Retour à Ty-Karet - Christine Guillou - E-Book

Retour à Ty-Karet E-Book

Christine Guillou

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Beschreibung

En quittant la région parisienne pour échapper à l’emprise d’un conjoint violent et manipulateur, Servane Stéphan ne s’attendait certes pas à ce que sa vie devienne un long fleuve tranquille. Fantômes du passé, coïncidences troublantes et secrets de famille jalousement gardés semblent hanter Ty-Karet, la demeure de Kerjéhan où elle a grandi. Mais quand Élias, son fils de trois ans, est victime d’un enlèvement, son existence vire au cauchemar. Se pourrait-il que son compagnon, tout à sa soif de vengeance, soit allé jusqu’à kidnapper son propre fils pour la détruire ? « Cet homme est capable de tout », murmure-t-on à Kerjéhan. Mais Retour à Ty-Karet n’est pas seulement une enquête haletante, fertile en rebondissements et menée tambour battant par des protagonistes hauts en couleur. On y lit aussi – et surtout – un éloge du pardon et une formidable ode à la vie, à ses lendemains et à ses promesses.

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Seitenzahl: 495

Veröffentlichungsjahr: 2018

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À vous mes trois petits amours,

Soan, Pablo, Yuna

À vous qui êtes la vie

À vous qui êtes demain et toutes ses promesses.

Votre MANOU

Table de matières

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE PREMIER

« Une partie de la vie se passe à désirer l’avenir, et l’autre à regretter le passé. »

GABRIEL GIRARD

En ce début du mois d’avril, Dame nature semble avoir oublié que le calendrier annonce l’arrivée du printemps depuis plusieurs jours. La pluie s’est abattue une bonne partie de la nuit sur la côte bretonne, et le vent glacial souffle sans discontinuer.

Tout laisse à penser que le week-end sera triste. Le jour peine à se lever ce samedi matin, le ciel est bas et les nuages gris semblent comme accrochés à la colline. Ceux-ci ne tarderont pas à se déchirer et à déverser leur contenu en contrebas sur le petit village de Kerjéhan.

Servane actionna son clignotant droit pour se garer sur la petite aire de repos surplombant le bourg. Elle manœuvra le plus silencieusement possible pour ne pas réveiller Élias qui dormait à l’arrière de sa petite voiture. Le garçonnet brun âgé de trois ans, bien emmitouflé dans une grosse couverture polaire, ne broncha pas lorsqu’elle coupa le moteur. Rien ne semblait pouvoir le sortir des bras de Morphée.

La jeune femme regarda machinalement son reflet dans le rétroviseur ; celui-ci lui renvoya l’image d’une trentenaire plutôt jolie avec de grands yeux verts, un teint clair, de longs cheveux ondulés de couleur auburn, mais ses traits étaient particulièrement tirés, la fatigue marquait son visage ovale. Qu’importait son apparence ce jour-là, elle avait bien d’autres soucis à gérer, elle aurait tout loisir de se bichonner plus tard comme elle aimait le faire, tout en gardant son côté naturel.

Du haut de la colline, Servane aperçut la flèche du clocher qui se dessinait sur l’horizon incertain. Il était à peine sept heures du matin, et un voile opaque semblait emprisonner l’agglomération en contrebas. De rares lumières s’échappaient des maisons de pierres noyées dans la brume matinale et cela donnait un caractère mystérieux au petit village.

Malgré la température basse, la jeune femme sortit de sa voiture pour s’aérer et marcher un peu ; plusieurs heures de conduite attentive depuis la banlieue ouest de Paris avaient engourdi ses jambes. Elle fit quelques pas tout en étirant ses bras raidis par les cinq heures de route qu’elle venait d’effectuer, avec une seule pause très rapide. Ses yeux la brûlaient après un si long trajet ; elle n’avait pas du tout l’habitude de conduire aussi longtemps, et encore moins la nuit.

Elle respira profondément. L’air iodé lui fit du bien, ce petit exercice physique l’apaisa momentanément, mais très vite la réflexion réapparut, et avec elle son cortège de questions…

Servane se demanda comment elle allait bien pouvoir expliquer à Elias cette fuite au beau milieu de la nuit, tout était si précipité… Elle espérait trouver les mots justes et apaisants dont il aurait besoin. Bien que très jeune, le petit garçon faisait preuve de beaucoup de discernement et de maturité. Il faudrait lui expliquer la situation en prenant bien garde de ne pas lui mentir. Ce ne serait sûrement pas facile, elle redoutait par-dessus tout de faire du mal à ce petit bonhomme. Elle mettrait tout en œuvre pour le protéger et l’entourer de beaucoup d’amour. Pour l’heure, elle devait d’abord atteindre sa destination…

Malgré la fatigue à la fois physique et morale, la jeune femme remonta dans son véhicule ; le vent s’engouffra dans son long manteau de laine. Elle avait peine à discipliner ses cheveux, qu’elle n’avait même pas pris le temps d’attacher en partant. Servane referma énergiquement sa gabardine sur son jean et sa chemise de coton. Elle avait quitté la banlieue parisienne quelques heures plus tôt sous une relative douceur et le climat des Côtes-d’Armor était un peu plus frais, mais avant tout l’air était bien plus pur et vivifiant. La pollution parisienne était un véritable fléau, et elle avait besoin de changer d’air dans tous les sens du terme ; c’était même vital pour elle.

Servane remit le contact et démarra en tentant de ne pas réveiller son fils. Elle déboîta lentement et descendit quelques centaines de mètres plus bas vers le centre-bourg afin d’atteindre la rue principale. La jeune Bretonne fut alors assaillie par un flot de souvenirs. Elle connaissait si bien ces ruelles, ces petites maisons, ces commerces ! Rien ne semblait avoir changé depuis les cinq dernières années.

Elle poursuivit quelques minutes jusqu’au carrefour à la sortie du village et fila tout droit encore quelques instants. Elle finit par tourner à droite dans un chemin de terre. Elle y était presque… Les mauvaises herbes avaient envahi l’allée, et des branches d’arbres pendaient de part et d’autre, gênant le passage ; elle fut obligée de réduire son allure. Elle progressa, la vitre de la portière entrouverte, et laissa entrer dans l’habitacle une odeur de terre et d’herbe mouillée qui lui picota les narines. Tout à coup la façade de Ty-Karet lui apparut au bout du chemin dans une belle et large clairière du bois des Mandriers. Elle ralentit encore et stoppa enfin. Sa gorge se noua et l’émotion la cueillit ; elle n’essaya même pas d’endiguer le flot des émotions qui la submergeaient, les regrets, les remords, la culpabilité… Il y avait si longtemps, c’était dans une autre vie…

Allez Servane Stéphan, reprends-toi, ce n’est pas le moment de flancher, t’as fait le plus difficile… pensa-t-elle. En aucun cas tu ne dois changer d’avis et t’effondrer maintenant, t’as pris la bonne décision ! Ça va être dur, tu vas devoir l’affronter, il ne va pas accepter ton départ et il va te le faire payer, c’est certain… Et ici, n’en parlons pas ! Ils m’en veulent tous, j’ai fait des erreurs et ils se sont sentis trahis, méprisés… Je voudrais tellement pouvoir revenir en arrière, effacer tout et recommencer. Je vais devoir trouver un moyen de réparer tout ce gâchis…

Un peu revigorée par ce dialogue intérieur, Servane descendit de sa petite berline et se dirigea vers l’ancienne masure toute en pierres. Celle-ci venait de lui être léguée par son grand-père, décédé quelques mois plus tôt. C’était une modeste petite maison de pêcheur, mais le charme du lieu était indéniable. C’était surtout l’endroit où elle avait grandi. En un instant son enfance remonta à la surface, et avec elle les bons moments passés dans ce lieu, mais aussi les moins bons.

La porte s’ouvrit brusquement et Morgane apparut sur le seuil de la maisonnette.

— Salut cousine, entre vite, tu vas prendre froid ! Comment tu vas ? T’as fait bonne route ? Mais où est Élias ?

Les deux jeunes femmes s’embrassèrent chaleureusement.

Morgane semblait toujours aussi volubile.

— Bonjour Morgane. T’inquiète pas, il est dans la voiture, il dort comme un bébé… Je ne sais pas comment te remercier, je suis vraiment désolée de t’avoir réveillée cette nuit, c’est gentil d’avoir tout préparé pour notre arrivée…

— Arrête tes bêtises, Servane ! Azéline m’a confié la clef tout à l’heure, j’ai préparé vite fait ton ancienne chambre, vous allez être vraiment bien ici tous les deux, on parlera plus tard… J’ai branché l’électricité et fait un peu de feu dans la cheminée. Pour le chauffe-eau, Dan viendra voir ça plus tard, je n’ai pas réussi à le mettre en route… Je ne vais pas m’attarder, je rentre vite pour préparer mes deux loulous, ils vont passer quelques jours de vacances chez leur mamie, ensuite je file au marché, il me manque deux ou trois trucs pour le service de midi…

— Merci encore pour tout Morgane… Quand je t’ai appelée cette nuit, je ne savais pas vers qui me tourner. Je sais que j’ai souvent fait la sourde oreille et que je ne voulais pas écouter vos conseils... Je me sens tellement mal… tellement coupable, j’ai honte !

— Arrête ça, s’il te plaît ! Pour le moment, t’es crevée alors tu vas te reposer, tu m’expliqueras tout ça un peu plus tard… O.K. ? Ici tu es en sécurité ! Au fait si vous avez faim, toi et ton petit ange, j’ai mis deux ou trois trucs dans le frigo. Je repasserai plus tard… Bisous ma grande…

— Bisous Morgane, t’es vraiment adorable mais ne te mets pas en retard, dépêche-toi de filer, je t’appelle un peu plus tard, d’acc’ ?

Les deux jeunes femmes se serrèrent fort dans les bras l’une de l’autre ; les années d’absence n’avaient en rien changé la profonde affection qu’elles se portaient.

Servane raccompagna sa cousine à l’extérieur ; celle-ci était toujours aussi vive qu’auparavant.

Morgane et elle étaient si différentes… Sa cousine avait de jolies rondeurs, contrairement à elle qui se trouvait trop mince et avait connu de nombreux soucis avec son alimentation quelques années auparavant. Sa cousine s’habillait de couleurs très vives, portait des bijoux clinquants. Servane quant à elle était de nature réservée. Discrète bien que pas timide du tout, elle préférait cultiver son côté sobre et naturel. Morgane était très extravertie, ce qui convenait parfaitement à la profession qu’elle exerçait avec son mari. Daniel Bougeard et sa femme avaient repris depuis deux ans un hôtel-restaurant sur la côte à Romantec, à seulement dix minutes de Kerjéhan. Toute la petite famille vivait dans une magnifique longère1 tout près de Ty-Karet.

Servane n’avait pas une grande passion pour la lumière et préférait volontiers la discrétion, jusqu’à parfois devenir invisible aux yeux des autres. Paradoxalement, cette « non-existence », qu’elle assimilait parfois à de la « non-reconnaissance » de ce qu’elle était, la faisait souffrir. Depuis des années elle tentait de corriger ce trait de caractère avec plus ou moins de réussite, et avait fini par trouver une forme d’acceptation d’elle-même. Cependant aujourd’hui sa situation familiale la faisait souffrir plus que tout.

Morgane se pencha vers l’intérieur de la voiture de Servane, mais Élias était si bien enroulé dans sa polaire qu’elle ne réussit pas à voir le bout de sa frimousse. La jolie brune aux cheveux très courts se hâta de remonter dans sa camionnette, et après une marche arrière un peu hasardeuse, s’éloigna rapidement tout en agitant le bras.

Quelle chance j’ai d’avoir quelqu’un qui ne m’a pas encore tourné le dos… se dit Servane. Je crois que ça ne va pas être très facile de revivre ici et de recommencer une nouvelle vie… Allez assez bavassé, action ma fille !!!!

Servane sortit Élias de la voiture. À peine celui-ci marmonna-t-il deux ou trois phrases incompréhensibles avant de retomber dans un sommeil profond. En maman attentionnée, elle couva de son regard bienveillant son petit garçon. Avec mille précautions, elle le transporta dans la chambre à l’étage et le coucha. Elle déposa un doux baiser sur son front et referma la porte, puis s’apprêta à rejoindre la pièce principale sur la pointe des pieds.

Le vieil escalier de chêne craqua sous ses pieds. Elle descendit tout doucement en se tenant à la rampe. De vieilles photos de famille ornaient le mur, ses grands-parents trônaient en tenue de fête et semblaient être les gardiens de l’endroit ; leur regard droit et franc imposait le respect. De vieux cadres à la dorure écaillée représentaient d’autres membres de la famille, oncles, tantes, neveux, nièces, amis etc. Il y avait là les mariages, les baptêmes, les communions, les anniversaires, des décennies d’événements familiaux ordinaires qui résumaient la vie de Jules et des siens. Servane eut l’impression que quelque chose avait changé sur ce mur, mais elle n’identifia pas ce que c’était.

Malgré la fatigue du voyage, elle décida de ne pas se coucher tout de suite. Après avoir descendu les quelques valises dont elle avait chargé sa voiture à la hâte pendant la nuit, elle décida de se poser un peu. Elle rajouta une bûche dans la cheminée puis s’installa confortablement dans le vieux fauteuil de cuir de grand-père Jules.

Servane avait quitté Kerjéhan cinq ans plus tôt après une violente dispute avec son aïeul. Celui-ci avait un caractère un peu autoritaire, il faut bien le dire, ses principes laissaient assez peu de latitude à ceux et celles qui ne partageaient pas son opinion. Malgré tout, la jeune femme avait toujours eu un profond respect pour celui-ci, mais c’était bien difficile de communiquer avec lui.

Dans les années 1990, Servane et son frère furent placés chez Jules Le Goff à la disparition brutale de leurs parents dans un accident de voiture ; Jules perdit également sa femme la même année. Servane avait seulement huit ans à l’époque, et Aymeric en avait dix. La vérité, c’est qu’elle ne sut jamais vraiment les détails de ce qui était arrivé à ses parents ; le sujet était ultra-tabou. C’était l’omerta à la maison, et aussi dans le village. Elle n’avait cessé de questionner Jules, de lui tirer les vers du nez... Jules refusait obstinément de parler car il ne fallait pas déterrer les fantômes du passé, disait-il… Servane souffrait de tous ces non-dits, elle prenait tout ceci comme un manque de confiance à son égard. Elle grandit en développant le sentiment de ne pas avoir sa place, de n’être pas assez intelligente pour comprendre, pas assez digne de confiance.

Les années passèrent. Le frère et la sœur firent leurs études, à Rennes pour elle et à Brest pour lui. Servane et Aymeric avaient de plus en plus de mal à vivre de la façon rudimentaire que leur imposait Jules. Aymeric partit et s’engagea dans la Marine dès ses dix-huit ans, au grand dam de Servane qui resta seule auprès de Jules encore quelques années, malgré la difficulté pour dialoguer avec lui. Elle ne voulait pas l’abandonner. C’est à cette époque qu’elle connut des problèmes d’anorexie, mais trouva l’aide nécessaire auprès de sa cousine Morgane. Finalement sa cousine avait toujours été là dans les moments difficiles de sa vie, que ce soient les difficultés avec son grand-père, ses problèmes de santé, et encore aujourd’hui elle répondait présente. Morgane avait seulement quelques mois de plus qu’elle, et celle-ci était en quelque sorte la sœur qu’elle n’avait pas eue. Les liens avec son frère auraient pu être très forts comptes tenus de la perte de leurs parents ; ce rapprochement n’avait pas eu lieu et Aymeric n’avait pas été le grand frère protecteur qu’elle aurait souhaité avoir. Il avait choisi l’éloignement dès que cela avait été possible pour lui, mettant une croix sur ce passé douloureux, allant jusqu’à oublier sa petite sœur. Elle vénérait ce grand frère, et ce fut une blessure supplémentaire pour la jeune fille qu’elle était. Sa vie se résumait à des parents disparus, un frère qui avait abandonné le navire, un grand-père despote et un manque d’amour que rien ne pouvait combler.

Cependant, à force de volonté et de rage, elle réussit à sortir de ce carcan. Son BTS de tourisme en poche, elle n’eut pas trop de difficultés à trouver du travail et elle occupa des postes dans plusieurs offices de tourisme locaux. Ses différents employeurs l’avaient toujours considérée comme une employée rigoureuse et fiable, bien que très discrète. Elle aimait ce travail de contact qui l’obligeait à aller vers les autres ; finalement elle s’y épanouit pendant plusieurs années.

Un jour elle rencontra Sacha dont elle tomba éperdument amoureuse, et sa vie prit une tournure plus en adéquation avec ses aspirations. Grand-père Jules refusa son union avec cet homme, la menaçant de tous les maux. Elle ne réussit pas à comprendre ce rejet.

C’est alors qu’eut lieu le clash entre elle et lui. Elle lui cracha au visage tout son ressentiment, son amertume, elle lui reprocha ses silences, ses mensonges, son manque d’amour, le fait de tirer le diable par la queue en permanence et de vivre comme au Moyen Âge. Avec ou sans sa bénédiction, Sacha et elle vivraient ensemble. Avec toutes les certitudes que l’on peut avoir quand on a tout juste vingt-quatre ans, Servane se jeta à corps perdu dans cette belle histoire qui lui apporta le bonheur tant désiré et combla le vide affectif et matériel dont elle souffrait depuis si longtemps.

Afin de bien faire comprendre à son grand-père que désormais elle était seule à prendre ses décisions, elle s’éloigna de Kerjéhan avec Sacha. Celui-ci était un chef d’entreprise en pleine ascension et tout semblait lui sourire…

La sonnerie de son portable sortit brutalement Servane de sa rêverie. Elle hésita puis finit par décrocher. Son visage se ferma immédiatement.

— Arrête de m’agresser ! Arrête s’il te plaît, je t’en prie… Je ne peux plus et je ne veux plus vivre de cette manière. Pour le moment j’ai besoin de me reposer et de réfléchir, accepte-le, il est urgent que je remette du sens dans ma vie… J’ai dit STOP, tu entends ce que je te dis ? STOP ! STOP… Je n’en peux plus, je suis au bout du rouleau !

Servane ne réussit pas à raisonner son interlocuteur qui hurlait à l’autre bout du fil. Elle finit par mettre un terme à cet échange en raccrochant et coupa son mobile…

1 Une longère est un ensemble de bâtiments ruraux, de forme basse et allongée à l’origine. De nos jours ce sont souvent des habitations restaurées.

CHAPITRE 2

« Il y a souvent plus de choses naufragées au fond de l’âme qu’au fond de la mer. » VICTOR HUGO

Dimanche 8 avril, 7 h 30

Plage du clos de la fontaine

Kerjéhan

Gwenaël longea la plage tout en observant l’horizon lointain et brumeux ; il n’y avait plus vraiment de différence entre le ciel et la mer. Seuls les rochers au bout de la baie semblaient surgir des profondeurs de l’océan. Ce paysage était d’une beauté sauvage, brut comme sait l’être la côte bretonne. La marée montait lentement et la force du ressac lavait sans relâche les galets, ceux-ci s’entrechoquant dans un immuable fracas.

Pieds nus malgré la fraîcheur, le pantalon de toile remonté jusqu’au genou, le jeune homme foula le sable humide en respirant profondément l’air vivifiant de la mer.

Il arpentait presque chaque jour cette large bande de sable pour aérer son corps et sa tête. Ces instants de retrait, de solitude, où il pouvait laisser aller sa tristesse sans témoins, lui étaient indispensables. Son chagrin lui appartenait et il n’avait pas envie de le partager, sauf avec l’océan peut-être. De toute façon, personne ne pouvait comprendre.

Il aurait voulu se noyer dans cet océan pour oublier la douleur, pour s’oublier tout entier. Ces derniers temps, c’est aussi dans l’alcool qu’il se noyait, ne sachant plus que faire pour vivre, ou plus exactement pour survivre. Plus d’une fois, il avait eu envie de larguer définitivement les amarres mais quelque chose l’en empêchait ; au fond de lui, une infime lueur pas encore éteinte le gardait en vie. Gwen aimait la mer, il l’avait toujours aimée, et la force de cette immensité lui donnait suffisamment de courage pour aller jusqu’au lendemain.

À presque trente-cinq ans, Gwenaël Lebihan est un Breton pur beurre qui n’a quasiment jamais vécu ailleurs que dans sa Bretagne natale. Sa passion pour les bateaux et la mer l’a conduit à devenir architecte naval. Tout au moins, c’est la profession qu’il exerçait encore deux ans auparavant. Avec son frère, ils ont monté une société, et ils se sont plus particulièrement spécialisés dans les bateaux de course.

Mais il n’y a plus de cabinet et avec Loïck le contact est rompu, le petit frère n’ayant pas supporté bien longtemps la descente aux enfers de Gwenaël.

Déjà deux ans que la vie lui a joué un putain de sale tour ! En quelques mois, il a sombré jusqu’à n’être plus que l’ombre de lui-même. Il traîne sa grande carcasse d’un mètre quatre-vingt-quinze. Sa chevelure de jais s’est parsemée de cheveux blancs et ses yeux bleu clair sont ternis d’un voile de tristesse qui ne les quitte plus. Le manque de sommeil et l’abus d’alcool lui donnent une allure négligée difficile à supporter pour tous ceux qui le connaissent. Il inspire de la compassion à certains, du dégoût à d’autres. Il n’y a plus de paix en lui depuis le funeste dimanche 4 avril 2010.

Soizig et lui étaient partis en week-end chez des amis à La Rochelle. Organiser ces trois jours tenait du miracle ; leurs agendas respectifs étaient surchargés.

Les suivis de chantier, les demandes de devis étaient nombreux pour le jeune architecte et en ces temps de crise économique, il faisait preuve d’une grande rigueur, il ne voulait perdre aucune occasion de développer sa jeune société. Il travaillait tard le soir pour établir des estimations financières, des plans, des devis, des croquis etc. Bien évidemment, ces tâches pas toujours plaisantes ne débouchaient pas forcément sur de nouveaux chantiers ; il fallait tout de même les honorer, c’était la loi du genre.

Quant à Soizig, elle dirigeait depuis un an un petit magasin à Romantec ouvert six jours sur sept et spécialisé dans la vente de produits biologiques. Son chiffre d’affaires progressait de façon régulière, mais il était encore trop tôt pour qu’elle puisse se permettre une embauche. Elle tenait à consolider sa clientèle d’abord, et elle ne ménageait pas ses efforts. Exceptionnellement, sa maman la remplacerait à la boutique le temps d’un week-end.

Trois jours rien que pour eux, pour se retrouver, pour s’aimer, ils en avaient besoin, et aussi très envie. Une bonne nouvelle ajoutait à leur bonheur : Soizig venait d’apprendre qu’elle était enceinte de leur premier enfant. Lorsque Gwen apprit cette nouvelle, il fut envahi par une joie immense, ses pieds ne touchaient plus terre, il se sentait capable de déplacer des montagnes.

Après un dernier bon repas avec leurs amis de La Rochelle, ils prirent la route pour rentrer. Ils baignaient tous les deux dans un insouciant bonheur, la vie était belle tout simplement. C’est Gwen qui prit le volant après avoir veillé à ce que sa compagne soit bien installée.

Il se réveilla à l’hôpital, le corps plein de contusions, se demandant ce qu’il faisait là. Le personnel hospitalier tenta de calmer son agitation et de lui expliquer qu’il avait été victime d’un accident de la route. Le jeune homme, fou d’inquiétude, questionna immédiatement le médecin sur l’état de santé de sa compagne. Celui-ci ne lui cacha pas que l’état de la jeune femme était critique, et le pronostic vital très largement engagé. Quelques heures plus tard, elle succomba à ses nombreuses blessures, emportant avec elle l’enfant qu’ils avaient tant désiré. Cette nouvelle anéantit littéralement le jeune homme, qui fit une effroyable crise de nerfs ; les soignants durent lui administrer des calmants.

Selon toute vraisemblance, Gwen avait perdu le contrôle de son véhicule pour une raison indéterminée, son puissant quatre-quatre ayant fini sa course en prenant de plein fouet un gros chêne. S’était-il endormi au volant ? Avait-il eu un malaise ? L’enquête rapide qui suivit ne permit pas de faire apparaître les causes de cette sortie de route ; les examens toxicologiques du conducteur n’avaient pas révélé d’anomalies non plus. L’amnésie partielle du jeune homme n’ayant pas aidé à clarifier les choses, la gendarmerie conclut à un banal et tragique accident de la route. Malgré la colère et l’insistance de Gwen, le dossier fut clos très vite.

Juste après ce drame, la famille, les amis se mobilisèrent et se relayèrent auprès du jeune architecte pour le raccrocher à la vie. Personne, pas même la famille de Soizig, n’avait un seul instant reproché quoi que ce soit au jeune homme ; ils avaient seulement laissé aller leur propre douleur, voulu l’aider pour aller mieux aussi. Mais comment aider quelqu’un qui s’est entièrement muré dans le désespoir ? Ni les attentions amicales, ni les marques d’affection n’apaisèrent cette sourde douleur.

Peu à peu les visites s’espacèrent, les appels furent moins nombreux, jusqu’à disparaître complètement. L’attitude fermée de Gwenaël finit par lasser son entourage, qui commença à douter de sa réelle volonté de s’en sortir. Les reproches commencèrent à s’abattre de toutes parts, et la compréhension première se transforma en médisance à son sujet.

Les affaires prometteuses du cabinet d’architecture de Gwenaël Lebihan périclitèrent rapidement, laissant son frère Loïck se débattre seul dans une situation financière critique. Gwen y resta totalement insensible. Le dépôt de bilan fut inévitable.

Il céda sans états d’âme ses parts de « Lebihan Marine » à son jeune frère, qui avait la volonté de poursuivre seul ce qu’ils avaient commencé à deux. Les relations entre les deux hommes s’étiolèrent jusqu’à se rompre complètement.

Après deux années de questionnement, Gwen n’était toujours pas capable d’expliquer ce qui s’était passé et malgré tous ses efforts pour recouvrer la mémoire, un immense trou noir avait remplacé ces quelques heures de sa vie… Les instants qui précédèrent le drame et l’accident lui-même étaient comme effacés de ses souvenirs…

Sa vie était devenue un véritable cauchemar qu’il revivait chaque jour depuis ces deux ans ; il avait le sentiment d’avoir tué sa femme et son enfant. Chaque nuit, il imaginait cette tragédie. Et s’il n’y avait que la nuit ! Le jour, la torture se poursuivait. Cette souffrance, personne ne pouvait l’imaginer, personne ne pouvait la comprendre, elle occupait toute la place, il n’y avait plus rien d’autre. Au diable le cabinet d’architecture, au diable les bateaux de course… Sans sa femme, il était comme amputé d’une partie de lui-même ; à cela s’ajoutait un immense sentiment de culpabilité.

Le vide s’était fait autour de lui mais finalement, c’était ce qu’il voulait. Son désespoir et sa souffrance ne pouvaient se dire avec des mots, ne pouvaient se partager, c’était son fardeau, sa croix.

Sa balade sur la plage terminée, Gwen remonta dans sa vieille Renault 4 fourgonnette, vestige de la société de son père. Il devait repasser chez lui car il avait oublié des matériaux dont il avait absolument besoin pour son chantier dans un hôtel-restaurant au centre-ville de Romantec. Il était en retard mais n’y accorda aucune importance ; il y avait bien longtemps que ce genre de détail ne l’atteignait plus.

Gwenaël avait choisi de revenir s’installer près de sa maman, une des seules avec qui il communiquait encore un peu. Françoise Lebihan habitait une belle ferme rénovée à Kerjéhan. L’ancienne entreprise de son mari formait un L avec son habitation. L’entrée de la société n’était pas du même côté et restait indépendante. Serge Lebihan avait disparu trois ans plus tôt suite à une longue maladie, laissant Françoise en plein désarroi.

C’est dans la partie « Menuiserie Lebihan » que Gwen s’était installé. Cette part lui était revenue au décès de son père, son frère Loïck ayant hérité d’un appartement à Romantec.

Après avoir réglé quelques problèmes administratifs, l’aîné des frères Lebihan avait réaménagé les anciens locaux de la menuiserie : le petit bureau s’était transformé en chambre, les vestiaires des anciens employés et les sanitaires devinrent une salle de bains et une petite cuisine. Même si la surface était relativement petite, celle-ci fut optimisée, et l’agencement global de ce studio était ingénieux. Gwen fit tout de ses propres mains, il voulait cet endroit simple et fonctionnel. Cette habitation n’avait pas grand-chose à voir avec la superbe villa qu’il occupait il y a encore peu de temps, mais c’était un choix totalement assumé. À quoi pourrait bien lui servir une super baraque qu’il ne pourrait plus jamais partager avec celle qu’il aimait ?

Quant à la partie atelier, Gwen l’avait quasiment laissée en l’état. Les machines à bois et tout le matériel de son père étaient restés là en l’état.

Pour subsister, Gwen effectuait de menus travaux ici ou là. Quand le besoin d’argent se faisait sentir, il réalisait de petites réparations en menuiserie, électricité, plomberie ou autre. Il gardait de son enfance et de son adolescence le goût du travail manuel.

Il se souvenait de l’animation de l’atelier. D’immenses baies vitrées sur tout un pan de mur donnaient une joyeuse clarté à ce lieu. Gwen entendait encore le bruit des scies, des ponceuses, ponctué par le rire tonitruant de son père ou par ses jurons si les choses ne se passaient pas comme il l’avait décidé. Des meubles, des cuisines prenaient forme sous les doigts des ouvriers, sous l’œil attentif du patron. Il n’était pas question d’avoir un seul client mécontent. D’autres employés allaient livrer et installer, dans un incessant ballet que seule l’heure du déjeuner pouvait stopper.

Revenir vivre en ce lieu était pour Gwen un moyen de rester en vie. Il avait grandi dans ce lieu, ses racines étaient là, il se sentait en sécurité et vraiment chez lui.

Après tout ce temps il flottait toujours dans l’air de cette grande pièce une odeur de bois, de colle, de vernis. Gwen se souvenait avec nostalgie de cette joyeuse ambiance de travail ; son père était vraiment quelqu’un. C’était le bon temps, c’était le temps d’avant.

Après avoir chargé sa petite fourgonnette, le jeune homme décida d’aller saluer sa mère qu’il aperçut un peu plus loin dans le potager.

— Bonjour maman, ça va ce matin ? Tu ne perds pas de temps, dis donc ! Tu es déjà au boulot, n’en fais pas trop quand même…

— Ça va, ça va, t’inquiète pas… Et toi, mon grand ? Je t’ai vu partir tout à l’heure, ta petite balade au bord de la mer de si bon matin t’a fait du bien ?

Gwen acquiesça et remercia en pensée sa mère de ne pas lui poser d’autres questions. Elle savait être là, silencieuse mais là quand même ; elle n’ignorait pas ce qu’il traversait, mais elle savait aussi que la guérison ne pouvait venir que de lui.

— Ça te dit de manger avec ta vieille maman ce soir ? Je te propose un petit bourguignon et une tarte aux pommes.

— D’acc’ maman, je salive d’avance. Je vais te laisser maintenant, j’ai un chantier au centre de Romantec, j’en ai au moins pour la journée, je t’appelle pour te dire à quelle heure je rentre. Je suis à la bourre…

Le jeune homme embrassa tendrement sa mère avant de prendre le volant de la camionnette chargée à bloc. S’il devait continuer à faire ce boulot, il serait peut-être utile de trouver un véhicule plus grand. Pour le moment, il n’arrivait pas réellement à envisager la suite ; aller jusqu’à demain était son seul objectif.

Il espérait ne pas rencontrer la maréchaussée sur le trajet car il avait complètement oublié de faire son contrôle technique ; à vrai dire il aurait dû être fait depuis des semaines. Gwen n’avait plus que quatre points sur son permis de conduire suite à une arrestation en état d’ébriété entre autres ; il avait de la chance d’avoir encore son permis.

Pendant le trajet il pensa à Soizig et se dit qu’elle aurait sûrement détesté son laisser-aller, son laxisme ; il l’avait habituée à tellement mieux que ça. Elle était encore avec lui, elle lui parlait, surtout la nuit, elle le rassurait d’une certaine façon, elle lui insufflait de l’énergie, il pensait même qu’elle le protégeait et que s’il était toujours en vie, c’était grâce à elle. Le lien n’était pas rompu mais personne ne pouvait comprendre, et s’il avait fait part à quelqu’un des visions qu’il avait, les âmes charitables l’auraient définitivement pris pour une personne dérangée, son image de marque n’étant déjà pas très reluisante.

Le vieux radiocassette laissa échapper la voix d’Alan Stivel que son père adorait et bon an mal an, Gwen arriva à Romantec quelque peu apaisé. Il se gara à l’arrière de l’hôtel-restaurant dans lequel il devait travailler. Ce n’était pas la première fois qu’il y venait. Il connaissait les patrons, ils étaient plutôt sympas et le laissaient travailler comme il le souhaitait sans lui mettre de pression. S’ils le rappelaient, c’est que son dernier passage les avait sûrement satisfaits.

Gwen entra par la porte de service sur l’arrière et se rendit à l’accueil de l’hôtel, à cet horaire il savait que la patronne serait là. Il allait juste prévenir de son arrivée et se mettre vite fait au boulot. À sa grande surprise, Morgane Bougeard n’occupait pas la réception et le téléphone sonna de longues minutes sans que personne n’y réponde.

C’est bizarre ! De toute façon elle va arriver, elle a dû aller résoudre un petit souci en cuisine ou dans une chambre. J’attends encore cinq minutes et j’attaque. Je me souviens qu’elle m’a dit que son mari passerait une bonne partie de la matinée chez un mareyeur et qu’elle ne serait pas très disponible ce matin…

Quelques minutes plus tard, Gwen passa derrière le meuble de réception et prit les clefs des deux chambres concernées par les travaux. Il connaissait les lieux et les Bougeard ne lui en voudraient pas du tout d’agir ainsi, au contraire. Il savait précisément ce qu’il avait à faire et voulait commencer rapidement et ne pas perdre de temps, il était déjà en retard.

Il allait devoir décharger tous ses outils, son matériel, il espérait n’avoir rien oublié. Il en avait pour plusieurs jours de travail à l’hôtel, il pourrait tout laisser sur place à la fin de la journée et il voyagerait plus léger le lendemain.

CHAPITRE 3

« Fais de ta plainte un chant d’amour pour ne plus savoir que tu souffres. »

PROVERBE TOUAREG

Dimanche 8 avril, 8 h du matin

Ty-Karet

Kerjéhan

Tout doucement, les rayons du soleil s’immiscèrent entre les lourds rideaux de velours de la chambre et un magnifique rai de lumière réchauffa le vieux plancher de chêne. C’était une très bonne surprise après le temps exécrable de la veille, peut-être le présage d’une belle journée.

Contre toute attente, Servane avait dormi profondément toute la nuit malgré la sieste prolongée de la veille ; ça ne lui était pas arrivé depuis des lustres. Et ce qui semblait encore plus étonnant, c’est qu’Élias ait fait de même. Ce petit bonhomme était en règle générale très tonique dès l’aurore. Ce matin-là, mère et fils traînèrent un peu au lit. Le silence et le calme de l’endroit y étaient sûrement pour quelque chose.

Je me sens merveilleusement reposée ce matin, songea Servane, je ne me suis pas sentie aussi bien depuis tellement longtemps, je sais que les difficultés ne vont pas tarder à s’abattre sur moi mais je suis prête, il faut que j’en passe par là de toute façon, il n’y a pas d’autres moyens pour aller mieux ensuite…

Elle se leva avec douceur pour ne pas déranger Élias qui avait dormi avec elle ; ce fut peine perdue car le petit était visiblement très bien réveillé et le faisait savoir.

Le regard de Servane scruta la chambre. Depuis son départ quelques années plus tôt, rien n’avait changé. Chaque meuble, chaque objet avait gardé la même place dans cette chambre qui fut la sienne. La vieille commode aux tiroirs profonds surmontée d’un ancien miroir, le tapis usé qui n’avait plus de couleur, la cheminée pleine de suie dans l’angle de la pièce, le papier peint aux motifs improbables, tout témoignait des années passées et de la vie qui s’était écoulée entre ces murs. Seuls signes de modernité, quelques posters laissés par Servane ornaient les murs, et un petit bureau éclairé d’un halogène sur lequel elle travaillait lorsqu’elle était étudiante. Ceux-ci dénotaient avec le reste et rappelaient à la jeune femme la vie chez ses grands-parents, et la difficulté pour faire admettre à Jules un tant soit peu de changement. C’était il y a longtemps, si longtemps !

Est-ce que j’ai été si malheureuse que ça à Ty-Karet ? Grand-père avait un foutu caractère, c’est sûr ! Il avait un peu de mal avec le progrès mais au fond, je n’ai jamais manqué de l’essentiel ; avec le recul, je crois qu’il m’aimait quand même. Il était bien trop fier pour le dire, et moi bien trop orgueilleuse pour m’en rendre compte. Maintenant qu’il n’est plus là, sa maladresse me manque, ses colères me manquent, sa mauvaise foi me manque... J’ai eu sûrement tort de m’enfuir de cette manière, et maintenant il est trop tard…

Avant que la tristesse ne l’envahisse complètement, la jeune femme s’activa et procéda à un minimum de rangement dans cette chambre. Elle décida d’attribuer cette pièce à son fils. Il y faisait moins froid que dans les autres mansardes de l’étage, et visiblement Élias avait déjà investi les lieux. Ses jouets jonchaient le sol, les petites voitures, les dinosaures et les peluches cohabitaient, pour le plus grand bonheur du petit garçon.

Après avoir complètement tiré les rideaux et ouvert largement la fenêtre, la jeune femme étira ses bras en respirant profondément. L’air était très doux en ce dimanche matin, promesse d’une belle balade. Elle n’avait pas eu le temps d’admirer le jardin la veille, et malgré les herbes folles qui s’étaient propagées un peu partout dernièrement, elle ne put que constater combien son grand-père avait pris soin de celui-ci.

— Maman, pourquoi on est ici, il est là papa aussi ?

— Ah, mais je vois que mon petit cœur a fini sa grasse matinée ! Non, papa n’est pas là, il n’y a que mon amour de petit garçon et sa maman dans cette maison.

Un sourire illumina le visage du garçonnet qui ne lâcha pas son doudou, il s’en caressa l’oreille et le nez, signe que le réveil était encore récent. Cette accalmie fut de courte durée et il décida de faire du trampoline sur le vieux matelas à ressorts ; celui-ci émit de douloureux grincements qui ne firent que redoubler l’enthousiasme d’Élias. Chaque saut était ponctué d’un énorme éclat de rire.

— Eh ben dis donc, tu es en pleine forme toi, ce matin ! Que dirais-tu de prendre un bon petit déjeuner pour reprendre des forces ? Tata Morgane a laissé plein de bonnes choses dans la cuisine. Tu viens voir ça… ?

— Tu crois qu’il y a des céréales au chocolat ?

— Je pense que tata sait très bien ce que les petits garçons de ton âge aiment, elle aussi a deux petits garçons ! Allez viens, mon petit loup !

Ravi, le garçonnet se lova dans les bras de sa maman.

— Je vais faire un énorme câlin à mon petit garçon préféré, et peut-être aussi que je vais le manger tout cru pour mon petit déjeuner.

Servane mima une louve affamée qui dévore bruyamment sa proie, provoquant les hurlements de rire d’Élias.

— Encore, maman !

— Je vais faire de toi une seule bouchée…

Servane descendit prudemment l’escalier avec le petit garçon accroché à son cou. Il ne semblait pas décidé à la lâcher et continuait de jouer au bébé.

Tata Morgane n’avait pas lésiné sur les victuailles. Le frigo regorgeait de yaourts, de fromage, de lait, de jambon et de plusieurs bouteilles de jus d’orange. Le placard quant à lui, contenait les céréales convoitées, et le garçonnet ne manqua pas de manifester sa joie.

La jeune femme s’affaira dans la cuisine mais son esprit eut de la peine à se concentrer. Elle commençait à réfléchir à la meilleure manière d’organiser les jours prochains. Elle allait devoir faire face à des tas de démarches compliquées.

Servane avait déposé une main courante au commissariat en partant de Suresnes la veille, et elle se présenterait à la gendarmerie de Romantec dès le lendemain pour expliquer sa situation, et aussi pour obtenir une protection le cas échéant.

Comment est-ce que j’ai pu me tromper à ce point sur Sacha ? En quelques mois de vie commune à peine, il s’est transformé en véritable monstre. Il a réussi à m’isoler de mes amis, de ma famille ! À cause de lui, je n’ai plus de travail et j’ai perdu toute confiance en moi. D’ailleurs à Kerjéhan, beaucoup de personnes n’ont plus de travail à cause de lui, et je me sens coupable pour ça aussi…

Servane décida de laisser son ressentiment de côté un moment et de profiter de cette belle journée. Elle attendrait le lendemain pour établir un plan d’action. Certaines tâches étaient à traiter en priorité. Elle allait devoir inscrire Élias à l’école rapidement, effectuer son changement d’adresse. À ce sujet, tous ses courriers personnels allaient déjà en Poste restante depuis plusieurs mois à Suresnes. Il faudrait aussi apporter quelques petits aménagements à Ty-Karet pour qu’elle et son fils puissent y vivre de façon décente et permanente désormais. Ensuite, elle allait devoir réfléchir à son activité professionnelle. Les quelques économies dont elle disposait lui laissaient quand même le temps de voir venir et de s’installer correctement d’abord.

Le petit déjeuner terminé, la jeune femme entassa la vaisselle dans l’évier. Le chauffe-eau ne fonctionnait toujours pas, et pour la toilette ce serait à l’eau froide.

Allez courage, dans quelques heures tout sera rentré dans l’ordre, se dit-elle, Dan va passer en fin d’après-midi pour regarder ça de plus près.

Une petite heure plus tard, la jeune femme s’aventura enfin dans le jardin. Élias lui emboîta le pas, tout heureux de découvrir un nouveau terrain de jeu.

Le soleil éclairait les parterres colorés ; le joyeux mélange de fleurs suscita l’admiration de Servane. Jules était un jardinier hors pair.

Grand-père préférait s’occuper de ses fleurs et de ses arbustes plutôt que de sa maison... Quelle que soit la saison, les massifs sont toujours fleuris. Quelqu’un qui aime à ce point les fleurs et la nature ne peut pas être mauvais. Je n’étais pas assez réceptive au jardinage à son goût... J’étais aussi têtue et bornée que ma mère, comme il aimait à me le rappeler… Si je pouvais revenir en arrière…

Les grands arbres du bois des Mandriers délimitaient le jardin. Cette belle chênaie faisait le tour de la maison et lui appartenait aussi désormais. Sur l’arrière de la maison un grand potager et une serre occupaient l’espace et s’arrêtaient à la lisière du bois. La maison et son jardin étaient protégés des vents, mais aussi de la route et du regard des voisins. Jules en avait décidé ainsi lorsqu’il avait construit de ses propres mains cette maison, aidé par son frère Jacques, le grand-père de Morgane.

J’admire la conception de ce jardin et je n’aurais jamais cru dire ça, mais j’ai très envie de m’occuper de toutes ces fleurs… Si tu m’entendais grand-père, je pense que tu n’en croirais pas tes oreilles. Moi, Servane, je vais bichonner tes massifs. Ne sois pas sceptique, j’ai vraiment très envie de le faire, tout est si beau ici ! Je n’en avais peut-être pas suffisamment conscience. Je vais t’épater grand-père, je vais faire revivre ton jardin !

La jeune femme sentait qu’elle avait le devoir de continuer à garder intact l’esprit de ce lieu et à préserver ce que son grand-père avait planté.

Servane emprunta l’allée ombragée sur une centaine de mètres pour retrouver la route principale et se rendre chez la voisine. Seul le bois séparait les deux propriétés. Égal à lui-même, Élias faisait des bonds comme un cabri.

Servane tenait à remercier Azéline d’avoir veillé sur son grand-père pendant sa maladie ces derniers mois, et ce jusqu’à la fin. Cette amie avait également veillé sur la maison depuis. La jeune femme s’était toujours demandé quel était leur lien réel à ces deux-là. Elle savait Azéline et son grand-père proches, animés par la même passion pour le travail de la terre, et leur complicité crevait les yeux.

La cloche suspendue au-dessus de la porte retentit, ce qui provoqua les aboiements de Caramel, le petit chien de la maison.

— Entre ma petite fille, je suis contente que tu sois venue me voir, et puis je vois que tu es bien accompagnée. Ton petit garçon est tellement beau… Allez, venez donc tous les deux...

— Merci Azéline, c’est gentil… Je te présente mon fils Élias que tu ne connais pas encore, il a trois ans et demi… Dis bonjour à Azéline, s’il te plaît, Élias.

Le petit garçon, soudainement intimidé, consentit à faire le bisou demandé sans grande conviction.

— Bonjour Zéline…

Les deux femmes éclatèrent de rire devant la difficulté d’Élias à répéter ce prénom peu commun et qu’il n’avait jamais entendu auparavant.

Quelques minutes suffirent à ce petit bout pour se familiariser avec les lieux, mais en maman attentive, Servane avait apporté un sac avec quelques jouets pour l’occuper et éviter qu’il ne fiche la pagaille partout.

Les deux femmes échangèrent quelques banalités, mais une certaine gêne s’empara de Servane qui ne savait pas dans quel état d’esprit était l’amie de son grand-père ; elle ignorait ce que Jules avait bien pu lui confier sur son départ précipité de Kerjéhan.

Un grand sourire illumina le visage de la vieille dame, qui avait sûrement senti le malaise. L’atmosphère se détendit peu à peu. Malgré ses cheveux gris tirés en un chignon strict, elle ne pouvait dissimuler son espièglerie naturelle et sa joie de vivre ; ses yeux pétillaient.

— Tu sais Azéline, je tenais absolument à te remercier de tout ce que tu as fait pour grand-père, pour Ty-Karet aussi. Jules et moi étions brouillés depuis des années et quand ses problèmes cardiaques sont devenus graves l’année dernière, il ne m’a pas appelée ; je serais venue. Je ne l’aurais jamais laissé tomber si j’avais su… Aymeric ne le savait pas non plus, lui qui est toujours sur les océans…

La septuagénaire s’empara du bras de Servane pour arrêter le flot de paroles.

— Tu n’as pas à te sentir coupable de quoi que ce soit ma grande. Tu sais comme ton grand-père était fier, il ne voulait pas que toi et ton frère soyez mis au courant et que vos vies soient chamboulées à cause de lui… Viens t’asseoir pour bavarder un peu, je crois que nous avons plein de choses à nous dire… Un petit café ? Des petits gâteaux, Élias ?

— Volontiers un petit café, Azéline ! Mais pas trop de biscuits pour le petit…

Élias se précipita et accepta cette gourmandise sous le regard bienveillant de Servane, qui se demanda comment un si petit être pouvait engloutir autant de nourriture ; le petit déjeuner était fini depuis à peine plus d’une heure.

Le petit garçon s’éloigna un gros cookie à la main, puis se concentra sur un camion rouge dont la benne s’obstinait à se détacher. Caramel tournait autour d’Élias à la recherche d’une caresse. Le petit garçon consentit enfin à le prendre en compte, et lui parla comme à un copain qu’il connaissait depuis toujours.

Les deux femmes s’installèrent dans la cuisine. Azéline profita de ce moment d’accalmie pour se rapprocher de Servane.

— Je sais que les relations étaient tendues entre ton grand-père et toi. Crois-moi, je suis loin de lui donner raison en tout, j’aurais tellement aimé qu’il parle avec toi, qu’il t’explique mais je n’ai pas réussi à le convaincre, il ne voulait rien savoir…

Servane se crispa. Intuitivement elle sentit qu’elle allait être déstabilisée par ce qui allait suivre ; elle redoutait cet instant autant qu’elle l’espérait.

Azéline lui tendit une tasse de café noir sans sucre comme elle aimait.

— Il est temps que tu saches toute la vérité, j’avais promis à Jules de garder le silence mais maintenant qu’il n’est plus là, ça n’a plus de sens…

— La vérité sur quoi ? Tu veux me dire que vous étiez amoureux, grand-père et toi ? Tu sais, je m’en doutais !!!

— Oui, c’est vrai que ton grand-père et moi avons fini par nous rapprocher, il a beaucoup souffert du décès de ta grand-mère et aussi du départ de tes parents. Pendant des mois, je me suis efforcée de le soutenir. Tu étais très petite à cette époque. Des années plus tard, et sans qu’on s’en rende vraiment compte, les choses ont évolué entre nous et nous avons enfin accepté de nous rendre à l’évidence tous les deux.

— Je me souviens que tu venais tous les jours à la maison et que tu t’occupais beaucoup de moi et d’Aymeric. Je n’arrive pas bien à me souvenir de mamy Jeanne, elle est morte seulement quelques mois après notre arrivée à Ty-Karet.

— Jeanne avait le cœur fragile… Mais c’est d’autre chose que je veux te parler…

Le visage d’Azéline était devenu grave, et elle se tordait les mains nerveusement, cherchant visiblement comment dire les choses.

— Ah bon ! Mais tu veux me parler de quoi, alors ?

— Ton grand-père a tout fait pour vous protéger ton frère et toi mais avec le recul, je ne suis pas certaine que cette solution ait vraiment été la bonne…

— Nous protéger ? Mais nous protéger de quoi ?

— Ton grand-père ne voulait pas que sa fille Maryse se marie avec Olivier Stéphan, ton père. Olivier n’était pas vraiment le gendre idéal. Je ne vois pas comment te le dire autrement, mais ton grand-père le considérait comme un voyou…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Papa était un voyou ?

— Oui Servane, je m’en veux de te l’apprendre mais depuis son adolescence, il est entré et sorti de prison tellement de fois !! Jules ne voulait pas que tu le saches.

— Mais je l’aurais su s’il était allé en prison ! Qu’est-ce que tu racontes ? Il se déplaçait beaucoup pour son boulot de commercial, c’est pour ça qu’il n’était pas souvent à la maison ! Papa n’était pas un voyou !

Malgré cette défense spontanée, Servane comprit qu’Azéline disait vrai. Les messes basses de son grand-père lui revinrent subitement en mémoire, il parlait souvent de ce fainéant d’Olivier, il criait aussi sur sa fille qui ne voulait rien voir et rien comprendre !

— Même si c’était vrai, Azéline, il faut les laisser reposer en paix maintenant ! Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture, et c’est pour ça que nous avons été confiés à Jules, mon frère et moi. Tout ça c’est le passé ! On ne peut rien y changer !

— Je suis désolée ma Servane, je vois bien que je te fais du mal. J’aurais tellement aimé que ton grand-père te dise toute la vérité… Ta maman aimait ton père plus que tout… Elle l’aimait trop, au point de ne plus faire la différence entre ce qui était bien ou ce qui était mal… Comprends-moi Servane, je ne veux pas salir tes parents, mais il y a autre chose que tu dois savoir…

Azéline avait été comme une seconde maman pour Servane. Elle s’en voulait de la blesser, et elle se demanda si c’était bien le moment de révéler tout ce qu’elle savait et qui la hantait depuis tant d’années. La réaction violente de la jeune femme la fit hésiter.

La pauvre petite, est-ce qu’elle va supporter d’apprendre tout le reste ? se dit la vieille dame. Pourtant, c’est important qu’elle sache toute l’histoire le plus tôt possible… Ce ne sera peut-être pas aujourd’hui, elle n’est pas prête…

Servane se leva. Elle en avait assez entendu comme ça, elle n’avait pas imaginé un seul instant qu’on puisse dire autant de mal de ses parents. Elle éprouva le besoin de prendre l’air. Cette conversation la mettait très mal à l’aise, et elle n’avait pas envie d’écouter la suite.

Certes, elle souhaitait avoir plus d’infos sur ses parents, mais elle ne s’attendait pas à ce genre de révélations. Elle avait toujours aimé Azéline, qui avait été sa nounou pratiquement depuis son arrivée chez Jules. Mais à cet instant précis, Servane lui en voulait beaucoup. La jeune femme avait idéalisé ses parents depuis sa plus tendre enfance, et leur disparition, le manque d’eux, n’avaient fait qu’exacerber ce sentiment. En un instant, Azéline avait brisé cette image magnifiée par les années.

Le cœur gros, Servane rassembla les jouets épars de son fils et lui expliqua qu’ils allaient rentrer chez eux.

— Oh non maman, regarde comme je joue bien avec Caramel, je veux pas partir déjà !

— Tu pourras revenir bientôt, mon chéri ! Servane, si tu as besoin de moi, je suis là. Mon intention n’était pas de te faire souffrir, j’espère que tu le sais. Je t’ai traitée comme ma propre fille tout au long de ces années où tu vivais à Ty-Karet et même depuis que tu es partie, je n’ai cessé d’espérer des nouvelles de toi, de ta nouvelle vie. Crois-moi, la dernière chose que je veux, c’est te faire du mal.

Servane esquissa un faible sourire et embrassa sa nounou. Cependant, elle ne s’attarda pas davantage. Elle allait devoir encaisser d’abord…

La jeune femme reprit le chemin de sa maison, l’air pensif. Le passé venait de lui sauter à la figure, et bien qu’elle se soit attendue à de grosses difficultés, elle était loin de penser que celles-ci concerneraient ses parents. La gorge serrée, elle réprima les larmes qui lui montaient aux yeux.

Dimanche 8 avril, 13 h 15

Hôtel-Restaurant La Voile Bleue

Centre-ville de Romantec

Gwenaël commença à rassembler ses outils et à nettoyer la salle de bains qu’il venait tout juste de terminer dans la suite « La grande bleue ».

Le sol en teck imputrescible qu’il venait de mettre en place était du plus bel effet, et le choix de matériaux contribuait en grande partie à la réussite de la décoration de cette pièce d’eau. Un magnifique miroir de bois et laiton se coordonnait parfaitement avec ce parquet de qualité. La baignoire en porcelaine d’un blanc laiteux calée sur quatre pieds boule du même matériau était parfaitement assortie à l’imposant lavabo. Le tout était ancien, et cependant un caractère intemporel s’en dégageait. Les spots discrets du plafond mettaient en valeur l’ensemble.

La partie chambre n’était pas en reste, elle était personnalisée avec goût. C’était d’ailleurs le cas de chaque chambre de cet hôtel ; c’est ce qui le différenciait d’un établissement traditionnel, où les pièces sont quasiment toutes semblables.

Gwen admirait le talent de Morgane Bougeard, la patronne. Son boulot était remarquable, elle avait réussi à donner une identité propre à cette suite.

La jeune femme, artiste dans l’âme, avait réalisé une fresque peinte à même le mur. La mer déchaînée, belle, vivante, si proche, donnait au lieu un réalisme époustouflant.

Face à cette représentation de l’océan, il y avait un grand lit recouvert d’un boutis d’un bleu profond sur lequel étaient brodées des étoiles de mer. Celui-ci tranchait avec le blanc cassé des draps de coton. De grandes tentures en lin créaient un ciel et tombaient négligemment de chaque côté de l’armature en bois qui surmontait le lit, dans un savant désordre qui ne devait rien au hasard.

Une maie2 bretonne au bout du lit permettait de ranger couvertures et oreillers supplémentaires.

Le salon avait un léger dénivelé et surplombait la partie nuit. Des cordages ornaient la cloison du fond et ressemblaient au bastingage d’un bateau. Une nouvelle représentation de la mer réveillait ce mur, et des fauteuils façon transat finissaient de donner l’illusion d’être sur un bateau de croisière. Sur la table basse en bois brut patiné par le temps, une lampe-tempête créait une belle harmonie d’ensemble.

« La grande bleue » était vraiment une réussite ; l’idée même de donner des appellations relatives à la mer était déjà en soi une très bonne idée. C’est ainsi que les clients pourraient bientôt s’installer dans « La marinière » ou bien « Coucher de soleil sur la mer », parmi d’autres.

Morgane entra et vint vérifier où en étaient les travaux de cette chambre, qu’elle souhaitait mettre en service le plus rapidement possible. Daniel et elle avaient contracté des prêts importants pour la rénovation de l’hôtel, et les chambres inoccupées ou en travaux n’étaient bien sûr pas rentables.

La jeune femme avait souhaité prendre en charge elle-même la partie décoration. Elle s’était fixé l’objectif personnel de restaurer une chambre par mois. Des entreprises locales géraient les gros travaux après qu’elle avait décidé du thème principal et des matériaux à utiliser.

Elle chinait des meubles anciens chez les antiquaires ou brocanteurs du coin avec un bonheur sans égal. Elle avait su s’en faire des partenaires réguliers, et ils lui transmettaient les photos de pièces susceptibles de l’intéresser dès qu’elles se présentaient, ce qui lui faisait gagner un temps précieux. Cependant elle préférait voir, sentir, ressentir les meubles et objets. Instinctivement, elle imaginait ce qu’elle allait en faire, le résultat final était déjà photographié dans sa tête, et rien n’aurait pu la détourner de son projet.

Certains artisans locaux avaient bien essayé de lui donner du « Je crains que votre demande ne soit pas trop réaliste… » ou bien encore « Ce que vous me demandez n’est pas possible, il vaudrait mieux faire comme ceci ou cela, c’est comme ça que nous faisons chez les autres clients… » Eh bien allez donc faire chez les autres clients ce que vous faites d’habitude !

Elle estimait ses demandes tout à fait réalisables, non conformistes sans doute, mais possibles à mettre en œuvre. Elle n’avait que faire du reste du troupeau et considérait que les clients viendraient d’abord à son hôtel parce que ce n’était pas du tout comme ailleurs.

— Est-ce que tout se passe bien, Gwenaël ? Je suis désolée de n’avoir pas trop eu le temps de venir vous voir. J’étais un peu débordée ce matin ! Merci aussi d’avoir accepté de travailler un dimanche !

— Aucune importance madame Bougeard. Vous m’aviez expliqué en détail ce que vous souhaitiez et je me suis efforcé de le mettre en application. Pour le dimanche, je n’avais rien de mieux à faire de toute façon.

Morgane pénétra dans la salle de bains et scruta le moindre détail du sol au plafond.

— Vous avez fait un super boulot, mais je n’en attendais pas moins de vous. La dernière fois que vous êtes venu, mon mari et moi avons été épatés par le sol que vous avez posé dans “La marinière”. Le bois était un peu difficile à travailler, et vos finitions sont vraiment parfaites. De plus, vous bossez vite ! Vous comprenez, nous voudrions mettre un maximum de chambres en route avant l’été.

— Ce serait du gâchis de ne pas bien traiter des produits d’une telle qualité, et j’aime travailler le bois… Cet après-midi, je ferai les finitions de peinture dans « La marinière » comme vous le souhaitiez, et ce sera terminé pour celle-là.

— Génial ! Dès la semaine prochaine, le temps que les odeurs de peinture, de colle aient totalement disparu, nous pourrons la louer. Je vais m’occuper ensuite de la petite chambre au bout du couloir…

— Je tenais à vous dire que ce que vous avez fait en terme de décoration dans « La grande bleue » ou dans toutes les chambres que j’ai pu voir, est bluffant. Cette idée de thématique par chambre est vraiment originale, ça ressemble aux chambres d’hôtes et je ne doute pas que les réservations suivront, le bouche à oreille fonctionne très vite dans ces cas-là. Vous avez déjà une idée pour la chambre dont vous parliez à l’instant ?

— Ce n’est pas encore très précis, la surface est assez petite et la luminosité pas extraordinaire, mais surtout ce qui complique un peu les choses c’est que la forme de la pièce est un peu biscornue. Il faut que je trouve une idée qui me permette de transformer ses défauts en avantages. Si vous avez le temps, jetez-y un coup d’œil et vous me direz…

— C’est d’accord, je passerai la voir tout à l’heure.

— Bien sûr vous déjeunez avec nous ce midi Gwenaël, vers quatorze heures, ce n’est pas trop tard pour vous ? Dan nous rejoindra, le coup de feu en cuisine sera passé. Nous voudrions vous parler d’un emploi moins ponctuel dans les mois à venir, si toutefois cela vous intéresse.

— Je vous remercie d’avoir pensé à moi madame Bougeard, je ne sais que répondre pour le moment…

— Nous en parlerons tout à l’heure. Je voulais vous dire aussi, arrêtez de m’appeler madame Bougeard, j’ai l’impression d’être devenue une vieille dame, appelez-moi Morgane comme tout le monde, d’accord ?

— Très bien Morgane… Dans ce cas appelez-moi Gwen, c’est ainsi que tout le monde m’appelle aussi.