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Dans les années 30, deux femmes en présence, vont-elles se rencontrer ? Le fil de la rencontre peut-il tout bouleverser ?
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Seitenzahl: 70
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Pour C.
Toute la valeur de l’être humain tient à cette faculté de se surpasser, d’être en dehors de soi, d’être en autrui et pour autrui.Milan KunderaRisibles amours
Armand/Alma
Le marché
Le Cabaret
Anna-Léna
Le renoncement
La Ruche
L’absence, c’est du sentiment
L’envol par une plume
Paris, avril 1927
Les cloches se font bruyantes, agressives. Il est si tôt. Six heures. Ses gestes sont pressés, inquiets, rapides. Elle escalade les trois marches qui la séparent du soleil, et c’est dans un clignement des yeux qu’elle sort de cette caverne, qu’elle s’extirpe de cette nuit sans fin. On peut la voir se faufiler comme un animal sauvage, une proie qui sait sa vie en danger, le long des murs de la ville, les épaules voûtées, le regard bas, fuyant. Ne croiser personne, surtout ne croiser personne ! comme une prière à elle-même. Pendant que cette voix d’éternité lui revient dans l’obscurité matinale, « Travaille bien Armand ! À la semaine prochaine, n’oublie pas de me rapporter du lait frais ! »
Elle fuit. Elle fuit cette nuit trop longue. Elle fuit cette nuit trop longue de vanité, d’illégitimité, de faux-semblants. Ses pas vifs et serrés la sauvent de l’homme qu’elle a été ces deux derniers jours, la sauvent de cette mère dévorante, la ramènent à elle-même. Elle retrouve enfin cette grande porte cochère, si lourde, si pesante qu’elle exige tout, la volonté de rentrer sans faille. Le buste relevé, déterminée et de profil comme si elle ne pouvait donner que ça, elle s’affale sur cette barrière de bois. Après un dernier coup d’épaule, elle pénètre dans la cour de son immeuble et c’est au sixième étage qu’Alma s’écroule sur son lit.
Cela fait maintenant deux ans qu’elle est prisonnière, qu’elle est au bagne d’une reconnaissance qu’elle ne peut trouver autrement. Cela fait deux ans qu’elle n’existe plus aux yeux des autres chaque fin de semaine, qu’elle redescend dans les bas-fonds de l’enfance, auprès de cette mère esseulée, auprès de cette folie intemporelle. Il n’y avait pas eu d’autres solutions, unique occasion trouvée d’un équilibre presque parfait, pour pallier une colère sourde, prête à éclater ! Alors que faire ? Tout donner, s’abandonner, se sublimer dans une ultime oblation pour ne pas flancher, pour ne pas assassiner. Tenter de reconstruire l’histoire autrement, à la seule condition de laisser choir tous les souvenirs, de renaître dans une fiction, de renaître dans un récit qu’on vit et qu’on raconte en même temps : renaître en homme pour satisfaire cette démesure maternelle et tenter enfin de trouver une certaine sérénité ! Et c’est ainsi qu’Alma s’est inventé Armand dans un dernier espoir de réconciliation.
Encore avachie, le corps désabusé, elle décolle doucement sa moustache dans un bruit déchirant, détache ses cheveux châtain-or comme l’ultime geste qui libère. Elle doit se reprendre, sa journée ne fait que commencer. Quelle heure ? Elle retrouve dans son gilet d’homme cette montre qui appartenait à son père, seul héritage d’une ombre familiale qu’elle a, malgré tout, aimée. Montre à gousset, monstre qui ravit les plus chères minutes comme les plus viles. Il est six heures et demie. Elle est en retard. Très. Elle ne quitte pas ses godillots mais enfile sa robe noire de toile épaisse, réajuste la ganse à sa taille, use d’un ruban pour contenir ses mèches de cheveux et, dans un dernier mouvement précipité, décroche son chapeau de la patère et sort.
Elle est en retard. Toujours. Dévale les escaliers, court, encore cette porte. Elle l’attire à elle, elle est pressée. Vite. Cette charge l’oblige à un arrêt. Surtout ne pas penser, surtout ne pas s’interrompre ! À nouveau un coup d’épaule, mais en arrière, dans un dernier élan pour enfin tout relâcher. Alors prise dans un courant contraire, elle est éjectée dehors, propulsée dans la ville, jetée dans la vie. L’aube l’accueille dans sa douce vérité. Alma est revenue.
Continuer à courir. La rue. Elle s’essouffle aux prises avec les images de la veille, qui viennent contraindre cette liberté retrouvée. C’était si sombre chez sa mère, si suffocant. Ces deux jours hebdomadaires sont comme une longue descente en enfer. Ces deux pièces exiguës qui obligent à une proximité morbide n’ouvrent que sur un fenestron de cave donnant sur un trottoir. La seule distraction, regarder les gens passer, reconnaître certaines femmes à leurs jambes, à leurs bas de laine, les vieilles, les jeunes, les riches, les pauvres, les imaginer toutes dans leur vie, les envier même d’une vie familiale qu’elle a toujours désavouée. Nettoyer le linge, récurer les sols, faire les commissions, préparer les repas de la semaine, quand ce n’est pas laver ce corps vieillissant qui ne compte plus que sur elle. Mais il y a des moments d’apaisement, des moments de cohabitation heureuse. Elles se retrouvent alors autour d’une partie de dames ou de cartes, l’occasion pour sa mère de convoquer parfois le passé, en surface, comme pour excuser. Certaines fois, elles sortent au square, se promènent bras-dessus bras-dessous, presque joyeusement. Mais il suffit de peu pour briser cet équilibre précaire, un enfant qui pleure, une démarche trop rapide, la température de l’air. Et à nouveau ça se plaint d’une vie trop solitaire, ça crise, ça délire, ça invente. Alors seuls ses deux chats de gouttière arrivent encore à l’animer ou à la calmer. Il y a de l’abandon dans cette mère, il y a de l’abnégation chez Armand, nécessairement.
Depuis, Alma espère les lundis matins. Elle arrive enfin au Passage du Grand Cerf au numéro 12, la fenêtre du premier étage est restée ouverte.
- Jeannot, Jeannot ! crie-t-elle. Vite ! J’suis en retard, j’ai peur de ne pas avoir de place ce matin et c’est la foire aux commerçants !
Dans son plus simple appareil, les épaules dénudées, la voix enrouée et chaleureuse de celui qui a déjà compris la valeur des choses, Jean sourit :
- La porte est déjà ouverte, tout est en bas, tout est prêt dans la grange ! Allez, bon courage ! Et n’oublie pas de nourrir la bête en arrivant !
Au rythme de sa mule, elle se laisse bercer par le bruit des sabots sur les pavés, elle est en route. Elle se retrouve à nouveau dans ces rues familières, fière et vivante, enveloppée de l’odeur des truffes qu’elle transporte à l’arrière de sa charrette. Cela fait maintenant deux ans qu’elle se rend tous les matins au marché des Halles. C’était peu après qu’elle avait dû changer de vie, peu après qu’elle avait dû faire un choix — peut-être pour la première fois —, qu’elle avait dû laisser sa vie au bord du précipice : sa galerie de peintures, ses nuits d’ivresse littéraire, ses chemins de traverse, ses libertés de femme, ses amis de la nuit et la dilettance comme seule ligne de mire.
Auparavant, il lui était arrivé de donner des orientations radicales à sa vie, comme pour répondre à un changement nécessaire, une étape intrinsèque, subjective, intime. À la mort de son père, elle avait quitté le lycée et s’était mise à étudier le théâtre. Elle avait alors rencontré Louis qui faisait des tournées dans la région, grand amateur d’Ibsen. Une dizaine d’années d’errance, de vie de troubadours, d’échappée volontaire. Avec Jeanne au contraire, elle goûta à une vie plus dissolue, fréquenta les cabarets de la capitale, s’ouvrit à la peinture et à l’absinthe. Et c’est dans cette émulation, qu’elle décida d’ouvrir une galerie rue Dauphine qu’elle nomma Éphémère, sans rien trouver à redire à ce jeu de mots, jamais. Tout lui réussissait alors. Elle n’avait pour ainsi dire jamais connu la peur. La Grande. Celle qui inhibe ! C’était comme si les événements précédaient ses désirs, ou plus précisément, comme si la conscience des choses lui venait après, et la révélait alors à elle-même. Tout se passait avec une certaine légèreté… jusqu’à il y a deux ans !
Dans l’aube de ce lundi, dans cette généreuse fraîcheur, son ambition est tout autre. Réduite à sauver des instants, elle en a fini des belles utopies, des discussions sans fin qui donnaient du sens aux choses. En ce matin printanier, elle recherche cette sérénité, cette présence à elle-même qu’elle perd quand elle retrouve sa mère. Elle se replie alors, réduit l’espace entre elle et les choses, entre elle et le temps, refuse tout insertion dans le passé, fait
