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Tasiilaq, ville d’à peine plus de 2 000 habitants sur la côte sud-est du Groenland. Des centaines de kilomètres de côte déserte au sud et au nord, la calotte glaciaire à l’ouest. C’est pourtant dans ce lieu isolé que le journaliste David Black doit obligatoirement se rendre, sous la menace de plus en plus concrète d’un homme dont il ignore tout… Avec l’aide de Nutaak, son ami Groenlandais, ils vont devoir affronter leurs peurs et cet ennemi invisible.
Savourons ce roman très actuel qui nous emmène au cœur des préoccupations géopolitiques et écologiques de cette île « continent », mais également au cœur de nos contradictions humaines.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain Neige signe ici son deuxième roman d’aventures, avec toujours une empreinte écologique et humaniste en résonance avec l’énergie vitale qui habite notre monde et nous-mêmes. Il s’est rendu, à l’été 2022, dans la petite ville de Tasiilaq pour s’imprégner au mieux des lieux.
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Seitenzahl: 218
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Alain Neige
Rendez-vous à Tasiilaq
Roman
© Lys Bleu Éditions – Alain Neige
ISBN : 979-10-377-9487-1
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À mes proches de cœur : famille, amis
et à tous ceux qui pourraient l’être
La structure géométrique la plus proche de la définition de la Vie est le cercle
La haine n’a jamais rien créé
Bouddha
Sous un ciel très nuageux, lâchant quelques gouttes, John Fergus se hâta de traverser Tasiilaq ; se dirigeant vers la droite de la petite ville, il laissa bientôt le magasin peint en rouge à l’enseigne « PILERSUISOQ » sur la route recouverte de macadam dénommée « Attertup ». Il nota mentalement le nom, observant avec soin le paysage. Si tout se déroulait comme prévu, il quitterait dès ce soir cet endroit pour y revenir dans un an et accomplir sa justice.
Prenant une route de terre, il longea une crique où se nichaient quelques petits bateaux. Rapidement, un sentier prit la relève, longeant la baie ; laissant vite derrière les dernières maisons colorées de Tasiilaq, le sentier se poursuivit par une sente étroite à flanc de mont, avec en contrebas, la baie.
John nota, avec satisfaction, que passé les dernières maisons et les premières centaines de mètres, il ne croisait plus personne : les touristes estivaux ne s’aventuraient pas ici ; la crainte de rencontrer un ours était la meilleure des dissuasions ! Quant aux Groenlandais, peu allaient jusqu’ici et encore moins, là où il se rendait.
Le chemin se rétrécit encore : vague sente longeant la côte ; prenant à gauche, un peu plus loin, il s’engagea dans un vallon, toundra au sol humide parsemée de mares, de quelques gros rochers et de zones marécageuses agrémentées de bancs de linaigrettes.
John s’arrêta ; l’endroit était parfaitement calme. Dans ce creux, la côte n’était pas visible. À vingt mètres, un gros rocher dominait l’endroit. John alla jusqu’à lui, en fit le tour, trouva ce qu’il cherchait : une cavité, pratiquement invisible sur le côté du rocher, et bien abritée.
John posa son sac à dos, en sortit un gros sachet en plastique épais noir, d’aspect huileux. Vérifiant encore qu’il était parfaitement seul, il le disposa soigneusement dans la cavité, qu’il recouvrit d’une pierre plate.
L’opération achevée, il se releva, prit plusieurs photos de l’endroit, nota avec soin la position GPS et poursuivit son chemin vers le fond de la baie sur une centaine de mètres.
Arrivé à une petite crique, à peine visible, il descendit sur les galets gris : le zodiac du navire de pêche « le Jérusalem », arrivé la veille, l’attendait, avec un homme à bord fumant une cigarette.
Sans un mot, il monta et l’homme mit en marche le moteur pour rejoindre le bateau qui s’apprêtait à lever l’ancre dans la baie.
***
La flottille de petits bateaux de pêche, se suivant à un quart de miles de distance, se dirigeait vers la baie de Tasiilaq. La pêche au flétan avait été bonne, même si la présence de plus en plus invasive de bateaux de pêche de grande taille ratissant les fonds au-delà des 12 miles nautiques du Groenland commençait sérieusement à épuiser les fonds.
En parlant de bateaux de pêche étrangers, Nutaak avisa au loin un bateau qui sortait de la baie de Tasiilaq à un bon mile de distance.
Le temps était encore clair, même si des bancs de brume dérivaient au sud, remontant lentement vers eux.
Nutaak, en queue des 4 petits bateaux rentrant au port, ne put s’empêcher de ralentir son moteur.
Inexplicablement, un malaise l’envahissait. Se baissant, il saisit sous le tableau de bord de son bateau des jumelles, mit à minima en pilotage automatique son bateau, et sortit sur le pont.
Lui, qui rappelait parfois à ses amis que son grand-père avait été l’un des derniers chamans du Groenland, se sentait interpellé.
Il pointa ses jumelles vers le navire, grossit au maximum, lut le nom du navire : le « Jérusalem » était un solide bateau de pêche, battant pavillon israélien.
Nutaak n’en était pas étonné : depuis un certain temps, et encore plus avec les tensions avec la Russie, des bateaux de toute nationalité venaient croiser dans les eaux du détroit du Groenland. À croire que la pêche était subitement devenue l’activité la plus intéressante qui soit ! Mais personne n’était dupe. Sous couvert de pêche, chacun se « marquait à la culotte » : Américains, Russes, Chinois, Européens, bien sûr, mais aussi Iraniens, Égyptiens, et, ici, Israélien, venant parce que l’autre y était et parce que le changement climatique allait ouvrir d’ici quelques décennies ou années ? Une autre route que celle du canal de Suez…
La sensation doublée de malaise se fit plus forte ; Nutaak pointa ses jumelles sur le pont du navire : sur le tribord, face à lui, un homme, seul, équipé de jumelles, scrutait la côte qui se dessinait derrière lui ; l’homme, balayant l’horizon, se tourna alors vers leurs petits navires groenlandais : 3 devants, se rapprochant de la côte, et un dernier à la traîne derrière.
Cela dura un instant : chacun observa la silhouette de l’autre, jumelles sur les yeux. Déjà un banc de brume venait brouiller la visibilité entre les 2 navires qui se croisaient à distance.
Nutaak, troublé, retourna à sa cabine, relança le moteur. Quand leurs regards s’étaient croisés, tout s’était obscurci en lui : cet homme était environné de noirceur, une ombre impalpable mais dont il ressentit la puissance et la menace en lui-même…
***
John Fergus baissa ses jumelles : la brume envahissait le paysage, la température chuta, et ce qui avait été une mer scintillante sous une timide trouée, redevint en quelques instants, une mer froide, silencieuse et hostile.
Cette ambiance lui convenait parfaitement.
Il avait tenu à être ici et maintenant sur ce bateau dans ce lieu. Le puzzle s’assemblait. Il avait voulu ressentir l’ambiance, le froid, la mort… le silence.
Il pointa une dernière fois ses jumelles vers les petits bateaux de pêche qui rejoignaient le port. Curieux ce pêcheur qu’il avait aperçu les Jumelles comme lui, sur les yeux.
John classa l’image dans un coin éloigné de sa mémoire.
Bientôt l’été se terminerait ici ; Il avait encore beaucoup à faire mais son plan était en bonne voie : l’année prochaine à cette date et dans ce lieu, tout serait prêt pour le dernier acte.
David Black regardait sa compagne Maria Cabrero dans leur salon. La tension était palpable.
Maria finissait de boucler sa valise.
— Combien de temps vas-tu partir ? demanda David.
— Je te l’ai déjà dit ! Plus ou moins 3 mois. Nous devons répertorier les nouveaux lacs de fonte formés dans la cordillère blanche du Pérou pour déterminer les risques de crues glaciaires sur les villages et villes en aval. Tout fond tellement vite que les analyses doivent être refaites annuellement à présent pour étayer sur le terrain les données satellites.
— Il n’y a pas que pour ça que tu pars… poursuivit David.
Un temps de silence puis un soupir.
— Non… en effet, reprit Maria.
J’ai besoin moi aussi ! D’un peu d’air. Je n’en peux plus David ! Je ne reconnais plus l’homme qui m’avait séduite, charmée, il y a près de 2 ans ! Tu étais volontaire, décidé, engagé pour la future COP de Glasgow, journaliste reconnu et respecté pour ses articles et notamment son dossier sorti dans la revue « Nature and Economy » sur les puits de pétrole fuyants : une vraie prise de conscience mondiale, même si les effets concrets tardent…
— Tu l’as dit ! l’interrompit David, élevant la voix. Tu l’as dit ! Les effets ne tardent pas, il n’y en a pas ! À qui ? À quoi servent ces COP, et la dernière où je me suis tant investi pour lui faire de l’écho ? À quoi servent mes articles sur les puits fuyants et le reste ? Tout le monde s’en fout ! le monde accélère vers l’abîme et on regarde ailleurs !
— Ce n’est pas une raison pour te renfermer sur tes misères ! le contra sèchement Maria.
Elle poursuivait :
— Oui le monde va mal, mais moi je ne baisse pas les bras ; je le dois pour les gens qui n’y peuvent rien et qui en paient le prix fort : ces paysans dont les champs ne sont plus assez irrigués, dont les cultures crament au soleil trop chaud, qui vivent sous la menace de la rupture d’un lac de fonte, et qui ont besoin d’aide !
— Qu’est-ce que cela change ? reprit d’une voix morne David. Ceux qui ont les moyens s’en sortiront toujours, les autres… un peu moins de monde sur terre et la terre s’en portera mieux…
— Je n’aime pas ton cynisme, lui répondit Maria. Dans les difficultés, on ne se décourage pas et on aura besoin de tout le monde pour y arriver : les « nantis », comme tu dis, et les pauvres. Ce n’est pas en les opposant que l’humanité s’en sortira.
— Tu es naïve Maria, tout fout le camp, et tout le monde n’est intéressé que par sa petite protection personnelle, son petit pouvoir d’achat, son petit bonheur ; ce monde est petit et minable !
Maria sentait la colère l’envahir.
— Et toi, tu en oublies d’entretenir ton corps, pointant son regard sur un ventre naissant.
Tu te complais dans un misérabilisme confortable qui te permet oisiveté et déprime.
À quand ton dernier article ? À quand notre dernière sortie ensemble ?
Son regard et sa voix s’abaissèrent un peu plus :
— Quand avons-nous fait l’amour ou plutôt depuis combien de semaines ne l’avons-nous pas fait ?
Tu t’es mis en cale sèche David et moi je n’en peux plus ! alors si tu veux que l’on reste ensemble, il va falloir que tu te regardes d’un peu plus près ! Mets à profit ces mois où nous ne sortons pas ensemble, mais je te préviens : si rien ne change à mon retour, nos chemins se sépareront…
— Tu es prête à me quitter ? geignit David.
— C’est le David d’aujourd’hui que je suis prête à quitter, soupira Maria.
Elle ferma sa valise, faisant glisser les fermetures éclair.
— Je file à l’aéroport.
Déjà devant David, les bras ballants, elle se dirigeait vers la porte de l’appartement, hésita, s’arrêta et se retournant, embrassa les lèvres de David.
— Les regrets sont tapis dans les replis des années perdues, David. Si tu veux que je te respecte, commence par retrouver le respect de toi-même…
Maria se retourna, sortit de l’appartement, laissant David immobile, figé comme une statue de sel, derrière lui.
***
La salle était pleine et l’ambiance surchauffée.
— Qui nous dira ce que nous devons faire ? reprit l’homme debout sur l’estrade devant la centaine de personnes réunies.
Nelson Mandela disait : « Quand il ne reste à l’opprimé d’autres recours que d’utiliser les méthodes qui reflètent celles de l’oppresseur, la violence pose question. À un certain moment, on ne peut combattre le feu que par le feu. »
— Oui ! mes amis, vous tous qui êtes ici, vous l’êtes, parce que vous savez que ce monde va s’effondrer et parce qu’il va s’effondrer très bientôt ! C’est une certitude ! Vous travaillez dur et depuis des années, à devenir autonomes pour vos cultures, solidaires et sécuritaires entre vous, car la chute sera violente. Ce serait perdre notre temps que d’essayer de changer le système capitaliste et mondial actuel.
Il n’y a rien à changer, tout juste en profiter pendant qu’il est temps, pour mieux se préparer à sa chute.
Quand le grand effondrement arrivera, il vous faudra vous unir mes amis, vous unir en petites communautés autonomes, qui devront aussi rassembler leurs forces pour combattre les pillards et les bandes organisées ; mais ce moment n’aura qu’un temps ! Je nous vois ensuite, vivre libres et autosuffisants dans un monde régénéré et dans une nature où nous aurons notre place et rien que notre place !
La salle se leva pour une longue ovation.
— Ça, c’est du solide ! Glissa, enthousiaste, Régis à l’oreille de Martine.
— Oui, lui répondit-elle, mais il ouvre plusieurs portes en même temps : la violence légitime, pour répondre à la violence qui nous entoure et aussi profiter de ce monde tant que l’on peut ! Moi la violence ça me fait peur et je trouve qu’on ne profite pas beaucoup de ce monde dans notre trou perdu de l’Auxerrois…
— C’est parce qu’on a travaillé dur pour s’approcher de notre autonomie, mais ma chérie, il a raison ! Cette société craque de toutes parts ! Bientôt comme un barrage qui cède, les eaux nettoieront cette terre, et ce sont ceux qui s’y sont préparés, qui seront là pour la suite !
Martine soupira.
— Espérons que tu aies raison. En attendant, il faut rentrer : le soleil tape dur et si on n’arrose pas le potager ce soir, on va perdre une nouvelle fois une partie de nos récoltes…
***
Situé au fond d’une impasse, dans le quartier branché de Neve Tzedek, à Tel-Aviv, le restaurant « Romano » était plein. John Fergus s’approcha du comptoir, demanda la table discrète qui avait été réservée par « Frederik », la personne qu’il devait rencontrer.
L’homme le guida vers une petite table dans un coin isolé de la grande salle. Le bruit décrut sensiblement ; dans la relative pénombre, une personne assise le regarda approcher.
— John Fergus ? Je suppose.
— Exact ! Vous êtes Frederik ?
— Frederik de Hoek, plus précisément.
Les 2 hommes se serrèrent la main ; la musique était sensible mais avait l’avantage de couvrir leurs voix et les conversations des tables, plus loin.
— Hollandais d’origine ? demanda John.
— De très loin, répondit Frederik ; en fait Sud-Africain, originaire du Cap, comme mon père, et de confession juive. Je suis arrivé en Israël, il y a une quinzaine d’années, videur de boîte de nuit occasionnel et surtout actuellement, responsable de la protection d’une villa d’un proche du gouvernement qui m’a demandé de prendre contact avec vous : notre point commun si je ne me trompe, lui dit Frederik, en le regardant droit dans les yeux.
John soutint sans ciller son regard.
Effectivement ! Mr Shamir a en charge de trouver des fonds pour la mise au point de logiciels liés à la défense de l’État hébreu. Il se trouve que je suis intéressé à l’aider en ce sens.
— Pourquoi Israël ?
— Je pourrai ne pas vous répondre lui dit John, mais autant être clair et comme c’est Shamir qui vous envoie…
John Fergus laissa passer quelques secondes puis reprit.
Je pourrai vous dire que j’aime Israël ; ma mère, après tout, était juive, mais je ne vais pas tourner autour du pot ! L’argent et le risque m’intéressent d’abord ! Le business avec des gens solides et la perspective d’un retour sur investissement, disons très confortable, sont des arguments à considérer.
— Mr Shamir m’a dit que vous recherchiez quelqu’un pour une aide au cas par cas et discrète ?
— Un peu plus de 1 mois, à compter du 10 juin. 20 000 dollars : 5 maintenant 15, à la fin du contrat. Frais annexes pris en charge. Je n’aurai pas besoin de vous tout le temps, mais vous devrez être disponible quand ce sera nécessaire : de la logistique, du repérage, un peu de matériel, une bonne connaissance informatique, discrétion absolue et… plus de questions à partir de maintenant.
— 30 000 Dollars, dont 10 maintenant.
— 25, dont 8 maintenant, et c’est ma dernière offre, répondit John.
— C’est d’accord.
John resta impassible, sortit de sa poche une enveloppe.
— Je termine mes affaires ici et rentre en France fin mai ; voici votre avance et un billet d’avion pour Roissy en date du 12 juin prochain : Arrivée, 11 heures, terminal 2. Soyez ponctuel.
Frederik ouvrit l’enveloppe ; outre le billet d’avion, 8 000 dollars en billets de 100.
— Comment saviez-vous que j’accepterai à ce montant ?
— Je ne laisse rien au hasard et je prévois tout. Ça devrait plaire au Mossad d’ailleurs…
— Je n’ai pas de relation avec eux.
— Vous en avez eu dans le passé ! Et je suis persuadé que Mr Shamir ne vous a pas proposé à moi, par « hasard » justement ; mais vu nos discussions actuelles, Israël a tout intérêt à ce que ma sécurité soit garantie : ici et ailleurs, et cela me convient parfaitement.
Fredrik de Hoek ne releva pas, baissa pensif un instant la tête. Ce John Fergus était impressionnant par son assurance !
Il releva les yeux, ne put dissimuler un mouvement de surprise.
Comme s’il s’était évaporé sur place, John Fergus avait disparu : seule la chaise vide déplacée en face de lui, et l’enveloppe dans sa main lui rappelait leur entretien.
***
En cette fin de journée, Elisabeth, directrice emblématique de la revue « Nature and Economy. » Où travaillait David, le regarda fixement dans son bureau où elle l’avait appelé.
— David… David… Mon grand, je ne te reconnais plus !
David se tenait debout devant elle, mal à l’aise.
— Assieds-toi. Enfin quoi ! Tu ne vas quand même pas me dire que je te fais peur tout de même ! Pas après 12 ans de collaboration, pas mon meilleur journaliste investigateur… enfin qui « était » mon meilleur journaliste investigateur… ajouta Elisabeth, le regardant droit dans les yeux.
David ne pouvait ignorer l’allusion.
— Excuse-moi Elisabeth mais depuis quelques mois je n’y arrive plus !
— Tu n’y arrives plus parce que tu ne crois plus à toi-même, voilà ce qu’il en est !
— Ta couverture de la dernière Cop de Glasgow a été la dernière bonne chose que tu aies faite dans ce journal, et ça remonte à plus de 6 mois !
— Qu’est-ce que ça nous a apporté de plus cette conférence ? reprit David. Est-ce que le monde va mieux ? s’oriente vers du meilleur depuis ? Est-ce que tout ça n’est pas vain ? ajouta-t-il plus bas.
— Tu veux prendre toute la misère du monde à ton compte David, et je dirai que tu pèches même par orgueil…
— Moi ! par orgueil !
— Oui par orgueil, mal placé je te le concède, mais à vouloir agir ainsi et à t’enfermer dans ta misère, ton impuissance, tu te crées une identité bien commode, ou plutôt ton ego se la crée, et toi tu le suis bêtement !
— Tu verses dans la psychologie maintenant Elisabeth, lui rétorqua David, piqué au vif.
— Faut pas me la faire à moi, le tacla Elisabeth, tu sais très bien au fond de toi même que je n’ai pas tort, même s’il faudrait quasiment te violer physiquement pour que tu le reconnaisses !
— Venant d’une femme, la remarque est intéressante… parvint à sourire, David.
— Ah ! Voilà qui est mieux !
Mon grand, faut te secouer et rapidement et quand je dis « te secouer », y’a que toi qui peux le faire, moi je ne peux que te donner des pistes, liées à notre travail ici pour cette revue, et aussi une opportunité de te remuer concrètement dans les prochaines semaines…
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que nous sommes bientôt mi-juin ; dans 2 semaines, il y aura à Paris une rencontre informelle, un colloque, avec des « engagés » comme on dit chez nous.
— De quel genre ?
— Du genre Bertrand Piccard, Jean Louis Etienne et j’en passe ! Un peu de contact avec ces gars-là permettrait au journal de faire un superbe dossier, d’autant qu’ils ne manquent pas de projets : Bertrand Piccard en a treize à la douzaine et Jean Louis Etienne avec son projet « Polar Pond » va, et malgré son âge, être au-devant de la scène dans les années à venir. J’aurai besoin de toi pour les suivre à cette rencontre, a priori au Pré Catelan, et après bien sûr !
David fit la moue : pour ce que tout cela va apporter à ce monde en déconfiture…
Elisabeth sentit la moutarde lui monter…
— Écoute-moi bien David ! Puisque tu le prends comme ça, ce n’est pas une offre que je te fais, mais en tant que directrice de cette revue et toi journaliste d’investigation, je te le demande ! Suis-je claire ?
David marmonna, regard baissé : peu motivé mais pas enclin non plus à affronter Elisabeth, femme à hommes et femme de tête, connue pour ses réparties cinglantes…
— Je prends ça pour un oui ! conclut sèchement Elisabeth.
Elle se radoucit :
— David, une bûche qui a pris l’humidité brûle bien mieux quand elle côtoie des feux ardents ! Ces hommes, avec d’autres, sont l’une des manifestations de l’espérance dans ce monde : ne passe pas à côté !
— Et en attendant, bouge ! On a des stagiaires au journal dans les prochaines semaines, prends les sous ton aile et fais-en des bons !
Attention, je veillerai au grain ! Tu me connais ! Des questions ?
— Tu ne me laisses pas vraiment le choix…
— Le choix de déconner ? Certainement pas en effet ! Et c’est pas à près de cinquante balais, que je vais commencer !
***
C’est en sortant des bureaux de l’entreprise et en allant à sa voiture que David repéra de loin, un petit billet sur ses essuie-glace. Intrigué, il avança, le prit et le déplia.
Un seul mot en grosses lettres :
« BIENTOT » suivi de 3 points de suspension.
David, le papier dans la main, regarda autour de lui : le parking était encore vide ; seuls, deux de ses collègues étaient en train de sortir du bâtiment à cinquante mètres de là.
Renonçant à comprendre, il froissa le papier dans sa poche de pantalon et reprit sa voiture.
***
Le vent souffle en petites rafales sèches sur la toundra ; Nutaak est debout ; David est près de lui. Un homme, environné de noirceur, se détache du rocher en face d’eux ; il descend tranquillement vers eux, une arme à la main, sourire aux lèvres ; son regard… Nutaak essaie de le voir, mais la peur le saisit, la vision le fuit.
Nutaak se redresse en sursaut dans son lit : ce rêve… la première fois c’était il y a près d’un an, au retour de cette sortie de pêche, ce regard croisé… et puis plus rien.
Plus rien jusqu’à ces dernières semaines. C’est revenu un jeudi dans la nuit, le laissant surpris. Il sait que les rêves, dans la culture groenlandaise, et spécialement pour lui, petit-fils de chaman, ont une signification. Il se sent en relation avec son grand-père, peut-être plus qu’il ne l’a été depuis très longtemps, mais tout reste confus, brumeux, inconstant ; seule sa vision de cette cuvette, l’homme, la menace pour David et pour lui, se précise, lentement, rêve après rêve.
Nutaak ! Pêcheur reconnu et respecté de la petite ville de Tasiilaq, membre élu de « l’Inatsisartut » le parlement groenlandais de Nuuk, descendant de chaman que l’on va voir discrètement lors d’une fête, un anniversaire, une maladie pas comme les autres, pour tenter de comprendre les messages et les esprits, ces esprits auxquels on ne croie plus depuis belle lurette !
Mais Sedna ! Déesse de la mer, que l’on remercie pourtant d’une phrase, en remontant la ligne, lors d’une pêche fructueuse. Nutaak connaît bien les contradictions de son peuple : Foi chrétienne et animiste, modernisme et respect des traditions…
Mais ici, l’homme calme, sûr de lui, aux conseils avisés et suivis, se sent mal à l’aise, indécis, désorienté, alors même que ces rêves le concernent directement, lui et son ami.
— Au-delà de mon nom, de mon métier, de mes conditions de vie, je Suis, pense Nutaak, et cette certitude, cette évidence fondamentale ne l’aide pourtant pas face à ce rêve : tout reste voilé, en attente…
Avec un soupir, l’homme se lève, va boire un peu d’eau ; un coup d’œil par la fenêtre : derrière les rideaux épais, le soleil brille largement, haut sur l’horizon en ce début juin ; il est deux heures du matin. Nutaak repousse les rideaux et retourne dormir.
***
Une semaine a passé depuis le départ de Maria. David est assis sur le bord du lit.
Depuis qu’elle est partie, le silence a pris possession des lieux, habite son appartement. Il faut l’absence pour ressentir la présence de l’autre ; le quotidien, son bruit de fond, les habitudes, habillent et maquillent nos doutes, nos peurs, nos angoisses, et là, David, qui ne se sentait déjà pas bien avant, réalise que ce n’était rien par rapport à maintenant ! L’appartement vide, même la musique d’ambiance sonne creux ; il essaie de se reconcentrer sur ses lectures des documents concernant les participants du prochain forum.
Mais ses pensées le ramènent à Maria, à ses amis Serge et Fleur, installés dans le Nord de la France à Preux aux Bois, Fleur, enceinte… la vie qui continue…
Est-ce qu’il n’est pas, lui, sur une voie de garage ? Elisabeth a raison : qu’a-t-il fait de ses derniers mois ?
S’appesantir sur son sort ? Gémir sur l’évolution défavorable de la société ? Partager ces visions pessimistes ne lui procure pas un supplément d’identité ; au contraire, il se sent comme englué dans des pensées négatives qui anesthésient sa volonté, sa vision du présent, ses projets.
David regarde par la fenêtre, le temps est clair, lumineux. Une soudaine envie de bouger !
David enfile sa tenue de jogging, referme derrière lui la porte de l’appartement. L’avenue de Gravelle à traverser, ensuite le bois de Vincennes et ses allées sont à lui !
Quelques joggeurs ; il est tôt : pas encore 7 heures du matin, la chaleur raisonnable. David respire en conscience : inspire et sent l’air entrer dans ses narines, suivre la trachée, gonfler ses poumons, son abdomen…
Expire, ressent son abdomen qui se dégonfle, ses poumons qui se vident, l’air tiède qui sort de sa bouche… Pour la première fois depuis longtemps, David se sent presque bien !
Il bifurque, prend une allée à côté de l’avenue Saint-Maurice, allonge la foulée ; au loin le lac de Daumesnil. D’autres joggeurs, dans les 2 sens, ont eu la même idée que lui ;
Perdu dans ses pensées, David ne voit pas un coureur arriver en sens inverse, capuche et tête baissée ; David se fait bousculer, épaule contre épaule, par le coureur.
— Hé ! Pourriez-vous excuser ?
Mais l’homme a poursuivi sa course, sans même un regard.
— Décidément, les enfoirés, ce n’est pas ce qui manque !
David poursuit sa course, fait le tour du lac, ses pensées s’apaisent ; il revient à son point de départ, Rue des Ormes, remonte chez lui prendre une douche.
C’est en enlevant son short qu’il remarque un papier dépassant de sa poche droite. Intrigué, il le déplie : un seul mot : « BIENTÔT » suivi de 2 points de suspension.
— Putain c’est fou ça !
Il doit vérifier.
David se lève ; sur le fauteuil, son pantalon posé en vrac ; 8 jours qu’il aurait dû le laver.
— Va falloir que tu fasses le ménage, mon vieux, et tes lessives !
