I 3Printemps 2022 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de
10 I Sept mook Printemps 2022Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Outre sa gentillesse, sa classe naturelle, sa disponibilité et laconnaissance parfaite de ses dossiers, Fabrizio Calvi (1954-2021),notre ami et ce journaliste hors pair, avait une qualité qui se faitde plus en plus rare dans le journalisme d’aujourd’hui. Et que nousaimons particulièrement chez Sept: l’humilité.Fabrizio, qui avait fait ses armes à Libération au début des années1970 avant de devenir l’une des plus prestigieuses signaturesde l’enquête en Europe, était toujours à l’écoute, en recherchepermanente d’échange pour que ses récits s’affinent. Répondentaux questions qu’on se posait encore. Soient plus précis.Calvi, de son vrai nom Jean-Claude Zagdoun, reconnaissaitaussi ses erreurs. Il n’étalait jamais sa science ou, pour se justifier,ses médailles d’ancien combattant, pourtant nombreuses, aprèstant d’années de croisade contre la désinformation étatique oules secrets des criminels. Surtout, il osait dire qu’il ne savait pas.Cheminer aux côtés de Fabrizio Calvi, lui qui a rejoint dès sonlancement en 2014 notre aventure, celle de notre start-up et de ceslow journalisme qu’il aimait tant, a été un bonheur, mais surtoutun honneur. Et il était évident, après nos numéros anniversairesconsacrés aux œuvres de Nicolas Bouvier (2019), Joseph Kessel (2020)et Albert Londres (2021), que le Sept mook de nos huit ans devaitrendre hommage à ce grand écrivain suisse.Un magicien des mots qui a toujours su si bien nous emmenersur les traces de vrais «salopards», comme Ali Mohamed quia profité de la guerre entre le FBI et la CIA pour paver la routeà ben Laden et aux attentats du 11 septembre 2001 (lire pages 30 à 83)ou les banksters
I 11Printemps 2022 Sept mook à nous battre pour une information à votre service, instructrice,formatrice, sérieuse aussi, tout en étant accessible, vérifiée, vérifiableet surtout bien écrite à la mode de la littérature du réel.Sans vous, nous ne pourrions plus raconter le monde commeun roman vrai en donnant le temps et la place nécessaires à noshistoires. Et visiblement, cela vous plaît. Vous êtes de plus en plusnombreux, année après année, à rejoindre notre communauté. Unmouvement de fond, solide et prometteur, qui nous permet de nousautofinancer depuis trois ans et de continuer à innover.Avant de vous laisser dévorer ce mook anniversaire, je voulaisencore vous transmettre
14 I Sept mook Printemps 2022«Voilà un
Fabrizio Calvi n’était pas un ami. Plus exactement, il n’était pasmon ami quand j’ai commencé ce métier en 1974. Certes, aumoment où il était à Libération, je le côtoyais et je buvais descoups avec lui et d’autres au bistrot du coin. Mais le photo-reporterque j’étais n’avait pas encore le goût de l’investigation. Ce n’estque quelques années plus tard, alors qu’il travaillait pour Le Matinde Paris, que nous nous sommes rapprochés sur des thématiquesde recherches communes. Je n’avais pas encore tout à fait quitté lephotojournalisme, mais je commençais déjà à réaliser des enquêtes.Tout est parti de la révolution des œillets. Un collègue deFabrizio à Libé, Frédéric Laurent, enquêtait sur les ramificationsinternationales de la police politique portugaise d’avant la révolution,la PIDE. Avec l’aide de trois journalistes italiens, Frédéric a mis aujour une officine d’extrême-droite camouflée derrière une agencede presse bidon, Aginter Press, active également en Italie à traversdes groupes terroristes néofascistes, auteurs d’attentats meurtriersqui ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessésdans les années 70. La plus grande vague de violence en Europedepuis celle de l’OAS à la fin de la guerre d’Algérie. Et surtout, descomplots cherchant à déstabiliser le régime italien et à légitimerle coup d’Etat, selon ce que l’on a appelé la «Stratégie de la Tension».Fabrizio et Frédéric ont collaboré des années sur ce sujet. Toutcela excitait le petit milieu des journalistes de gauche. J’en étaisaussi. Progressivement s’est constituée une petite communautéde journalistes spécialisés sur le terrorisme, l’extrême-droite, lamafia… sur tout ce qui, de près ou de loin, semblait mystérieux etlié à des services de renseignement, des officines, des entreprisesprivées ou publiques, des trafics en tous genres.Walter de Bock, mon mentor, mon maître en journalismed’investigation, mon meilleur ami, était, sans doute, le plusgrand journaliste d’enquête de ces années-là. Ce Belge, flamandde naissance et européen de cœur, nous fédérait. L’une des basesde ce métier, disait-il, est de se constituer un réseau de collègues,fondé sur la confiance et l’échange. Echange d’informations, maisaussi confrontation d’idées. Devenu journaliste de télé, j’enquêtais,au début des années 80, sur un trafic d’armes dont le spécialistese trouvait être Fabrizio. Nous avons commencé à partager desdocuments, des informations, des idées. Et, au fur et à mesure, notrepetit cercle s’est agrandi. En Belgique, je traquais les «tueurs fousdu Brabant-Wallon», une bande terroriste dont on ne sait toujourspas s’ils étaient fascistes, agents
l’avait prévenu d’une affaire soulevée par la douane suédoise:une société d’armement avait apparemment monté un cartelinternational pour vendre clandestinement ses produits à l’Irak etl’Iran, alors sous embargo, et fixer les prix du marché. Nos premièresréunions ont eu lieu en Suède, les suivantes à Bruxelles, car il y ena eu beaucoup d’autres. Il s’avéra, en effet, que des entreprises denombreux pays étaient impliquées. Pour enquêter à l’international,il fallait bâtir un groupe de journalistes international. Une sortede Wikileaks avent l’heure. Depuis Bruxelles, Stockholm et Paris,nous avons travaillé plus d’une année, de réunions formelles enréunions informelles, et sorti tous ensemble, dans plusieurs payseuropéens, l’affaire des ventes d’armes clandestines à l’Iran etl’Irak, rebaptisée «Eurogate». Par la suite, et pendant longtemps,Frédéric, Fabrizio, Walter, moi-même et quelques autres avonschassé les réseaux terroristes d’extrême-droite en Allemagne, enItalie, en Belgique, aux Etats-Unis ou en Amérique centrale. Unesorte de traque multinationale qui allait nous faire collaborer avecde nombreux collègues dans de nombreux pays.On ne se voyait pas souvent avec Fabrizio, mais nous étionstoujours disponibles pour de longues conversations au téléphone.J’allais régulièrement dans son appartement parisien entreBastille et République. Un rez-de-chaussée, sombre, enseveli sousles papiers, une bibliothèque énorme, des disques et un peu deplace pour s’assoir. Nous discutions sans fin et souvent sans butde nos sujets respectifs en prenant des nouvelles des autres. Deséchanges altruistes, certes, mais intéressés, car ils multipliaientnotre efficacité. Comme beaucoup d’entre nous, Fabrizio s’étaitmué en historien. Sa spécialité: les archives américaines. Ce n’étaitpas la mienne, moi qui fouillais les archives françaises. Alors, onse passait des informations. Un jour qu’il écrivait sur le pillagedes nazis pendant la guerre, je lui ai fourni plusieurs dizaines dedocuments utiles que j’avais récoltés pour mon livre sur Monacosous l’occupation.Je me rappelle aussi cet autre jour où Fabrizio m’a appelé pourme demander mon aide. Avec Franck Garbely, un collègue suissemembre de notre petit groupe, ils avaient réalisé un film d’enquêtesur l’argent nazi exporté après-guerre vers le Liechtenstein pourArte. Mais la chaîne désavouait le film et une confrontation entreFabrizio, Franck, Jean-Michel Meurice, leur réalisateur, et Arteétait prévue à la SCAM,
Un enquêteur acharné, un écrivain prolifique et un ami fidèle.C’est ainsi que je me souviendrai toujours de Fabrizio Calvi,alias Jean-Claude Zagdoun. Et je n’ai toujours aucune idée decomment et pourquoi il a utilisé les deux noms. Peut-être qu’il étaitvraiment un agent secret ou un bénéficiaire précieux du programmefédéral de protection des témoins. Quoi qu’il en soit, c’était un hommeformidable d’une grande intégrité et un journaliste remarquable. Ilme manquera ainsi que ses voyages à Washington, D.C., où il étaitun membre admiré et respecté de notre communauté d’auteurs.Dan E. Moldea Essayiste politique et journaliste d’investigationDepuis ta mort qui m’a rendu immensément triste, il m’est arrivéde rêver de toi. Récemment encore. Depuis que le covid m’arattrapé, je passe beaucoup de temps à dormir. Et donc à rêver.Dans mon songe, tu étais vivant et nous discutions tranquillement de nossujets de prédilection: le journalisme, les mafias, la banque du Vatican,Libé, la CIA, Trump, Blast, le cinéma italien, Pasolini, Pesaro et Cattolicad’où venait ma mère. C’est étrange, car, si nous étions complices, nousnous sommes peu vus au cours de cette existence où nous avons pourtantmené des combats communs. Quelques fois à Libé, il y a très longtemps,deux ou trois fois à Paris avant que tu ne partes t’exiler entre la Suisseet le Maroc. On s’appelait. C’est souvent toi qui appelais pour me fairepart d’un projet d’enquête ou d’un livre. Tu étais un peu largué avec laFrance et l’édition. Tu étais toujours précis, volubile, drôle, informé. Tune frimais jamais. On s’aimait bien. On s’aimait beaucoup. Je me rendscompte depuis que tu as décidé de partir combien tu me manques. J’aipeu d’amis journalistes au fond. Je m’en veux de n’avoir pas fait ce filmque nous deviens tourner ensemble pour Arte. Mais passons. Je m’enveux aussi de n’avoir pas suffisamment insisté à propos de cette enquêtesur Marrakech et ces nouveaux riches arrivés de France qui se croienttout permis, y compris avec les très jeunes femmes. Le sujet te gênait.C’est ce que je pensais. En réalité ta maladie, dont jamais tu ne m’asparlé, t’empêchait de me dire oui. Il y a eu ce long entretien que je suissi content d’avoir mené avec toi sur les liens entre Trump et les famillesmafieuses de New York. Tu avais une chemise rose. A un moment, tu telèves... et tu es en caleçon. Juste après sa diffusion sur Youtube, nous avonssubi une attaque de trolls orchestrée par l’extrême droite française etdécouvert leurs liens avec les réseaux trumpistes. On aurait dû faire deuxmillions de vues, on en a fait 200’000. Plus tard, je t’ai vu à la télévision(tu m’avais prévenu) et je
J’ai rencontré Jean-Claude en décembre 2010 lorsqu’il m’ainterviewé pour son documentaire Les routes de terreur. Aprèscela, nous sommes devenus les meilleurs amis, collaborateurset confidents. Comme le destin l’a voulu, j’ai fini par déménager à Dully,en Suisse, en 2013, juste à côté de chez lui à Aubonne. Je ne l’oublieraijamais. Il a eu un tel impact sur ma vie qu’il n’y a pas de mots pourexprimer à quel point j’étais attaché à lui, combien je l’aimais. Il étaitun enquêteur implacable à la recherche de la vérité. Un professionnelaccompli et visionnaire. Nous avons collaboré sur des projets et avionsprévu d’en lancer un qui aurait retracé les parcours des pirates del’air du 11 septembre du Yémen à New York. Malheureusement, nousn’avons pas pu le faire.Sur le plan personnel, nous avons vécu des moments tellementagréables avec nos épouses, nos amis et notre famille qu’ils sont tropnombreux pour être comptés. J’ai eu l’honneur de passer de précieusesheures avec lui quelques jours avant qu’il ne décide de quitter notreroyaume terrestre. Je n’oublierai jamais son courage, sa force et sadétermination. Mon ami va me manquer et je garderai sa mémoirepour le reste de mes jours.Mark Rossini Ex-agent spécial du FBI et concepteur du Centrenational de lutte contre le terrorisme de la Maison-BlancheJe ne me souviens plus du jour où je l’ai rencontré pour lapremière fois. C’était il y a longtemps, très longtemps. Ilécrivait encore pour Libération. Plus tard, je l’ai retrouvé à Pariset il m’a parlé de ses enquêtes sur le terrorisme, sur la mafia, et surles magistrats qui, en Italie, avaient le courage de poursuivre sesparrains. A Paris, en compagnie d’autres journalistes, j’ai déjeunéavec l’un des meilleurs, que Fabrizio connaissait bien, le juge Falcone,peu avant qu’il ne soit victime d’un extraordinaire attentat, unebombe placée sous le bitume d’une autoroute. Peu après, le jugeBorsellino, une autre relation de Fabrizio, était lui aussi victime dela haine des mafieux. Toujours avec la passion qui est la qualité desbons journalistes, Fabrizio m’avait annoncé qu’il allait s’intéresseraux liens de Berlusconi avec la mafia...Pas question d’évoquer sa carrière ‒ je n’aime
Ce furent 35 ans d’amitié et de journalisme passés ensemble.Lui d’abord à Paris, puis à Aubonne, en Suisse, et moià Milan. Une très longue période, partagée entre l’empathie,la curiosité et une grande envie, le feu de notre métier, certainsdisent «la mission»: traquer les «méchants», qu’ils soient politicienscorrompus, banquiers ou mafieux. Fabrizio Calvi était tout cela.Nous nous sommes battus contre toutes sortes de méfaits, souventau prix de procès en diffamation, les véritables «médailles» denotre travail.Mes premières rencontres avec Fabrizio remontent au milieu desannées 1980. Il est venu me rendre visite à la rédaction de L’Espressoà Milan. Grâce à sa parfaite connaissance de l’italien, il avait déjàderrière lui plusieurs années d’enquêtes pour Libération, où il avaitfait ses débuts professionnels dès la fondation du titre en 1973. Puis,de 1983 à 1984, pour Le Matin de Paris, où il avait été nommé rédacteuren chef, fonction qu’il avait quittée avant sa fermeture, préférantle travail de terrain au bureau. Désormais free-lance, Fabrizios’était lancé corps et âme dans un sujet qui choquera longtempsl’Italie, les attentats des Brigades rouges. C’étaient les «années deplomb». Les vols et les meurtres politiques ensanglantaient le pays,jusqu’à l’enlèvement du leader démocrate-chrétien Aldo Moro,tué en 1978. A Milan, il s’était lié d’amitié avec Guido Passalacqua,un journaliste de La Repubblica, quotidien appartenant au groupeEspresso, qui avait été victime d’un attentat et blessé par balle auxjambes en 1980 par un groupe proche des Brigades rouges, la Brigadedu 28 mars, responsable, la même année, de l’assassinat de WalterTobagi, un reporter du Corriere della Sera. Des événements tragiquesse situant au cœur du livre de Fabrizio, Camarade P. 38, un best-selleren France, publié en 1982. Du terrorisme de gauche, Fabrizio étaitpassé à la mafia. Il s’était déjà rendu plusieurs fois en Sicile, où ilétait entré en contact avec le juge Rocco Chinnici qui, face à unesérie de meurtres mafieux ininterrompue, avait décidé de créerune cellule spéciale, le «pool antimafia», chargé d’enquêter dans leplus grand secret sur Cosa nostra, afin d’éviter toutes fuites. Pour cefaire, Chinnici avait fait appel à deux jeunes magistrats, GiovanniFalcone et Paolo Borsellino. C’est par l’entremise de Chinnici queFabrizio avait rencontré Borsellino. Trois ans plus tard, en 1986,sort son premier livre sur la mafia, La vie quotidienne de la mafia de 1950à nos jours, une chronique lucide des crimes de la mafia, y comprisle sacrifice du juge Chinnici, tué à Palerme en 1983.A l’époque, les bureaux milanais de L’Espresso et de La Repubblicase trouvaient à la même adresse. C’est
à Fabrizio des conseils et des suggestions sur la manière d’aborderce sujet: qui contacter, qui interroger, plus particulièrementquand certains dirigeants de Fininvest, la holding familiale deBerlusconi, ont été arrêtés dans le cadre de la fameuse enquêteMani pulite (Mains propres), qui éclata en février 1992. Annéeaprès année, cette enquête a éclaboussé la vieille classe politique,des démocrates-chrétiens au parti socialiste, accusée d’avoir reçudes pots-de-vin de grandes entreprises italiennes. Berlusconi étaitégalement impliqué, mais il s’en est finalement tiré à bon compte,et seuls ses cadres ont payé. Face à ce scandale, qui devait s’étendreà d’autres pays européens, Fabrizio m’a proposé d’écrire un livreà quatre mains sur le thème de la corruption en Europe. Aprèsavoir échangé des documents et des notes, j’ai passé le mois demars 1994 chez lui à Paris, dans le quartier de la Bastille, afin derédiger les derniers chapitres des Nouveaux réseaux de la corruption,paru chez Albin Michel en janvier 1995. A un moment donné,alors que nous étions en train d’écrire la postface, intitulée«Les liaisons dangereuses», Fabrizio a suggéré: «Nous pourrionsy glisser une déclaration de Paolo Borsellino, ça s’intégrerait bien.»J’ai bondi: «Tu as fait une interview de Borsellino, et personnen’en sait rien? C’est un scoop exceptionnel.» Le juge Borsellinoavait été assassiné par la mafia deux ans plus tôt, à l’été 92. Masurprise était justifiée. Et Fabrizio de me raconter qu’au débutdes années 1990, il avait été chargé par Canal Plus de réaliser undocumentaire sur Berlusconi et la mafia avec le réalisateur Jean-Pierre Moscardo. Les coulisses de ce documentaire unique jamaisdiffusé – pour des raisons encore aujourd’hui aussi obscures queles ramifications de la mafia... – sont choquantes. Nous sommes le21 mai 1992, un jeudi, à 15h30. Fabrizio et Jean-Pierre ont rendez-vous avec Paolo Borsellino dans son appartement de Palerme,97 via Francesco Cilea. Ils filment ses déclarations sensationnellessur Vittorio Mangano, mafioso et «garçon d’écurie» dans la résidencede Berlusconi à Arcore près de Milan, et sur Marcello Dell’Utri, brasdroit de Berlusconi, condamné par la suite pour ses engagementscriminels avec la mafia. «Vittorio Mangano était considéré commel’une des têtes de pont du financement de l’organisation mafieusedans le nord de l’Italie. Je l’ai connu entre 1975 et 1980 alors quej’instruisais un dossier d’extorsion de fonds à l’encontre de cliniquespalermitaines. La mafia envoyait à leurs responsables des têtesde chiens coupées emballées dans des cartons. Vittorio Manganofut impliqué dans cette enquête», rapporte notamment le jugedans notre livre publié par Albin Michel. Qui étaient réellementMangano et Dell’Utri? Voici ce que nous avons écrit
embauché par Berslusconi pour cimenter un pacte de protectionqui a perduré près de 20 ans: Berlusconi a en effet versé de l’argentà Cosa nostra de 1974 à 1992 afin d’éviter que les membres de safamille soient enlevés et ses entreprises attaquées, sans jamaisdénoncer la mafia. Dell’Utri, son bras droit à la tête des secteurs dela construction et de la publicité, officiait lui en tant que «trésorieret garant» de cet accord passé avec les patrons de Cosa nostra...Berlusconi et Dell’Utri ont toujours affirmé qu’à l’époque, ils nesavaient pas qui était Mangano. Borsellino déclare cependantà Fabrizio et Jean-Pierre que «Mangano était alors un criminel reconnu,déjà arrêté à plusieurs reprises [...] Dell’Utri, dans son long procès,n’a jamais attaqué Mangano; il est même allé jusqu’à le qualifierde “héros” parce qu’il a refusé de “faire de fausses déclarationscontre Berlusconi et moi-même”» En 2013, Berlusconi a d’ailleursdonné raison à Dell’Utri: «Je pense que Marcello l’a bien dit quandil a qualifié Mangano de héros, lequel, quand il a été arrêté, a refuséde porter un faux témoignage contre nous.»Quarante-huit heures après l’interview de Borsellino,le 23 mai 1992, Giovanni Falcone, sa femme et son escorte furentassassinés par Cosa nostra sur un tronçon d’autoroute piégé avec500 kilos de TNT, à Capaci. Le 19 juillet, moins de deux mois plustard, Borsellino est également tué dans l’explosion de sa voiture aveccinq agents dans la via D’Amelio où vivait sa mère. Cette interviewsur fond de mafia victorieuse sera sa dernière. Demeure deux hérosincontestables de la lutte contre la mafia, Falcone et Borsellino,éliminés sur ordre des boss de Corleone, Totò Riina et BernardoProvenzano. On a toujours soupçonné que cette entrevue avec lesjournalistes français avait précipité l’attaque contre Borsellino,57 jours seulement après celle de Falcone. Est-il possible que lescercles mafieux n’en aient pas eu vent? Fabrizio Calvi l’a toujoursexclu. En revanche, il a toujours soutenu la thèse de pressions«politiques» pour expliquer que son film a été «oublié dans untiroir», film qu’il définissait comme sa «malédiction». Au milieudes années 80, Berlusconi s’était en effet installé en France pourlancer La Cinq avec le soutien du président français de l’époque,François Mitterrand, et l’aide de leur ami commun, Bettino Craxi.Cependant, le projet initial, une chaîne de télévision généralistegratuite, n’atteint pas ses objectifs et perd beaucoup, beaucoupd’argent. Après plusieurs tentatives pour la sauver, La Cinq dépose lebilan le 31 décembre 1991. Lorsque Fabrizio et Jean-Pierre reviennentà Paris avec leur documentaire, on leur répond que le sujet n’a plusd’intérêt: La Cinq
en 2019, à Milan. Fabrizio, par commission rogatoire internationale,en octobre 2020 en Suisse, alors qu’il était déjà atteint de SLA(sclérose latérale amyotrophique). Fait étrange, il a été entenduen présence d’un avocat. A quel titre? Nous l’ignorons, peut-êtreune exigence procédurale. Un avocat qui a cependant joué le rôlede «contrôleur», intervenant souvent et essayant de réfuter lesdéclarations de Fabrizio sur Berlusconi et Dell’Utri.Avant qu’il ne décide de nous quitter, j’ai souvent parlé avecFabrizio par téléphone ou par Skype. Presque chaque semaine.Il était plein d’espoir. Il savait que cette maladie ne pardonne pas.Mais il était persuadé, à défaut de guérir, de pouvoir allonger sacourse. Pour surmonter ses difficultés d’élocution, il avait engagéun orthophoniste. Lors d’une de nos nombreuses conversations,nous avons abordé le sujet qui lui tenait le plus à cœur, son filmsur Berlusconi. Après une carrière jalonnée de nombreux succès,d’enquêtes pour Arte et d’autres chaînes de télévision françaises,et de livres sur la mafia italienne, le FBI, le 11 septembre et DonaldTrump, il n’avait qu’un seul grand regret: ce documentaire, montémais inachevé, qui a disparu... Et il m’a fait cette révélation: quelquesannées avant sa mort en 2010, Jean-Pierre Moscardo, le réalisateur,lui avait confié avoir été contacté par un ancien haut responsablede Canal Plus, parti travailler pour le groupe Fininvest, qui étaitchargé de lui offrir, au nom d’un collaborateur historique deBerlusconi, un million de dollars en échange du film complet, soit50 heures de pellicule. L’interview de Borsellino ne représente que50 minutes! Une proposition refusée par Jean-Pierre. L’intention dumanager de Canal Plus ne fait aucun doute: faire disparaître touteinformation compromettante sur un leader politique, quatre foisPremier ministre. Les confidences de Fabrizio ont été rapportéesdans l’article susmentionné de L’Espresso du 26 décembre 2021.Bien que je le connaisse, je n’ai jamais mentionné le nom de cetancien cadre de Canal Plus, à la demande explicite de Fabrizio.Le 30 décembre 2021, cependant, Il Fatto Quotidiano, qui l’avaitidentifié, l’a interviewé. Il s’agit de Michel Thoulouze, numérotrois de Canal Plus derrière André Rousselet et Pierre Lescure,qui a ensuite travaillé pour Telepiù en tant qu’administrateurdélégué après que Canal Plus a racheté la part au capital détenuepar Mediaset du groupe Berlusconi dans cette télévision à
Fabrizio Calvi, nom de plume de Jean-Claude Zagdoun(Alexandrie, 1954 – Aubonne, 2021)1973 – 1981 Journaliste à Libération. Fabrizio Calviparticipe à la naissance du quotidien, où il se spé-cialise, sous le pseudonyme de Zig Zag, dans lapolitique étrangère. A partir de 1976, il couvre lesmouvements sociaux et les groupes terroristes enItalie. Puis, il suit les guerres de la mafia en Sicileet assiste à la naissance du pool antimafia du tribu-nal de Palerme. De ses nombreux séjours en Sicile,il tire deux best-sellers, qui ont été traduits dansune dizaine de langues, La vie quotidienne de la mafiaet L’Europe des parrains ainsi qu’une dizaine de filmsdocumentaires, dont La parade des saigneurs et Famillesmacabres. A partir de 1979, il s’occupe également desgrandes enquêtes et signe l’une des premières inves-tigations sur la «bombe atomique islamique» avecune équipe de la BBC qui réalise un film et un livre,The Islamic Bomb. Il publie également des révélationssur le rôle joué par la France dans un vaste traficd’uranium en provenance de Namibie, en violationd’une résolution de l’ONU.1981 Il publie Camarade P. 38, son premier grand docu-ment chez Grasset, consacré à la dérive sanglanted’une bande d’adolescents tueurs de journalistesdans le Milan des années de plomb.1983 – 1984 Rédacteur en chef chargé des grandesenquêtes et des dossiers au Matin de Paris. Il publie,entre autres, des révélations sur les trafics d’armeset de drogue dans les Balkans.1990 Après son départ du Matin de Paris, il publie deuxouvrages sur les services secrets, dont OSS la guerresecrète en France, livre basé sur la confrontation desarchives déclassifiées par la CIA, des témoignagesinédits d’anciens agents de l’OSS (français, anglaisou américains) et des agents secrets allemands char-gés de les traquer (Abwehr). A son activité d’auteurde romans non fictionnels, Fabrizio Calvi ajoutecelle de réalisateur de films documentaires. Dans lecadre d’un projet de film sur les liens entre la mafiaet le magnat de la presse italienne Silvio Berlusconi,il réalise avec Jean-Pierre Moscardo, le 21 mai 1992,un entretien avec le juge Paolo Borsellino. Renduepublique par L’Espresso en 1994 à la veille de la pre-mière victoire électorale de Silvio Berlusconi, la trans-cription de cet entretien provoque de vives réactionsen Italie. En 2000, une version pirate d’un montagerudimentaire de cet entretien est diffusée par laRAI et circule sur internet. La version intégrale estdiffusée en Italie en décembre 2009 sous forme deDVD par le quotidien Il Fatto Quotidiano. Sa partici-pation à neuf films sur les services secrets pendantla Seconde Guerre mondiale amène Fabrizio Calvià travailler avec Igor Barrère et Pierre Desgraupes.Sa collaboration avec Jean-Michel Meurice donneraune dizaine de films sur la mafia, une série sur lescandale du Crédit Lyonnais et une autre sur l’affaireElf. Son enquête sur le terrorisme dans l’Europe de laguerre froide débouche sur deux films, dont L’orchestrenoir diffusé entre autres par Arte et la RAI.2000 Sa connaissance des archives américainesl’amène à revisiter certaines des pages les plus sombresde la Seconde Guerre mondiale. Il publie et coréalisePacte avec le diable, livre et film consacrés aux Servicessecrets américains et à la Shoah. Ecrit avec MarcMazurovsky, du musée de l’holocauste de Washington,Le festin du Reich dresse un inventaire impitoyable dupillage économique de la France par les Allemands.De 2007 à 2010, il travaille à une vaste fresque sur leFBI. Ce travail donne lieu à un livre et à cinq films dif-fusés sur France 5. Un an plus tard, son enquête surles origines des événements du 11 septembre 2001aboutit à un livre et deux films, Les routes de la terreur,diffusés sur Arte. En 2012, il cosigne avec Jean-MichelMeurice une série de deux films sur la crise écono-mique intitulée Noire finance diffusée sur Arte.2013 Il collabore activement au site d’informationsept.info et à Sept mook. Il s’agit d’un choix délibéré,sept.info étant l’un des rares médias suisses franco-phones à publier de très longues enquêtes. La libertéde ton, la curiosité de son équipe, son ouvertureaux nouveaux médias et aux expérimentations ontconforté ce choix.2020 Après trois ans d’enquête, il publie Un parrain
Publications2020 Un parrain à la Maison-Blanche, Albin Michel2011 11 septembre, la contre-enquête, Fayard2009 FBI: L’histoire du Bureau par ses agents, avec la collaboration David Carr-Brown, Fayard2006 Le festin du Reich, le pillage de la France (1940-1944),avec Marc J. Masurovsky, Fayard2005 Pacte avec le diable, les Etats-Unis, la Shoah et les nazis,Albin Michel2004 France ‒ Etats-Unis, cinquante ans de coups tordus,avec Frederic Laurent, Albin Michel,2000 Le repas des fauves, avec Thierry Pfister, Albin Michel1999 Série noire au Crédit Lyonnais, avec Jean-MichelMeurice, Albin Michel1997 L’œil de Washington, avec Thierry Pfister, Albin Michel1997 Piazza Fontana, avec Frédéric Laurent, Mondadori1995 Les nouveaux réseaux de la corruption, avec Leo Sisti,Albin Michel1993 L’Europe des parrains, Grasset1991 20 ans de police politique, avec Jacques Harstrich,Calmann-Lévy1990 OSS, la guerre secrète en France, Hachette1988 Intelligences secrètes: annales de l’espionnage, avec Olivier Schmidt1986 La vie quotidienne de la mafia, Hachette1982 Camarade P. 38, Grasset, (mention spéciale au Prix Cesco-Tomaselli, 2009)1977 Italie 77, Le SeuilFilmographie2012 Noire finance, documentaire de 2 x 52’, Arte2011 Les routes de la terreur 1979-1993: ils étaient du côté des anges, documentaire de 52’, Arte (Les étoiles de la SCAM, 2012)2011 Les routes de la terreur 1993-2001: le compte à rebours,documentaire de 52’, Arte2010 Série FBI (Copyright FBI, Un cauchemar américain, FBI contre mafia, sur le fil du rasoir, American psycho, La menace terroriste), coécrit avec David Carr-Brown,documentaire de 52’, France52007 L’affaire Octogone, coécrit avec Jean-MichelMeurice et Frank Garbely, documentaire, Arte2005 Pacte avec le diable, documentaire de