Sept mook n°38 - Fabrizio Calvi - E-Book

Sept mook n°38 E-Book

Fabrizio Calvi

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Beschreibung

Parce que la mafia est une organisation clandestine et criminelle qui, tel un cancer, prospère et se développe à l’intérieur même de l’Etat, il est capital de pouvoir décrire ses intérêts, son fonctionnement et ses méthodes, souvent brutales et mortelles. Or enquêter sur cette société parallèle n’est pas chose aisée. Car la mafia, c’est avant tout le monde du silence. Il faut parfois des années pour tisser la trame très étroite d’un récit. C’est justement ce travail de patience et de vérification qu’a effectué Fabrizio Calvi dès les années 70. Un travail de fond qui lui a permis, entre autres, de faire des liens entre la pieuvre et des citoyens au-dessus de tout soupçon. Tel Marcello Dell’Utri, bras droit de l’ancien Premier ministre italien et leader de Forza Italia Silvio Berlusconi. Il fut l’un des hommes les plus puissants de la péninsule durant les années 90 avant d’être emprisonné pour ses engagements criminels avec la mafia sicilienne, puis relâché pour des raisons de santé...



Une exception Dell’Utri? Non, à en croire les «confidences» de Tommaso Buscetta, premier pentito (repenti de la mafia) de poids. Cet acteur clé de Cosa nostra, actif en Amérique comme en Italie, a livré à la justice italienne tous les secrets de cette machine à corruption, ses ramifications, ses clans… S’en est suivi le maxi-procès de Palerme en 1986. Du jamais vu dans l’Histoire de la mafia: 475 accusés, 360 condamnations pour un total de 2’665 années de prison distribuées. La bête était blessée, mais pas morte. Cinq ans plus tard, les juges antimafia Paolo Borsellino et Giovanni Falcone sont assassinés dans deux spectaculaires attentats à la bombe...


À PROPOS DE L'AUTEUR


Fabrizio Calvi (nom de plume de Jean-Claude Zagdoun), né le 27 mai 1954 à Alexandrie en Égypte et mort le 23 octobre 20211,2 à Aubonne, est un journaliste d'investigation, écrivain et cinéaste documentariste français, spécialisé dans les affaires de criminalité organisée et les services secrets.
Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages et d'une vingtaine de films, dont Série noire au Crédit lyonnais, Elf, une Afrique sous influence, L'Orchestre noir et la série FBI, diffusés par Arte.

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Seitenzahl: 345

Veröffentlichungsjahr: 2022

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I 3Eté 2022 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de
10 I Sept mook Eté 2022Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Avons-nous tenu parole? Quand le 4 avril 2014, il y a donc huit ans,nous nous sommes lancés dans l’aventure humaine et éditorialede créer un média de A à Z, nous vous avions promis de casser lescodes, de vous offrir de la lenteur, du style, de l’élégance et de vousemmener sur les chemins de traverse de l’information afin demieux vous aider à décortiquer ce monde toujours plus complexe.A un autre rythme. Autrement.Nous cherchions ainsi à créer une nouvelle dynamique enabattant les murs entre le journalisme et la littérature, entre la qualitéde la narration et l’innovation, finalement, entre vous, nos lecteurs,amoureux des mots et des récits vrais, et nos auteurs, dont les voixse perdaient dans l’infobésité ambiante. Nous avons dès le débutvoulu prendre notre temps pour ne pas vous faire perdre le vôtre.Alors, avons-nous tenu parole? Nos douzaines de prix et denominations à des récompenses nationales et internationales, maissurtout votre fidélité, vos félicitations et vos encouragements nousfont penser que notre pari est réussi. Mieux, alors que vous êtes plusde 15’000 abonnés à notre newsletter, vos messages enthousiastesnous indiquent que vous êtes convaincus par les 1’600 histoiresinédites éditées par nos équipes, par nos 38 Sept mook et leurs4’000 pages de journalisme narratif ou par nos six Cahiers de Sept.En parlant de parole, nous innovons une nouvelle fois dansce domaine. Après avoir été les premiers à enrichir avec des contenusmultimédias nos magazines-livres grâce à la réalité augmentée,nous vous
I 11Eté 2022 Sept mook Ces podcasts longs formats sont pour l’instant exclusivementdisponibles sur notre mook et sur notre site sept.info. Nous travaillonsà les offrir à l’avenir sur d’autres plateformes.Pour nous, c’est une nouvelle page à écrire. Et nous en sommestrès fiers. Comme toujours, nous serons honorés de recevoir vosretours sur notre adresse
14 I Sept mook Eté 2022«Je suis prêt à payer ma dette à la justice sans aucune réductionou faveur. Dans l’intérêt de la société, de mes fils,
Coincée entre une avenue qui se donne desairs de rocade et des rangées de HLM, faceau port, les pavillons tendus vers le nord, laprison palermitaine d’Ucciardone est toujours aussimisérable. Ici, rien n’a changé depuis le temps desBourbons. Derrière les hauts murs se dressent troisquartiers de détention aussi insalubres que pos-sible; au milieu de la cour centrale, les ruines d’unestatue de la Madone, encadrées par des figuiersnégligés depuis des siècles, achèvent de conférerà l’ensemble une impression de désolation. Dansles années 70, les mille vingt-cinq détenus se divi-saient en deux catégories complémentaires. Lamajorité, des sous-hommes, masse d’illettrés, s’en-tassaient à cinq ou six dans des cellules prévuespour deux, tandis qu’une petite poignée d’hommessemblaient avoir tous les droits. Quand ils le sou-haitaient, ces privilégiés logeaient dans des cellulesindividuelles; leurs gardes du corps-secrétaires sechargeaient quotidiennement de faire leurs litset de réceptionner leurs repas confectionnés parle meilleur restaurateur de la ville. L’homme quirejoignit la colonie pénitentiaire d’Ucciardone le12 décembre 1972 appartenait visiblement à cettearistocratie pénitentiaire. Tout en lui trahissaitune assurance qui confinait parfois à la suffisance.L’âpreté de ses traits, son nez – refait maladroite-ment par un chirurgien esthétique de Mexico – luidonnaient des airs d’Indio que venait confirmer unepeau tannée par le soleil et la mer. La quarantainearrogante, il aimait à afficher une fulgurante réus-site sociale qui se voyait, dès le premier coup d’œil,dans le choix de ses vêtements. Si ses chemisesbariolées ne témoignaient pas toujours d’un goûtraffiné, elles n’en étaient pas moins tissées de filsde soie; si ses blue-jeans ne tombaient pas à mer-veille sur ses jambes, ils portaient toujours la griffedes tailleurs les plus en vue. Eau de toilette, after-shave, savonnette, dentifrice: le quadragénaire avaitle même souci de qualité quand il s’agissait de sonhygiène personnelle. Ses codétenus s’en souviennentencore: il avait l’habitude de leur offrir royalementses flacons et savons à moitié entamés, sans cesserenouvelés par des admirateurs anonymes ou desparents attentifs. Mais ce n’était pas en raison deses largesses que les autres détenus respectaient etredoutaient Tommaso Buscetta, condamné à plus dedix ans de réclusion principalement à cause de sonappartenance à la mafia. «Ma personnalité forte etorgueilleuse, explique Buscetta, a créé autour de moiun mythe de trafiquant international de stupéfiantset de boss mafioso, violent et cruel, qui ne corres-pond en rien à la réalité. Et le plus incroyable, c’estque ce mythe influençait non seulement la presse etles policiers, mais aussi le milieu. Dans les prisons,on me regardait avec respect et crainte; on inter-prétait ma réserve comme l’expression d’un pouvoirbasé sur des crimes que je n’ai jamais commis. Ilétait parfaitement inutile que
des politiciens, c’est qu’il s’adressait aux non-initiés,à ceux qui ignoraient que l’organisation qu’il ser-vit trente années durant se nommait en réalitéCosa nostra et qu’entre eux, les vrais mafiosi s’ap-pellent les «hommes d’honneur». De tous les déte-nus d’Ucciardone en cette fin d’année 1972, DonMasino (le surnom de Tommaso Buscetta) faisaitpartie de ceux qui pouvaient se vanter d’appartenirà la plus palermitaine de toutes les mafias. Cadetde 17 enfants, né le 13 juillet 1928 dans un foyer trèspauvre via Oretto, à deux pas de la Gare Centrale dePalerme, Tommaso Buscetta fut adopté à l’âge devingt-deux ans par la «famille» mafieuse de PortaNuova qui régnait à près d’un kilomètre de là surcette partie ouest de la ville s’étendant de l’antiquepalais des Normands jusqu’au pied du Monreale. Sesmauvaises fréquentations l’avaient très vite conduità se distinguer de ses parents naturels, d’honnêtesartisans vitriers de père en fils, qu’il avait délais-sés pour la compagnie plus animée et arrogantedes malandrins de Porta Nuova. Ce qui, au début,semblait une bravade d’adolescent fou, élevé dansune ville en pleine décomposition, allait très vitese révéler le choix de sa vie.Don Masino était aussi le prisonnier dont l’ap-partenance à Cosa nostra était la plus ancienne.N’avait-il pas été «arrangé» (combinato, dans le par-ler mafieux) de sorte à devenir, pour le pire plusque pour le meilleur, un homme d’honneur parun beau jour de l’an de grâce 1948? Un combinatodes plus purs, comme on savait encore les faireà l’époque. Ainsi que le veut la coutume, la cérémonied’initiation de Tommaso Buscetta eut lieu dans unappartement situé dans le quartier contrôlé par sonclan d’adoption. Là, le néophyte, quelque peu ému,écouta le discours rituel prononcé par un hommed’honneur et d’expérience, tandis que, légèrementen retrait, deux autres membres de sa future familleattendaient avec la dignité qui sied aux témoins degrands événements. C’est alors que commença uncérémonial qui, dit-on, observe en tous points lesrites initiatiques établis par une secte de justiciersreligieux ayant opéré à Palerme au Moyen Age,les Beati Paoli. L’officiant entama son discourspar des généralités, dénonçant l’injustice sociale,prônant la défense de la veuve, de l’orphelin et de lafamille réunis. Puis il fit allusion à une entité indé-finie qui serait, à elle seule, susceptible de mettreun terme aux maux de ce bas monde, se conten-tant d’affirmer pour toute précision: «Cette “chose”a pour ambition de protéger les faibles et d’élimi-ner les injustices.» Et demanda au novice si, révoltépar les injustices, il acceptait de rejoindre la cosa.«Oui», répondit le jeune Tommaso. Le célébrantenjoignit ensuite les témoins de taillader un doigtde la main gauche du néophyte à l’aide d’un objettranchant (à l’époque, on se servait généralementd’une épine d’orange amère) afin de répandre sonsang sur une image sainte. La vignette ainsi macu-lée fut enflammée sur la main de l’aspirant qui dutsupporter la brûlure en faisant passer le brandond’une main à l’autre jusqu’à l’extinction totale dufeu, tout en prononçant ces paroles: «Que mes chairsbrûlent comme cette image pieuse si je ne respectepas mon serment», jura Buscetta. Il eut la chancede ne pas être gratifié par l’officiant d’un redou-table baiser sur la bouche comme cela était le casdans d’autres familles plus possessives. C’est alors,et alors seulement, qu’il lui fut révélé que la «chose»avait un nom... Cosa nostra. Il venait de lui prêterallégeance et s’était engagé sur l’honneur à respec-ter ses commandements, adaptation sicilienne desTables de la Loi biblique incluant entre autres obliga-tions de ne pas voler et de respecter la femme d’au-trui. Tommaso Buscetta avait été intronisé au seind’une organisation aussi structurée que le plus tota-litaire des Etats. Il ne
désignée par le nom des lieux-dits, régnait sanspartage. Cosa nostra était présente dans toutes lesprovinces siciliennes, à l’exception de Messine etde Syracuse, et envisageait d’étendre ses ramifica-tions à la région de Naples, pourtant déjà contrôléepar les bandits de la Camorra, à Milan, qu’adminis-trait un milieu plus décentralisé mais non moinspittoresque, ainsi qu’à Turin et à Rome, jusqu’alorsépargnées par la criminalité organisée. TommasoBuscetta apprit ensuite que chaque famille (cosca)était dirigée par un chef (capofamiglia), régulièrementdésigné par les hommes d’honneur, secondé par unsous-chef (vicecapo), des conseillers (consiglieri), élus sila famille était importante, mais pas plus de trois,et des capitaines (capidecina), chargés de comman-der les «soldats». Chaque chef de famille partici-pait régulièrement à des élections afin de désignerson chef de zone (capomandamento) qui représentaitses intérêts au sein de ce qu’il faut bien nommer legouvernement de la mafia. Au-dessus des famillesse trouvait en effet une structure collégiale dite decoordination, nommée «Commission» ou «Coupole»dans le jargon des mafieux. A l’origine, au débutdes années 60, elle se composait d’une dizaine demembres (les «secrétaires») représentant chacuntrois familles territorialement contiguës pour unedurée de trois ans. La Coupole était dirigée par unchef, démocratiquement élu par tous ses membres.Après lui avoir révélé les secrets de l’organisation,l’initiant emmena Buscetta dans une autre demeureoù l’attendait son parrain, Salvatore Filippone, le filsdu chef de la famille de Porta Nuova, afin de procé-der à la présentation du nouvel homme d’honneur.Trente ans plus tard, Don Masino se souviendraencore de ses années d’apprentissage au sein de safamille d’adoption avec un respect et une nostal-gie qui seraient touchants s’il ne s’était agi d’uneassociation de criminels. Ce n’est pas sans émo-tion que toute sa vie il se remémorera son chef defamille, l’imposant Gaetano Filippone, un «hommede panse» pour reprendre l’expression consacrée,qui refusa obstinément de s’enrichir et continuaità sillonner Palerme en se servant des autobusmunicipaux malgré son grand âge (70 ans). Pour-tant avec son titre et sa fonction, il aurait été normalqu’il possède au moins une automobile, un chauf-feur et quelques gardes du corps. De même n’a-t-iljamais oublié son comparse Gerlando Alberti, devenul’une des figures les plus connues de Cosa nostra,avant de se faire arrêter dans un laboratoire de pro-duction d’héroïne à l’aube des années 80. Et puis,il y avait aussi le sous-chef et le premier consiglierede la famille: des hommes si distingués, empreintsd’une bonté d’âme que Buscetta qualifie d’innée,de vrais galantuomini (gentilshommes) à l’anciennecomme on n’en fait plus. Ces deux-là n’étaient pastaillés dans la même étoffe que les petits trafiquantsque Tommaso voyait à longueur de journée. Le pre-mier, le dottore Maggiore, dirigeait une clinique pourmaladies mentales, La Maison du Soleil si les sou-venirs de Buscetta sont exacts. Le second, il signorGiuseppe Trapani, était concessionnaire pour laSicile de la bière italienne Messina et fréquentaitavec assiduité la mairie de Palerme où il exerçait entant que haut fonctionnaire communal (assessore), unposte clef puisqu’il commande une armée d’employésmunicipaux et décide de la politique économique dela ville dans un domaine donné. Contrairement à cequi se fera par la suite, les familles étaient encorerelativement regardantes dès lors qu’il s’agissaitd’admettre en leur sein de nouveaux membres. Lenombre des soldats d’une famille n’était pas fixe:si la cosca du Corso dei Mille était à l’époque la plusimportante de Palerme, celle de Porta Nuova, avecune vingtaine de membres, faisait figure de parentpauvre. Mais autour des familles gravitait aussi unequantité de personnes qui, bien que ne faisant pas
Tommaso Buscetta à Buenos Airesdans les années 50. © Image tirée deIl boss è solo. Buscetta: la vera storia di unvero padrino, Enzo Biagi, 1986Derrière les barreaux comme partout ailleurs, unhomme d’honneur ne révèle jamais sa qualité à sespairs. Il est toujours introduit par une tierce par-tie, reconnue comme membre notoire de Cosa nos-tra. La présentation se déroule toujours selon lesmêmes codes, à savoir une formule lapidaire don-nant à entendre que tous les hommes présents sont«la même chose» (la stessa cosa). Sous-entendu: nousfaisons tous partie d’une seule et même Cosa nostra.De tous les hommes d’honneur qu’il eut l’occasionde connaître durant son séjour à l’Ucciardone, c’estsans conteste le jeune Stefano Bontate qui a le plusimpressionné Tommaso. Une profonde amitié querien ne démentirait allait décider par la suite dela destinée de Buscetta. Fils de Paolino Bontate,vieux boss mafioso qui se permettait de gifler enpublic les députés n’obéissant pas à ses ordres,Stefano «hérita» à l’âge de vingt ans de la famillede son père, celle qui porte le nom d’une bourgadejuchée à flanc de coteau à portée de tir de Palerme,Santa Maria di Gesù. Son père, rongé par le diabète,ayant dû renoncer au début des années 70 à exer-cer la fonction de chef de famille, c’est sur StefanoBontate que se porta spontanément le choix deshommes d’honneur de la famille quand ils eurentà élire un nouveau «parrain». Le sage Stefano, qui,aux dires de Buscetta, s’occupera avec dévouementde son vieux père malade et du frère de ce dernier– également atteint de diabète, mais lui au pointd’en avoir perdu la vue –, n’en était pas moins auxyeux de la loi un redoutable trafiquant internatio-nal d’héroïne qui dirigeait l’une des plus puissantesfamilles de l’île. Stefano Bontate, que ses prochesappelaient «Il Falco» (le Faucon) et les autres le«prince de Villagrazia», ne pouvait rien refuser, oupresque, à Tommaso Buscetta. Lui faire une faveurétait un privilège. Aussi quand, en 1975, Buscetta eutà se préoccuper de trouver un honnête commerçantafin de doter sa fille, Felicia, d’un trousseau nuptial,le prince de Villagrazia l’adressa sans hésitation àson homme de confiance, le sous-chef de la familleSanta Maria di Gesù qui s’occupait de tout en sonabsence, Pietro Lo Jacomo. Ce dernier présentaitsurtout l’intérêt de posséder plusieurs magasins detissus, dont un, situé en face de la Gare Centrale dePalerme, spécialisé dans une mode furieusementsicilienne. Felicia Buscetta se rendit donc dansson échoppe, mentionna le nom de son père, et illui fut offert un trousseau estimé à un million delires (environ cinq mille francs suisses de l’époque),qu’elle ne put payer malgré toute sa bonne volonté.L’adoration que Buscetta suscitait chez Ste-fano Bontate, le respect qu’il forçait chez les autreshommes d’honneur d’Ucciardone étaient autantdus à son charisme qu’à son passé glorieux. A l’âgede vingt-cinq ans, Tommaso Buscetta avait en effetrapidement gravi les échelons séparant le simplesoldat du capodecina et avait acquis une solide répu-tation dans le quartier de Porta Nuova. Une noto-riété renforcée par le fait qu’en près de dix ans depratiques illégales, la police n’avait réussi à l’im-pliquer que dans quelques trafics misérables (dontune affaire de contrebande de trois tonnes de ciga-rettes en 1956). Ce n’était pas faute d’avoir cherchéà l’incriminer, entre autres, pour un double meurtre.En vain. Pour se faire une idée de l’importance deTommaso Buscetta au sein de Cosa nostra, il suffitde savoir que ce dernier, alors même qu’il n’étaitqu’un simple soldat, fréquentait déjà les hommesd’honneur les plus en vue. Son amitié avec Salva-tore Greco, chef de la famille de Ciaculli et premiersecrétaire général de la Coupole nouvellementcréée au début des années 60, n’était un secretque pour les forces de l’ordre. A cette époque, Tom-maso Buscetta fit aussi la connaissance d’un bossd’une importante famille new-yorkaise déporté enItalie, Salvatore Lucania, dit Lucky Luciano. PourBuscetta, ce fut un honneur
accepté de mettre le syndicat des dockers, totale-ment contrôlé par la mafia, à leur disposition afin depallier toute tentative de sabotage des installationsportuaires new-yorkaises par les nazis. Au début desannées 50, Lucky Luciano s’installe à Naples d’oùil organise pendant plus de dix ans la contrebandede cigarettes et de drogue. Chaque fois que LuckyLuciano avait l’occasion de se rendre à Palerme,il ne manquait pas de rencontrer un TommasoBuscetta que l’on devine ému. Lucky Luciano putainsi lui expliquer en quoi les structures de Cosanostra en Sicile ressemblaient à celles de sa cou-sine américaine. Les différences étaient minimes:si à Palerme vingt familles se disputaient un ter-ritoire exigu, dans la ville de New York seules cinqbandes opéraient, et guère plus d’une famille pargrande ville dans le reste des Etats-Unis. A l’époque,il n’y avait qu’une différence notable entre les deuxorganisations: la mafia américaine avait un gou-vernement, pas la sicilienne. A en croire TommasoBuscetta, c’est à l’instigation de Lucky Luciano etd’un autre boss de la mafia américaine, Joseph «Joe»Bonanno, que la Cosa nostra originelle se doterad’un organe de gouvernement à l’aube des années60. Pour le reste, les deux organisations semblaientjouir de la même impunité.S’il n’avait presque rien à craindre des «sbires»(les carabiniers, dans le parler mafieux), TommasoBuscetta avait en revanche tout à redouter de sessemblables. Au début des années 60, les nuagesles plus noirs s’amoncelaient à l’horizon de Cosanostra et Palerme, déjà ravagée par une spéculationimmobilière débridée, s’apprêtait à vivre la «grandeguerre», le premier conflit de la mafia. Longtemps,les enquêteurs se sont interrogés sur les causes decette lutte intestine qui ensanglanta les rues de lacité et de ses environs pendant près de trois ans.Il fut question d’un chargement de drogue en par-tie détourné avant d’être livré outre-Atlantiqueà des émissaires de la mafia new-yorkaise. Concer-nés au premier chef par les hostilités, Tommaso etses amis s’étaient fait, eux, une tout autre idée dela réalité. La cause profonde de la «grande guerre»des années 60 prend ses racines, selon Buscetta,à l’intérieur même de la Coupole dont les réunionsdevenaient de plus en plus houleuses. Les jeunesloups étaient entrés dans le gouvernement de Cosanostra en la personne du représentant des troisfamilles de Palerme Centre, Salvatore La Barbera,et gagnaient de jour en jour du terrain sur leursaînés qu’ils étaient bien décidés à éliminer d’unemanière ou d’une autre. C’est dans ce contexte lourdde tensions qu’éclata l’incident qui, aux dires deBuscetta, allait tout déclencher: l’affaire AnselmoRosario ou, si l’on préfère, Roméo et Juliette au paysde Cosa nostra. Anselmo Rosario était un jeunesoldat de la famille de Porta Nuova tombé amou-reux de la sœur de Raffaele Spina, homme d’hon-neur de la famille de la Noce. Ce dernier s’opposaitvivement à l’union des deux jeunes gens en rai-son, semble-t-il, de la très basse extraction du pré-tendant. Après que la famille de Porta Nuova se futréunie au grand complet pour étudier la question,il fut conseillé au jeune Anselmo Rosario d’enleverl’élue de son cœur et de s’envoler loin de l’île afinde consommer en paix leur union. Tommaso Bus-cetta ne fut pas le dernier à appuyer cette propo-sition. Et ce qui fut dit fut fait. S’il avait accepté demauvaise grâce cette «mésalliance», Raffaele Spinan’en avait pas pour autant dit son dernier mot. Dèsqu’il s’agit d’honneur, les Siciliens savent être plusque bornés. Il lui était pourtant difficile de toucherà un soldat d’une autre famille sans provoquer,sinon une guerre, en tout cas de sanglantes repré-sailles. La situation pouvait néanmoins être plussimple s’il avait directement sous ses ordres celuiqui s’était imposé comme son beau-frère. C’est ainsique lors de l’une des réunions de
Si Cosa nostra autorise ses membres à choisir leursnouveaux parents, il en est des familles mafieusescomme des familles patriarcales ou cognatiques: lesliens du sang sont indélébiles. Salvatore La Barbera,qui représentait toutes les familles du centre-ville,y compris celle de Porta Nuova, invoqua la tradi-tion avant de s’opposer violemment à la requête deCalcedonio Di Pisa. Et il fut suivi, semble-t-il, parbon nombre de secrétaires de la Coupole. L’affaireen était là quand, le 26 décembre 1962, CalcedonioDi Pisa fut assassiné place Principe di Camporealeà Palerme alors qu’il se dirigeait vers un bureau detabac. Une décharge de fusil de chasse et un char-geur de P38 étaient venus à bout du parrain de Noce.Selon Tommaso Buscetta, ni la famille de PortaNuova ni ses alliés n’ont pris part à cet assassinat.Alors que tout les désignait comme les meurtriersprésumés, les hommes d’honneur de Porta Nuovavoyaient dans l’embuscade de la place Principe diCamporeale une manœuvre de leurs adversaires ausein de la Coupole visant à les écarter à tout jamaisdu gouvernement de Cosa nostra et de ses affaires.Coupables ou pas, Tommaso Buscetta et ses amisétaient en tout cas en fort mauvaise posture.Au début de l’année 1963, Don Masino fut informéde la fâcheuse tournure que prenaient les événe-ments. La Coupole s’était réunie et les secrétaires deCosa nostra ne cachaient pas leur mécontentement.Ils affirmaient que le commanditaire de l’attentatn’était autre que le chef de la famille de PalermeCentre, Angelo La Barbera, un homme d’honneurqui, malgré son jeune âge, se voyait redouté pour saviolence et son intransigeance. La Barbera étant l’undes alliés de la famille de Porta Nuova, on comprendl’inquiétude de Buscetta et de ses «frères». Courantjanvier 1963, les accusations se précisent, les réu-nions de la Coupole tournent au procès. C’est alorsque Buscetta apprend que Gaetano Filippone, fils deSalvatore et petit-fils homonyme du vénérable chefde la famille de Porta Nuova, est accusé d’avoir par-ticipé à l’exécution de Calcedonio Di Pisa. GaetanoFilippone junior a beau protester de son innocenceet Gaetano Filippone senior jeter dans la balancetoute son autorité et son poids moral, personne ausein de la Coupole ne les croit. Les sanctions contrela famille de Porta Nuova ne tardent pas. Parmitoutes les règles de Cosa nostra qui avaient été révé-lées à Tommaso Buscetta le jour de son initiation,il en est une qu’il savait être fondamentale: les déci-sions de la Coupole doivent être exécutées, coûteque coûte. Voilà pourquoi, quand il découvre quela Commission a décidé à titre de premières repré-sailles de dissoudre la famille de Porta Nuova et dedéposer tous ses hommes d’honneur, il comprendqu’il est temps de battre en retraite et s’enfuit pourl’Amérique latine. Il se trouve au Mexique depuispeu quand les éclats de la «grande guerre» lui par-viennent pour la première fois. Salvatore La Barbera,le représentant des familles palermitaines au seinde la Coupole. a disparu. Jamais on ne retrouvera soncadavre. Buscetta est convaincu que l’assassinat deson ex-représentant, car il ne peut s’agir que d’unassassinat, a été décrété par tous les autres secré-taires de la Coupole. Salvatore La Barbera étant lui-même membre de la commission exécutive de Cosanostra, nul autre organe de l’organisation n’auraitpu ordonner sa fin sans s’attirer de terribles repré-sailles. Les faits lui donneront raison: dans les moisqui suivent, sur ordre de la Coupole, la quasi-tota-lité des familles de Cosa nostra se mobilisent contreles rescapés du clan La Barbera. Angelo La Barbera,chef de la famille de Palerme Centre, est grièvementblessé dans un attentat alors qu’il s’était réfugié aunord de la Péninsule, dans une lointaine banlieuemilanaise. Ses hommes, restés à Palerme, tombentles uns après les autres, non sans avoir porté descoups redoutables à leurs adversaires, notammentaux dirigeants de la Coupole. D’abord il y
de son aspect chétif, échappa de justesse au mêmesort tandis qu’une troisième voiture piégée, desti-née à un autre secrétaire de la Coupole, massacraitsept carabiniers qui croyaient avoir désamorcé l’en-gin infernal à Ciaculli, sur les hauteurs de Palerme.Le statut d’ancien combattant de Buscettan’avait pas manqué d’impressionner les hommesd’honneur d’Ucciardone. Mais ce n’était pas l’uniqueraison pour laquelle ils lui vouaient une telle consi-dération. L’homme était une légende vivanteà son arrivée à la prison palermitaine. En quittant laSicile pour les Amériques – on le signala aux Etats-Unis, au Canada et au Brésil –, Tommaso avait faitson entrée dans le monde fermé des contrebandiersde haut vol. Sans jamais pouvoir le prouver, le Bureaudes narcotiques américain (DEA) affirme que celuique l’on surnommait désormais «le boss des deuxmondes» était l’un des rois du trafic internationalde drogue, tandis que les juges siciliens parlent delui comme du «prince de la cocaïne». Outre le faitde l’irriter profondément, cette étiquette, pourtantfort honorifique dans son milieu, vaudra à notrehomme d’être expulsé des Etats-Unis en 1970. Il yétait pourtant honorablement connu en tant quepropriétaire d’une pizzeria. Encore faut-il préciserqu’il avait pu l’acquérir grâce à un prêt de la familleGambino, l’une des cinq familles régnant alors surNew York. Deux ans plus tard, il était arrêté au Brésilpuis extradé séance tenante à destination de l’Italieoù l’attendait une condamnation à près de dix ansde prison pour des délits remontant aux années 50(divers trafics et autres participations à des délitsd’association de malfaiteurs). Le boss des deuxmondes y retrouve un milieu qu’il a quitté plus dehuit ans auparavant. En renouant avec son passé,il partage à nouveau le quotidien des hommes d’hon-neur. Si l’emprisonnement d’un mafieux marque,par les manques à gagner que cela implique, unebrusque chute de son train de vie, le chef de safamille est en principe censé assurer un salaireminimum au détenu et à ses proches. Mais il n’enest pas toujours ainsi, comme le découvrira à sesdépens Tommaso Buscetta. En matière de politiquesalariale, les dirigeants de Cosa nostra n’ont pas établide cadre rigide. Pour des raisons aisément compré-hensibles. Les simples soldats incapables d’assu-rer leur propre subsistance, soit par inexpérience,soit parce que trop vieux, blessés ou emprisonnés,perçoivent une maigre rétribution mensuelle. Quantà la plupart des hommes d’honneur, ils tirent de telsbénéfices de leurs activités illicites qu’ils n’ont nulbesoin d’un salaire versé par Cosa nostra. Au débutdes années 80, avec la généralisation du trafic del’héroïne, il ne sera pas rare de voir des mafieuxencaisser sur leurs comptes en banque un à deuxmillions de dollars provenant d’une banque étran-gère, de préférence suisse.Dès son arrivée à la prison palermitaine d’Uc-ciardone en décembre 1972, Tommaso Buscettaest averti de rumeurs aussi persistantes que désa-gréables: il aurait à nouveau été «déposé» par leschefs de Cosa nostra. Pourtant, quelques annéesaprès la dissolution de la famille de Porta Nuovaen 1963, Don Masino et ses amis survivants de la«grande guerre» avaient été sinon amnistiés, toutau moins rétablis dans leurs titres et prérogativesd’hommes d’honneur. Mais cette fois, la chose sembleplus grave: l’exclusion est, semble-t-il, motivée parla vie sentimentale quelque peu agitée du «prévenu».Il est vrai que, se basant sur les critères rigoureuxde Cosa nostra, Buscetta méritait d’être mis au bande l’organisation plutôt deux fois qu’une. Il recon-naît d’ailleurs volontiers que ses comportementsamoureux, quelque peu baroques, étaient incom-patibles avec la notion d’honneur qui régit la viedite privée de ses semblables. Mais que diable! Unhomme d’honneur n’en est
il épouse aux Etats-Unis la signora Vera Girotti, échan-geant le délit de bigamie (à l’époque, la loi généra-lisant le divorce n’existait pas en Italie) pour celuide parjure: Buscetta s’est présenté à la mairie deNew York sous l’identité de Manuel Lopez Cadena,sa couverture durant son séjour nord-américain.En bon chef de famille, Tommaso Buscetta n’enavait pas moins fait venir aux Etats-Unis sa pre-mière épouse et ses quatre enfants afin de subvenirà leurs besoins, tout en refusant catégoriquementde partager leur quotidien. Quelques années plustard, à Rio, il recommence avec Maria Cristina deAlmeida Guimaraes: cette fois, pour monsieur lemaire, il est le senhor Paolo Roberto Felici. Estimantsans doute que la troisième était la bonne, Tom-maso Buscetta épousera, très officiellement et dansles règles, Cristina Guimaraes le 15 octobre 1978à la prison italienne de Cuneo, après avoir divorcéde dame Melchiorra. Vertiges de l’amour! Si ledivorce était depuis peu inscrit dans la loi italienne,il n’était toujours pas accepté par certains hommesd’honneur qu’il ne faut pas hésiter à qualifier derabat-joie. Mais tous n’étaient pas aussi vieux jeu.En théorie, les mafiosi sont tenus de boycotter unhomme d’honneur déchu; cependant, la majoritédes détenus d’Ucciardone continuent d’agir avecBuscetta comme si de rien n’était. Le boss des deuxmondes interprète cette réaction comme une sortede plébiscite en sa faveur: il sait que dans certainscas, les autres hommes d’honneur peuvent passeroutre l’interdiction formelle d’adresser la paroleaux défroqués, soit qu’ils jugent l’ordre d’expulsionexcessif, soit qu’ils ont trop de respect pour