Résilience - Alice Nsabimana - E-Book

Résilience E-Book

Alice Nsabimana

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Beschreibung

Notre père, le général-major BEM Déogratias Nsabimana, surnommé Castar, était le chef d’état-major des Forces Armées Rwandaises. Il est mort dans le crash de l’avion présidentiel rwandais du 6 avril 1994, dans lequel deux présidents africains, des officiels rwandais et burundais ainsi que des membres de l’équipage français ont péri. Le Rwanda devenait tristement célèbre à cause du plus grand génocide du XXème siècle et une crise sans précédent dans la région des Grands-Lacs.


De par sa formation militaire, il était un fin stratège militaire, respecté par ses pairs. Il fut un acteur clé durant la guerre déclenchée le 1 octobre 1990 par l’invasion de l’Armée Patriotique Rwandaise. Patriote et intègre dans l’âme, il a joué un rôle essentiel dans les négociations des Accords de Paix d’Arusha de 1993 auxquels il croyait fermement, convaincu que seule la paix pouvait permettre aux Rwandais de vivre en harmonie.


Nous, ses enfants, avons choisi de partager quelques tranches de vie et leçons de vie à travers ses mémoires. Ce manuscrit est une main tendue et un message d’amour, de paix, de pardon et de résilience pour les victimes de guerres ou autres catastrophes dans le monde.

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Seitenzahl: 285

Veröffentlichungsjahr: 2022

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RÉSILIENCE

 

CRISE DES GRANDS LACS :

 

Témoignages d’une fratrie rwandaise après l’attentat du 6 avril 1994

 

 

 

 

 

 

ALICE NSABIMANA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© 2022 Alice Nsabimana. Tous droits réservés. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, y compris par photocopie et enregistrement, ou par tout système de stockage et de récupération d'informations.

 

[email protected]

www.nsabimana.com

 

Dépôt légal : Avril 2022

Agence Francophone pour la Numérotation Internationale du Livre

 

ISBN : 978-2-9603046-0-2

PRÉFACE

Par M. Johan Swinnen, ambassadeur de Belgique au Rwanda entre 1990 et 1994.

27 ans après la tragédie rwandaise, nous sommes toujours à la recherche de toute la vérité derrière cette expérience horrible et tragique.

L'histoire du génocide, tant de son prélude, de son déroulement et de son dénouement est trop rarement racontée sous tous ses aspects. Trop souvent, l'histoire est incomplète. Dans le pire des cas, l'histoire est entachée de simplifications polarisantes, de préjugés et d'ambiguïtés, de présentations unilatérales ou même de mensonges purs et simples.

En effet, la recherche de la vérité se trouve entravée par des insinuations injustes et des accusations de révisionnisme ou de négationnisme. Cependant, les chercheurs de vérité ne cèdent pas. Ils sont bien conscients de la nécessité et de l'impact libérateur d'une position ferme contre le politiquement correct paralysant, la pensée unique oppressante et les histoires de propagande unilatérale et fabriquée.

Alice Nsabimana fait preuve de courage et de diligence en relatant l’histoire de sa famille, imprégnée de souvenirs nostalgiques d'une jeunesse insouciante, pleine de rêves et d'harmonie, mais secouée par les douloureuses contractions d'un processus qui était censé conduire à la paix et à la démocratie mais qui, en fin de compte, tourne mal et se termine par un terrible et effroyable génocide.

 

Son père, le général-major Déogratias Nsabimana, chef d'État-major des forces armées rwandaises (FAR), périt avec le président dans l'attentat du 6 avril 1994 contre le Falcon présidentiel.

La description des restes démembrés de son père est particulièrement émouvante et poignante. Mais l'immense chagrin de la famille ne se transforme pas en désespoir et en défaitisme. Dans l'attitude sereine et forte d'Alice, une jeune fille d'à peine dix-sept ans, de sa mère et de sa famille, je reconnais la dignité et la résilience de nombreuses familles rwandaises avec lesquelles j'ai gardé contact après le génocide ou que j'ai appris à connaître.

Le témoignage d'Alice m'a intrigué car je connaissais personnellement son père. Dans mon livre « Rwanda, mon histoire », où je raconte mon expérience en tant qu'ambassadeur de Belgique à Kigali d'août 1990 jusqu'au début du génocide en avril 1994, je salue sa nomination comme chef d'État-major des FAR à la fin du mois de juin 1992. Cette nomination coïncida avec le début des négociations de paix à Arusha et eut, à mon sens, un impact bénéfique sur le moral des troupes militaires.

Les compromis négociés à Arusha sur le partage du pouvoir politique et militaire, avec des concessions substantielles faites du côté du gouvernement, n'ont pas pu ébranler la confiance du général dans le processus de paix. Alice est impressionnée par sa croyance en la paix et la réconciliation, seul moyen de parvenir au « renouveau du Rwanda ». Malheureusement cet espoir vole en éclats lorsque le processus de démocratisation du Burundi voisin reçoit un coup fatal avec l'assassinat du président Ndadaye.

Je me souviens bien du désenchantement du chef d'État-major lorsqu'il me dit : « Arusha est dépassé. Le partage du pouvoir doit tenir compte de la nouvelle configuration politique suite au coup d'État au Burundi. Désormais, la connotation ethnique bat son plein ». Il exprima ainsi une crainte largement répandue. Même dans les milieux modérés, de plus en plus de voix s'élevaient pour redouter ce que l'on appelait le retour imminent de l'ancienne domination.

Je garde également un souvenir très vif de la rencontre entre le président Habyarimana, le colonel Marchal et moi-même, que le général Nsabimana a organisée dans sa résidence de Ndera en février 1994, quelques semaines avant la dramatique explosion. Le président et son chef d'État-major nous ont alors dit combien ils étaient attachés à une évolution positive du processus de paix et au rôle important que les Belges devaient jouer dans ce contexte. Quelques jours plus tard, le général Nsabimana rendait visite au détachement belge de la MINUAR. La jeune Alice doit sans doute avoir gardé un œil à distance sur ces conciliabules !

L'histoire d'Alice et mes propres souvenirs montrent que Déogratias Nsabimana était animé par « des espoirs ponctués d'inquiétudes » et par la prise de conscience que « la seule option viable était l'unité des Rwandais ».

Le témoignage de la fratrie Nsabimana, et d’Alice en particulier, est remarquable pour son ton positif et reconnaissant. Il y a beaucoup de nostalgie et de tristesse, mais elle n’a aucune amertume à l'égard de sa patrie. Pas de rancœur, pas de haine. Alice a aussi très bien compris que leur père était porteur d’un message qui a encore une valeur particulière aujourd'hui et qu'elle a formulée comme suit : « Notre père nous a appris à ne jamais juger l’humain par son ethnie, et par extension sa race, son origine, sa couleur de peau, sa religion ».

À mes yeux, ce récit apporte également une contribution enrichissante à l'histoire complexe du génocide. Un pays qui crée des opportunités d'ouverture civique, de témoignages de deuil et d'initiatives de recherche de la vérité augmente ses chances d'accepter le traumatisme du passé et de s'engager durablement sur la voie de la réconciliation et du développement de manière durable. Alice, la fille de Déogratias, s’est engagée dans cette voie.

DÉDICACE

Ce livre est dédié à notre mère, Athanasie Uwimana, qui ne s’est pas contentée de nous donner la vie. Elle nous a aimés inconditionnellement depuis notre enfance ; elle est notre roc depuis la mort de notre père.

Elle est née en 1951 à Gisenyi, préfecture située dans le nord du Rwanda. Mariée en 1971, elle a été le soutien de notre père, le suivant dans ses différentes affectations à l’étranger. On peut dire qu’elle est notre « ministre de l’Intérieur », la main forte qui a toujours géré la maison. Quand nous avons fui précipitamment le Rwanda en avril 1994, elle n’avait que quarante-trois ans. Avec les yeux d’adultes et de parents que nous sommes à présent, nous ne pouvons que l’admirer aujourd’hui davantage. Celle qui a été femme d’affaires, jouissant d’une respectabilité vis-à-vis de ses pairs, disposant d’une résidence immense avec du personnel, s’est brutalement retrouvée avec pour seul statut celui de veuve et mère célibataire de six enfants. Elle n’a alors pas hésité à retrousser ses manches pour tout recommencer à zéro afin de nous redonner un foyer.

Elle a joué le rôle de père et de mère, de conseillère et thérapeute, se débrouillant pour apporter à manger, mettant tout en œuvre pour que chacun de nous ait une éducation. Elle est restée solide, nous a appris à penser positivement, à être persévérants et à aimer notre prochain. C’est indéniablement une grande dame, moderne, indépendante et en avance sur son temps. Quand notre père est mort, elle a dû nous porter un à un, usant de toute sa force et son courage pour nous donner le meilleur d’elle-même, tout en nous permettant de nous construire en tant qu’hommes et femmes. Elle nous a permis d’être libres de nos choix. Le seul mot qu’elle n’a jamais voulu entendre de nous, et c’est encore le cas aujourd’hui, c’est « impossible ». Selon elle, si on y pense très fort et que l’on visualise l’objet de notre désir, on y arrive, on l’atteint. C’est possible.

En 2016, le 3 octobre exactement, nous avons appris avec effroi que Maman avait un cancer. La dernière fois qu’elle s’était rendue à l’hôpital, c’était pour donner naissance à notre frère cadet, en 1985 ! Hormis cela, nous ne l’avons jamais vue malade ou se plaindre de quelque mal que ce soit, mis à part ses ongles qui avaient tendance à s’incarner ! Nous la pensions donc surhumaine, presque invincible. D’abord saisis par la peur, nous avons fait bloc autour d’elle, pour lui insuffler toutes les ondes positives possibles. Maman a alors dit que si Alexander, son petit-fils et fils de notre frère aîné, avait survécu à un cancer du foie quelques années auparavant alors qu’il n’avait que deux ans, elle aussi pouvait y arriver. Elle s’est battue avec acharnement, supportant avec dignité et sans jamais se plaindre les douleurs infligées par les radiothérapies et chimiothérapies. Grâce à la volonté de Dieu et à une merveilleuse équipe médicale que nous remercions infiniment, elle s’en est sortie et nous prions pour qu’elle puisse encore vivre de longues et heureuses années auprès de nous tous.

Elle est aujourd’hui la grand-mère de quinze petits-enfants qu’elle a portés tour à tour, selon la tradition rwandaise du Guheka, qui se transmet de génération en génération et consiste à porter son enfant sur le dos, dès la petite enfance, créant une proximité mère-enfant et permettant à la maman de vaquer à ses occupations tout en veillant sur son bébé.

Parce que « ce qui ne tue pas nous rend plus fort », nous avons choisi tous ensemble de nous reconstruire de nos traumatismes et de transmettre nos valeurs de paix et d’amour autour de nous. C’est pourquoi nous dédions également ce manuscrit à nos enfants : Maxime, Hilarion, Eloha, Mia, Kessya, Sofia, Amani, Alexander, Keona, Timothy, Raphaël, Gabriel, Tessa, Luna et Malaïka.

Finalement, ce livre est dédié à tous les Rwandais qui se reconnaîtront dans ce récit.

Maman, 2021, le jour de ses 70 ans

Kiyovu, le 6 avril 1994, vers vingt heures trente.

Ce sont les vacances de Pâques. Nous nous installons confortablement au salon pour regarder La Mélodie du Bonheur, un grand classique et un de nos films préférés. Nous avons juste le temps de voir défiler le générique que survient une énorme explosion, suivie d’une deuxième quelques secondes plus tard. Cette fois-ci, cela n’a rien à voir avec les bruits de kalachnikovs que nous entendons parfois et que nous avons appris à distinguer. Nous nous précipitons sur la terrasse : au loin se diffuse une lumière jaune-orange. Les gardes du corps accourent et nous ordonnent de retourner à l’intérieur où les téléphones commencent à sonner tous azimuts : « Où est le général Nsabimana ? Il s’agit d’une situation d’urgence ! » C’est le chaos.

Après une vingtaine de minutes interminables et émotionnellement insoutenables, à répéter encore et encore la même réponse à nos interlocuteurs - « Non, Papa n’est pas encore rentré » - et à entendre qu’un attentat a eu lieu mais qu’il y avait deux avions, la sentence, violente et sans appel nous transperce de plein fouet : « Tous les occupants qui ont embarqué à bord du Falcon présidentiel sont morts. Nous sommes occupés à rassembler les morceaux de corps qui sont éparpillés dans la résidence présidentielle. »

Il n’est pas imaginable qu’il parte maintenant, alors qu’il semblait si près du but. Il nous disait que la paix était, peut-être, sur le point de voir enfin le jour… Et pourtant, tout bascula en cette soirée du 6 avril, pour nous et pour des milliers de personnes.

INTRODUCTION

Je m’appelle Alice. Je suis née en 1977. J’ai deux frères et trois sœurs et j’ai le privilège d’être la troisième de la fratrie Nsabimana.

Le 12 avril 1994, en plein chaos, une force que je ne soupçonnai pas m’a poussée à appeler le conseiller militaire de Papa qui nous a fait évacuer de Kigali. Depuis ce jour, je me suis fait la promesse que le moment venu, quand j’aurais fait la paix avec mon passé, je prendrais mon courage à deux mains pour relater mon histoire familiale, et que, par la même occasion, je rendrais hommage à tous ces héros, à commencer par Papa, qui ont péri au nom de leur pays ; à ces innombrables vies innocentes et à ceux qui ont eu le courage de sauver des vies, au péril de la leur.

Depuis toujours, on m’appelle miss Organisation, qualité que j’avoue avoir hérité de Papa. À l’âge adulte, je me suis rendu compte, du fait de ma position médiane peut-être, que les événements positifs comme négatifs convergent toujours vers moi. Dans mon métier, j’ai aussi découvert chez moi cette qualité d’écoute, d’entraide, cette faculté à absorber les soucis des autres, avec la satisfaction de les aider à surmonter leurs problèmes. C’est ainsi que j’en ai fait ma profession et que j’ai voulu me former en médiation, avec l’ambition, qui sait, de contribuer à des relations durables et apaisées entre Rwandais.

Afin de faciliter la lecture de ce manuscrit, je serai la voix qui portera notre histoire, en m’efforçant de rapporter fidèlement le vécu de chacun de mes frères et sœurs que je vous présente tout d’abord brièvement.

Maurice, notre aîné, est né en 1972. Pour le définir en deux mots, Maurice est une encyclopédie vivante. Aussi loin que remontent mes souvenirs, Maurice a toujours eu d’excellentes notes durant sa scolarité, et plus tard, une culture générale remarquable. Décontracté, il fait tout de façon lente, et cela peut être parfois agaçant, mais cela traduit une grande sagesse dans tout ce qu’il dit et fait. Après la mort de Papa, comme dans la coutume rwandaise et beaucoup d'autres cultures africaines, Maurice a hérité du rôle de chef de famille, devenant notre figure protectrice et veillant à ce que chacun de nous trouve un équilibre émotionnel. Maurice nous pousse toujours à apprendre par la lecture. D’ailleurs, selon lui, à chaque problème correspond un livre. Et les bibliothèques n’ont absolument rien à envier à sa superbe collection.

La tragédie que nous avons vécue l’a transformé et a suscité chez lui le désir d’établir une paix durable, dans la mesure du possible, dans le contexte du Rwanda, de l’Afrique ou plus globalement du monde qui l’entoure. Son trait de caractère le plus prononcé est l’équanimité. Au fil du temps, il a appris à se détacher des choses « sans importance » pour se focaliser sur la manière dont il pourrait rendre le monde meilleur autour de lui, par sa façon d’être, de penser et d’agir.

Denise est née en 1974. Elle est notre force silencieuse. Adolescente (et même adulte), elle est restée fidèle à elle-même : droite et persévérante. Son point fort est sa capacité d’écoute que ce soit en privé ou dans son métier (ce n’est pas par hasard si elle s’épanouit dans les ressources humaines).

Elle a quitté le Rwanda à l’âge de dix-huit ans pour poursuivre ses études supérieures en Belgique. Malheureusement, la tragédie de 1994 a frappé sans qu’elle ait eu l’opportunité de rentrer au Rwanda. Cet aller-simple l’a donc particulièrement traumatisée.

Yvonne est notre miss Peace & Love. Elle est née en 1981. Très spirituelle et toujours prête à se plier en quatre pour rendre service, elle est la bonté incarnée. Petite, c’était un « garçon manqué ». Son activité préférée consistait à grimper dans les arbres, et jouer aux Ninjas avec ses petits frère et sœur et ses amis. Sociable et débrouillarde, elle connaissait par cœur le quartier où on habitait. Entreprenante, elle arrive à marquer de son empreinte chaque ville où elle passe, soit en mettant sur pied une école de danse, soit en montant une association. Tout comme Papa a servi son pays, en ayant choisi certes un métier dangereux, elle a choisi de servir le peuple de son pays d’accueil. Elle est enseignante, et ce métier lui colle à la peau car elle a ce don de transmettre le savoir, de façon si naturelle et patiente. Partager la vie de chacun de ses élèves est un honneur pour elle et lui procure un bonheur immense.

Josiane aka, Jojo ou Joe, est une véritable artiste. Elle est née en 1983. Bébé, c’était un enfant qui passait son temps à se promener avec son doudou, toujours calme, mais prête à exploser quand il le fallait. Fashionista dans l’âme, elle a toujours eu l’art de combiner les matières. Avant-gardiste née, elle a le flair de dénicher des pièces improbables ou banales transformant la seconde main en objet de luxe. Entreprenante, persévérante et passionnée, Josiane a réalisé son rêve en créant sa propre marque de vêtements, portant son nom rwandais Muhire qui veut dire chance.

Fabrice,le dernier de la fratrie, est né en 1985. Après quatre filles, je pense que mes parents souhaitaient ardemment avoir un garçon et leur vœu fut exaucé avec sa naissance. Fabrice étant le dernier des « trois mousquetaires », avec Yvonne et Josiane. Au Rwanda, c’était l’enfant turbulent, le bébé de Maman, dont il fallait changer les vêtements trois fois par jour. Nous n’avons pas eu beaucoup d'interactions tous les deux jusqu’à ce qu’il grandisse et devienne adulte. Aujourd’hui, Fabrice est notre moteur. Authentique, à l’image de la race de chiens des bulldogs, il ne lâche jamais rien et ne prend pas de gants pour nous faire part de ce qu’il estime juste.

Le temps, la persévérance et tout notre amour fraternel nous ont aidés à relater, par écrit, une partie de notre histoire. Ce manuscrit, que nous avons souhaité familial, s’inscrit dans une triple démarche :

Premièrement, il est destiné à nos enfants. Le fait de devenir adultes et parents nous a encouragés à transmettre notre histoire aux générations futures. Nos enfants sont le miroir de ce que nous étions et avons vécu. Ils sont tout naturellement attirés par une partie de leur culture commune qu’ils n’ont pas encore eu l’occasion de côtoyer entièrement, mais qui les intrigue de plus en plus. Ces cousins qui ont du sang rwandais, belge, américain, ghanéen, camerounais, congolais, salvadorien et roumain qui coulent dans leurs veines, ont un dénominateur commun : le Rwanda, « pays des mille collines ». La plupart n’ont pas encore eu la chance de marcher sur notre terre natale. Ils ne connaîtront malheureusement jamais leur grand-père. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons leur transmettre son héritage, à travers les récits et anecdotes qui ont marqué certains chapitres de sa vie.

Deuxièmement, il s’agit d’un devoir de mémoire et d’un hommage à celui que nous considérons comme notre pilier. Nous souhaitons lui rendre hommage par nos souvenirs, par les témoignages des proches et perpétuer sa mémoire à travers ses notes personnelles. Les souvenirs que nous avons de notre père sont ceux d’un homme qui souhaitait la paix pour tous les Rwandais. Il est mort en fonction, alors qu’il partait en mission de paix, mission en laquelle il croyait fermement. Après avoir quitté le Rwanda dans des circonstances tragiques, en abandonnant le corps de notre père et en laissant derrière nous une grande partie de la famille et accessoirement tous nos biens et souvenirs, Dieu nous a donné la chance de nous reconstruire « ailleurs ». Même si nos vies et nos futurs ont basculé d’une minute à l’autre, nous sommes vivants et reconnaissants. Au fur et à mesure que le temps passe, nous veillons à toujours nous soutenir, à parler, échanger et passer du temps ensemble pour perpétuer la mémoire de Papa.

Enfin, écrire ce manuscrit est pour nous comme une guérison. En observant ce qui se passe dans le monde, des accidents aux catastrophes naturelles, en passant par les guerres, les pandémies, nous sommes reconnaissants d’avoir eu droit à une deuxième chance. Une chose est certaine, il y a un avant ce 6 avril 1994 et un après. Cette date a complétement bouleversé le cours de nos vies. Bien qu’aucune vérité judiciaire n’ait encore été établie sur les circonstances exactes de la mort de Papa ainsi que de celle de ses compagnons de route, nous avons choisi la voie de l’amour pour nous permettre de panser nos blessures et continuer à avancer. Nous adhérons complétement à cette magnifique citation de Martin Luther King : « La haine trouble la vie ; l’amour la rend harmonieuse. La haine obscurcit la vie ; l’amour la rend lumineuse. »

 

TITRE I : LA VIE DES NSABIMANA AVANT LA MORT DU PATRIARCHE

Une des définitions de patriarche dans le Larousse est « Vieillard respectable qui est entouré d'une nombreuse descendance. » Cela peut paraître surprenant d’utiliser ce terme pour nommer quelqu’un qui n’est mort qu’à l’âge de quarante-neuf ans. Les personnes de l’ancienne génération avaient tant de responsabilités très tôt, en étant tellement jeunes qu’ils semblaient déjà vieux à travers nos yeux d’enfants.

Dans la culture traditionnelle rwandaise, l’homme a le devoir de s'occuper de sa famille, surtout s’il réussit à atteindre un certain niveau d’aisance dans la société. De son vivant, Papa se sentait le devoir de faire grandir un maximum de gens avec lui. Il souhaitait donner des opportunités à son entourage. Je me souviens qu’il disait toujours qu’il valait mieux aider quelqu’un en lui donnant la possibilité d’évoluer en lui ouvrant des portes, plutôt qu’en lui donnant de quoi se sustenter à court terme.

Sa vie fut courte, mais remplie de nombreux accomplissements et réalisations. Il a eu l’opportunité d’apporter une pierre à l’édifice de son pays ainsi qu’à sa grande famille qui le considérait comme le patriarche.

Déogratias Nsabimana est né le vingt-trois août 1945 à Nkuli, dans la préfecture de Ruhengeri, située au nord du Rwanda. Il était le seul garçon de la famille et avait quatre sœurs. Son père, Nicolas Ndalifite, et sa mère, Marcianne Nyirambona, ont eu huit enfants, dont trois perdirent la vie très tôt. Les cinq enfants restants furent nommés Généreuse Hakuzimana, Julienne Kankindi, Dativa Nundabakura, Déogratias Nsabimana et Esther Nirere.

Le père de Papa étant instituteur, la famille n’a manqué de rien. Son enfance a été simple et heureuse. Le plat traditionnel du Nord, Impungure, composé de maïs et de haricots, était souvent servi à table. La viande était alors une denrée rare. La chèvre était déconseillée aux femmes (on disait qu’elles risquaient d’avoir de la barbe si elles en consommaient), tandis que la consommation de viande d’agneau était strictement interdite dans le clan Ababanda auquel appartenait papa.

Il a suivi l’école primaire à Rambura, dans la préfecture de Gisenyi située au nord du Rwanda. Alors qu’il n’avait que huit ans, Papa a failli mourir d’une maladie grave. La guérisseuse du village, qui utilisait des plantes traditionnelles, lui a alors prédit qu’il n’allait pas partir si tôt car il allait avoir un avenir glorieux, qui aurait un grand impact sur les gens.

Après avoir suivi l’école secondaire au collège de Musanze, il a choisi d’intégrer l’armée, influencé par un de ses cousins. À vingt et un ans, il est entré à l’École des officiers de Kigali, d’où il est sorti chef de sa promotion.

Il a rencontré Maman au mariage de sa sœur cadette Esther, en 1970. Une autre de ses sœurs aînées, Dative, habitait la préfecture voisine, Gisenyi, d’où est originaire Maman. Papa et Maman se sont mariés un an plus tard, puis ont vécu à Kigali, capitale du Rwanda, durant leurs deux premières années de vie de couple. Papa travaillait alors comme officier d’ordonnance du premier président rwandais, Grégoire Kayibanda.

Au début de l’année 1972, après la naissance de notre frère Maurice, Papa a obtenu une bourse pour intégrer l’École de guerre à Bruxelles.

Papa a donc quitté le Rwanda alors que Maurice n’avait que quelques mois, et devança sa famille afin d’entamer ses études et trouver un logement familial. Puis, quelques mois plus tard, Maman et Maurice l’ont rejoint.

 

 

La période d’insouciance

Nous avons séjourné hors du Rwanda durant notre enfance, ce qui, selon nous, a fortement contribué à notre ouverture au monde et à ses différentes cultures.

La Belgique (de 1973 à 1980)

Après l’arrivée en Belgique de Maman et Maurice, la famille s’est installée dans un appartement à Schaerbeek, au début de l’année 1973.

Plus tard, une fois ses marques trouvées, Maman a trouvé un emploi d’assistante administrative à l’ambassade du Rwanda, à Bruxelles. Par la suite, elle a quitté cet emploi lorsque la famille s’est agrandie, avec l’arrivée de Denise, en 1974.

Papa a terminé sa formation d’officier supérieur à l’École Royale Militaire de Belgique (ERM) dont il est sorti avec le brevet d’État-major (BEM), en 1975. Commença alors pour lui une carrière diplomatique.

 

En formation, avec ses pairs au début des années 70

 

Déogratias Nsabimana, jeune officier

Ainsi, il a été nommé attaché militaire du Rwanda auprès de l’ambassade de Belgique durant la même année. La famille a donc emménagé dans un logement de fonction à Watermael-Boitsfort. De cette période, Maurice se souvient qu’il y avait un grand jardin dans lequel il aimait courir. Il décrit son enfance d’alors comme heureuse et insouciante. Son souvenir le plus marquant est qu’il y avait toujours du monde à la résidence. Il s’agissait de Rwandais vivant à Bruxelles, de dignitaires de passage lors de leur mission en Belgique, ou encore de personnes qui logeaient chez nous pendant un certain temps lorsqu’ils venaient pour un long traitement médical, ou encore des étudiants avant de trouver un logement définitif. C’est d’ailleurs un de ces invités qui a appris à Maurice à faire du vélo tandis qu’un autre l’a initié au tir à l’arc dans le jardin. Maurice se souvient aussi que notre domestique, venu du Rwanda, passait son temps à cuisiner.

Il était alors un petit garçon. C’est quelques années plus tard, quand il a compris le contexte, qu’il a aussi été marqué par les choses qui se passaient autour de lui, plutôt réservées au monde des adultes. Même si la plupart du temps il n’y avait que des rires, il arrivait qu’il y ait des éclats de voix et des débats tumultueux qui se faisaient entendre depuis le salon. Papa et Maman faisaient souvent de la médiation pour d’autres couples rwandais. Maurice se souvient par exemple de cette dame et ses deux enfants qui avaient trouvé refuge à la maison à la suite d’une dispute violente avec son mari. Ou encore d’autres enfants, qui, à la suite d’un divorce houleux au Rwanda, avaient été envoyés en Europe et avaient fait une transition de quelques mois chez nous avant d’être placés dans une famille d’accueil. Cet épisode a particulièrement marqué Maurice, parce qu’ils allaient les voir dans leur nouveau foyer, où ils semblaient heureux d’ailleurs – sauf le petit dernier qui était subitement devenu bagarreur. Ils revenaient de temps à autre à la maison pour passer le week-end.

À cette époque-là, il arrivait aussi à Papa de boire de façon exagérée, et évidemment cela provoquait des disputes avec Maman.

Maurice se remémore la journée du 6 avril 1977. Ce jour-là, Papa est rentré dans tous ses états, très triste. Son père venait de mourir à près de soixante-dix ans, à la suite d’une maladie. C’est la première fois que Maurice le voyait pleurer. Le destin a fait que Papa est lui-même décédé à cette même date, dix-sept ans plus tard, le 6 avril 1994.

Des moments heureux ont jalonné leur quotidien. Pratiquement tous les samedis, Papa emmenait la famille manger dans l’un de ses restaurants favoris, Le Coucou, à Ixelles, dans la région bruxelloise. Un jour, en sortant du restaurant, ils ont croisé une dame que Maman n’avait vraisemblablement pas revue depuis des années. Aussitôt, elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre en pleurant. La dernière fois qu’elles s'étaient vues, c’était durant les périodes troubles au Rwanda, à la fin des années 60. La famille de Maman avait alors aidé la famille tutsi de son amie à fuir, et depuis elles s’étaient perdues de vue. Elles étaient si heureuses de se revoir, toutes deux en vie, et Maman avait présenté à Papa son amie Immaculée, en lui disant qu’elles étaient voisines et amies à Gisenyi où elles avaient étudié ensemble.

Les voyages, notamment vers le Rwanda durant les grandes vacances, étaient des moments excitants. Aller à la découverte de l’exotisme avait un côté très fascinant. Une partie du séjour se déroulait à Kigali, l’autre entre Nkuli et Karago, respectivement les communes natales de Papa et Maman au nord-ouest du pays. C’était le moment de retrouver les cousins. La vie chez les grands-parents était très simple. La seule touche de modernité, c’étaient les habits qu’ils portaient sur eux. Pour le reste, Maurice, encore petit, trouvait amusant le fait de manger avec ses doigts à la lueur d’une lampe à pétrole. Papa, en bon père rwandais, ne cessait de lui dire que quand il était petit, il allait lui-même puiser de l’eau tous les jours pour sa mère, avant de marcher plusieurs kilomètres, pour aller à l’école. Comme Papa enfant, Maurice et les enfants du quartier traversaient de grandes vallées avant d’arriver au puits à eau. Souvent, il rentrait trempé parce qu’il renversait presque toute l’eau sur lui sur le chemin du retour, ayant du mal à porter le seau sur sa tête. Ce n’est qu’en grandissant et en y retournant régulièrement, qu’il s’est rendu compte que cela n’était pas un jeu, mais le quotidien de ses camarades.

Denise se souvient aussi de la maison familiale à Bruxelles, à Watermael-Boitsfort, nichée dans un quartier vert. Maurice et elle passaient beaucoup de temps à jouer avec les enfants du quartier. À l’époque, bien longtemps avant la médiatisation des affaires de pédophilie, on autorisait aux enfants à se promener librement dans les environs. La consigne était de ne jamais dépasser deux rues. Mais évidemment, transgresser ces règles était devenu si courant qu’ils pensèrent maîtriser par cœur les rues de la petite ville. Le jour arriva où ils explorèrent tant le quartier des heures durant, s’enfonçant de plus en plus dans les petites ruelles, qu’ils se perdirent, jusqu’à ce que la police les retrouve, interpellée par des enfants à l’air apeuré. Heureusement, Maurice, qui avait alors six ans, connaissait parfaitement les noms de famille de nos parents, ainsi que leur nationalité, ce qui a permis à la police, après recherche, de les ramener sains et saufs à la maison. Ils étaient juste frigorifiés et apeurés. Après avoir remercié les forces de l’ordre, Denise et Maurice se sont fait sermonner, surtout Maurice. La punition la plus courante dont Papa faisait usage était de tirer les oreilles, comme pour les forcer à mieux entendre. En de rares occasions comme celle-ci, Maurice se souvient avoir vu, au ralenti comme dans un film, la ceinture de papa se dérouler de sa taille, avant de s’abattre sur lui. Une correction qui lui revint en mémoire chaque fois qu’il pensa reproduire leurs aventures, ou écouta les envies de Denise d’aller plus loin que les limites autorisées.

La musique était fort présente à la maison. Les mélodies d’Abba et de Boney M s’égrènent encore dans la tête de Denise. Elle aussi se souvient de ces personnes qui se succédaient à la maison, certaines pour passer un moment convivial tandis que d’autres semblaient y déverser leurs soucis. Et les disputes qu’elle entendait parfois derrière la porte lorsqu’il y avait des invités lui font penser que cela ne devait pas être une époque facile pour eux. Manque de moyens financiers pour certains, manque de répit pour d’autres, se retrouver hors de chez soi avec une nouvelle culture et un mode de vie à adopter… Mais cela laisse à penser que nos parents devaient être des bons vivants et qu’ils aimaient les gens, ainsi que nous le témoignent ceux qui les ont côtoyés.

Quant à moi, j’ai pointé le bout de mon nez en 1977 et j’avais à peine trois ans quand nous avons quitté la Belgique. Je n’ai évidemment aucun souvenir de ma petite enfance. On m’a dit que j’étais une petite fille sage, que j’aimais observer tout ce qui se passait autour de moi. En tant que troisième de la fratrie, avec des aînés de trois et cinq ans, je dus trouver des occupations et apprendre à être imaginative pour jouer car je ne pouvais suivre le rythme des plus grands.

Photo de famille à Watermael-Boitsfort avec de gauche à droite : Maman, Papa et notre tante maternelle Agnès. Du plus petit au plus grand : Moi, Alice ; Denise et Maurice.

 

La Libye (de 1980 à 1984)

Papa a été nommé attaché militaire auprès de l’ambassade du Rwanda à Tripoli, en Libye, où nous avons donc tous déménagé en 1980.

Le premier souvenir de Maurice est cette chaleur intense palpable dès l’atterrissage à l’aéroport de Tripoli, ainsi que la climatisation qui ne fonctionnait pas lors de la première nuit passée dans la maison. Cet inconfort lié au climat s’est malheureusement prolongé pour lui. Très vite, il a commencé à développer des conjonctivites aiguës répétées, accompagnées de toux, ce qui le menait à passer le plus clair de son temps à l’infirmerie de l’école française que nous fréquentions.

Les diplomates n’étant, à l’époque, pas encouragés à faire soigner leur famille sur place, Maurice fut renvoyé en Belgique et on l’a diagnostiqué comme étant « allergique aux climats tropicaux ». Ce n’est qu’en le questionnant assez récemment que j’ai réalisé que ce n’étaient pas des blagues ou un mythe. Nos parents nous avaient expliqué par deux fois (en Libye en 1980, et quelques années plus tard au Rwanda en 1984) que Maurice ne supportait pas les climats chauds, mais je trouvai alors cela tellement farfelu…