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Une femme de quarante ans vient d’apprendre qu’elle attend un enfant. Elle décide de louer une chambre chez une vieille dame, quelque part sur la côte ouest du Cotentin. Ces deux-là ne sont pas tout à fait étrangères l’une à l’autre mais elles l’ont oublié ou préfèrent s’en donner l’illusion. Jour après jour, la narratrice accompagne sur son journal la lente remontée d’un passé détourné qu’elle est venue affronter seule dans l’espoir de s’en défaire et de (re)naître autrement.
Sept jours en face est un petit roman intimiste et énigmatique construit en miroir, une quête sur la vérité des origines, une histoire de résilience et de réconciliation, où le paysage, omniprésent, est presque une figure poétique à part entière.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Anne Lecourt est traductrice de métier. Autrice de plusieurs ouvrages sur la parole des femmes en Bretagne, elle signe avec les éditions Parole son premier roman.
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Seitenzahl: 88
Veröffentlichungsjahr: 2020
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ISBN : 978-2-375860-54-0
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© 2020, Éditions Parole
Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer
Courriel : [email protected]
Suivi commande : [email protected]
www.editions-parole.net
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Tous droits réservés pour tous pays
Page de titre
Anne Lecourt
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Sept jours en face
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À toutes les naissances
En guise d'introduction 1
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C’était un rendez-vous entre ciel et mer, leur bavardage incessant. 1943-1967. Aucune autre inscription, rien. Une tombe à l’écart, saupoudrée d’un sable presque blanc, si fin que les motifs sur la pierre polie se recomposaient inlassablement chaque fois que la brise respirait. J’ai déposé mes roses. Je suis restée longtemps, assise là, dans ce tête-à-tête pacifié avec celle qui reposait le front contre la dune. On sentait le soleil et la pluie, et la paix accroupie dedans les murs. Le silence et le vent, infatigable. L’éternité. Puis la grille rouillée du cimetière derrière moi a poussé un petit cri grêle.
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Je rentrais.
Port B., septembre 2000
En guise d'introduction 2
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Au début j’ai marché, beaucoup. Je me suis abandonnée, je n’ai pas essayé de résister ni de comprendre. J’ai laissé venir à moi les sensations, et aussi les gens. J’ai pensé, il faudra du temps, sans doute, pour délier les langues de ce pays-là, comme il faut du temps pour qu’en chacun de nous commence à se relever un passé résigné ou depuis longtemps contraint au silence. L’idée, une double quête, s’annonçait comme un lent cheminement à l’envers, un compte à rebours dont j’espérais qu’il me ramènerait au commencement. Je voulais regarder les choses en face et écrire l’histoire telle qu’elle se raconterait au fil des rencontres. Une fois pour toutes. Après tous ces détournements, ces tentatives d’étouffement, ou d’esquive. Après ce temps de tâtonnement, si long, qu’avait été ma vie. Une histoire, forcément, qui aurait plusieurs voix, mêlant le dedans et le dehors, le présent et le passé, le vrai et le faux – il faudrait composer avec toutes ces voix – il faudrait improviser, rebondir. Je ne savais rien d’avance. Ni quoi, ni comment, et si seulement je serais capable d’aller au bout. Je venais d’avoir quarante ans. J’attendais un enfant. Il me restait un peu moins de vingt semaines.
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Je voulais savoir.
Premier jour
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Elle dit qu’au début, les premières semaines, la jeune femme était restée assise à la table, à regarder le bébé. La petite chose chiffonnée dormait dans un couffin d’osier posé au sol avec deux poings fermés minuscules. Et aussi que le couffin était si grand que le corps y semblait noyé. Elle dit, elle s’en souvient, qu’elle avait donné des brassières, deux paires de chaussons tricotés, une pile de petits vêtements repassés. Elle n’avait pas trouvé de mots pour accompagner son geste. C’était un geste, du reste, qui n’attendait rien en retour. L’autre avait tout pris, paupières baissées, avait tourné le dos, s’était sauvée.
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On vous a bien renseignée. Si quelqu’un l’a écoutée, il me semble que c’est moi.
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Elle dit ça mais quelque chose sonne faux dans la voix. À moins que ce ne soit moi. Moi qui sonne faux, déjà. Elle s’appelle Madame Luce et c’est la personne qui me loge. Je la remercie pour le café et je tourne la petite cuillère dans ma tasse pour surmonter la gêne – je ne prends pas de sucre, merci. Je prétends que j’écris un livre. Je lui donne le nom que je partage avec toi, mais en fin de compte, elle ne pose aucune question. Elle ne s’intéresse pas, elle a son monde, il semble que cela lui suffise. Elle me regarde à peine, ou plutôt ne soutient pas mon regard. Elle m’explique qu’elle vit avec des chats depuis qu’elle est veuve. Ils sont quatre. Je les cherche des yeux. Elle dit ils viendront plus tard – elle est prise d’un petit rire frileux, sonore comme un grelot –, pour l’instant ils observent. Je la regarde remonter sur son épaule maigre un gilet couleur de feuille morte. On dirait un petit rongeur, un mulot de livre d’enfant. La maison est sombre, tout en hauteur, étroite. Un mur au pignon piqué de ravenelles pourpres, une façade à l’enduit délavé par les grains qui se succèdent en rangs serrés sous un ciel qui ne tient pas en place.
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Je choisis pour la semaine une chambre à l’étage. La vue porte loin. De la fenêtre, je peux voir la vague s’avancer, blanchir, puis s’éteindre sur le sable sans qu’aucun son ne me parvienne, un film muet, en couleurs. Je souris, étrangement heureuse de me trouver là, avide d’espace et de vent. Elle dit il n’y a rien pour se faire à manger. Un lavabo pour la toilette, et vous trouverez une douche au fond du couloir. Vous serez tranquille, il n’y a personne d’autre dans la maison, que vous et moi. Elle parle d’un café-presse sur la place de l’église et d’une boulangerie, juste en face. Je l’écoute, distraite. Je hausse les épaules, manger m’est égal. Boire, peut-être. Je triture au fond de ma poche le carnet que j’ai acheté exprès pour écrire cette histoire. D’un brun chaud et velouté, comme ta peau. J’écarte la pensée de toi qui me vient, l’éloignement, la séparation temporaire, la première en vingt ans. Je ne défais pas mes sacs. Je me réserve la possibilité de tout quitter d’un moment à l’autre. Je me tiens toujours prête. Des restes d’une autre vie, où je savais faire ça. La femme parle encore mais je n’entends plus, happée par le dehors qui m’attire puissamment.
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Depuis la fenêtre, on devine une partie du havre, les tentatives d’approche de la mer, l’eau qui vient, puis repart au fil des heures. Deux fois par jour. Une présence palpable, installée dans les murs et qui parle constamment à l’oreille sans qu’on n’y prenne garde. Je sors tout de suite au grand air, le menton relevé haut pour boire, tout. La lumière qui coule sur les murets de pierres sèches, la traînée blanche des chemins, le souffle puissant de l’océan, épanoui, généreux. Au sol, je déchiffre les marées, et comment l’eau au gré de ses humeurs a déposé derrière elle, dans les prairies mouillées et les tourbières, des senteurs limoneuses, des teintes grasses et dorées. Je marche jusqu’au soir, jusqu’à l’épuisement. Je m’égare dans les prés salés, longeant les sentiers d’eaux huileuses, les tranchées basses ouvertes parmi des brassées de roseaux bruissants. Les étiers me trompent, je retourne plusieurs fois par où j’étais venue, penaude. Ce parcours enchevêtré à travers les chardons bleus et la bruyère me remplit d’une joie sourde impossible à communiquer. Ici le paysage est secoué par les vents. Ténébreux et sauvage. D’une puissance magnifique. Du côté du Cotentin, par là.
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J’éprouve de la gratitude envers Madame Luce qui m’accepte sans poser de question. Je ne sais pas exprimer ces choses-là, je n’ai jamais su être aimable, je ne suis pas quelqu’un d’aimable et je n’aime pas parler de moi. J’évoque une amie, quelqu’un dans l’enseignement, qui m’envoie enquêter au sujet de cette histoire de mère incapable et d’enfant maltraitée. C’est le sujet de mon livre. Elle doit se souvenir de la fin, tragique, la presse en avait parlé. Il y a une quarantaine d’années de cela. Très vite je m’enlise. Je m’arrête au milieu d’une phrase, j’ai peur de tout compromettre. Elle ne semble pas se préoccuper de ce que je veux ou de ce que je ne veux pas. Je ne sais pas si elle entend bien tout ce que je lui dis, elle tire sa chaise et elle s’assoit. Je l’imite. Les chaises sont lourdes et creusent des chemins sonores dans le gravier blanc. On s’est installé dehors à la table en fer.
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Au début Madame Luce ne parle pas, mais elle accepte. Tout est déjà là. L’histoire est là, son déroulement, jusqu’à ce jour qui nous met face à face. J’écoute à l’intérieur, le tumulte, d’abord une rumeur. Puis la douleur comme une chair qui s’entrouvre. Ou peut-être que ce n’est pas la douleur. Simplement une envie de mourir et de vivre à la fois. Mais tout est là, déjà. L’histoire, inévitable. Une partie d’elle, une partie de moi. Chacune sa peine, sa part d’épreuve. La table ronde entre nous, et un petit vent aigre qui mordille les chevilles. Elle parle curieusement, un peu comme s’adresserait à nous la voix de l’auteur dans un livre, une manière distanciée, comme si elle récitait ou savait tout déjà.
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Elle me dit c’est bien que vous soyez venue. Mais on oublie, voyez-vous. Quarante années. C’est loin. On n’aime pas revenir sur le malheur. Surtout là. Maryse n’avait plus de famille. Réservée à l’extrême. Méfiante même. On ne lui connaissait pas d’amis. Enfin nous étions au moins voisines toutes les deux. Pas du même monde, c’est vrai. Moi côté bourg, elle côté havre. Et puis l’argent, l’éducation, rien à voir. J’étais un peu plus âgée qu’elle. Je n’étais pas d’ici. Je venais rejoindre un mari, j’avais une espèce de position, un rang à tenir, vous comprenez. Les gens ne sont guère liants. Plutôt durs au mal que véritablement hostiles. Habitués à une vie qu’ils n’ont pas choisie. Moi non plus je n’étais pas libre contrairement à ce que les apparences pouvaient laisser croire, et je n’avais pas choisi grand-chose. Madame Luce ignore ce que je sais. Je la sens hésitante et cela me procure une satisfaction vaguement malsaine. J’ai plusieurs longueurs d’avance. Le bourg à l’époque comptait quelques centaines d’habitants, pas davantage. Tout le monde connaissant tout le monde. Chacun à sa place, au bistro, à l’église, et son mot à dire sur tout. Elle dit mon mari était jeune médecin. Sûrement Maryse avait espéré un temps, elle était à peine sortie de l’enfance. Mais l’enfance ne dure guère dans ces cas-là. La vie a tôt fait de vous rattraper au col. La voix s’est durcie mais elle sonne vrai cette fois. Elle se défend du chagrin.
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Maryse s’était donc confiée à Madame Luce. Dans un moment de grande douleur, avec son peu de mots et dans une langue âpre et saccadée. D’abord elle avait pensé à prier, un peu au hasard, dans le désordre, Dieu d’abord, parce que sa figure familière et indulgente s’était présentée en premier. Frottant sa peau, frottant son ventre, là, encore et encore, à l’user, traquée par une suite d’images obsédantes. Maryse avait raconté ses nuits hérissées, les suées d’angoisse. Sa résistance, les gestes de parade, les torsions de tout le corps. Une bête qui se sait perdue. Elle avait dit comment le matin, blanche d’avoir veillé jusqu’à l’aube, elle reprenait son ouvrage de couture sans une parole, auprès de la mère, obtuse et besogneuse.
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J’ai du mal à écrire Maryse.
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