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Essai parabolique entre poésie et philosophie, ce livre tente de lever une partie du voile de l'illusion que produit l'image. L'image née, depuis le cliché publicitaire jusqu'à l'édification du soi, en passant par le joug de la respectabilité convenue, en tant que valeur. La valeur d'une vérité ne tient pas en ce qu'elle démontre, mais en ce qu'elle cache. Si les gens ont tellement soif de vérité, c'est que seul ce que l'on ne nous dit pas vaut d'être raconté. Or, une vérité ne se raconte pas, elle se dit, se livre ou s'affirme. Car la vérité est un aveu, quand le mensonge est une confession. Seul le mensonge se raconte. Et les gens voudraient tant que cet aveu les confesse que, toujours, ils attendent d'une vérité l'exploit du mensonge. Advient l'obsession singulière d'exister avant que d'être: fleurir par l'image. Cet ouvrage, dont la forme de la trame est, en apparence, éclatée, s'avère se fondre pour donner naissance à une dimension fractale comme peut l'être le corps éthéré d'un nénuphar dans son déploiement. Il fixe, au travers de Sarah, cette fleur singulière de l'obsession contemporaine, dont les femmes sont l'écrin, et narre la violence méconnue de ces baisers rouge sang nommés indifférence.
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Seitenzahl: 225
Veröffentlichungsjahr: 2015
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La valeur d'une vérité ne tient pas en ce qu'elle démontre, mais en ce qu'elle cache. Si les gens ont tellement soif de vérité, c'est que seul ce que l'on ne nous dit pas vaut d'être raconté. Or, une vérité ne se raconte pas, elle se dit, se livre ou s'affirme. Car la vérité est un aveu, quand le mensonge est une confession. Seul le mensonge se raconte. Et les gens voudraient tant que cet aveu les confesse que, toujours, ils attendent d'une vérité l'exploit du mensonge.
*
Il est, paraît-il, quelque part en nous-mêmes, dans l'endroit le plus sombre qui nous habite, des fleurs d'une blancheur insondable. Elles ne poussent qu'à la tombée de cette obscurité intérieure et leurs immaculées beautés, intimement liées à la nuit, mourraient aussitôt mises à jour tant, elles sont pures et transparentes. Paupières levées, la lumière les consumerait dans l'instant.
*
Le sexe féminin, l'insigne écrin de Sarah, est une bouche qui jamais ne peut être embrassée, car, au contact de ses lèvres, c'est nous-mêmes que nous embrassons. Pour s'en libérer, ce baiser exige l'abandon. C'est passer au travers du miroir dans un silence plus grand encore. Oui, les femmes savent se taire. De l'abandon seul provient la chasteté.
*
L’œil, à chaque instant, invente le monde.
*
Supprimez les portes au cœur de Sarah et vous supprimerez le témoignage de l'hospitalité librement consentie. La liberté d'une différence à décider embrasser une autre différence sous le seul joug de l'amour. Le foyer qui réchauffe les âmes auprès du feu quand il fait froid dehors et la dimension profonde de l'acte charnel.
*
La perfection n'est pas un état, c'est un sentiment.
*
Aux yeux d'une majorité de femmes, l'homme vaut par sa posture ou sa stature. Le mal de ce siècle vient de ce que les femmes voudraient d'un homme qu'il possède l'une et l'autre quand la vie lui commande de choisir entre les deux.
*
Sarah est un calice et nul ne peut l'embrasser sans y tremper les lèvres.
*
Isabella Sarah MONTÌJO
Isabella Sarah allait sur les chemins
À l'épaule un oiseau, à ses pieds un tonneau
Des étoffes chamarrées autour de son bassin
Qu'elle nouait de côté comme on porte un shako
Isabella Sarah allait par les massifs
Et tous ces fins tissus tenaient une sébile
Pendus ils revenaient en un flot convulsif
Mourir et s'épuiser au bout de son nombril
Isabella Sarah dans sa quinzième année
Partait dans le matin coiffée d'un grand soleil
On la voyait là-bas en haut de la vallée
De la Villa Nueva aller nue sous la treille
Isabella Sarah n'avait pas quinze étés
Que déjà elle savait le chant des oléastres
La plainte des vents chauds rappelant les nérés
L'odeur des nizerés et l'étreinte des astres
Isabella parfois s'arrêtait en chemin
Cueillir quelques dahlias qui lui servaient de fleurs
Émaux pour ses cheveux elle apportait le vin
Isabella Sarah au milieu de ses sœurs
Sans compter ses efforts Isabella Sarah
Acheminait tonneaux et autres rares argiles
Le jus pourpre vermeil réveillé dans ses bras
Semblait pris d'un caveau, d'un secco du Brésil
À pas chassés la fière Sarah Isabella
Survolant les tables déposait ses amphores
Mystérieuses et pleines du délicieux grenat
Le galbe de ses hanches pour leur jeter un sort
Isabella Sarah aux gestes pleins d'espoir
Avait le front vainqueur et tant de ministère
Qu'indolente et légère elle passait sans me voir
Embrasser dans ses yeux un baiser délétère
Isabella Sarah allait en transhumance
Je la voyais passer et je la vois encore
Battre des paupières au pas de sa cadence
Le cou semblant porter les feux d'un sémaphore
Si de son visage ne tombait nul aveu
Isabella Sarah me jetait ses regards
Et dans ce froid miroir ses yeux loin dans mes yeux
Isabella Sarah contemplait ma mémoire
Isabella Sarah que j'ai conçue d'un songe
Le jour de ta venue quand t'approchant de moi
Suspendis à ma vie ces deux fruits du mensonge
Tu es non moins réelle et tu n'existes pas
Et payer quelle obole ma nubile aux pieds nus
Attends-tu mon aumône quelle monnaie peut te choir
Isabella Ô toi que j'avais tant voulu
Ô toi qui feignais tant de ne le pas savoir
L'émanation la plus vive de la sensualité est son parfum. L'âme a un parfum. L'encens est puissamment sensuel. Les pierres, mal utilisées, salissent. Bien employées, elle lavent et purifient.
*
L'enfant est constamment dans la sensualité. On pourrait dire qu'il y est tout entier malgré lui. Il n'y a donc nulle offense. Il fait corps avec l'Esprit-Saint. Il en est une partie. Quoi de plus sensuel que l'innocence ?
*
« Une femme, me confia Sarah, tombe rarement amoureuse d'un homme en tant que tel. Elle tombe en pâmoison de sa posture, ses gestes, sa stature, son pouvoir sur le monde. Et si une femme tombe sous le charme du David de Michel-Ange, c'est, à coup sûr, qu'elle verra dans la statue la puissance de l'athlète ou la grâce de l'éphèbe. Mais qu'est-ce un homme sinon celui qui fait, agit et invente pour bâtir ? Un homme, s'il tombe amoureux d'une femme, convoite un regard, un mouvement, un corps, une peau et un parfum. Rien qui ne puisse se justifier. Rien qui ne rassure. C'est un peu comme si à la femme revenait la capacité d'aimer et à l'homme la volonté. Mais qu'est la femme sinon celle qui donne et reçoit, accueille par ce qu'elle est ? Tout cela est pour être dépassé. La femme doit dépasser la capacité pour épouser la volonté et l'homme doit doubler sa volonté d'une même capacité (donner ses mains pour servir). Ainsi, ce qui était dissocié est rassemblé, et le couple ne devient qu'une seule et même chair. »
*
Les mains pleines on ne peut plus prendre, mais les mains vides on peut toujours donner.
*
Il fallait bien que Dieu divorce d'avec lui-même pour que les hommes puissent l'épouser.
Lorsque la raison sert la raison, elle devient le sifflet du serpent.
*
Le poète a dit : « le souffle sur les braises attise le feu quand le vent puissant l'éteint ».
*
La sensualité n'est pas œuvre de chair mais œuvre de l'Esprit.
*
Entendez-vous la marche sourde de ceux qui osent ?
*
Sarah grimpa sur la table à rouler les feuilles de tabac et s'adressa aux hommes de la manufacture : « Je vous le dis, si un homme qui donne aux pauvres (pour donner) vient à être surpris par ses contemporains dans son geste et qu'ils lui demandent pourquoi le fait-il en se cachant, que cet homme leur réponde : " je ne donne pas pour eux, c'est à moi que je donne quand je leur donne car je m'en trouve que plus beau ", alors je vous le dis, cet homme-là est sincère et vraiment humble. »
« Comment ? dirent les hommes, il flatte son ego ! » « Non, répondit Sarah, Dieu vous refuse-t-il de vous aimer quand vous êtes en joie d'avoir fait une bonne action, fait le ménage, ranger, surmonter l'effort pour bâtir ? La joie c'est aussi de se trouver beau. Le péché, lui, vient de ce qu'en vous trouvant beaux, vous vouliez vous trouver vrais ! »
*
La raison est sœur de l'intelligence. La raison : c'est l'intelligence se regardant dans un miroir. Péché d'orgueil.
Dans les rues de Grenade, tandis que nous allions tous deux, Sarah tenant mon senestre côté, un pauvre homme muet s'avança portant un écriteau sur lequel on pouvait voir : « Lisez attentivement: donnez, donnez à votre tour ce que vous avez de plus précieux. Qu'il s'agisse de vos pensées, de vos richesses, de votre aide, faites-le dans une totale gratuité, dans l'anonymat le plus complet et pour ce qui est de la destination de votre don, remettez-vous-en à la providence. Tirez douze adresses au hasard ou confiez votre offrande à quelques gens sûrs, bons et innocents. Ce que vous donnez, que cela porte le sceau de l'amour véritable dont l'essence est dans les saints Évangiles comme dans la Vierge marie pleine de grâce. Signifiez quelque part dans l’œuvre le caractère sacré du don pour que, le recevant, le pécheur donne à son tour de la même manière. Et puis ne pensez plus au geste accompli, mais au parfum ! Ce parfum, bientôt, remplira le monde. »
*
Alors que nous nous promenions dans un jardin, un soir d'été, Isabella Sarah, s'arrêta sous un figuier et leva la main (ou la voix) pour prendre un de ces fruits (ou la parole) et me dit : « Si l'on considère que la vie danse, alors si on danse soi-même, on fige ces moments dans la proportion inverse de leur dynamique, soit, un peu dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Au terme du possible, c'est figer le monde et rendre, par conséquent, un instant immobile et, par suite, immortel. Or, si la vie est mouvement, l'inertie est la mort. Danser c'est mourir un peu mais le faire à deux. On donne sa mort en spectacle. Moi, je suis comme tous les éléphants, je n'envisage ma mort qu'en me cachant. D'ailleurs, je la cache à moi-même puisque je dis que je n'y crois pas. Je n'ai donc aucune raison de danser. Je préfère que dansent les idées et les mots. Une idée se transmute, c'est pourquoi elle danse, contrairement aux corps. C'est sans surprise à mon goût. C'est l'impudeur des femmes qui a inventé la danse pour triompher de la mort et des hommes. Pure vanité issue de la séduction. Danser, c'est mourir un peu mais le faire à deux. »
*
La lune sourit à cet aveu. Je me souviens très bien que les oiseaux cessèrent de chanter pour écouter Sarah Isabella. Je me souviens très bien avoir arrêté de vivre pour que vive Sarah.
*
On ne prend pas l'eau de l'océan dans ses filets.
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Toute la vie consiste à devenir ce que l'on est déjà.
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Une fois que l'on naît, on est. Et ce feu de l' "être" aura pour unique raison, unique obsession, d'exister. Tout homme a pour mission de faire exister ce qu'il est.
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Où que l'on aille, on ne marche jamais que vers soi.
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La lumière cherche le jour partout où elle n'est pas.
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On a toute une vie pour faire son lit.
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Parmi les femmes de ce temps, nombre d'entre elles abandonnent plus souvent qu'elles ne s'abandonnent.
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Égalité: signe mathématique. Consécration d'un rapport de force en amour.
Si je suis fatigué c'est que je digère le monde.
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Isabella avait pour habitude d'écrire au revers des cols de mes chemises : « Loué soit le seigneur Dieu tout puissant, le seigneur Jésus-Christ notre sauveur, l'immaculée Sainte Vierge marie pleine de grâce et le Saint-Esprit ! »
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Une musique émouvante n'affirme rien de ce qu'elle est, mais dit tout de ce qu'elle voudrait être. Le cœur vibrant, véritablement amoureux et suave, chante de même.
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J'irai dormir dans tout regard.
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Ne pas être en dette mais vouloir l'être.
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Sarah prit la pose. Une robe de flanelle négligemment tombée et les bords en dentelle noués, entre ses jambes. Le cuisseau ceint d'un turban rouge, Sarah me fit les yeux ronds. C'est alors que, perdue au milieu de ses cheveux aux reflets cuivrés, la fenêtre s'ouvrit loin devant l'horizon.
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Dans une certaine mesure, les courageux vont dans leur vie avant que d'aller dans la vie. Les moins d'entre eux les devancent et finissent, dans le système actuel, par les commander.
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Sans règle générale, il est impossible d'apprécier une exception à sa juste valeur.
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La communication a pour siège l'ego, non le cœur.
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Les gens reconnaissent les sages à leur regard avant même qu'ils ne parlent. C'est là la primauté de la perception sur la communication.
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Les sages racontent aux gens ce qu'ils voient et non ce que les gens voient.
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« La réalité est une volonté composée de volontés. Et lorsque nous pensons la contempler, c'est notre volonté qui l'aperçoit. » Voici comment parlait Sarah Isabella.
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Isabella Sarah me susurra à l'oreille ces mots au goût de fruits : « Laissez venir à vous le souvenir de la personne qui ne vous a pas encore visitée. »
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Elle m'aimait, mais aimait encore davantage ce monde. Je ne pouvais lui parler de ce qui me touchait négativement en elle. Elle ne l'acceptait pas. Elle était le monde.
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Il est pour destination de tout dialogue de ne pas tant départir le vrai du faux que de séparer la vraie lumière de la fausse. L'une réchauffe, l'autre non. Communiquer c'est écouter. La résolution d'une question ne se fait pas par rapport à ce que je pense mais en fonction de la nature du problème.
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Les gens ne se parlent que pour conjurer la pensée qu'ils ont produite, qui les a donc produits, et qui les tue.
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La beauté nous apprend que toute chose est plus qu'elle-même. Une chose est remplie de plus qu'elle-même. La beauté est mystère. Dans l'ordre des vérités, une vérité est, par définition, une chose dépossédée de son mystère; une coquille de noix évidée comme mise à nu. Une vérité recelant un mystère est rendue à l'état sauvage de sa virginité. Elle court alors dans notre esprit et le regard porté sur elle se surprend à ne voir qu'une beauté là où nous pensions contempler une vérité. Seule la beauté se contemple. Autrement dit, une vérité rendue à l'état sauvage est une beauté rendue à la vie. La Vérité est ce supplément en toute chose dont nous pressentons qu'une étude magistrale aboutirait à consacrer le mystère, une noire lumière. Aussi la Vérité ne peut être que beauté. La Vérité est l'inverse parfait des vérités.
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La Beauté est l'anima en toute chose, l'âme, la façon de déployer son âme. Ce n'est beauté, à vrai dire, que ces mannequins publicitaires s'ils sont froids. Mais cela peut l'être si le mouvement de leur être est commandé par le don, mieux l'abandon. La beauté est ce qui fait qu'une chose est remplie de plus qu'elle-même. La beauté physique, si elle ne possède en elle la grâce et le parfum du don divin, n'est pas beauté. Il en va de même pour le geste et les pensées aux délicats parfums.
*
Sarah tenait l'âne par le harnais. Tirant soudainement sur ma ceinture, je me déportai vers elle et entendis son chant : « Le sens profond de la déclaration universelle des droits de l'homme n'est pas dans l'encre, mais dans la plume. L'esprit est avant la lettre. Nombre ne considère que la lettre et l'égalité, laquelle, pour être légitime au regard des forces de la nature et de l'esprit, devant se cantonner à la sphère sociale, celle de la cité, va jusqu'à envahir la sphère privée, siège de l'affection. Or elle prend, dans ce cas, la place de la complémentarité. Un règne dévastateur s'amorce. Il y a mensonge à vendre l'idée que les deux sont sur un même plan, car le sentiment toujours prime sur la raison. L'idée première était que l'aigle et le corbeau décident de vivre en harmonie, en bonne entente, et se faisant, ratifient un même texte, de mêmes valeurs. Or, de ce texte, il est aujourd'hui sous-tiré que corbeau et aigle doivent nier leur nature pour pouvoir vivre ensemble. Les différences sont autant de portes qui renferment des richesses insondables. Sans porte, comment pourrait-on témoigner d'une hospitalité librement consentie ? Par nature, l'homme et la femme sont complémentaires, non pas égaux. L'intention prime le geste. »
*
La notion d'égalité consacre toujours un rapport de forces. De chaque côté du signe "égal" une force fait front à une autre force dans un jeu d'équilibre. Appliquée à la société, cela peut être un bien car la société est une entité supérieure à la somme de chacun des éléments qui la compose. Entre homme et femme, c'est-à-dire dans le lieu qui les révèle tout entier: l'intimité, elle tue la possible complémentarité, c'est-à-dire l'émancipation au signe "égal" et son visage est celui de la désolation.
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Le geste vaut plus que ce que la main contient.
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L'ombre de Sarah se tenait au milieu d'une orangeraie. Regardant au loin, par-delà la sierra Nueva, elle m'affirma que la chanson du poète intitulée « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » disséquait le monde en trois catégories. « Les gens qui sont bêtement fiers d'être nés quelque part; Ceux qui sont fiers de savoir que ce n'est dû qu'au hasard et qui, par conséquent, estiment que l'intelligence est de ne pas aimer cet endroit au-delà de la raison; enfin, ceux qui veulent bien que ce soit le fruit du hasard mais qui, sachant cela, décident malgré tout d'assumer l'amour pour cet endroit dans un acte délibéré. La morale de cette chanson doit faire son lit au sein de cette troisième catégorie. Or, on nous vend l'idée que la morale est chasse gardée de la deuxième. C'est nier qu'il puisse exister assez d'âme en nous pour une gratuité de l'amour. Ainsi se font jour deux clans : ceux qui conjuguent leur vie selon les verbes "prendre" et "donner" (aimer vaut plus que d'être aimé) et ceux qui conjuguent leur vie selon les verbes "prendre" et "recevoir" (être aimé vaut plus qu'aimer). Sous prétexte que le hasard a décidé de nos parents, faudrait-il que je m'interdise de les aimer ? Parce que cela ne serait pas raisonnable ? Or, le cœur dicte d'aimer malgré soi, malgré tout. Parce qu'ils en sont dignes, mais surtout parce que c'est justement cela qui nous rend dignes. Parce que le geste vaut plus que ce que la main contient. Il ne faut pas les aimer pour leurs petits gestes tendres, leurs attentions, mais pour nourrir notre propre envie de leur rendre grâce. Il y a dans tout amour véritable une dimension mystique. Les chaînes de l'affection, c'est nous-mêmes qui nous les donnons et il existe des chaînes qui sont belles à porter. Le deuxième groupe met, dans le même sac, première et troisième catégorie, car la subtilité du message lui échappe ou le dérange. On rend illégitime la diversité des couleurs, on force au mélange, au gris. Le gris, les couleurs... Des vraies couleurs, les plus captivants, sont en nos cœurs, leur mélange librement consenti est beau, la préservation de leur intégrité aussi, si le cœur préside. Il existe des gris somptueux ressemblant à Sarah.
On veut aimer, au fond, son endroit, sa maison et parce que, en nous, le besoin d'aimer commande. Savoir cela et continuer à s'abandonner à l'amour, voilà l'exploit, l'abandon à soi et aux autres. L'amour n'est ni plus beau ni plus vrai lorsqu'il reçoit en retour de l'amour. Le miroir est bien souvent mensonge. Seules les femmes conjuguent per naturam "prendre" et "recevoir", afin de pouvoir éprouver dans leur chair le mystère de la procréation. La dimension divine du don ainsi révélé permet d'atteindre une transfiguration du verbe en en distillant l'essence, l'arôme. Le "recevoir" est abandonné, commué par action de grâces, pour que naisse à la vie : "donner". À chaque enfant qui naît, le verbe "donner" s'éveille à la vie et l'abandon devient divin par l'exploit de ce degré paroxysmique où la mère sait en elle accepter de perdre un jour son enfant pour qu'il puisse vivre. La promesse de devoir donner à la vie ce que sa chair lui commande de garder pour elle comme un bien plus précieux qu'elle-même. L'enfant donné au monde comme à sa vie. Accoucher de la promesse de l'adieu, c'est aimer vraiment. Mourir pour renaître. Le jour nouveau se lève et dans le silence de la mer, l'amour vient alors s'asseoir sur l'horizon. Prendre s'effectue au détriment de l'autre tandis que recevoir se réalise avec le consentement de l'autre. Cela ne signifie pas obligatoirement "communion" au sens où c'est, dans les deux cas, "chercher à être aimé avant que d'aimer". C'est déguiser le verbe prendre, le maquiller, le farder. Mais la nature leur impose cela afin que soit garantie la préservation de leur progéniture. Les hommes aujourd'hui imitent la majorité d'entre elles, celle des amazones dont l'histoire raconte le geste martial de se couper le sein droit pour mieux tenir leur arc. Leurs chevaux labourent la grève dans des allées et venues incessantes, comme un geste de défiance envers l'horizon (pour ces guerrières l'abandon est une preuve avouée de faiblesse). La société se féminise ainsi, par la plus mauvaise part. La raison domine aujourd'hui comme la vérité sur la beauté. La rationalité piétine le sentiment et l'âme. Plus rien n'est vraiment sacré. Toute femme amoureuse est patriote. »
*
Il faut lutter contre l'idée actuelle et dominante selon laquelle il ne faut rien généraliser. Sans vue de portée générale, plus d'exception possible et sans exception, plus d’émerveillement.
*
« On érige aujourd'hui, affirma Sarah, un nouveau Golem : l'Homme "ouvert", autrement dit, sans portes. Mais sans portes, plus de jalons, plus de repères pour savoir quand on entre et quand on sort. Notre marche est alors continue et c'est en vain que nous cherchons les séquences. Un lieu sans porte aucune, voilà la véritable prison ! »
*
Les gens sont incorrigibles. Sûrs que la valeur d'un ciel bleu est qu'il soit bleu, ils oublient pour eux-mêmes d'y voir l'exploit originel du ciel à être ciel et, pour autrui, celui de leur rappeler à quel point ils n'aiment pas le ciel en adorant tellement le bleu qui s'y trouve.
*
Ils étaient beaux les anneaux olympiques du baron de Coubertin.
*
Dans ce monde où l'on se sent si à l'étroit, si étouffé, ils sont nombreux les vendeurs de courants d'air à vous dire d'ouvrir en grand vos fenêtres. Alors, vous avez froid et vous vous enrhumez. Soyez maçons et, plutôt que d'ouvrir vos fenêtres et vos portes aux courants d'air, repoussez les murs de votre pensée.
*
Sarah affirmait que l'on juge de la tolérance d'un homme au nombre de portes qui sont en lui. Un homme intolérant n'a pas de porte ou n'en a qu'une !
*
Il n'y a rien de plus étranger au dialogue que le bavardage.
*
Vendre des idées à un marché captif, idées prêtes à être consommées et voter, c'est parler d'un monde sans autre concept que la négation de la prévalence du concept dans l'idée. Tout concept, dans son essence, recèle, en plus de son sens, le discours du sens et ce, au contraire de l'idée, qui ne véhicule, derrière sa signification affichée, qu'un sens du discours. Rien n'est plus éloigné d'un monde éclairé par le discours du sens qu'un monde éclairé par le sens du discours.
*
Le soir venu, à la lueur du foyer, je vis son corps faire la réclame. Le soir venu, à la lueur du foyer, je vis son corps me réclamer.
Les miroirs
Et voici que surgit au milieu des miroirs
Les feux d'une bougie comme un grand nénuphar
Aux baisers plus brûlants que de marins buvards
Dont les lèvres épaisses abritent des regards
Délaissant sa livrée dans l'eau trouble du soir
La scintillante gerbe que l'on se met à voir
Comme une fleur merveilleuse s'avançant dans le noir
Pénètre dans cette eau parée d'or et d'ivoire
Ce lumineux corail aux pétales d'argent
Qui plonge tout entier dans l'onde de silice
Déborde en un instant sous le poids balbutiant
D'un désir de grandeur plus grand qu'un orifice
Et ce grand nénuphar en forme de calice
Envahit les miroirs de ses bouffées profondes
Comme fait l'encensoir sous le joug du supplice
De la main qui le porte au beau milieu du monde
Dévorant son reflet sa bouche tapageuse
Entame les côtés entrouverts de sa fente
Avant que de finir sur la langue poreuse
De la flamme amoureuse qui brûle et s'impatiente
Ô comme j'aimerais embrasser ce mystère
Le feu d'une bougie devenu nénuphar
Au ventre de Sarah une éponge des mers
Tout gorgée du plaisir de prendre et recevoir
Dans la voiture nous emmenant vers Séville, tandis que le cocher fouettait l'attelage, Isabella Sarah usait d'un éventail pour se donner de la fraîcheur. Dans ce carrosse aux allures de wagon postal, un voyageur à la chevelure grisonnante menait bon train pour échanger avec Sarah, quelques idées mondaines. Elle lui répondit brutalement d'un ton censeur: « Et vous me dites: "Laissons le passé, c'est désuet... Le renouveau ! Le renouveau ! C'est la jeunesse !" Et je vous dis que vous vous surprenez du renouveau dans ce qu'il est saisissable, aux contours définis comme l'est l'action que l'on contemple. Parce que le monde vous offre ces inventions, fruits des hommes : un témoignage de leur jeunesse ?! Vous vous surprenez des couleurs nouvelles de l'emballage sans vous soucier de l'emballage vrai qui réside dans le sentiment qui porte le cadeau. Alors, rien n'est plus faux que votre surprise. Le poids de votre infatuation ! Car le geste est toujours plus important que ce que la main contient. Revisiter le passé, s'en remettre aux providences divines du monde, percevoir et relire ce qui est écrit, en chercher dans la lumière, une singularité nouvelle. C'est cela la jeunesse ! Le renouveau dont vous parlez, comme la vague sans cesse rejetée, ne ressemble jamais autant à la vague selon que l'on y voit qu'une vague ! Le renouveau suit le renouveau. C'est figé et rien ne surprend. C'est, d'ailleurs, le confort de l'homme d'inaction que d'aimer son fauteuil. Votre jeunesse a le ventre plein des notaires et elle dort. Elle n'a pas d'autre rêve que la réalité. Je revisite mes pièces à hauteur de ma perception que j'aiguise sans relâche comme le rémouleur son couteau. Le sentiment primant sur la raison, la jeunesse reviendra tôt ou tard au front plein d'ardeur et de songes infinis. » L'homme tentait de se resservir une goutte de Porto quand la voiture fit une embardée, arrosant d'un seul coup tout l'équipage et tapissant de giclées grenat le cuir de la sellerie ainsi que ses blancs favoris.
*
Nous sommes tous juifs quand, dans un manteau mité, on tisse d'étranges rêves.
*
On ne naît pas juif, on le devient. La vertu appartient aux hommes de bonne volonté.
Un jeune étudiant vêtu de tweed et portant des lunettes en écaille s'entretenait avec un prêtre orthodoxe. Il serrait dans sa main un livre au titre rouge : L’État juif
