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• 2005 : 15 millions de Français (54 %) rejettent, lors d'un référendum, le traité constitutionnel européen. • 2018 : 3 millions Français enfilent des gilets jaunes pour contester la destruction de leurs conditions de vie. • 2019 : 2 millions de Français complètent 20 000 cahiers de doléances pour tenter de se faire entendre. • 2023 : plusieurs millions de Français manifestent contre la réforme des retraites. • 2024 : 12 millions de Français sont non-inscrits ou mal-inscrits sur les listes électorales, soit 24 % des électeurs ; 83 % d'entre eux s'opposent à l'envoi sur le sol ukrainien de troupes françaises combattantes… – "Qui répondra au cri du peuple ? N'est-il pas temps d'inspirer un sursaut ?"
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en Argentine en 1941 dans une famille d’expatriés, Jacques Cheminade n’en est que plus attaché à son pays. Diplômé de l’ENA et de HEC, il représente la France à New York, où il découvre les idées de Lyndon LaRouche. En 1981, il renonce à sa carrière pour combattre la mondialisation financière. Il dénonce l’Acte unique dès 1986, puis le traité de Maastricht et le déni de souveraineté que constitue l’adoption du Traité de Lisbonne contre la volonté populaire. Il sera trois fois candidat aux élections présidentielles. En 1995, il est le seul homme politique à annoncer que le fléau de la spéculation financière conduira à une crise mondiale. Le pouvoir ne veut pas l’entendre. Les médias le diffament. Son compte de campagne est rejeté dans des conditions scandaleuses. Il parvient à se représenter en 2012 puis en 2017. Il ouvre alors des pistes pour relever les grands défis du XXIe siècle : exploration de l’espace et de la mer, développement de l’Afrique, fusion thermonucléaire… Depuis, il se bat pour créer une nouvelle architecture internationale de sécurité et de développement mutuels, avec les BRICS et la nouvelle Majorité mondiale. L’auteur entend susciter par cet ouvrage un de ces « lumineux réveils pour sauver notre pays » que Jaurès et de Gaulle tour à tour inspirèrent.
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Seitenzahl: 260
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À tous nos amis, compagnons, camarades militant pour un monde plus juste, patriotes et citoyens du monde,
À ma femme Odile, qui a insisté pour que j’écrive ce livre,
À Helga Zepp-LaRouche et à tous ceux qui, dans le monde, forment une Coalition pour la paix,
À tous ceux qui ont été trompés sur le compte de mes idées.
Écrit à Flamanville, août 2024
« Élever à la dignité d’homme tous les individus de l’espèce humaine. »
Lazare Carnot
GÉNOCIDE À GAZA, boucherie dans les tranchées d’Ukraine, massacres et crimes contre l’humanité en République démocratique du Congo, au Sahel, au Soudan et en Éthiopie : une traînée de sang parcourt le monde. Toute cette barbarie, dont les effets se répercutent chez nous, bafoue notre part d’humanité. La menace d’escalade vers une guerre franchissant le seuil nucléaire, réputée hier impossible, est aujourd’hui une hypothèse plus ou moins froidement envisagée1. Nous sommes entrés dans un temps de grand péril. Il y a urgence à se battre pour la paix.
Chez nous, nous sommes soumis à une guerre économique organisant notre dépendance vis-à-vis de l’oligarchie financière anglo-américaine, qui induit dans les entreprises un vocabulaire et des comportements de compétition exacerbée. Les plus faibles sont éliminés sans pitié sous le regard des opérateurs de la mondialisation incontrôlée. Le but est d’acquérir une position hégémonique pour dominer les adversaires vaincus. Le dénominateur commun est la destruction ou le contrôle de l’autre, soit en le tuant, comme à Gaza ou Goma, soit en détruisant sa créativité et son sens de la dignité humaine, comme chez nous.
Le culte de la réussite individuelle et le doute sur les solidarités collectives sont les deux instruments du système qui s’est mis en place. Aujourd’hui, nous en sommes arrivés à l’immersion dans un monde d’expériences virtuelles, organisée depuis l’enfance, afin de détourner toute forme d’empathie et de solidarité dans le monde de la politique réelle. C’est ainsi que les trois grands rassemblements politiques de notre pays sont tous favorables à faire durer la guerre en Ukraine en lui fournissant des armes, et proposent en même temps diverses mesures pour accroître le pouvoir d’achat des citoyens, ce qui est bien entendu nécessaire mais impossible dans ce contexte de guerre explicitement ou implicitement accepté. Pour le dire plus brutalement, si l’on ne remet pas en cause les fondements du fascisme financier dans sa phase actuelle de réarmement militaire généralisé, les belles promesses ne sont que du vent électoral.
Écrire un livre pour dénoncer cette dérive mortelle paraît à la fois nécessaire et dérisoire. D’abord parce que nous sommes dans une époque où tout le monde ou presque voudrait en écrire un et qu’il y a de moins en moins de lecteurs. Ceux qui restent se précipitent sur les conseils de santé ou les pratiques « écologiques », les mangas ou les BD, les romans policiers, les émois psychosexuels ou religieux, qui sont autant de manières d’échapper au réel. Un livre de plus, même parti d’une intention juste, court le risque d’être perçu comme un élément de plus dans une série. Sauf à être en rupture évidente avec la règle du jeu dominante.
Le plus grand nombre d’entre nous est victime d’un environnement qui promeut les addictions consommatrices, toujours entretenues et jamais satisfaites. Ainsi se répand un pessimisme culturel dans une société du spectacle, au sein de laquelle le ricanement complaisant ou l’abaissement consenti tiennent lieu, dans nos pays occidentaux, de conscience avertie. Comme l’a démontré l’organisation des Jeux olympiques, on passe d’une mise en scène du Bas Empire romain à des performances athlétiques de corps surexploités, tels ceux que filmait Leni Riefenstahl dans Les Dieux du stade, en 1936, avec une fascination biologique douteuse pour les vainqueurs.
Dans ces conditions, écrire ne peut avoir de sens, pour échapper à cette immersion dans le virtuel, qu’en se faisant lanceur d’alerte face aux dérives mortelles du monde réel. Écrire pour dénoncer ce qui ne devrait pas être, pour exister hors de l’univers dominant des addictions. Sans en rester là car pour échapper au pessimisme, il est nécessaire de rétablir l’espérance dans ce qui peut et doit être meilleur. C’est dire, en termes simples, que si le contexte du capital financier international dominant ne permet pas de garantir à tous les citoyens, et particulièrement à ceux qui travaillent, un pouvoir d’achat acceptable et les conditions d’une vie heureuse, le temps est venu d’en changer avant qu’il ne nous détruise. Si nous en restons à la ligne Maginot défensive d’une identité figée, la notion de souveraineté n’a plus aucun sens. Changer de manière de penser est donc la condition nécessaire pour changer la règle du jeu.
C’est pourquoi le basculement du monde vers le Sud et l’Est planétaires représente l’occasion à saisir. La réunion des pays membres des BRICS, qui s’est tenue du 22 au 24 octobre à Kazan (en Russie), est une étape fondamentale vers la fin de l’ordre financier colonial et néocolonial dominant, sous une forme moderne et organisée, depuis la création, au XVIIe siècle, de la Compagnie des Indes orientales et le développement de l’Empire britannique. En rappelant que l’œuvre colonisatrice du major-général Robert Clive consista à soumettre la péninsule indienne à une économie de guerre et de pillage au profit d’intérêts privés, associés au féodalisme financier qui occupait la Grande-Bretagne à l’époque. C’est cet ordre, sous différentes formes, qui s’est perpétué jusqu’à maintenant contre l’intérêt des nations et des peuples, depuis un centre désormais américain. Aujourd’hui, les nations du Sud et de l’Est planétaires, en dépit de leurs contradictions internes, veulent se libérer de cet ordre, incarné par un dollar devenu arme financière. Cette libération dont ils explorent les conditions doit être le point de rencontre de notre propre combat pour recouvrer notre souveraineté économique, construire de nouvelles solidarités et réhabiliter la valeur travail, seule voie pour assurer la paix dans le monde. C’est la nouvelle architecture de sécurité et de développement économique mutuels pour laquelle se battent l’Institut Schiller international et mon propre parti, Solidarité & Progrès, à ce moment de l’histoire où la conception socratique, consistant à éclairer l’autre, et l’avantage d’autrui du Traité de Westphalie sont taillés en pièces par les fauteurs de guerre qui nous dirigent, à l’image des somnambules de 1914.
À ceux qui trouveront cette analyse trop générale, excessive, voire dépassée, je propose un rapprochement révélateur. Ce sont les colonisateurs d’alors, Grande-Bretagne en tête mais avec la France à ses côtés, qui ont organisé la production d’opium en Inde pour l’exporter en Chine, en faisant d’énormes bénéfices mais surtout en créant chez les élites chinoises une accoutumance à la drogue, les rendant incapables de défendre leur pays. Le sac du Palais d’été, dénoncé par Victor Hugo, fut alors le couronnement d’une entreprise de déshumanisation physique et culturelle. Aujourd’hui, c’est l’oligarchie financière mondialisée qui organise le trafic de drogue et le blanchiment de ses revenus, contre les peuples, en particulier ceux des pays où elle opère, comme le nôtre, pour réduire leur capacité de résistance politique à son « économie de guerre ». Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, avait proclamé un « Stalingrad contre la drogue », et Bruno Retailleau prétend arrêter la « mexicanisation » de notre société, mais en s’attaquant aux points de deal ou au portefeuille des dealers, et non aux véritables organisateurs financiers du trafic international. Le résultat est que l’on voit ce trafic se développer partout en France, jusqu’au niveau des sous-préfectures, comme ce fut le cas dans les provinces chinoises au moment des guerres de l’opium, à partir de Canton. Pire encore, puisqu’il s’agit de flux monétaires et que nous sommes dans une économie fondée sur le gain financier, l’Union européenne, en principe chargée de coordonner la lutte contre les drogues, impose en réalité aux États membres la prise en compte de tous les trafics, y compris celui de la drogue, dans leur comptabilité officielle. Au temps pour notre crédibilité et notre santé publique ! Mieux encore, depuis les marins pêcheurs qui se voient imposer des cadences de travail intolérables, jusqu’aux élites parisiennes, la consommation de cocaïne se répand de plus en plus vite.
En témoignant du cheminement à la fois heureux et difficile de mon existence, alors qu’elle entre en résonance avec le basculement du monde, ce livre vise à transmettre ce que j’ai pu apprendre à travers mon expérience, depuis mes jeunes années en Amérique latine jusqu’à mes campagnes présidentielles en France, en passant par ma rencontre avec les idées et les combats de Lyndon LaRouche et de ses partisans, dans un monde et une Amérique dont ils m’ont ouvert les portes de l’histoire. Je suis ainsi devenu « patriote et citoyen du monde », ainsi que le poète Friedrich Schiller définit les véritables humanistes, non avec une étiquette qu’on arbore, mais comme un état d’esprit que l’on s’efforce constamment d’élever, sans toujours y parvenir mais en y gagnant un sens de la dignité fondé sur la permanence de principes. Ainsi, l’idée de souveraineté nationale et individuelle ne demeure pas racine mais devient source. Car c’est en allant à la mer que le fleuve reste fidèle à sa source, comme le disait Jaurès au cœur de son combat.
Répondre au cri du peuple n’est plus dès lors un impératif ou un devoir, mais devient le cours naturel d’une vie, enrichie, à son crépuscule, d’idées à communiquer pour encourager chacun à explorer l’inconnu, plutôt que de se complaire en soi-même ou d’exploiter son semblable. Avec, bien entendu, un clin d’œil à Jules Vallès et à Louise Michel, non pas tant pour ce qu’ils accomplirent que pour leur intention : fournir au peuple les informations et les armes intellectuelles pour défendre et imposer sa cause et celle des générations à naître, sans angélisme ni arrogance idéologique. Il y va d’une paix qui ne soit pas celle des Empires et des cimetières.
1. L’idée qu’une guerre est envisageable, puis possible et enfin nécessaire, se répand de plus en plus, comme en témoigne la lettre du directeur général de la Gendarmerie nationale française, Hubert Bonneau, mettant en garde ses effectifs contre la possibilité « d’un conflit armé et d’une agression du sanctuaire national ».
JE SUIS NÉ LE 20 AOÛT 1941, peu avant le blocage de l’opération Barbarossa par l’Armée Rouge devant Moscou, le 5 décembre, et le bombardement de la base américaine de Pearl Harbor, le 7. On pourrait dire que mon entrée en scène a précédé de quelques semaines ces moments déterminants de l’histoire. La réalité introduit un élément comique dans ce contexte tragique. Si je suis né en Argentine, c’est parce que mon père, rentré en France en 1939 depuis Buenos Aires où résidait ma famille, avait été mobilisé puis renvoyé là-bas afin d’acquérir des chevaux pour l’armée française. Je suis donc plutôt un enfant né des conséquences de la « drôle de guerre » et du blitzkrieg allemand, n’ayant vécu la guerre pour de vrai que de loin, sans les privations et l’angoisse de l’occupation, mais en partageant l’anxiété de parents déjà relativement âgés et ayant appris l’offensive allemande à bord d’un transatlantique, en mai 1940. Mon intérêt précoce pour Franz Kafka tient peut-être à cet entre-deux gris, que rien ne préparait ma famille auvergnate à affronter. Y contribuèrent également les chroniques d’Alexandre Vialatte dans La Montagne, ce premier traducteur du Procès et de la Colonie pénitentiaire, qui terminait toujours par « c’est ainsi qu’Allah est grand ». Un journal auvergnat, parvenant à ses abonnés sur les rives du Rio de la Plata, me transmettait ainsi le message d’un juif de Prague, traduit de l’allemand ! Le sens de l’ironie de l’histoire humaine m’a donc très tôt attrapé par le collet de ses métamorphoses improbables et d’un embrouillamini de civilisations.
Je suis donc un double national, argentin par le sol et français par le sang, dûment déclaré au Consulat de France. Toujours partagé entre deux mondes : mes parents retournèrent en France, avec moi dans leurs bagages, en 1947, 1950 et 1953, pour y rester. La première fois, ce fut sur un cargo baptisé Désirade, dans une cabine étouffante à plusieurs lits superposés où je ne manquai pas d’attraper une mauvaise fièvre au Brésil, heureusement guérie par l’air marin et d’excellentes bananes au miel. Je me souviens de notre arrivée dans un port, pressentie par une forte odeur de terre. Je me précipitai sur le pont où des hommes accoudés au bastingage jetaient apparemment des choses à la mer. Après des jours d’ennui à bord, marqués seulement par des courses de tortues naines et le passage de poissons volants, c’était sans doute une chose à voir. Je suppliai mon père de me prendre dans ses bras pour que je puisse voir ce qu’il se passait. Il refusa en m’affirmant que ce n’était pas un spectacle pour les enfants. Ma terrible colère éclatant aux yeux de tous l’obligea à obtempérer. Je vis alors que ces hommes jetaient des pièces de monnaie dans l’eau, s’amusant de voir des enfants africains plonger pour tenter de les récupérer. L’un de ces messieurs me tendit une pièce en me disant : « Vas-y, c’est drôle ! » Sautant alors hors des bras de mon père, je jetai violemment la pièce de monnaie sur le pont en criant. Je m’étais identifié à ces enfants, sans doute parce qu’on les traitait de la même façon que je l’avais été moi-même par une professeure de piano qui m’avait dégoûté de la musique en m’en infligeant les notes à l’unité. Comme quoi l’empathie humaine peut se manifester par-delà la conscience de classe, pourvu que l’occasion s’en présente. En tout cas, le souvenir de cette scène me reste encore, jusqu’à sentir l’odeur de la pluie tropicale sur la terre, la chaleur de ce jour et un sentiment d’identification à celui qu’on ne traite pas en être humain. Ce fut ma première image de l’Afrique : c’était Dakar, alors notre colonie du Sénégal.
Ainsi, je fus non seulement partagé entre la France et l’Argentine jusqu’à l’âge de dix-sept ans, mais mes études elles-mêmes suivaient le cursus argentin le matin et le français l’après-midi. Sept heures par jour et deux heures de devoirs à domicile. Bilingue, j’avais également la chance que ma mère s’intéresse à l’histoire et à la littérature argentine bien plus que les autres expatriées. Pour ma part, soumis au départ à l’enseignement de professeures françaises du genre castratrices, je ne savais toujours pas lire à six ans. En désespoir de cause, mes parents m’envoyèrent à l’école argentine, où j’appris à lire et à écrire en quelques semaines avec une jeune enseignante introduisant la connaissance comme un jeu et non comme un apprentissage de codes formels. Mes parents en furent surpris et décidèrent de m’inscrire dans les deux cursus. En 1950, lors d’un voyage en France, je suivis les cours en classe unique d’un instituteur du village de Sauxillanges, d’où mon père et mon grand-père horloger étaient originaires.
Probablement sans le savoir, cet instituteur appliquait les principes de l’enseignement mutuel : il réunissait les meilleurs en petit groupe de trois ou quatre et les « poussait », comme on disait alors, à condition qu’ils aident les autres à apprendre et à faire leurs devoirs. Presque tous passaient avec succès le certificat d’études et les meilleurs aboutissaient aux collèges ou lycées d’Issoire et de Clermont-Ferrand. Le niveau et l’orthographe des rédactions d’alors, que j’ai relues des années plus tard, étaient remarquables par rapport aux actuelles. S’il ne peut être question de revenir au passé, l’état d’esprit et l’intérêt pour la connaissance, appuyés d’exemples concrets et de cartographies, devraient inspirer aujourd’hui des méthodes propres à l’âge des ordinateurs, des portables et de l’intelligence artificielle, qui rendent plus facile l’accès au savoir. Le défi, au regard de mon expérience de l’époque, est d’élever le niveau de têtes bien faites pour créer, et non d’organiser une communication de données formatée pour servir un système donné, ceux d’en haut en établissant les règles et ceux d’en bas les appliquant. Mon parti, Solidarité & Progrès, a rédigé un dossier sur la désintégration contrôlée de notre enseignement1, qui va à la source sociale de ce dévoiement, conséquence d’un système mondialisé opérant sans la joie et le jeu de créer, mais au contraire en sanctionnant pour maintenir un ordre donné… comme ma professeure de piano le faisait en infligeant solfège et partitions avant d’apprendre le plaisir de chanter ou de jouer juste dans une chorale ou un orchestre.
Cette histoire de mon éducation, pour aussi imparfaite qu’elle ait été dans sa pratique, s’est avérée relativement inspiratrice par la joie de « sauter les haies » d’une langue à l’autre, auxquelles bien entendu s’ajoutait l’anglais, et de passer d’un domaine de savoir à un autre. Comme un pianiste ne joue pas simplement une partition donnée, mais l’exécute en retrouvant l’intention créatrice de celui qui l’a composée. Cette harmonie de dissonances qui élève l’esprit, dans la pratique de la poésie et de la musique classique, inspire à son tour la démarche de toute politique émancipatrice. Lyndon LaRouche2, pour qui ce passage entre l’art et la politique est fondamental, comme il l’était pour un Shakespeare, un Rabelais ou un Schiller, y a voué tout son effort pratique. C’est ce qui porte la dynamique légitime du changement révolutionnaire nécessaire en notre temps, l’artiste et le philosophe devenant bâtisseurs de la nouvelle architecture de sécurité et de développement mutuels, à l’avantage de toute nation, comme le chant choral est à l’avantage de tous dans le croisement de voix aux registres différents. Le bi-nationalisme est bien entendu un défi mais qui, maîtrisé, permet de porter plus haut l’amour de chaque langue et de chaque culture, pratiquées en communiquant, et s’étend à la curiosité enrichissante pour toutes les langues et cultures humaines. Et, pour moi, de faire le choix personnel de la France avec une passion bien plus grande que s’il m’avait été simplement imposé par les circonstances.
Buenos Aires était alors, dans ses beaux quartiers, une ville moderne et prospère, à l’opposé du Paris de 1947, noirci par l’occupation et la pollution industrielle. Lors de notre voyage, la vision de cette France des ponts coupés, des tickets de rationnement et des ruines de guerre me frappa de plein fouet. À travers les vitres du train qui nous amenait de Cherbourg à Paris, j’entrevis Caen pas encore relevé, et je demandai à mes parents « comment des hommes avaient-ils pu faire ça ? » Ils eurent du mal à me répondre car leur pays devait leur sembler si mal en point qu’ils en éprouvaient un profond malaise. Je ressentis ce malaise dans Paris. Nous résidions à l’hôtel du Palais d’Orsay, dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui le musée, et l’on m’emmenait voir les pêcheurs aux bords de la Seine, où je compris qu’ils le faisaient non pas pour se distraire mais pour trouver à manger. La nourriture qui m’était apparue jusque-là comme un bien naturel fourni par la société, devenait un bien à acquérir par un effort. J’étais un enfant gâté qui découvrait le monde. On me fit visiter le Musée de l’homme, en me parlant du mouvement de Résistance dont je ne compris pas grand-chose. La nuit suivante, en rêve, je fus poursuivi par le squelette du géant américain et la Vénus hottentote, comme les désignaient alors les étiquettes de l’établissement. Dans mon rêve, elles étaient devenues hostiles et je fuyais sans demander mon reste, jusqu’à sauter par la fenêtre de ma chambre. Le monde n’était donc pas un prolongement de notre grand jardin de banlieue de Buenos Aires, protégé par une haie et un agent de police au coin de la rue, mais un milieu dans lequel pouvaient exister des monstres complaisamment exhibés. Adolescent, c’est ce rêve de mes six ans qui suscita mon indignation, que des êtres humains puissent en réduire d’autres à des figures de musée. Je compris que le racisme est bien une institution découlant d’un ordre social, depuis l’usine jusqu’au musée, et non une somme de réactions individuelles amorales.
Mon frère ayant dix ans de plus que moi, j’avais donc pratiquement deux pères. Et aussi deux mères constamment présentes, puisque la mienne ne travaillait alors plus et qu’une femme attachée à notre domicile, une « bonne » à la sud-américaine, rivalisait avec ma mère dans mon éducation familiale. Celle-ci me communiquait le rationalisme des Lumières et la passion des romans, Elvira, elle, me transmettait les fragments d’une religion imprégnée du paganisme de sa Galice natale. Pour elle, il était admis que « le diable aime tant ses enfants qu’il leur arrache les yeux » et que « Dieu pardonne à demi les péchés bien dissimulés », car l’un et l’autre se disputent les êtres humains, sans exclure de mauvais coups pour parvenir à leurs fins. Heureusement, des prêtres irlandais m’ouvrirent d’autres fenêtres du christianisme, en commentant les métaphores du bon Samaritain et des ouvriers de la dernière heure. J’eus alors l’intuition que notre part d’humanité nous dispose au bien et que c’est lorsque nous cessons de le faire que le mal s’insinue.
J’étais donc entre tous ces mondes, à la recherche d’une explication permettant de comprendre un peu ce qu’était la réalité. Lorsqu’on avait des invités, mes parents m’autorisaient à rester à table pour écouter ce que disaient les « grands » mais je n’y trouvai pas grand intérêt, et encore moins aux commentaires familiaux d’après-repas. Je me précipitai donc sur tous les livres que je pouvais me procurer, tout en m’adonnant en même temps aux activités d’intégration disponibles. C’est ainsi que commençant par la comtesse de Ségur et Madame du Genestoux, j’aboutis à pratiquement tout Jules Verne, depuis L’île mystérieuse jusqu’à Robur le conquérant. Je m’identifiais tantôt au Capitaine Nemo, tantôt au Capitaine de quinze ans, ces héros comme moi solitaires et faisant face à un destin difficile. Vinrent ensuite, vers mes treize ans, les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Comme plus tard pour Kafka, je percevais dans ces « frères » l’ironie sarcastique de combattants contre tous systèmes, à la recherche d’une justice absurdement absente. J’en fis plus tard encore une lecture politique, à la lumière de Henri Heine, me réjouissant que les nazis, s’ils avaient réussi à éliminer son nom, n’y soient pas parvenus avec ses poèmes, qu’ils attribuèrent à un « auteur inconnu ». Que les idées soient plus fortes que les régimes politiques, aussi pervers soient-ils, est une vérité qui gagna progressivement mon esprit : même lorsqu’il s’agit d’un refuge, les œuvres composées pour alerter changent un être humain en le portant plus haut et plus loin que son destin individuel.
Quant aux activités disponibles, je devins excellent joueur de billes et de dames, je me mis à collectionner les figurines de footballeurs et m’abonnai à la revue du club River Plate, qui me paraissait plus exotique que Boca Juniors. Ironie tragique de l’histoire, c’est pratiquement dans les locaux de River Plate que les tortionnaires de l’atroce dictature des années 1970 exercèrent leurs crimes et c’est en abusant de sa présidence de Boca Juniors que le démagogue néolibéral Macri se fit élire président en novembre 2015. Comme quoi ce fut sans doute par sagesse que j’abandonnai en moins de deux ans cette passion intégratrice par le football.
J’avais pour voisins deux enfants « turcos », c’est-à-dire libanais. Nos jeux nous entraînaient dans des batailles mémorables, allant jusqu’à nous jeter des fruits au lance-pierre et à nous lancer de la peinture. Tout alors devenait champ de bataille. Dans leur jardin trônait une statue en plâtre représentant le célèbre discobole grec, que nous surnommions Benito, y voyant un ridicule dieu de la guerre. La rue était notre domaine, retentissant de rires, de cris et d’injures en espagnol, ou plutôt en créole porteño, alors que nous parlions français en famille.
En face de notre maison se trouvait celle des Neremberg, une famille juive intellectuelle, dont la jeune fille plus âgée que moi me fit découvrir la télévision dès son arrivée en Argentine et dont les parents ne protestèrent pas lorsque mon ballon de football, échappant à mon contrôle, brisa le verre de leur table de jardin. J’appris ce jour-là ce qu’était un acte bienveillant, et que cela pouvait exister en dehors des règles du catéchisme que m’enseignaient des prêtres irlandais.
« Turcos », « Juifs » : c’est ainsi que très tôt, ces mots n’eurent pour moi d’autre sens que celui d’êtres humains, faisant en quelque sorte partie de mes personnages d’histoires lues, pour constituer un théâtre dans lequel je cherchais mon identité, malgré l’écusson auvergnat ornant l’entrée de notre maison. Je ne pouvais être qu’autre, mais sans savoir comment le définir. Je crois que cela m’aide beaucoup à comprendre aujourd’hui ce qu’il se passe en Asie du Sud-Ouest et à concevoir sensuellement la nécessité d’un « Plan Oasis »3, non seulement pour son intérêt économique visant à assurer un développement mutuel par le partage de l’eau et de l’énergie, mais pour redonner aux Palestiniens, aux juifs et à tous les peuples de cette région leur véritable identité nationale et universelle, hors de toute fixation coloniale.
Dans ce contexte, ma mère, sans doute sans s’apercevoir de la portée de ses actes, me couvait comme un enfant tardif dans un milieu dont elle n’avait pas tous les repères. Je m’aperçus de l’irrationalité de ses actes lorsqu’elle me laissa seul un jour, en proie à une forte fièvre et à une crise de vomito negro, dont la bonne Elvira me sauva probablement en m’abreuvant d’eau fraîche. Je compris alors, bien que confusément, que ma mère me transmettait sa propre anxiété, ce qui me fut confirmé lors de l’un de nos longs voyages transcontinentaux en avion à hélice, sans qu’il y ait de réel danger. Elle était convaincue que j’étais un enfant doué mais naïf, une sorte de Peter Pan qu’il fallait préserver de l’hostilité extérieure. Comportement classique en milieu bourgeois de première génération, me dira-t-on, mais exacerbant ma démarche de recherche identitaire dans le monde, entre deux continents.
Tout cela était évidemment de nature à perturber un enfant. D’autant plus que j’habitais l’Argentine du péronisme, se débattant elle-même dans les contradictions sociales. Pendant au moins deux ans, je connus des difficultés dans ma vie scolaire, pris de vomissements pratiquement chaque matin, avant l’arrivée du car vers lequel je me dirigeais comme un condamné. Arrivé à l’école, tout allait mieux, depuis l’hommage au drapeau argentin jusqu’au dernier cours en français où l’on chantait la Marseillaise. J’avais de bonnes notes et j’aimais apprendre. Un jour, mes parents inquiets me permirent d’inviter à la maison, pour mon anniversaire, autant de camarades que je voulais. Il en débarqua une trentaine, qui dévastèrent le jardin au cours d’une partie de football effrénée, à la stupéfaction de mes parents qui pensaient n’en voir arriver que quatre ou cinq. Je compris alors que mon problème ne venait pas de la famille ni de l’école, mais de la communication entre les deux. Deux professeurs bienveillants facilitèrent le passage. Je suis convaincu depuis qu’une grande partie des difficultés actuelles de notre enseignement pourraient être réglées en créant un tutorat constant et un pont permanent entre famille et école, pourvu que le statut de l’enseignant inspire à tous le respect pour son rôle essentiel et qu’il ne soit pas vu comme un pion du formatage social. Arrivé de Sauxillanges en 1953, ayant pris quelques mois de retard à cause du décalage calendaire, je fus propulsé en classe de cinquième au Collège français de Buenos Aires. Personne ne pensait que j’arriverais à rattraper les autres. Je serrai les dents et le défi me guérit définitivement de mes angoisses. Je finis l’année parmi les premiers de la classe, me prouvant à moi-même ce que peut engendrer un sursaut de la volonté.
Je découvris à cette époque les mœurs de l’Argentine profonde. Nous passions habituellement nos vacances, ma mère et moi (rejoints par mon père quand son travail le lui permettait), à l’hôtel La Cigale, tenu par des amis à Punta del Este, devenue aujourd’hui la plage chic de l’Amérique du Sud. Ce n’était alors qu’un village, où je passais mes matinées à nager dans la Playa Mansa, dans les eaux calmes de la baie, et plus tard à surfer sur les vagues de la Playa Brava, ouverte sur la pleine mer. L’étroitesse de la péninsule permettant de passer facilement de l’une à l’autre, j’avais donc deux amies différentes. À vrai dire, ce caractère heureux et répétitif des vacances m’ennuyait, seulement distrait par les promenades en bateau à roue à aubes à travers le Rio de la Plata ou en le survolant en hydravion. Je passais donc encore plus de temps à lire au bord de la mer : presque tout Balzac y passa, Victor Hugo et déjà Jaurès. Du jour au lendemain, le président Peron interdit les voyages en Uruguay et la famille Fenouillard-Cheminade entreprit le voyage en train vers les lacs du Sud de l’Argentine, destination le Nahuel Huapi.
Cela reste pour moi un souvenir inoubliable, une plus grande ouverture au monde que les voyages en France. Le train mettait trois jours pour traverser presque toute la Pampa. Ces horizons paraissant infinis m’évoquaient la Russie ou les États-Unis de mes livres – toujours les relations duales. Le long du train, qui roulait lentement, on voyait bondir les lièvres de Patagonie à longues pattes, courir les nandous et s’épanouir les cactus à fleurs jaunes et rouges. Un soir, le train fut pris dans une tornade et nous dûmes tous mettre un masque pour nous protéger de la poussière qui pénétrait jusqu’à l’intérieur des bagages. La vraie vie, c’était ce sens de l’aventure. C’est alors qu’au sein de ces lacs magnifiques, nous retrouvâmes la politique. Après une longue route, nous arrivâmes par un chemin de terre dans une auberge, aux bords du lac Mascardi et aux pieds du mont Tronador. D’emblée, l’accueil nous parut un peu étrange dans ce paysage magnifique. Il n’y avait là que des Allemands et un serviteur indien. Sortant de je ne sais quel coin de ma mémoire, je les montrai du doigt en riant : « Goebbels, Mengele et l’Indien ! » Il ne s’agissait pas, bien entendu, de l’original, mais d’une image qui m’était venue à l’esprit. Quoi qu’il en soit, nous dûmes quitter bien vite cet endroit en raison de son ambiance douteuse. Ces leçons de choses sont tout de suite formatrices.
À dix-sept ans et demi, je compris que la vraie vie se trouvait ailleurs que dans un destin tracé d’avance. En janvier 1959, Fidel Castro et Che Guevara étaient accueillis par plus d’un million de personnes à La Havane. J’étais alors sur les plages de Punta del Este et je me dis qu’il me fallait sortir de cette vie-là, que je ne pouvais pas vivre en dehors de l’histoire. Je ne pensais pas à « faire la révolution », mais je voulais acquérir des connaissances pour changer les choses. Je décidai donc, avec le soutien de mes parents, de continuer mes études en France. C’était pour moi la patrie inspiratrice, celle de la Révolution et des connaissances. Celle dont l’avion Caravelle et le bateau-école Jeanne d’Arc arrivaient à Buenos Aires. Celle aussi d’un De Gaulle résistant revenu au pouvoir et des poèmes d’Aragon. Je lus plus tard, à la fin des années 1960, un livre qui confirma ce que j’éprouvais confusément en 1959 : Le développement du sous-développement – L’Amérique latine, d’André Gunder Frank. Le castrisme m’apparaissant comme une exception romantique, il fallait fuir un sous-continent et une Argentine livrée aux gorilles militaires et à l’argent. Je ne le faisais pas glorieusement : nous partîmes avec ma mère sur le Laennec, gagnant Le Havre d’escale en escale, entre sa protection excessive et l’aventure d’un changement de continent.
