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Comment l'industrie agro-chimique et la collusion politique ont imposé les produits génétiquement modifiés dans notre alimentation.
Semences de tromperies retrace les premiers développements de la biotechnologie aux États-Unis, et plus spécialement des organismes génétiquement modifiés (OGM), montrant comment dès 1999 le tout avait été planifié dans le moindre détail et a été depuis appliqué sans faille avec le soutien des politiques et des administrations centrales dont la puissante agence sanitaire, la FDA (
Food and Drug Administration).
Ce livre raconte dans le détail en s’appuyant sur des documents scientifiques, et au besoin sur des interviews avec des chercheurs et des journalistes, comment Monsanto, en créant les premières semences génétiquement modifiées, a assuré son empire sur l’agroalimentaire à force de manipulations de données scientifiques, de recherches truquées et d’occultation de résultats alarmants pour la santé. Ce faisant, ce livre dénonce, preuves à l’appui, la collusion des pouvoirs politiques et de l’industrie agroalimentaire.
Cet ouvrage est également un excellent historique des échecs successifs des biotechnologies aux effets dévastateurs sur la vie des consommateurs dont le plus notoire a été le cas du L-tryptophane ayant occasionné une épidémie mortelle qui a frappé des milliers d’Américains en 1989.
Un récit éclairant et richement documenté sur les véritables dangers des OGM.
EXTRAIT
L’influence de Monsanto auprès du gouvernement faisait partie intégrante du plan, gouvernement dont le rôle serait de promouvoir la technologie au niveau international et de faire que les aliments soient rapidement distribués sur le marché, avant que la résistance ne s’organise. Un consultant biotech dira plus tard : « Le souhait de l’industrie est qu’à la longue, le marché soit tellement inondé qu’il n’y a rien que l’on puisse faire. Il ne reste plus somme toute qu’à abdiquer ». La vitesse anticipée de la conquête fut révélée dans une conférence par un intervenant d’une autre compagnie de biotechnologie. Il montra des graphiques projetant années par années le déclin des semences naturelles, estimant qu’en cinq ans, près de 95 % de la totalité des semences seraient génétiquement modifiées.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Semences de tromperies est devenu un best-seller mondial. En contribuant à éveiller les américains à leur triste réalité de cobayes, il est devenu une référence pour les mouvements de résistance aux OGM dans ce pays. Ce livre passionnant nous concerne aussi. -
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À PROPOS DE L'AUTEUR
Jeffrey Smith est l’un des tout premiers auteurs américains à avoir dénoncé avec vigueur les effets nocifs des OGM sur la santé.
Il milite depuis plus de dix ans dans le domaine des OGM. Il s’est également présenté au Congrès américain où il a proposé une législation pour enlever les OGM des cantines des écoles, et un second projet pour protéger les agriculteurs de la pollinisation des cultures génétiquement modifiées.
Smith est le fondateur et directeur de l’Institute for Responsible Technology. Il a un Master en administration des affaires et vit avec sa femme en Iowa.
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Seitenzahl: 490
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À propos de l’auteur,
Jeffrey M. Smith a milité dans le domaine des aliments génétiquement modifiés (GM) depuis près d’une décennie. Il a œuvé sur la question pour des groupes politiques et associatifs et en 1998, il s’est présenté au Congrès américain pour éveiller le public aux impacts sanitaires et environnementaux des OGM. Smith proposa une législation pour enlever les aliments GM des services de cantine dans les écoles, et protéger les enfants qui sont les plus menacés par les effets sanitaires potentiels, et un second projet pour la protection des agriculteurs contre la pollinisation des cultures GM. Ensuite, il devint vice-président du marketing d’un laboratoire de détection des OGM.
Smith a fait de nombreux cours et conférences, et a été cité dans des articles dans le monde entier. Avant de travailler dans ce domaine, il était écrivain, éducateur, et conférencier pour des groupes associatifs défendant la santé, l’environnement, et le développement personnel. Ce livre, écrit après que Smith a quitté l’industrie, allie sa passion pour ces causes à sa vaste connaissance des risques et des opérations de camouflage derrière les aliments génétiquement modifiés.
Smith est le fondateur et directeur de l’Institute for Responsible Technology. Il a un master en administration des affaires et vit avec sa femme en Iowa.
Note de l’auteur
Je ne souhaite pas dénigrer les personnes compétentes travaillant dur à la FDA et dans les autres agences gouvernementales américaines. Comme l’ont démontré les scientifiques de la FDA dont les recommandations pour des tests obligatoires ont été ignorées, beaucoup d’employés consciencieux sont forcés de se plier à des réglementations ne reposant pas sur une science solide ni ne fonctionnant pour le meilleur intérêt du public.
J’apprécie grandement les contributions de tant de personnes qui ont fait ce livre –en tant que correcteurs, sources, et soutien moral.
Andrea Smith, Rick Smith, Morton Smith, Nancy Tarascio, Robynn Smith, Dr Arpad Pusztai, Michael Hansen, Dr Brian Stains, Bill Crist, Steve Druker, Barbara Keeler, Helen Whybrow, Margo Baldwin, Pete Hardin, Dr Joe Cummins, Robert Roth, Jane Akre, Steve Wilson, Dr Ignacio Chapela, Dr James Turner, Bill Freese, Betty Hoffing, Barbara Reed Stitt, Gerald Gleich, Phillip Hertzman, Rick North, Ronnie Cummings, Jeff Peckman, Joe Mendelson, Craig Winter, Bill Lashmett, Howard Vlieger, Samuel Epstein, David Schubert, Robert Cohen, Larry Bohlen, Dick Kaynor, Britt Bailey, John Kremer et Carol Kline.
Nos remerciements à Jacqueline Jardines pour la relecture de la traduction
par Michael Meacher
C’est un livre brillant, alliant une judicieuse dissection de la vraie nature de la technologie GM, une critique accablante des dangers sanitaires et environnementaux des cultures transgéniques, et des exemples édifiants de la manipulation de la science et des médias par l’industrie biotech.
En dépit du Débat National sur les OGM du gouvernement britannique au milieu de l’année 2003, le niveau de compréhension concernant la bio-ingénierie demeure dangereusement faible au Royaume-Uni. Ce livre devrait être une lecture obligatoire, non seulement pour le grand public, mais plus encore pour les décideurs qui n’ont jamais été exposés à une analyse systématique des problèmes créés par les OGM.
Le plus excitant à propos de ce livre est qu’il ne se présente pas comme un texte rébarbatif d’exégèse scientifique –il pétille de tout le drame humain des cabales et conspirations en coulisse ayant jonché l’histoire de Big Biotech dans ses efforts désespérés pour se faire accepter. Il est méticuleusement documenté et puissamment écrit, à la limite du documentaire et du policier.
Il révèle surtout que la bio-ingénierie n’est pas une obscure affaire de science et de technologie –mais qu’elle se situe finalement au niveau politique. Il n’existe pas pour le consommateur de bienfaits à tirer des cultures GM, ceux qui sont attribués aux agriculteurs sont discutables, les tests environnementaux et sanitaires n’ont jamais été conduits, et les agriculteurs ne les utilisant pas sont gravement menacés. Alors, pourquoi imposer les OGM ? La réponse, établie de façon minutieuse et effrayante dans ce livre, nous montre surtout comment le pouvoir est exercé de nos jours –le financement des partis politiques et de personnages-clés, le réseautage des faiseurs d’opinion et des décideurs, et les échanges de postes stratégiques entre le gouvernement et l’industrie biotech. Et ce n’est pas simple conjecture ; les nombreux exemples donnés illustrent combien secrètes et mauvaises sont ces influences.
La principale zone d’occultation est sans aucun doute celle des effets des OGM sur la santé. Il est stupéfiant qu’il n’existe pratiquement pas de tests cliniques ou biochimiques des impacts de l’alimentation GM sur la santé humaine. Jeffrey Smith décrit, comme un roman policier, le dénouement du fiasco du L-tryptophane, la mésaventure de l’allergie au maïs StarLink, et les dangers du virus instigateur mosaïque du chou-fleur, ainsi qu’une foule d’autres risques sanitaires, prévus et imprévus.
Toutefois le noyau du livre se situe dans la commercialisation des politiques et la politisation de la science. Pour ceux qui croient en la fantaisie constitutionnelle selon laquelle les gouvernements agissent en accord avec leur manifeste dans l’intérêt général de la société, ce livre apparaîtra comme un provocateur. L’exercice du pouvoir est, de nos jours, plus dur et sans pitié, et les briseurs de lois ne sont pas l’électorat mais le Big Business. En tant qu’étude de cas de subornation de la responsabilité démocratique, le compte-rendu de Jeffrey Smith est une révélation. Mais c’est surtout un appel à la lutte, non seulement pour éviter la contamination des réserves alimentaires de la nation, mais encore plus pour interpeller l’empoisonnement du système de décision de la nation par l’exercice d’infiltration de l’économie et des pouvoirs financiers et les manipulations des relations publiques par Big Biotech.
Mars 2004
Le député Michael Meacher MP fut ministre d’État de l’environnement de 1997 à 2003. Il a été en exercice dans l’actuel gouvernement plus longtemps que quiconque en tant que ministre et porte-parole de l’opposition, ayant été aux premiers rangs pendant 27 des 30 dernières années depuis qu’Harold Wilson l’a nommé ministre junior de l’industrie en 1974.
Le 23 mai 2003, le président Bush proposa une initiative pour en finir avec la faim en Afrique en distribuant des aliments génétiquement modifiés. Il dénonça aussi « les peurs infondées et non scientifiques » de l’Europe concernant ces nourritures car elles contrecarraient les efforts pour abolir la faim. Bush était convaincu que ces aliments génétiquement modifiés augmenteraient les rendements, accroîtraient les exportations américaines, et enfanteraient un nouveau monde. Sa rhétorique n’était pas neuve. Elle est transmise d’un président à l’autre, et servie aux Américains à coup de rapports médiatiques et de publicités de l’industrie agrochimique.
Le message faisait partie d’un plan directeur manigancé par les corporations déterminées à contrôler les approvisionnements en vivres mondiaux. Ceci a été dévoilé lors de la conférence de l’industrie des biotechnologies de 1999, où un représentant d’Arthur Anderson Consulting Group expliqua comment sa compagnie avait aidé Monsanto à créer ce plan. Ils avaient demandé à ces derniers à quoi ressemblait leur idéal dans les quinze ou vingt prochaines années. Les directeurs de Monsanto décrivirent un monde où 100 % des semences commerciales étaient génétiquement modifiées et brevetées. Anderson Consulting travailla en amont de cet objectif, et développa la stratégie et les tactiques pour l’atteindre. Ils présentèrent les étapes et procédures pour obtenir une place dominante dans l’agroalimentaire dans un monde où les semences naturelles avaient pratiquement disparu.
L’influence de Monsanto auprès du gouvernement faisait partie intégrante du plan, gouvernement dont le rôle serait de promouvoir la technologie au niveau international et de faire que les aliments soient rapidement distribués sur le marché, avant que la résistance ne s’organise. Un consultant biotech dira plus tard : « Le souhait de l’industrie est qu’à la longue, le marché soit tellement inondé qu’il n’y a rien que l’on puisse faire. Il ne reste plus somme toute qu’à abdiquer »1. La vitesse anticipée de la conquête fut révélée dans une conférence par un intervenant d’une autre compagnie de biotechnologie. Il montra des graphiques projetant années par années le déclin des semences naturelles, estimant qu’en cinq ans, près de 95 % de la totalité des semences seraient génétiquement modifiées.
Tandis que quelques membres de l’audience étaient consternés par cette arrogance et ce dangereux manque de respect envers la nature, pour l’industrie, cela représentait de bonnes affaires. Leur attitude était illustrée dans un extrait de publicités de Monsanto : « Ainsi vous voyez qu’il n’y a pas vraiment de différence entre la nourriture créée par Mère Nature et celle produite par l’homme. La seule chose artificielle est la ligne de partage tracée entre elles »2.
Pour faire appliquer leur stratégie, les compagnies de biotechnologies devaient contrôler les semences –aussi commencèrent-elles à faire des acquisitions, prenant possession de près de 23 % des entreprises semencières mondiales. Quant à Monsanto, il parvint enfin à la place dominante avec 91 % du marché des aliments génétiquement modifiés. Mais l’industrie agrochimique n’avait pas encore atteint son objectif de convertir les approvisionnements en semences naturelles. Les citoyens du monde, qui ne partageaient pas ses convictions que ces aliments étaient sûrs et meilleurs, n’avaient pas « somme toute abdiqué ».
La résistance très répandue aux aliments GM a résulté en une épreuve de force mondiale. Les exportations américaines de maïs et de soja transgéniques sont au plus bas, et les nations africaines affamées n’en veulent même pas comme aide alimentaire. Monsanto est financièrement affaibli et cherche désespérément de nouveaux marchés. Le gouvernement américain est convaincu que la résistance de l’Union Européenne est le principal obstacle et est déterminé à changer ça. Le 13 mai 2003, les États-Unis ont déposé un recours auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) accusant l’Union Européenne de politiques restrictives sur les aliments GM contraires aux accords internationaux.
Le même jour, le ministre du commerce Robert Zoellick déclara : « Une recherche majoritairement scientifique montre que les aliments transgéniques sont sûrs et sains ». Ceci a été le mantra de l’industrie agrochimique dès le début, et est l’assomption-clé à la base de leur plan directeur, du recours à l’OMC, de la campagne du président pour abolir la faim. Et cependant, c’est faux.
Les chapitres suivants révèlent que c’est l’influence de l’agrochimie, et non pas une recherche scientifique solide, qui a permis la vente de ces aliments. Si, d’ailleurs, la science devait suggérer quelque chose, ce serait que ces produits n’auraient jamais dû être autorisés.
Tout comme la grandeur du plan était à vous couper le souffle, de même en est-il des distorsions et des dissimulations. Tandis que les histoires dans ce livre révèlent des manœuvres du gouvernement et des corporations dignes d’un roman d’aventures, l’impact des aliments transgéniques est personnel. La plupart des gens en Amérique du Nord les mangent à tous les repas. Ces chapitres non seulement démantèlent la position des États-Unis selon laquelle ces aliments sont sains, mais ils vous informent sur les démarches à suivre pour vous protéger ainsi que votre famille.
Notes
1. Stuart Laidlaw, ‘Starlink Fallout Could Cost Billions’, The Toronto Star, January 9, 2001↑
2. Robert Cohen, Milk, the Deadly Poison, Argus Publishing, Englewood Cliffs, New Jersey, 1998, p. 133↑
Quand Susan ouvrit la porte, elle fut étonnée de voir plusieurs reporters debout devant elle. Plusieurs d’entre eux sautaient de leur voiture en courant vers elle et elle pouvait voir les autres voitures et les camions des journaux télévisés stationnant le long de la rue.
« Mais vous savez tous que nous ne pouvons rien dire de ce qui s’est passé. Nous pourrions être poursuivis en justice et – 1»
« C’est bon, interrompit le reporter de Channel Four Television, en agitant un journal devant son visage. Ils ont relâché votre mari. Il peut nous parler. » Susan prit le journal.
« Arpad, viens vite », appela-t-elle son mari.
Arpad Pusztai, un homme distingué, sexagénaire, approchait déjà. Tandis que sa femme lui montrait le document, le reporter se glissa à l’intérieur de la maison. Mais Arpad ne s’en aperçut pas ; il fixait le journal que sa femme lui avait tendu.
Il reconnut immédiatement le titre –Le Rowett Institute, Aberdeen, Scotland. Il était l’un des principaux instituts de nutrition dans le monde, et son employeur pendant trente-cinq ans –jusqu’à sa soudaine suspension il y avait juste sept mois. Et c’était là, clairement écrit. Ils avaient cessé leur ordre gag. Il pouvait parler.
Le document était daté du jour même, le 16 février 1999. En fait, moins de vingt minutes plus tôt, trente reporters étaient à la conférence de presse du Rowett Institute à écouter son directeur, le professeur Phillip James, mentionner en passant que les restrictions de conversation à la presse concernant Arpad Pusztai avaient été levées. Avant même que James n’ait fini sa phrase, les reporters avaient déjà atteint la porte de sortie. Ils avaient sauté dans leur voiture et roulé tout droit chez Pusztai, à Ashley Park North, une adresse qu’ils connaissaient par cœur puisqu’ils y avaient pratiquement campé depuis sept mois. À présent les trente reporters, avec leur caméra et leur magnéto, étaient entassés dans le living-room de Pusztai.
Arpad Pusztai lut le document –deux fois. Tandis qu’il relevait la tête, les journalistes commencèrent à lui poser des questions tous à la fois. Il sourit, et respira plus aisément qu’il ne l’avait fait depuis un bon bout de temps. Il n’avait pas perdu l’espoir. Maintenant il pouvait enfin communiquer ce qu’il savait sur les dangers des aliments transgéniques.
L’histoire d’Arpad Pusztai fit la une des journaux en Europe pendant des mois, alerta les lecteurs sur les sérieux risques de santé liés aux transgéniques. Ceci fut, toutefois, à peine mentionné dans la presse américaine ; le groupe de surveillance des médias, Project Censored, le dénonça comme l’un des dix évènements de l’année dont il y a eu le moins de comptes rendus2. En fait, les plus grands médias américains évitèrent presque toute la controverse sur les transgéniques jusqu’en mai 1999. Mais ce fut à propos de la protection des papillons monarques contre le pollen du maïs transgéniques, et non pas de la sécurité alimentaire humaine.
Ce ne fut que lors de l’immense rappel de nourriture occasionné par le maïs StarLink® que les Américains découvrirent qu’ils mangeaient des aliments transgéniques tous les jours. En outre, la presse américaine fut forcée de mener des interrogatoires pour savoir si les aliments GM étaient sûrs. Jusqu’à cet instant, les médias avaient décrit la résistance européenne aux cultures transgéniques américaines comme un anti-américanisme non scientifique. Mais comme l’a montré l’histoire d’Arpad Pusztai, les sentiments anti-OGM (Organismes Génétiquement Modifiés) des Européens s’étaient de loin embrasés à cause des plus grands risques de santé encourus que par les rares réactions allergiques attribuées à StarLink.
Arpad Pusztai était plus que bon dans son job. Dans d’autres milieux, on l’aurait déclaré excellent. Mais dans le monde conservateur et astreignant de la biologie expérimentale, l’éloge que l’on lui accordait était « consciencieux ». La minutie de Pusztai pendant plus de cinquante ans l’avait placé au sommet de sa discipline. Il avait publié près de 300 articles scientifiques, écrit ou édité douze ouvrages, et collaborait régulièrement avec d’autres chercheurs de renommée mondiale.
En 1995, Arpad, sa femme Susan –scientifique senior elle aussi–, et des collègues du Rowett Institute, l’Institut écossais de recherche agricole, et l’université de biologie de Durham, furent récompensés d’une bourse de recherche d’un montant de 1.6 millions de livres par le Département de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Pêche. Choisis parmi plus de vingt-sept concurrents, ce consortium de scientifiques, avec Arpad Pusztai comme coordinateur, fut désigné pour créer un modèle testant les aliments génétiquement modifiés, et vérifiant qu’ils étaient sains à manger. Leur test de vérification devait devenir la méthode standard utilisée en Grande-Bretagne et adoptée à travers l’Union Européenne.
À l’époque de la bourse, aucune recherche n’avait été publiée sur la sécurité alimentaire des OGM, et la communauté scientifique mondiale très concernée se posait de nombreuses questions. Par conséquent, Pusztai et ses collègues avaient été chargés d’élaborer un test de régime pour créer la confiance et, bien sûr, être minutieux.
La recherche était engagée depuis près de deux ans quand, en avril 1998, le professeur Phillip James, le directeur du Rowett Institute entra dans le bureau de Pusztai et plaça une énorme liasse de documents sur sa table. Il appela Susan dans la pièce voisine.
Il dit aux Pusztai que les ministres européens étaient sur le point de se rencontrer à Bruxelles pour voter sur la législation à adopter concernant les organismes génétiquement modifiés. Les documents étaient des soumissions des compagnies de biotechnologies cherchant l’approbation de leurs variétés de soja, de maïs et de tomates transgéniques. Le Ministre britannique de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche (MAFF) assistait à la conférence et avait besoin d’une base scientifique avec laquelle les recommander.
Le professeur James était l’un des douze scientifiques qui composaient le Comité Consultatif sur les Nouveaux Aliments et Process (ACNFP) chargés d’évaluer les aliments transgéniques mis en vente en Grande-Bretagne. James s’occupait des analyses nutritionnelles.
Pusztai jeta un coup d’œil à la pile de documents. Il y avait six ou sept dossiers présentant chacun une requête différente pour approbation – près de 700 pages en tout. Il savait que James et les onze autres membres du Comité ne liraient jamais euxmêmes ces documents. Ils étaient tous très occupés. Le professeur James, par exemple, était membre d’une douzaine de pareils comités et intervenait dans de nombreuses conférences internationales. Il était tellement souvent absent de l’Institut que Pusztai l’accueillait régulièrement dans les couloirs d’un « Salut, étranger ». En outre James et la plupart des autres n’étaient pas de vrais scientifiques. Ils étaient des hommes de comités –engagés à se procurer des fonds, à établir des règlements, et s’occupant de la politique des sciences. De l’autre côté, Arpad et Susan avaient travaillé depuis plus de deux ans sur l’élaboration de méthodes pour l’approbation des aliments génétiquement modifiés. Et, comme faisant partie de leur bourse, ils effectuaient sur de nouvelles variétés de pommes de terre transgéniques que le ministre écossais espérait commercialiser. Non seulement en connaissaient-ils la théorie, mais encore en avaient-ils une expérience pratique. Les Pusztai étaient par conséquent les scientifiques parmi les plus qualifiés au monde pour lire et évaluer la pile de documents que leur avait tendus James.
« Dans combien de temps vous faut-il cette recommandation ? » demanda Pusztai.
« Deux heures et demie », répondit James.
Arpad et Susan se dépêchèrent de se mettre au travail. Ils divisèrent les soumissions et se concentrèrent droit sur l’évidence la plus substantielle des documents –le plan de recherche et les données.
Tandis qu’Arpad Pusztai consultait une soumission, puis une autre, il fut sidéré.
« En tant que scientifique, j’étais vraiment choqué, dit-il. C’était la première fois que je réalisais quelles pitoyables évidences étaient présentées au comité. Il manquait les données, le plan de recherche était presqu’inexistant, et les tests trop superficiels. Leurs cas n’étaient pas très convaincants. Et une partie du travail très mal faite. J’insiste, c’était un vrai choc. »
Alors qu’Arpad et Susan avaient d’abord pensé que deux heures et demie seraient juste assez pour donner au ministre des recommandations préliminaires sur les soumissions, il s’avéra qu’ils eurent beaucoup plus de temps pour lui donner une réponse définitive. La recherche présentée était inadéquate pour démontrer que les aliments génétiquement modifiés décrits étaient sains à la consommation humaine ou animale. Ils avaient tous échoué à produire des évidences suffisantes. Pusztai appela le ministre.
« Je lui dis, sur la base de ce que j’avais lu jusqu’à maintenant, même après deux heures et demie de vérification, qu’il valait mieux être extrêmement prudent et ne pas l’accepter. Et il répondit quelque chose que je trouvai absolument surprenant : ‘Je ne sais pas pourquoi vous me dites ça, puisque le professeur James l’a déjà accepté.’ »
Pusztai était stupéfait. Il s’avéra que non seulement le comité avait entériné les soumissions des aliments transgéniques établies sur de pitoyables évidences, mais que les approbations avaient déjà été accordées deux ans auparavant –James voulait simplement des confirmations scientifiques pour le ministre. Et ni Pusztai, ni les autres scientifiques travaillant dans cette spécialité, ou encore les 58 millions de Britanniques ne savaient qu’ils mangeaient déjà des tomates, du soja, et du maïs transgéniques –et cela depuis près de deux ans. Les approbations avaient été faites sous le sceau du secret.
L’incident fut un moment décisif pour Pusztai. Jusqu’à cet instant, il avait cru que le comité scientifique et régulateur examinerait soigneusement et minutieusement cette nouvelle technologie. Mais maintenant il était inquiet. Très inquiet.
Après cet appel téléphonique, Pusztai s’entretint avec le professeur James et lui fit savoir pourquoi il pensait que l’approbation des aliments transgéniques par le comité était une erreur. Il révéla que certains éléments critiques du dossier manquaient et décrivit comment le modèle mis en place par son équipe de chercheurs était bien plus rigoureux et détaillé que ce qui était présenté par les compagnies de biotechnologies. Il décelait déjà dans les pommes de terre qu’il étudiait des indices de danger qui n’étaient pas pris en compte dans les recherches superficielles des tomates, soja, et maïs transgéniques.
Le professeur James ne défendit pas la décision du comité. En fait, il soutenait les conclusions de Pusztai avec enthousiasme. Si des chercheurs de son institut avaient créé une meilleure façon de tester les OGM, réfléchit-il, ceci pourrait résulter en de très lucratifs contrats –des millions de livres afflueraient.
« Il pensait que ce serait une bonne opportunité pour obtenir davantage de fonds pour la recherche, remarqua Pusztai. Vous comprenez, nous sommes tous attachés à l’argent, tous les chercheurs. Il croyait que nous allions poursuivre nos recherches et aboutir à d’excellents résultats. »
D’un autre côté, Pusztai n’était pas très enthousiaste. Il était très inquiet au sujet des tomates, soja, et maïs transgéniques non testés, vendus dans les épiceries. Ceci était aggravé par le fait que le soja et le maïs, et leurs dérivés, entrent dans la composition de 70 pour cent des aliments préparés.
À mesure que Pusztai continuait ses recherches, ses appréhensions augmentaient.
Le groupe de scientifiques de Pusztai modifiait l’ADN d’une pomme de terre pour réaliser ce qu’aucune pomme de terre n’avait réalisé auparavant. Il s’agissait de la faire produire son propre pesticide, une lectine, trouvée normalement dans les perceneige pour les protéger des pucerons et autres insectes. L’objectif de l’industrie agrochimique était de fabriquer en masse cette combinaison pomme de terre/insecticide, en soulageant l’agriculteur du fardeau de la pulvérisation de ses champs. Et en plus de cette recherche, Pusztai et son équipe devaient tester les effets de la pomme de terre sur les rats.
Les pommes de terre génétiquement modifiées étaient déjà vendues et consommées aux États-Unis. Leur ADN était collé à un gène de bactérie du sol identique au Bacillus anthrax. Le gène ajouté causait la création dans la pomme de terre de son propre pesticide appelé toxine Bacillus thuriengensis ou Bt. Si, par malheur, un insecte mangeait une de ces merveilles transgéniques, le Bt, fabriqué par chaque cellule de la plante, le tuait immédiatement. Le même Bt, créateur de gènes, avait été placé dans l’ADN du maïs et des plants de coton, vendu et consommé aux États-Unis, et aussi officiellement classé comme pesticide par l’Agence américaine de la Protection de l’Environnement (EPA). Toutefois, la Food and Drug Administration (FDA, l’agence sanitaire américaine) avait affirmé que selon elle, les aliments génétiquement modifiés ne présentaient aucun danger et offraient les mêmes apports nutritionnels que leurs homologues naturels. Cette assomption est la pierre de touche de la politique américaine, permettant ainsi que des millions d’hectares de cultures transgéniques soient plantées, vendues et consommées sans aucun test sanitaire préalable.
L’équipe de Pusztai modifia un plant de pomme de terre créant un pesticide différent –une lectine, un insecticide naturel que produisent certaines plantes pour se protéger des insectes. Arpad Pusztai avait passé près de sept ans à étudier les propriétés de cette lectine. Il en était l’expert mondial et il savait que celle-là particulièrement était propre à la consommation. En fait, dans l’une de ses publications, il nourrissait des rats de l’équivalent de 800 fois la quantité de lectine que produisaient les pommes de terre transgéniques, et il n’y avait eu aucun dégât. Aussi, lorsqu’il nourrit les rats avec ses pommes de terre fabriquant cette lectine, il ne s’attendait à aucune complication.
Ce que lui et son équipe découvrirent fut un vrai choc. Tout d’abord, le contenu nutritionnel des pommes de terre transgéniques était considérablement éloigné de leurs semblables non-GM, bien qu’elles aient poussé dans des conditions identiques. Par exemple, une rangée de pommes de terre transgéniques, contenait 20 pour cent de protéines en moins qu’une rangée de non transgéniques. Ensuite, même le contenu nutritionnel de pommes de terre parentes génétiquement modifiées, descendant d’une même pousse plantée dans des conditions identiques, était typiquement différent.
Si les résultats de Pusztai étaient limités à ces faits, ils auraient pu, à eux seuls, saper tout le processus régulateur des aliments transgéniques. La législation de la FDA reposait sur l’assomption que les produits génétiquement modifiés étaient stables. Les niveaux des nutriments n’étaient pas censés varier.
Mais ces résultats furent complètement éclipsés par l’autre découverte encore plus inquiétante. Pusztai s’aperçut que les rats nourris avec les pommes de terre transgéniques souffraient de troubles du système immunitaire. Leurs globules blancs [leucocytes] répondaient moins bien que ceux de rats nourris avec des pommes de terre non-GM, ce qui les rendait plus vulnérables aux infections et aux maladies. Les organes reliés au système immunitaire, le thymus et la rate, étaient endommagés. Comparés aux autres rats, ceux nourris de transgéniques étaient plus petits, avaient un cerveau, un foie et des testicules moins développés. D’autres avaient des tissus élargis, incluant le pancréas et les intestins. Certains souffraient d’une atrophie partielle du foie. Quoi d’autre, des changements structurels significatifs et une prolifération de cellules dans l’estomac et les intestins des rats nourris de pommes de terre transgéniques signalaient une augmentation potentielle de cancers.
Les rats développèrent ces sérieux problèmes de santé après seulement dix jours. Certains de ces changements persistèrent après 110 jours, ce qui correspond à une période de dix ans chez les humains.
En préparant le régime, Pusztai avait été particulièrement minutieux. Des comparaisons avaient été établies entre des rats nourris de pommes de terre transgéniques, de pommes de terre naturelles, et de pommes de terre naturelles piquées de petites quantités de lectine pure comme dans les pommes de terre génétiquement modifiées. Les chercheurs continuèrent avec des préparations variées, des pommes de terre crues, bouillies, au four, et en différentes quantités. Ils firent varier le contenu total de protéine du régime et testèrent ces variations au bout de périodes de 10 et de 110 jours. Ces protocoles de test avaient tous été soigneusement scrutés et acceptés à l’avance par le bureau des fonds du gouvernement et compatibles avec plusieurs publications.
À la fin, seuls les rats alimentés avec des pommes de terre transgéniques souffrirent de sérieux effets négatifs. De toute évidence, il était clair que les lectines n’étaient pas la cause principale de troubles de santé. Il semblait plutôt que la cause de détériorations d’organes et de dysfonctionnement chez les jeunes rats provenait du process transgénique lui-même. « Nous avons utilisé exactement les mêmes méthodes de bio-ingénierie que les compagnies agrochimiques », expliqua Pusztai.
Il savait que ces résultats indiquaient clairement que les aliments transgéniques déjà adoptés et consommés chaque jour par des centaines de millions de personnes pourraient créer des problèmes de santé similaires chez les humains, surtout les enfants.
Pusztai était dans une terrible situation. Il n’ignorait pas que si ses pommes de terre avaient été soumises aux mêmes études superficielles et processus d’approbation que le soja, le maïs, et les tomates transgéniques, elles seraient passées à travers le processus d’approbation du Comité Consultatif sur les Nouveaux Aliments et (aliments) Préparés (ACNFP) sans problème. Et elles auraient fini sur les rayons de supermarchés et les casseroles du monde entier.
Et Pusztai savait que les recherches superficielles menées sur le soja, le maïs, et les tomates transgéniques n’auraient pas pu relever ce genre de problèmes sérieux qu’il avait rencontrés. En outre, si les humains développaient des complications similaires aux rats, ça prendrait des années pour se manifester et ce serait extrêmement difficile pour quiconque de suspecter les aliments transgéniques.
« J’avais en main les preuves qu’il existait de sérieux dangers avec les aliments transgéniques, dit Pusztai. Et il fallait deux ou trois ans pour être publié alors que ces produits étaient déjà sur le marché sans test biologique rigoureux comme ceux que nous avons réalisé sur nos pommes de terre GM. » S’il attendait aussi longtemps, pensa-t-il, qui sait quel genre de préjudice pourrait être infligé aux consommateurs qui ne se doutaient de rien.
Tandis qu’Arpad Pusztai examinait ces ramifications et compilait ses résultats en vue de les publier, il fut contacté par un show télévisé britannique « Le Monde en action ». Ils étaient très désireux de présenter l’opinion d’un scientifique sur la sécurité des aliments transgéniques, et particulièrement la sienne. Ils savaient que son équipe était la seule au monde à mener des tests minutieux sur ces produits.
Leur demande jeta le trouble en Pusztai. Le code traditionnel de sa pratique dicte au scientifique de taire ses résultats jusqu’à ce qu’ils soient présentés lors d’une conférence ou d’une publication. Mais son code éthique lui dicta de prévenir immédiatement le (public) au sujet de ses découvertes.
Pusztai fut aussi encouragé à les dévoiler par le fait que la recherche était soutenue par des fonds publics. « Les contribuables britanniques ont dépensé 1.6 millions de livres pour cette recherche. [Ils] ont payé pour ça, se dit-il. Il savait aussi que l’interview lui permettrait de faire un résumé de deux ou trois minutes. Par conséquent, il ne dévoilerait pas le contenu plus détaillé qu’il réservait à la publication3.
Il demanda la permission à James, qui l’encouragea. Ils furent, toutefois, d’accord que l’intervention de Pusztai ne révèle pas à l’avance le détail des données qui serait plus approprié dans son article de recherche. James lui enjoignit l’attaché de presse du Rowett Institute pour qu’il l’enregistre.
L’interview de Pusztai dura à peu près deux heures et fut éditée pour une émission de 150 secondes. La scène finale incluait Pusztai disant que l’effet expérimental des pommes de terre transgéniques sur les rats « était un léger retard de la croissance et un effet sur le système immunitaire. Une pomme de terre génétiquement modifiée, après 110 jours, les rendait moins réactifs ».
Interrogé pour savoir s’il mangerait des aliments transgéniques, il répondit : « Si j’avais le choix, je n’en consommerais pas à moins d’avoir des évidences expérimentales comparables à celles qu’il produisait pour ses pommes de terre génétiquement modifiées. Je crois vraiment que cette technologie peut marcher. Et si l’on arrive à démontrer que ces aliments peuvent être sûrs, alors nous aurons rendu un fier service à nos concitoyens. J’y crois dur comme fer, et c’est la raison pour laquelle je demande de resserrer les règles et les standards ».
Il ajouta, « On nous garantit que : ‘C’est absolument sûr. Nous pouvons en manger tout le temps. Nous devons en manger tout le temps. Il n’y a aucun risque, rien ne peut nous arriver.’ Mais en tant que scientifique, travaillant activement dans ce domaine, je pense qu’il est injuste, très injuste de se servir de nos concitoyens comme cobayes. Nous devons trouver les cobayes dans les laboratoires4 ».
Pusztai était conscient que ses commentaires allaient faire sensation, mais il n’avait pas imaginé l’étendue de la controverse que ça avait soulevée.
Contrairement au manque complet d’informations sur les OGM (Organismes Génétiquement Modifiés) aux États-Unis, la controverse se développait à petit feu en Grande-Bretagne. La Monsanto Corporation, le géant de la biotechnologie, achetait des pages entières de publicité dans les journaux pour vanter les bienfaits des aliments transgéniques et essayer de séduire un public sceptique. D’un autre côté, les plus grands magazines publiaient des articles et éditoriaux accusant ces publicités de tromper les citoyens avec leurs fausses déclarations. Les scientifiques citaient des articles exprimant des doutes sur la sécurité de ces produits. Et le public était déjà échaudé par la crise de la vache folle, qui avait causé la mort de plusieurs personnes, en dépit des garanties précoces du gouvernement. C’est dans ce terrain fertile qu’éclata la bombe de Pusztai.
Le dimanche 9 août 1998, le jour avant l’émission « Le Monde en action », la station diffusa des annonces de l’interview de Pusztai, en soulignant certains passages et en priant les auditeurs de rester branchés le lendemain. À minuit, la station envoya un communiqué de presse aux journaux britanniques. Certains journalistes commencèrent immédiatement à appeler Pusztai, ce qui le garda éveillé une bonne partie de la nuit.
Lorsqu’il arriva au bureau, « l’institut était déjà bombardé par toutes sortes de questions de la presse et du Ministère de l’Agriculture à Londres », raconta Pusztai.
Mais en fin de journée, le téléphone resta muet. Au départ, Pusztai crut que l’agitation s’était calmée, et qu’il pouvait retourner à son travail. « Je découvris plus tard que l’on m’avait, en quelque sorte, fait taire à onze heures du matin, se souvint-il. Le directeur avait pris en main la totalité des déclarations à la presse, en faisant basculer mes appels sur son téléphone et en interceptant les fax et les emails, tant et si bien que pas même notre fils ne pouvait me contacter. »
Entre-temps, le professeur James jouissait d’une popularité sans précédent. « Il passait à la télé toutes les dix minutes ou à peu près. Il donnait son interprétation de la valeur de ce travail –une immense avancée scientifique, se rappela Pusztai. Il essayait d’exploiter chaque instant de cette publicité. » Il diffusa même ce jour-là un communiqué de presse sur le groupe de chercheurs sans demander l’avis de Pusztai. Celui-ci disait : Pour plus d’information, contacter le Docteur Phillip James.
« Il pensait que c’était quelque chose d’extraordinaire qui allait le rendre célèbre », dit Pusztai.
James avait raison d’être ambitieux. Tony Blair, le Premier ministre britannique, lui avait demandé de dresser les plans pour une nouvelle Agence Alimentaire Standard –une sorte de version britannique de la FDA américaine, mais qui ne s’occuperait que d’aliments. Ce devait être une agence prestigieuse avec, à la clé, l’embauche de 3.000 agents. Et tout le monde pensait que le professeur Phillip James, docteur en médecine, en serait le premier directeur –une nomination politiquement significative.
A ce moment, James semblait vouloir en rajouter et peut-être impressionner son futur patron Tony Blair. Aussi réquisitionna-t-il la publicité et commença-t-il à donner des informations sur la recherche de pommes de terre transgéniques.
Toutefois, le problème était le suivant : il avait tort. Les informations qu’il donnait à la presse, qu’il écrivait dans le communiqué, dont il parlait à la télé étaient fausses. Il ne s’était pas soucié de vérifier les faits avec Pusztai ou l’un des membres de son équipe.
La plus flagrante de ses erreurs concernait le type de lectine utilisée par l’équipe de chercheurs. Ils avaient manipulé une pomme de terre pour qu’elle produise une lectine des perce-neige, appelée GNA, connue pour son innocuité auprès des rats et des humains. Toutefois, celle que décrivait James était la « concanavaline A » –connue, elle, pour sa forte toxicité car réprimant l’action du système immunitaire.
Son erreur trompa complètement le public. Si les rats étaient endommagés par une pomme de terre expérimentale génétiquement modifiée pour produire une toxine connue, oui, et alors ? Les rapports de presse savent que c’est ce qu’occasionnent les toxines –où est le problème ? La pomme de terre n’était pas sur les rayons des supermarchés et n’y serait jamais.
Mais la lectine de Pusztai était inoffensive. Par conséquent, l’erreur de James faisait rater la vraie question –les dommages causés aux rats n’étaient pas dus à la lectine, mais bien au même processus de bio-ingénierie en œuvre dans les aliments transgéniques que chacun consommait déjà.
Dès le lundi après-midi, Arpad et Susan se rendirent compte que leurs appels avaient été détournés pour que James s’occupe en personne de la presse. Et lors des informations télévisées, le soir, ils réalisèrent que James avait raconté une histoire fausse. Le mardi, les scientifiques essayèrent à plusieurs reprises de parler à James pour lui dire qu’il avait fourni à la presse des informations erronées. Mais ce dernier bloqua chaque tentative. Les Pusztai ne pouvaient pas joindre James, et personne ne pouvait joindre les Pusztai.
« Nous étions de plus en plus frustrés, se souvint Pusztai. À chaque fois qu’il donnait ces communiqués de presse et apparaissait à la télé, nous pouvions voir qu’il racontait des bêtises. Aussi ma femme décida de mettre un terme à cette stupide mésinformation. » Avec l’aide de l’équipe de chercheurs, Susan écrivit un résumé des faits sur leur étude. Elle n’en rédigea que deux pages. « Nous savions que s’il était trop long, James ne le lirait jamais », dit Pusztai.
Ils purent enfin avoir une réunion avec celui-ci le mardi à 15 heures. Bien qu’Arpad n’ait pas été invité, avec leur chef immunologiste, le chef de la division et le directeur adjoint, il accompagna Susan dans le bureau de James.
Tout le monde se tint coi tandis que ce dernier parcourait les pages. Arpad pouvait voir le désespoir se dessiner sur le visage de James lorsqu’il réalisa qu’il avait donné une information erronée. Quand il eut fini de lire, il murmura : « C’est le plus mauvais jour de ma vie ».
« C’est alors que nous tombâmes tous d’accord pour que le directeur adjoint, qui était assez diplomate, fasse un communiqué de presse, mais en version abrégée, le lendemain matin, pour que la controverse repose sur des fondations scientifiques solides. Après quoi, nous primes congé du professeur James. Nous devions nous retrouver le lendemain 12 août », raconta Pusztai.
Le jour suivant, les Pusztai partirent travailler avec le sentiment que la vérité allait enfin être connue. Lorsqu’ils furent convoqués à une réunion, Arpad Pusztai pensait qu’on lui demanderait de revoir la correction du communiqué. Mais lorsqu’il entra dans la pièce, le directoire dans son ensemble était assemblé. Le professeur James parla d’une façon complètement différente de celle du jour précédent. En fait, Pusztai ne l’avait jamais entendu s’exprimer ainsi.
« Il dit que je serais suspendu, qu’ils feraient un audit de l’affaire, et qu’ensuite, ils me forceraient à prendre ma retraite, rapporta Pusztai. Et que mon départ ne dépendrait en aucun cas du résultat de l’audit. »
L’institut bloqua les ordinateurs de l’équipe et confisqua les notes de recherche, les données et tout ce qui avait un rapport avec les expériences sur les OGM. La recherche fut immédiatement arrêtée et l’équipe démantelée.
« C’était un changement d’attitude tellement abrupt, nota Pusztai. Nous nous séparâmes à 17 heures le mardi, et le mercredi matin, tout à fait inopinément, j’étais suspendu. Ceci provenait d’un personnage qui, pendant deux jours, avait exploité chaque minute du rôle de public-relations qui lui était alors bénéfique ainsi qu’à l’institut. Quelque chose d’extrêmement grave avait dû se passer pour qu’il effectue ce revirement soudain. »
Pusztai ne pouvait certifier ce qui avait occasionné ce changement chez le professeur James, mais il en avait une vague idée. « C’étaient certainement des interférences politiques. » Dans ses interviews et communiqués des deux jours précédents, James avait applaudi la recherche qui s’était montrée plutôt critique de la manière dont les aliments transgéniques en vente avaient été testés. Il préconisait aussi de mener davantage d’études (probablement dans son Rowett Institute). Mais, souligna Pusztai, « il n’est un secret pour personne que le gouvernement britannique, et particulièrement Tony Blair, est un fervent partisan des biotechnologies ». La théorie de Pusztai était que James –le premier candidat de Blair pour diriger la plus importante commission du pays– « avait gaffé. Parce que pendant deux jours, il avait défendu quelque chose qui n’avait rien à voir avec les choix du gouvernement ».
« Certains rapports existent, qui n’ont pas été vérifiés, selon lesquels il y aurait eu deux appels téléphoniques de Downing Street tard dans l’après-midi du 11, dit Pusztai, et qui seraient passés par la réceptionniste de l’institut ». (Selon la presse britannique, Bill Clinton aurait appelé Tony Blair en personne pour lui demander de renforcer son soutien aux aliments génétiquement modifiés.)5
Que ce fût une directive du Premier ministre ou que toute autre raison pût avoir poussé James à cette volte-face, suspendre Pusztai était clairement une opportunité pour James de protéger sa crédibilité. S’il avait diffusé le vrai rapport et admis qu’il avait donné de fausses informations, sa réputation aurait été sérieusement entachée.
La presse était avide. « Les journalistes et les reporters dormaient pratiquement dans l’allée chez nous, dit Pusztai. Je ne pouvais pas quitter la maison parce que j’étais assailli par eux. La télé allemande donnait des flashes sur l’événement toutes les heures. J’étais complètement dépassé par cette affaire. Je savais que ce que j’avais dit était difficilement acceptable. Mais la réaction qui en a découlé était absolument pénible. »
Peu après Pusztai reçut deux lettres de menace du professeur James datées du 18 et du 20 août, ce qui, finalement, chassa la presse de devant la porte des Pusztai. « Le directeur invoqua une clause de mon contrat m'interdisant certains actes ». Pusztai expliqua « qu’il ne pouvait rien dire à quiconque sans la permission écrite du Directeur ».
Il était conscient des énormes sommes d’argent qui se déversaient sur l’Institut sous forme de bourses ou de contrats de recherche. Si James déclarait que le Rowett Institute avait perdu un projet à cause des déclarations de Pusztai, il pourrait poursuivre ce dernier en justice et lui demander de substantiels dédommagements.
« Si je disais quoi que ce soit à quelqu'un de la presse ou à qui que ce soit, en fait, il me traînerait au tribunal et l’Institut exigerait d’importants dommages et intérêts parce que j’aurais alors agi contre leurs intérêts.
« Mais voilà, je n’étais plus très jeune, dit Pusztai. J’étais en fin de carrière. J’avais été suspendu. Je possédais quelques économies et ma maison, pour laquelle j’avais travaillé toute ma vie. Je n’étais pas riche, et vous savez combien un litige coûte cher. J'ai donc décidé de la fermer. » Sa femme, sous contrat avec le Rowett Institute, avait été, elle aussi, muselée.
Ayant placé les Pusztai sous cet ordre bâillon, la machine de public-relations de l’Institut ronronnait. Ils diffusèrent une série de communiqués de presse, souvent contradictoires, dont le but était de discréditer Pusztai et ses résultats.
La raison formelle donnée pour expliquer la suspension de celui-ci était qu’il avait publiquement communiqué les résultats de sa recherche avant de la faire examiner par ses pairs, comme l’exige le règlement du Rowett Institute. Toutefois, la presse n’avait pas été informée de la permission enthousiaste du Directeur James à Pusztai pour que dernier s’adresse aux journalistes ni même de son appel chez celui-ci après l’émission télévisée pour le féliciter. En outre, celle-ci avait été enregistrée sept semaines avant d’être diffusée. Si jamais le directeur avait eu des doutes, il avait eu suffisamment de temps pour l’annuler.
Les communiqués du Rowett Institute affirmèrent que les résultats rapportés par le docteur Pusztai étaient trompeurs parce qu’il avait mélangé les différentes études. D’autres déclarations essayèrent de le peindre comme un homme sénile et désorienté, ou comme « ne sachant pas où il en était », et « sur le point de s’effondrer. James le décrivait comme « absolument mortifié. Il joint les mains et s’excuse »6.
D’autres déclarations encore assurèrent que la recherche n’avait pas du tout été faite sur des pommes de terre génétiquement modifiées, mais sur une mixture de pommes de terre naturelles et de lectine. Ils indiquèrent aussi que la qualité du travail de Pusztai était déficiente et affirmèrent que les pommes de terre transgéniques n’étaient pas destinées à la nourriture. Un article daté de novembre, émanant du chef exécutif de l’Institut de Biologie et paru dans la publication du Rowett Institute alla encore plus loin. Il soutint que Pusztai avait fabriqué ses résultats, « une opinion qu’il avait totalement forgée puisqu’il n’avait jamais consulté mes données », s’exclama celui-ci7.
L’Institut pensa qu’il pourrait s’en sortir par une froide exécution puisque j’étais incapable de me défendre, dit Pusztai. Les mensonges non démentis furent envoyés à travers le monde, et les gens furent amenés à croire qu’il n’y avait pas de bases scientifiques à ses avertissements sur les aliments transgéniques. Le Times écrivit un article « L’alerte d’un chercheur sur des pommes de terre génétiquement modifiées était fausse, Le laboratoire l’admet »8. Un autre gros titre du Scottish Daily and Sunday Mail annonce « Monstrueuse erreur du docteur »9. La réputation de Pusztai était ruinée.
James n’agissait pas seul. Il avait sélectionné un panel de scientifiques pour conduire un audit du travail de Pusztai. Il était signifacatif qu’aucun de ces chercheurs n’était nutritionniste. « Qu’un institut de nutrition n’en choisisse aucun pour cet audit était tout à fait incroyable », remarqua Pusztai. En outre, le panel n’avait pas eu en main toutes les données. Les membres terminèrent leur examen en un jour, et pas une seule fois ils ne le consultèrent.
Un résumé de leur audit fut diffusé le 28 octobre. Ils affirmèrent qu’il y avait d’importantes lacunes dans l’étude de Pusztai. La totalité de cet audit ne fut jamais présentée au public. Pour éviter les fuites, seulement dix copies avaient été imprimées. Et pas même le président du panel n' en reçut une.
Tout au long de cette période, Pusztai reçut des demandes de renseignements de plusieurs de ses collègues européens. Ils avaient collaboré pendant de nombreuses années et n’étaient pas trompés par les rapports d’incapacité et de sénilité de Pusztai. Ils voulaient connaître la vérité. À cause de la menace du Rowett Institute qui pesait sur sa tête, Pusztai ne pouvait dire tout ce qu’il savait.
C’est alors qu’il découvrit une faille légale. Son contrat ne lui interdisait pas d’échanger des travaux non publiés avec d’autres chercheurs. Ces échanges font partie d’une grande tradition dans les cercles scientifiques. Pusztai pouvait, en théorie, partager ses données, à condition qu’elles ne soient pas publiées.
Il restait cependant un dernier obstacle: « ils avaient confisqué nos données, expliqua Pusztai. Je ne pouvais pas m’appuyer sur mes souvenirs parce que la science est précise. Si j’avais dit quelque chose qui n’était pas absolument correct, cela aurait pu se retourner contre moi, et alors je serais complètement détruit. »
À la fin du mois de novembre, une chance se présenta. En réponse à ce qui était devenu une énorme controverse médiatique, le gouvernement britannique demanda à James de lui envoyer ses évidences contre Pusztai pour une évaluation. Celui-ci devrait témoigner devant le Comité de la Chambre des lords. James réalisa qu’on lui demanderait de se défendre et qu’il aurait besoin de ses données. James se souvint aussi que tout contrat avec l’Institut stipulait que lors d’un audit, les « accusés » avaient légalement le droit de contester les découvertes de l’audit –avec leurs données en main. L’Institut lui en quelques-unes envoya avec réticence, mais pas toutes ses données confisquées.
Pusztai pouvait maintenant répondre aux requêtes de ses collègues. Il leur envoya le plan de la recherche et ses résultats, une copie du rapport de l’audit et ses ripostes. Les données étaient accablantes. À tel point que vingt-trois scientifiques de treize nations différentes décidèrent de former leur propre panel indépendant pour établir une revue formelle de pairs et l’envoyer au Parlement britannique.
Le panel analysa les données de Pusztai et le rapport du Rowett. Les vingt-trois scientifiques publièrent un mémorandum le 12 février 1999 accusant ce rapport de n’avoir apparemment sélectionné et interprété que les découvertes désapprouvées par les conclusions de Pusztai, et d’avoir délibérément ignoré les résultats pertinents. En dépit de ce travers, le panel indépendant soutint que les données analysées dans le rapport « montraient néanmoins clairement que les pommes de terre transgéniques avaient de sérieux effets sur les fonctions du système immunitaire et c’était assez pour justifier complètement les arguments du docteur Pusztai ». Ils affirmèrent en outre que les données de l’audit combinées au matériel de Pusztai seraient en fait appropriées pour paraître dans un journal de révision par les pairs. Le rapport stipulait que, « quoique certains de ces résultats soient préliminaires, ils étaient suffisants pour exonérer le docteur Pusztai en montrant que la consommation de pommes de terre génétiquement modifiées par les rats causait d’importantes différences du poids des organes et la perte de réponse des lymphocytes [globules blancs] comparés aux contrôles »10.
Le panel de scientifiques exigea l’installation d’un moratoire sur la vente des aliments génétiquement modifiés.
La controverse s’était réenflammée de plus belle. Un rapport publié deux jours plus tard, dévoilant que Monsanto avait donné au Rowett Institute 140.000 livres avant l’éclat, jeta de l’huile sur le feu des médias.
Sous la vive menace d’un scandale largement publicisé, le Parlement invita Pusztai à présenter ses conclusions devant le Comité des Sciences et Techniques de la Chambre des communes. La requête du Parlement annulait le contrat du Rowett –James fut obligé de révoquer l’ordre bâillon. C’était le 16 février, jour où les Pusztai recevaient, tout à fait par hasard, trente membres de la presse dans leur salon.
Tandis que les médias européens étaient avides d’histoires d’OGM controversés, la presse américaine n’en avait parlé que deux fois. Le 25 octobre 1998, le New York Times Sunday Magazine présenta en couverture la pomme de terre produisant le pesticide Bt en rapportant comment elle avait glissé des bureaux de la FDA et de l’EPA sur les marchés sans test sanitaire méticuleux. Une importante chaîne d’informations diffusa une histoire d’OGM la semaine suivante, puis plus rien ne parut pendant des mois.
Cependant, au Royaume-Uni et dans certaines parties d’Europe de l’Ouest, de substantiels reportages avaient conduit à un rejet grandissant des aliments transgéniques par le public. Un rapport préparé par le sondeur Stan Greenberg pour Monsanto et divulgué en octobre 1998 dit : « Le dernier sondage d’opinion montre un effondrement constant du soutien du public pour la biotechnologie et les aliments transgéniques. Greenberg qui avait établi des sondages pour le président Clinton, Tony Blair et le chancelier Gerhard Schroeder écrivait : « À chaque moment de ce projet, nous pensons que nous avons touché le fond et que l’opinion publique se stabilisera, mais apparemment, nous ne l’avons pas encore atteint… Les sentiments contraires ont augmenté de 38%, il y a un an, à 44 en mai et 51 aujourd’hui. Un tiers du public est maintenant extrêmement négatif, jusqu’à 20% »11. Lorsque finalement la presse entendit la vérité à propos de la recherche sur la pomme de terre directement de Pusztai, leurs rapports firent de nouveau hausser ces chiffres.
Les médias ne se tenaient plus. La troisième semaine du mois de février 1999, des colonnes de plus de 1.900 pouces furent publiées sur les modifications génétiques. Un éditorial déclara « en une semaine, le spectre d’une panique alimentaire est devenu une guerre à grande échelle »12. Durant le mois de février, la presse britannique émit plus de 700 articles sur les OGM13. Un chroniqueur du New Stateman écrivit : « La controverse sur les aliments transgéniques a divisé la société en deux blocs militants. Ceux qui voient les produits génétiquement modifiés comme une perspective effrayante –‘les nourritures Frankenstein’– s’opposent à leurs défenseurs »14.
Parmi ces derniers se trouvait la Royal Society, une organisation comptant de nombreux scientifiques qui considéraient cette attaque comme une menace contre leur source de fonds et de revenus. Le 23 février, dix-neuf membres de la Société publièrent une lettre dans le Daily Telegraph et le Guardian critiquant les chercheurs qui « avaient déclanché la crise des OGM en présentant au public des résultats n’ayant pas été soumis à l’examen par les pairs ».
Deux semaines plus tard, lorsque Pusztai et James témoignèrent devant le Comité de la Chambre des communes, ce dernier dénonça lui aussi le premier pour avoir discuté de recherche non publiée. Mais un membre du Parlement, le docteur Williams, le désavoua ainsi :
Les propos que vous tenez et selon lesquels il apparaît répréhensible de discuter d’une recherche non publiée posent un vrai problème; si je vous comprends bien, toutes les preuves acceptées par le comité consultatif [celui qui approuve les aliments trangéniques pour la consommation humaine] proviennent de compagnies commerciales, or tout cela n’est pas publié. C'est une procédure qui ne semble pas très démocratique. Nous ne pouvons en discuter puisque ce n’est pas publié et qu’ il n’y en a aucune trace écrite, ce qui revient donc à laisser à la discrétion du comité consultatif et de ses membres le soin de prendre toutes les décisions à notre place, alors que ces preuves ne relèvent que de la bonne foi de compagnies commerciales. Nous notons un profond manque de démocratie ici. Là-dessus, le docteur ajouta : « comment voulez-vous que le public puisse avoir une opinion sur les aliments génétiquement modifiés s’il n’y a rien de publié sur la sécurité de ces produits ?15 »
Bien que le parti majoritaire au Parlement fût entièrement pro-OGM, les membres du Comité contestèrent le fait que James ait diffusé des déclarations publiques sur des recherches dont il ne savait rien et ait décrit la fausse lectine utilisée. Pusztai fut encore blanchi lorsque James admit qu’il n’avait jamais suspecté Pusztai de méfaits ou de fraudes.
En avril 1999, l’industrie agrochimique britannique s’inclina devant la pression de l’opinion publique. Unilever, le plus grand fabricant de produits alimentaires en Angleterre, annonça qu’il enlèverait les substances transgéniques des produits vendus en Europe. « Ces annonces entraînèrent une semaine de sauve-qui-peut de la part des principales compagnies, toutes des marques de consommation courante », relata l’Independent16. Nestlé fit un communiqué le jour suivant imité par les plus grosses chaînes de supermarché : Tesco, Sainsbury, Safeway, Asda et Somerfield. McDonalds et Burger King s’engagèrent, eux aussi, à supprimer le maïs et le soja transgéniques de leurs aliments en Europe. À la fin, aucun détaillant important ne se rangea dans le camp des OGM. Ils dépensèrent des millions pour découvrir de nouveaux stocks non transgéniques de soja, de maïs et de leurs dérivés, ou pour reformuler leurs recettes en supprimant complètement ces produits. (L’Union Européenne a passé une loi exigeant que les nourritures contenant plus de 1% d’OGM soient étiquetées. En conséquence la plupart des fabricants européens ont choisi d’éliminer les substances transgéniques pour éviter l’étiquetage. Le 2 juillet 2003, le Parlement Européen a voté pour abaisser le seuil de tolérance à 0.9%.)
Avec des milliards en jeu, l’industrie biotechnologique se démenait pour contenir la rébellion anti-OGM. Il leur fallait agir rapidement. Cependant, les corporations, particulièrement Monsanto, ne pouvaient montrer qu’elles se défendaient directement. « Tout le monde nous hait ici », admit Dan Verakis, porte-parole de Monsanto Europe. Il avait été particulièrement apostrophé par l’Observer dans un article datant du 21 février intitulé : « Fureur alimentaire. L’homme en poste le plus décrié en Grande-Bretagne »17.
En effet, Norman Baker, membre du Parlement libéral démocrate avait présenté Monsanto comme « l’ennemi public numéro un » à la Chambre des Communes. Il avait ajouté : « Ils ne cessent de contrecarrer les choix des consommateurs, de raser au bulldozer les gouvernements élus, et de gaver les populations de leurs misérables produits ». Baker avait, en conséquence, demandé que les activités de la corporation soient réduites18.
Apparemment, Monsanto et l’industrie agrochimique devaient avancer grâce à des intermédiaires. La fuite d’un document du sondeur Greenberg révéla qu’ils avaient des amis haut placés. Selon le rapport, la stratégie de Monsanto était de l’emporter sur « une élite socio-économique » consistant en membres du Parlement et « hauts fonctionnaires »19.
L’animosité de Norman Baker envers Monsanto n’était pas partagée par les membres de la majorité travailliste au Parlement. Selon un rapport de Globe and Mail paru en février 1998, dès l’investiture de ces derniers l’année précédente, « les ministres et autres membres du gouvernement avaient rencontré quatre-vingt une fois des compagnies fournissant des produits OGM (vingt-trois rencontres avec Monsanto) ». Les efforts de ces corporations avaient largement payé. « Plus de 22 millions de dollars avaient été destinés aux firmes biotechniques britanniques »20, et les membres du gouvernement les avaient soutenues sans réserve.
Toutefois, maintenant, ces personnalités étaient en difficulté. Leurs électeurs étaient devenus majoritairement anti-OGM. Selon les sondages du ministère, seulement 35% des Britanniques faisaient confiance au « gouvernement pour prendre à leur place des décisions sur les biotechnologies ». Ils ne croyaient plus que le gouvernement « fourniraient des informations sûres et équilibrées sur les développements des transgéniques et sur leur réglementation ». Et seulement 1% du public restait persuadé que les aliments génétiquement modifiés « étaient bons pour la société »21.
La crédibilité du gouvernement sur cette affaire avait souffert de nombreux revers. Par exemple, en dépit des affirmations selon lesquelles les aliments transgéniques étaient absolument sûrs, la fuite d’un rapport au début de l’année révéla que le gouvernement en doutait. Le comité consultatif sur les nouveaux aliments et (les aliments) préparés (ACNFP) avait parlé secrètement aux managers de supermarchés qui avaient accès aux listings d’achats alimentaires de près de 30 millions de consommateurs utilisant des « cartes de fidélité ». Le comité voulait croiser ces listings et les données médicales pour vérifier si ceux qui consommaient des OGM étaient plus sujets aux maladies. « L’étude s’intéressait plus particulièrement à l’augmentation des allergies chez les enfants, aux cancers, aux anomalies congénitales, et aux admissions en milieu hospitalier22. » Après la fuite du rapport, le gouvernement, embarrassé, supprima les plans de monitorage.
Maintenant, les membres du gouvernement préparaient une initiative pour regagner la confiance du public dans les OGM. Après une autre fuite dévoilée par l’Independent on Sunday, les ministres de la Santé, de l’Environnement et de la Sécurité Alimentaire s’étaient réunis le 10 mai pour mettre en place « une surprenante stratégie détaillée afin de rassembler et mobiliser du soutien » aux OGM. « Le principal souci de l’un des ministres, dit le rapport, était la recherche immonde du docteur Arpad Pusztai ».
D’une certaine manière, les ministres savaient d’avance que trois rapports pro-OGM – commandités par la Royal Society, le Comité de la Chambre des Communes et le ACNFP– allaient sortir en mai et attaqueraient Pusztai. Par conséquent, ils prévoyaient d’y faire critiquer son travail par des scientifiques pro-biotechnologies. Ces derniers, soigneusement triés sur le volet par l’Office de la Science et de la Technologie, en profiteraient aussi pour « faire passer le message-clé du gouvernement » afin de convaincre le public, à savoir, « que l’on devrait donner à l’industrie agrochimique du temps pour développer et démontrer les possibles bienfaits des aliments transgéniques. D’après l’Independent on Sunday, plusieurs de ces soi-disant experts « indépendants » que les ministres voulaient « disponibles pour des interviews diffusées par les médias et pour écrire des articles23, […] avaient, fort à propos, gagné leur expertise grâce aux salaires –directs ou indirects– versés par les [compagnies de biotechnologies] »24.
D’autre part, les ministres décidèrent de faire de nombreuses apparitions dans les médias pour « parler d’une seule voix » directement au public. Le ministre de la Santé se porta volontaire pour écrire un article au nom du Premier Ministre. Un système instantané de réfutation devait se mettre en place pour contrer toute réaction de la part « d’activistes et de groupes de pression ». Il fallait s’assurer de l’approbation de la Royal Society et des autres, dont le document disait « nous aiderons à produire une bonne histoire »23.
La même semaine devaient paraître les trois rapports pro-OGM et anti-Pusztai, suivis immédiatement des déclarations des ministres à propos des nouveaux programmes concernant les aliments transgéniques et d’une attaque médiatique de haut profil. Ce devait être une semaine pour regagner la confiance du consommateur.
Un de ces rapports provenait du Comité de la Chambre des communes qui avait entendu les témoignages de Pusztai et de James. Ce dernier était certain que les membres lui donneraient raison. Bien que, lors de sa déposition et pour une raison inconnue, les membres du Parlement n’avaient pas laissé Pusztai expliquer les détails scientifiques de son cas, il leur avait néammoins présenté les faits dans un document qu’il avait soigneusement préparé le mois précédent.
