I 3Eté 2023 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de
6 I Sept mook Eté 2023Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Savez-vous comment installer et monter une yourte ouzbèke dansles règles de l’art et dans les temps? L’ethnologue neuchâteloiseMicheline Centlivres-Demont nous raconte, avec le talent qu’on luiconnaît, ce défi (lire pages 76 à 91) dans notre second tome consacréaux Mémoire(s) afghane(s). Un opus aussi riche et précieux que lepremier épisode publié à l’automne 2022, toujours disponible enlibrairie ou sur la boutique de notre site sept.info.Raconter le monde tel qu’il est, en mode slow journalisme,découvrir autrement des réalités complexes, les raconter avecla rigueur et l’exigence de la littérature du réel, aller plus loinque l’écume de l’actualité, c’est depuis bientôt dix ans, depuis lafondation de notre média pionnier, la mission de service publicqui nous anime.Nous apportons ainsi une part unique à l’édifice de l’information.Une part reconnue désormais par de nombreux prix de journalisme,qui ne remplace aucune autre, et qui a simplement sa place, sondroit d’exister, sa nécessité pour créer un espace propice au débatdémocratique, pour permettre à nos concitoyens d’être informésen profondeur. Ce qu’une «fast news» de 500 signes ou un post surles réseaux sociaux ne permettront jamais.Cette place dans le champ politique, nous la revendiquonsalors que nous vivons une période très étrange. Hausse des prix dupapier, inflation, attaques incessantes sur la liberté des médias… nenous voilons pas la face, nous sommes inquiets pour notre aveniret plus que jamais, nous nous
I 7Eté 2023 Sept mook Image de couverture: © Micheline Centlivres-Demont et Pierre CentlivresVous voulez découvrir ce qu’est un mook augmenté? C’est facile: téléchargeznotre application gratuite, scannez les pages où figure notre picto Septet dégustez nos «plus» virtuels (mode d’emploi en page 5). Petit conseil:commencez par la page de couverture de Sept mook.Or, en agissant de la sorte, les législateurs vont introduire unedistorsion de concurrence mortifère alors que cette question d’aideétatique aux médias ne leur revient pas. C’est au peuple de déciders’il veut ou non subventionner des titres, en introduisant dans nosconstitutions le principe d’une information considérée comme unbien commun. A l’image de l’éducation, la santé, l’énergie…Ce débat politique serait en tout cas plus que bénéfique pourrecréer le lien de confiance, souvent rompu, entre des médias etune population qui aurait un droit de regard sur la qualité des
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Eté 2001, Douchanbé, capitaledu Tadjikistan. Avec un amiphotographe, nous nous enga-geons sur la Pamir highway, référencéeM41 sur les cartes routières, qui reliel’Afghanistan au Kirghizstan, en pas-sant par le Tadjikistan, sur près de 1’400kilomètres. Construite sous le régime defer, de sueur et de terreur du camaradeStaline et achevée en 1940, la deuxième«autoroute» la plus haute du monde estun axe vital pour toute la région. Lesembûches qui la jalonnent sont aussiphysiques qu’humaines. Pour les chauf-feurs de camion de marchandises quil’empruntent régulièrement, cette routeest aussi périlleuse que celle du Salaire de lapeur: pistes défoncées, raidillons en lacets,chutes de pierre, torrents en contrebas,plateaux désertiques entrecoupés de val-lées à couper le souffle et de cols perchésà plus de 4’200 mètres d’altitude balayéspar de redoutables tempêtes de neige oùles températures glaçantes des hiverscontrastent avec les chaleurs étouffan-tes de l’été. Pour les voyageurs, les multi-ples checkpoints, tenus par des types armésen uniforme – à affiliation incertaine –et aux mines patibulaires, sont autantde péages pour se faire racketter. C’estlors d’un arrêt le long du fleuve Piandj,qui marque la frontière tadjiko-afghanedans ce paysage aride et minéral, que j’aifait ma première rencontre avec l’Afgha-nistan sous la forme de trois silhouettessur l’autre rive: un homme, suivi d’unenfant et d’une femme en burqa bleuequi, tel un fantôme, a disparu derrière desrochers aussi vite qu’elle m’était apparue.Comme le ferait un gamin, j’ai ensuitesoigneusement choisi un caillou parmides dizaines et l’ai lancé en direction de larive opposée, en me disant: «Si je l’atteins,je m’y rendrai prochainement.» Touché!Restait à savoir quand.L’année suivante, il souffle commeun vent de liberté sur l’Afghanistan. LesAméricains ont envahi le pays et chassé les
du jet de pierre. Jusque-là, j’avais parcourudes mois entiers les lointains confins desex-républiques soviétiques d’Asie cen-trale et du Caucase. Rencontrer le photo-graphe d’origine iranienne Reza Deghati,pour qui ces espaces sont sa zone de pré-dilection, était une évidence. Travailleravec lui, tout aussi naturel. C’est chosefaite fin 2003. Pendant neuf mois, j’offi-cie en tant que rédacteur en chef de sonagence photo Webistan à Paris. Durantcette période, j’ai suivi de près le dévelop-pement d’Aïna, l’organisation non gou-vernementale qu’il a fondée fin décembre2001 à Paris et à Kaboul avec sa femme,Rachel Deghati, et son frère ManoocherDeghati, photoreporter comme lui. Parti-ciper à la reconstruction de l’Afghanistanpar l’éducation, la formation et l’infor-mation afin de développer des médiasindépendants et l’expression culturelle,tel est le but des actions d’Aïna, miroir enpersan. Plusieurs journaux en sont nés:l’hebdomadaire Kabul Weekly, le maga-zine pour enfants Parvaz (L’envol), celuipour les femmes Malalaï, le mensuel sati-rique Zanbel e-Gham. Une bibliothèque,un cinéma itinérant, des studios radioet vidéo, une école photo... Que de défispour «panser les âmes blessées», commele formulait Reza! Des dizaines de volon-taires de toute nationalité, dont beau-coup de Français, feront tout pour quece rêve se réalise. Situé face au ministèredes Affaires étrangères sur Wazir AkbarKhan, au cœur de la capitale afghane, cecentre de médias est un véritable havrede paix, à l’écart du capharnaüm urbainet de ses embouteillages. Le patio de cetteancienne propriété d’un membre de lafamille du roi Mohammad Zaher Shah,orné de rangées de roses qui explosent devie et de couleur au printemps, respire lasérénité. Les rendez-vous et les réunionsde travail se partagent autour d’un thé vertou noir. Bref, un lieu où il fait bon vivreet travailler, à l’opposé des horreurs quis’y seraient déroulées. En 1994, les tali-bans l’auraient en effet transformé enun centre de détention et d’interroga-toires, avec salle de torture incluse… Quelcoup de force de reconvertir ce sinistresite en un espace dédié à la liberté de lapresse! En octobre 2002, vingt étudiants,hommes et femmes, âgés de 13 à 40 ans,sont sélectionnés sur une liste de plus dequatre cents candidats! «La plupart de mesélèves n’avaient jamais touché un appa-reil photo, me raconte Manoocher alorsque je m’apprête à prendre la relève. Ilsne parlaient pas anglais et ne savaientpas utiliser un ordinateur. Pendant un anet demi, on leur a donc donné des coursd’anglais, d’informatique, d’internet et detraitement d’images, et initié au journa-lisme…» Ils se sont entraînés sur le maté-riel rudimentaire qu’ils connaissaient etavaient déjà vu: les chambres photogra-phiques rustiques en bois sur
Alexandra Boulat, et tant d’autres lors decollectes de matériels. J’ai même été tentéde croire à nouveau au Père Noël quandj’ai vu arriver certains dons! Mais hon-nêtement, il n’y en avait jamais trop. Lematériel souffre. Il est vite endommagéà cause de la poussière qui s’infiltre par-tout. Un enfer pour les appareils et lesobjectifs. Les emmailloter dans le fou-lard que tous les Afghans portent autourdu cou ne suffit pas, et il n’y a pas de ser-vice après-vente à Kaboul. Les coupuresd’électricité intempestives rendent fousles ordinateurs. Tout ça, compose noscasse-têtes quotidiens.En journée, le patio prend des alluresde studio photo à ciel ouvert; le temps dequelques séances, toute une pépinièred’apprentis photographes se tire le por-trait dans la joie et la bonne humeur.Les loupés sont l’occasion d’explosion derires. Le ridicule, lui, ne tue pas. Parmi lespremiers étudiants formés, une dizained’entre eux constitue le noyau dur d’AïnaPhoto. Tous ont des parcours différentset, pour certains, choisir le médium dela photo n’a pas été sans risque. L’aînéNajibullah Musafer a réussi, au péril desa vie, à tourner un documentaire sur lerégime taliban dans la région où vit prin-cipalement la communauté hazara, aucentre du pays. Lui-même Hazara, né en1963 à Bamiyan, il a passé sept mois enprison à la suite de délits liés à la pho-tographie. Si les talibans avaient décou-vert son film, ils l’auraient certainementcondamné à mort. Ali Omid, un autreHazara né en 1977 et diplômé des Beaux-Arts de l’Université de Kaboul, a survécuà une attaque des talibans qui a fait près de2’500 morts dans la province de Bamiyan.«C’est important de prendre des photospour l’histoire parce que l’Afghanistan estun pays qui change», nous affirme-t-ildu haut de ses 26 ans. De quatre ans soncadet, Fardin Waezi a appris la photogra-phie dans l’atelier de son père. Pour avoirpris des images et aussi coupé sa barbe,il a été arrêté cinq fois pendant son ado-lescence. «Maintenant que les talibanssont partis, je veux montrer la beautéde mon pays.» Gulbuddin Elham, lui,a été contraint de reporter ses études à lafaculté de Journalisme de l’Université deKaboul. Ce père de trois enfants, alors âgéde 30 ans, a choisi une carrière dans laphotographie parce que «les images sontdes archives de l’histoire. Et je tiens à enfaire partie.» L’agence a aussi attiré d’an-ciens combattants comme MohammadReza Yemak. Retraité de l’armée natio-nale afghane où il faisait partie des gardesd’élite du chef de l’exécutif provisoireHamid Karzai, Yemak a franchi le pasà 32 ans parce que «faire partie d’unepresse libre peut contribuer à éloignerma société des systèmes répressifs et luioffrir un meilleur destin». Un peu pourles mêmes raisons, Wakil Kohsar, né en1981 dans la célèbre vallée du Pandjchir etcontraint de s’exiler au Pakistan pendantprès de huit ans, a
Kaboul, octobre 2019(de gauche à droite) Farshad Usyan,Najiba Noori et Wakil Kohsar,photoreporters pour l’AFP, posentdans le jardin de l’agence de pressedont les bureaux sont situés aucœur de la «zone verte», alorspérimètre sécurisé de la capitaleafghane avant la reprise du pouvoirpar les talibans, le 15 août 2021.Centre de Kaboul, octobre 2019Cette fresque a été réalisée par le grouped’artistes afghans ArtLords pour AmnestyInternational. Elle rend hommage à ShahMarai, chef du service photo au bureau de l’AFP
filles élevées dans ce qu’elle décrit commeune «famille moudjahidine» très conser-vatrice, elle a eu envie de contribuer auchangement de sa société bien que sesproches lui interdisaient de les prendreen photo. «Honte à toi», lui disaient-ils.Mais il en fallait plus pour dissuader cettejeune femme de 20 ans qui rêvait d’êtrephotographe depuis ses 14 ans. «Je vou-lais tirer le portrait des talibans, mais jen’avais pas d’appareil. Aujourd’hui, quandquelqu’un refuse que je le prenne enphoto dans la rue, je prétends que je necomprends pas la langue et que je viensd’Europe, s’amuse-t-elle, un éclair demalice dans ses yeux marron. Je dis auxfemmes que c’est important qu’elles tra-vaillent, parce que nous avons des droits.Ma famille veut me voir mariée dès quepossible, mais je leur réponds que monfutur époux devra accepter que je soislibre et indépendante, qu’il devra m’ai-mer telle que je suis!» Farzana Wahidy, néeà Kandahar en 1984, est également ani-mée d’un fort tempérament et de convic-tions profondes. A 11 ans, elle enseignaitles mathématiques à 60 élèves. Durantl’Emirat islamique d’Afghanistan, ellea secrètement fréquenté l’école; se faisantpasser pour une couturière et cachant seslivres sous sa burqa lorsqu’elle était enpublic, elle a appris la chimie, les mathé-matiques et l’anglais avec vingt autresfilles dans un petit appartement. «Je veuxêtre photojournaliste, car l’image est unlangage universel», affirme celle qui n’apas hésité ensuite à prendre des photospartout où elle pouvait, ses cheveux uni-quement recouverts d’un foulard. A seu-lement 15 ans, Massoud Wasiq, lui, nenourrit pas les mêmes préoccupations queses collègues d’Aïna Photo. Le benjaminde l’équipe, affectueusement surnommé«double clic» pour sa redoutable dexté-rité informatique, tire sa passion pour laphotographie de sa rencontre avec Rezaalors qu’il n’avait que 11 ans. A l’époque,il travaillait pour subvenir aux besoins desa famille et apprenait à d’autres enfantsquelques rudiments d’anglais qu’il avaitlui-même appris dans un camp de réfu-giés au Pakistan. «Reza m’a offert monpremier appareil photo et une pellicule enguise de remerciements pour l’avoir aidédans un projet sur les enfants afghans.»Depuis, il partage son temps entre l’écoleet le centre, où il œuvre pour Parvaz, lemagazine pédagogique pour enfantsmultilingue édité par Aïna. Un véritableTintin en herbe, avec sa casquette dereporter. En grandissant, sa colère et sahonte d’être Afghan ont enflé: «C’est unehumiliation. On nous prend tous pourdes terroristes. Je veux partir et acquérirune autre nationalité, détenir un autrepasseport.» Je comprenais son aigreur etj’avais mal au cœur pour lui. Je l’ai revule 27 mai 2015 alors qu’il était de passageà Paris. Il travaillait en tant qu’interprèteau ministère des Affaires
lancer dans le photojournalisme afin dese battre pour les droits de l’homme dansson pays. «Je pense que le photojourna-lisme peut aider à panser les blessures desAfghans après toutes les souffrances quenous avons endurées. Mais à une condi-tion, que la communauté internationalenous accompagne et ne nous lâche pas.Sinon, le pire peut revenir…» Il ne croyaitpas si bien dire.Pour les avoir bien connus, je dois direque tous ont fait preuve d’un incroyablecourage au quotidien. D’un sacré achar-nement pour tenir bon face aux pres-sions familiales. Jeunes et travaillant pourune ONG internationale, on leur deman-dait surtout de rapporter de l’argent à lafamille plutôt que d’apprendre la pho-tographie. Une discipline bien éloignéedes préoccupations de la majorité desAfghans. C’est avec eux, grâce à eux, quej’ai appris, construit et grandi aussi enAfghanistan. Ensemble, nous avons menéde nombreux projets. Et cela a commencépour moi, en septembre 2004, à peineaprès avoir posé le pied sur le tarmac del’aéroport de Kaboul afin d’honorer unecommande de reportage sur les femmesafghanes pour l’hebdomadaire françaisLa Vie. Quel beau titre pour démarrer unenouvelle aventure! C’est Farzana Wahidyqui a été sélectionnée pour produire cesujet. Grâce à elle, j’ai découvert un lieuauquel ni moi ni les hommes en géné-ral n’avions accès à Kaboul: le jardin desfemmes, ou bagh-e zanana, un havre deliberté, hors toute présence masculine,clos par un mur d’enceinte de trois mètresde haut. Visages découverts, elles ont par-tagé en toute confidence leurs histoires,souvent douloureuses, mais aussi leursrêves et leurs rires. Dans cet espace dissi-mulé au regard, ces coquettes se faisaientcoiffer et maquiller, se préparaient pourun mariage ou une fête. Les yeux surchar-gés de khôl étaient de rigueur, à l’imagedes yeux ténébreux affichés sur les devan-tures des salons de beauté qui avaientpignon sur rue dans la capitale. L’année2004 fut aussi celle de la première élec-tion présidentielle démocratique afghane.Un test pour la nation post-talibane etpour la communauté internationale. Unsacré défi aussi pour Aïna Photo. La cou-verture de cet événement historique n’apas été sans difficultés, humiliations etdangers pour nos jeunes photographes. Ilfallait d’abord les accréditer, ce qui n’étaitpas une mince affaire dans un pays où ladéfiance à l’égard des médias est extrême.Sans oublier que le commandant AhmadChah Massoud a été assassiné par deuxfaux journalistes tunisiens qui avaientdissimulé une charge explosive dansleur caméra vidéo. Malgré tout, chaqueétape de cette élection qui s’est tenue le9 octobre 2004 a pu être documentée:des meetings politiques au scrutin, enpassant par les campagnes d’affichage,l’obtention des cartes d’électeurs, le
Kaboul, octobre 2004 A quelques kilomètres du centre-ville se dresse le palais de Darulamanconstruit par le roi modernisateur Amanullah aulendemain de l’indépendance de son pays, arrachéeà l’Empire colonial britannique en 1919. Détruite au début de la guerre civile en 1992, la «demeure de la paix» de style néoclassique est longtempsrestée en ruines, métaphore de l’histoirecontemporaine du pays. Après des années de travaux, le palais a fait peau neuve en 2019.Kaboul, octobre 2019 A partir de 2002, les instituts de beauté ont poussé commedes champignons dans la capitale afghane.Ces espaces de liberté pour les femmes leurpermettant
le bras particulièrement visuels pour lestraqueurs d’images. Hamid Karzai a étéélu président avec plus de 55% des voixle 26 octobre 2004, en dépit de fraudesmassives.En Afghanistan, l’automne marquele début de la fièvre des combats en tousgenres: perdrix, coqs, chiens (sag jangi)...Très prisés, ces derniers attirent tous lesvendredis de novembre à mars des cen-taines d’hommes. J’ai pu suivre l’un deces affrontements sur un terrain vaguedu quartier de Chaman-e-Babrak, au nordde Kaboul. Dès le petit matin, les aboie-ments graves et lourds des molosses de40 à 50 kilos électrisent l’atmosphère.Pour gagner le centre de l’arène, j’ai dûjouer des coudes dans cette foule dense etsurvoltée. Et pour pouvoir y rester, tenirtête à l’organisateur qui n’a pas hésitéà me menacer de son bâton, histoire queje lui verse un bakchich, sous les riresamusés des spectateurs. Non, monsieurl’arbitre, pas aujourd’hui. Vient ensuitel’hiver et ses bouzkachi, littéralement le«jeu de l’attrape-chèvre», le sport natio-nal en Afghanistan. Comment en parlersans évoquer la mémoire de Joseph Kesselet de ses Cavaliers sur leurs puissants des-triers qui s’arrachent la carcasse d’un mou-ton décapité. Le pouvoir, c’est la chèvre,sans tête. Le cheval, le peuple. Sans lui, letchopendoz (joueur de bouzkachi) n’est rien;il ne peut participer à la compétition etne peut donc conquérir la chèvre. Puis-sante, dure à cuir, sa monture est tirail-lée, maltraitée, cravachée. Au cœur dela mêlée, elle souffre, saigne, se cabre,se renverse, avale la poussière jusqu’à cequ’enfin son cavalier parvienne à dépo-ser le cadavre dans le cercle de la victoire.Ames sensibles s’abstenir. Impossible demanquer de tels événements, si fascinants,pour un photographe, qu’il soit afghanou étranger. Le Français Alain Buu ena un tiré un très beau livre, Sur les pas desCavaliers, avec ses photos en noir et blanc,aux allures intemporelles, qui entrenten résonance avec des extraits du livrede Joseph Kessel. Les fidèles lecteurs deSept doivent se rappeler de son portfolioparu dans le numéro spécial #30, consa-cré au tempétueux écrivain.En septembre