, donc future belle-mère de Radegonde. Clotilde était la petite-fille de Gondovée, le puissant roi des Burgondes. Née à Lyon,
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capitale fédérale des trois Gaules, lieu de rencontre de tout ce que la chrétienté comptait alors d’éminents représen-tants, elle avait été élevée dans la religion catholique par une mère réputée pour sa très grande piété, recevant une éducation soignée, pétrie de civilisation gallo-romaine. Malgré cela, sa jeunesse avait été tragique, puisque mar-quée par l’assassinat de son père Chilpéric II, de sa mère et de deux de ses frères, alors qu’elle-même et sa sœur Croma se retrouvaient dans un couvent. Il s’agissait, comme pour Radegonde plus tard, de luttes fratricides quasi-mécani-quement occasionnées par le partage du royaume entre les fils du roi défunt. Cela marquera Clotilde à vie comme au fer rouge, et, en dépit de sa foi chrétienne, elle ne pourra réprimer son désir de vengeance.
Adolescente délicate, douce, réservée, pieuse et culti-vée, instruite par Avitus, évêque de Lyon, dans un couvent lyonnais, Clotilde avait été remarquée par les ambassa-deurs de Clovis auprès de Gondebaud, l’oncle de la jeune fille devenu roi de Burgondie. Les ambassadeurs l’avaient trouvée « élégante et sage », estimant qu’elle pourrait être à la fois une bonne épouse et une bonne reine. Après de longues tractations, Gondebaud, avait finalement donné son accord pour le mariage, qui avait été célébré en grande pompe à Dijon, en pays burgonde. Clovis pensait aussi que cette union pourrait lui être précieuse dans ses conquêtes futures. Il s’agissait en tout cas d’une promotion majeure pour lui et l’ensemble du peuple franc, permet-tant au royaume des Francs de se hisser au rang de grande puissance. Il s’agissait donc de l’union entre une princesse raffinée et un roi assez rustre, qui avait déjà, d’une concu-bine, un fils nommé Thierry. En femme de tête détermi-née, Clotilde obtint de Clovis de pouvoir pratiquer sa foi et élever leurs enfants dans la religion catholique. Cette influence de la pieuse Clotilde sur Clovis allait être grande
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et cela apparut au grand jour lors de la bataille de Tolbiac17en 496 contre les Alamans, première de la série des meur-trières guerres franco-allemandes qui allaient se succéder à travers l’Histoire. Après avoir ouvert les hostilités, les Alamans avaient poursuivi leur expansion dans toutes les directions. Sur le point d’être battu, l’irascible Clovis avait eu l’intuition ultime et désespérée d’invoquer le Dieu de Clotilde, son épouse très respectée :
Ô Jésus-Christ, que Clotilde affirme fils du Dieu vivant,toi qui donnes du secours à ceux qui sont en danger,et accordes la victoire à ceux qui espèrent en toi,je sollicite avec dévotion la gloire de ton assistance :si tu m’accordes la victoire sur ces ennemis,et si j’expérimente la vertu miraculeuseque le peuple voué à ton nom déclare avoir prouvé qu’elle venait de toi, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom.
La victoire revint finalement aux troupes de Clovis18, le chef alaman ayant été tué d’une francisque. Les Alamans furent contraints d’accepter la suzeraineté franque et éta-blirent le simple duché d’Alémanie. C’est ainsi que Clovis reçut ce baptême que lui demandaient Clotilde et Gene-viève avec la complicité de Rémi, évêque de Reims. En un ralliement spectaculaire, il s’était donc fait baptiser dans la cathédrale de Reims avec sa sœur Alboflède et trois mille de ses guerriers. Geneviève était alors septuagénaire, Clo-vis avait trente ans et Clotilde vingt et un. Au cours de la cérémonie, le futur saint Rémi avait ainsi exhorté Clovis
17 Tolbiac, aujourd’hui Zülpich, est situé près de Cologne en Rhénanie-Westphalie.
18 Selon la légende, un oiseau aurait alors apporté trois fleurs de lys au-dessus de la tête du roi. La fleur de lys, symbole de pureté associé à la Vierge Marie, allait, à partir du XIIesiècle, devenir l’attribut de la royauté, le roi, tout comme Marie, étant considéré comme médiateur entre Dieu et les hommes. La fleur de lys dorée est présente sur le royal manteau bleu, le bleu étant aussi la couleur de Marie. Il est intéressant de constater que le drapeau européen actuel porte ces deux couleurs, le bleu roi et le doré.
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à faire sa révolution intérieure, la tête courbée sous l’eau lustrale du baptême :
Abaisse humblement ton cou, Sicambre,Adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré !
Précédemment, lorsque Clovis avait pris le pouvoir, Rémi lui avait adressé cette lettre, datée de 482 :
Secourez les malheureux, protégez les veuves, nourrissez les orphelins. Que votre tribunal reste ouvert à tous et que per-sonne n’en sorte triste ! Toutes les richesses de vos ancêtres, vous les emploierez à la libération des captifs et au rachat des esclaves. Admis à votre palais, que nul ne s’y sente étranger ! Plaisantez avec les jeunes, délibérez avec les vieillards.
Jusque-là, Clovis était resté un païen convaincu. Pour lui, adorer un seul Dieu était assez puéril, et il avait du mal à comprendre la rigueur des règles morales auxquelles les fervents de Jésus-Christ s’astreignaient. De son côté, l’habile Clotilde avait bien compris qu’obtenir le rallie-ment au christianisme de cet impétueux guerrier qu’était Clovis, c’était aussi pouvoir espérer étendre l’emprise de l’Église sur l’ensemble des royaumes voisins, qu’il s’agisse de ceux des Wisigoths ou des Lombards. Clovis était par ailleurs conscient de l’importance du soutien des évêques dans sa politique d’expansion qui coïncidait avec la lutte contre l’arianisme. De plus, la cérémonie en la cathédrale de Reims, rapprochant le roi du statut d’homme d’Église, accroissait sa légitimité d’une dimension religieuse et même divine : cette conversion apportait une légitimité de droit divin à la dynastie royale. Cela avait été le point de départ d’une association profonde entre catholicisme et royauté, la Franciadevenant « Fille aînée de l’Église ». Clovis avait ainsi été le premier roi barbare catholique. Les autres rois barbares, qui avaient opté pour l’arianisme, étaient doré-
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navant considérés comme hérétiques. Par son baptême, le roi des Francs devenait le premier chef barbare à avoir reçu le baptême, faisant basculer son peuple du paganisme au catholicisme, sans passer par la case arienne expérimentée par les autres peuples germaniques.
Sous la bannière du Dieu de sa chère épouse, Clovis était ainsi devenu le champion de l’orthodoxie chrétienne, s’as-surant du soutien des évêques, qui constituaient déjà une réelle puissance politique. Lors des invasions barbares, les évêques avaient bien souvent assuré la protection et le salut des populations19; le pays unifié et chrétien des Francs sera principalement l’œuvre des évêques. Généralement issus de vieilles familles sénatoriales, ils disposaient de fortunes considérables, ayant souvent rempli des fonctions civiles avant d’accéder à l’épiscopat. Ils étaient aussi mécènes, œuvrant à la construction ou la restauration des églises, ainsi qu’au culte des saints par la construction d’oratoires ou de basiliques qui leur étaient dédiés20. Clovis recher-chait avant tout l’adhésion de l’ensemble des populations catholiques, tant au sein de son propre royaume que des autres royaumes soumis à des souverains ariens. Cette conversion du peuple franc allait favoriser la fusion entre Gallo-Romains et Barbares et progressivement amener la Gaule à la christianisation générale. La foi de Clotilde avait préparé le terrain pour Radegonde.
19 On saluait alors avec vénération l’audace de saint Loup, de saint Aignan ou de saint Germain l’Auxerrois : la voix du peuple avait canonisé ces héros et « défenseurs de la terre et des Autels ». On donnait à ces évêques le nom de « prélats », qui signifie « celui qui se porte-en-avant », celui qui fait face. Cela explique pourquoi ils vont, par la suite et pour longtemps, être les conseillers et les ministres des rois, comme par exemple saint Éloi, ministre du roi Dagobert Ier, petit-fils de Clotaire, ou Richelieu et Mazarin sous Louis XIII.
20 Les œuvres de charité étaient une part importante de l’activité des évêques, que ce soit à l’égard des pauvres, des veuves, des orphelins ou des étrangers de passage. Ils avaient aussi le devoir d’enseigner le peuple et de déployer tout le zèle nécessaire dans la prédication. L’évêque devait être « un pasteur protégeant sa bergerie des attaques du loup ».
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Au cours de son règne de vingt-trois ans, Clovis avait réussi à étendre son influence sur l’ensemble de la Gaule romaine. Par le fer et le sang, il avait en effet mené à bien ses campagnes militaires et étendu son pouvoir sur tout ce territoire, faisant bien souvent assassiner ses rivaux, ainsi que leurs familles, pour devenir l’unique roi des Francs. L’épisode du « vase de Soissons » avait reflété son peu de scrupules pour l’assassinat. Après la victoire de Vouillé sur les Wisigoths, le couple royal, d’abord installé à Soissons, fit de Paris la capitale du royaume unifié21. Vigilante, la patiente Clotilde ne cessait, de son côté, d’intervenir pour consolider la présence de l’Église dans le royaume, et c’est à son instigation que fut élevée, sur le mont Lutèce, à l’em-placement de l’actuel Panthéon, la magnifique et symbo-lique basilique des Saints-Apôtres où allait aussi reposer la diaconesse Geneviève, très proche du couple royal et très populaire auprès des Parisiens. Elle allait donner son nom à la basilique, en remplacement de celui de « Saints-Apôtres ».
Clotilde n’avait cependant pas oublié son épouvantable jeunesse en pays burgonde, qui avait vu le meurtre de ses parents et de ses frères par son oncle Gondebaud. Bien que sage et pieuse, elle gardait l’instinct politique d’une guer-rière à l’image de ses ancêtres. Son prénom était d’ailleurs la réunion de deux mots signifiant « la gloire » et « le com-bat ». Quatre ans après le baptême de Clovis, elle avait usé de son pouvoir sur lui, l’incitant à entrer en guerre contre le royaume burgonde de Gondebaud, qui était aussi son royaume natal. Suivant les vœux de son épouse, Clovis avait attaqué l’armée burgonde près de Dijon, infligeant une cuisante défaite à Gondebaud et aux siens. Gonde-baud avait été dépouillé de ses États, mais les avait recou-vrés peu de temps après, devenant l’allié de Clovis contre les Wisigoths. Ces derniers, alliés aux Auvergnats, furent
21 Geneviève s’y était opposée jusqu’à ce que Clovis devienne chrétien par le baptême.
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défaits à la bataille de Vouillé22près de Poitiers au prin-temps de 507. Le roi des Wisigoths avait été tué au combat et la victoire conféra aux Francs le contrôle du Poitou et de l’Aquitaine23.
Comme leur père, les enfants de Clovis et de Clotilde avaient été baptisés, le baptême faisant dorénavant partie des traditions et de la politique de la dynastie mérovin-gienne. Clovis était mort en 511 et Clotilde avait conduit les restes de son époux dans la crypte de sa chère basilique des Saints-Apôtres, qui était en voie d’achèvement. Elle s’était ensuite retirée, dans la prière et la charité, d’abord auprès de sa nouvelle basilique à Paris, puis à l’abbaye royale de Saint-Martin à Tours, l’un des plus importants sièges épis-copaux de Gaule. Conformément à la loi de succession germanique, le royaume de Clovis avait été divisé entre ses quatre fils : Thierry, fils d’un premier mariage, devint roi d’Austrasie au nord-est, entre la Meuse et le Rhin, s’or-ganisant autour de Metz, Reims, Mayence et Trèves, avec Reims comme capitale. Les trois fils qu’il avait eus de Clo-tilde, à savoir Clodomir, Childebert et Clotaire, devinrent respectivement : roi d’Orléans avec la vallée de la Loire, roi de Paris avec la vallée de la Seine, et roi de Neustrie, au nord-ouest, entre Tournai et Soissons, avec Soissons pour capitale.
22 Une légende rapporte que, Clovis ayant supplié le Seigneur de lui montrer un gué pour traverser la Vienne, une grande biche blanche était entrée dans la rivière, et le roi, voyant la bête traverser à gué, sut ainsi par où il devait faire passer ses troupes. Ce gué, au sud de Châtellerault, porte le nom de « Gué du Pas de la Biche ». Cette légende ressemble étonnamment à celle de la « biche fantastique » qui aurait guidé Attila pour sa traversée de la Volga. Selon une autre légende, lors de la traversée de la Vienne, Clovis aurait aperçu une étendue d’iris des marais le long du rivage, avec leurs trois élégants pétales jaunes, signe annonciateur de la victoire, ce qui aurait donné naissance au symbole de la fleur de lys.
23 A partir de 405, pendant trois quarts de siècle, Poitiers avait subi le joug de fer des Wisigoths. De nombreux monuments avaient été détruits, dont la basilique Saint-Hilaire, l’oppression des consciences catholiques étant la règle.
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Un destin venu des profondeurs de l'Histoire
Il s’agissait donc d’un partage, qui, selon la règle de succession, se devait d’être équitable entre les fils du roi défunt, qu’ils soient légitimes ou bâtards, à la suite de quoi, en véritables chefs de guerre, ils devaient imposer leur pouvoir militairement face à leurs frères. En ce temps-là, tout roi était donc, par essence et avant tout, un chef de guerre. Chez les peuples germaniques, hommes violents et incultes, férus de chasse et de combats, l’initiation guer-rière était en effet de nature aristocratique, la cruauté étant source de prestige et la crainte source de respect. Surtout, l’on se partageait le royaume entre héritiers, comme s’il s’agissait d’un domaine privé. Les sanglantes guerres fra-tricides ne pouvaient donc que perdurer de génération en génération.
La « loi salique », instaurée sous Clovis, recommandait de ne pas faire hériter de certaines terres les femmes, mais fut déformée par la suite pour les exclure de la succession monarchique. Ainsi, les femmes ne purent dorénavant transmettre le droit à régner, mais, comme Clotilde ou même Radegonde, elles étaient en mesure d’influer sur la politique, l’exemple le plus parlant étant la conversion de Clovis au christianisme à la requête de Clotilde. La vie de cette dernière, tout comme celle de Radegonde après elle, allait être, au cœur de la foi chrétienne, jalonnée de drames occasionnés par la loi successorale. Ceci avait été le cas entre le père et les oncles de Clotilde en
