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Dans 'Souvenirs de la maison des morts', Fiodor Dostoïevski dépeint avec une intensité poignante la vie des prisonniers dans un système pénitentiaire sibérien. À travers le regard de son protagoniste, Aleksandr Petrovitch Goryanov, l'auteur explore les thèmes de la souffrance humaine, de l'existentialisme et de la rédemption. Écrit dans un style réaliste et pénétrant qui mêle une approche presque autobiographique à des réflexions philosophiques profondes, ce roman s'inscrit dans un contexte littéraire marqué par les réformes sociales en Russie et les débats sur la condition humaine dans la société moderne. La structure narrative, entre mémoire et témoignage, crée une atmosphère captivante où la brutalité du quotidien soulève des questions morales et existentielles. Fiodor Dostoïevski, écrivain majeur du XIXe siècle, a lui-même connu l'exil et l'emprisonnement, des expériences qui nourrissent son œuvre. Marqué par une jeunesse difficile et des conflits internes liés à la foi et à la liberté individuelle, Dostoïevski plonge dans les profondeurs de l'âme humaine et ses contradictions. Son passage par les réformes pénitentiaires et sa rencontre avec les déshérités de la société russe lui confèrent une compréhension rare du désespoir et de l'espoir qui habitent ses personnages. Je recommande vivement 'Souvenirs de la maison des morts' à tout lecteur en quête d'une réflexion intense sur la condition humaine. Ce livre, à la fois tragique et émouvant, offre une plongée inégalée dans la psychologie des personnages tout en révélant les injustices d'une époque. La richesse des thèmes abordés et la profondeur émotionnelle font de cet ouvrage une œuvre incontournable du canon littéraire, propice à des réflexions sur la liberté, la souffrance et la solidarité entre les hommes. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Au cœur d’un monde clos où le châtiment prétend purifier et ne fait que retourner le miroir de l’humanité, un regard s’ouvre sur la vie nue derrière les murs. Souvenirs de la maison des morts ne propose pas un simple récit carcéral; il expose la tension entre la brutalité des institutions et la persistance des voix individuelles. Là, dans le froid, la faim et la routine, survivent la ruse, la dignité, la mémoire et parfois la grâce. Le livre n’excuse ni n’accuse à la légère; il observe, compte les gestes, et rend audible ce qui, d’ordinaire, est tenu pour silence.
Son auteur, Fiodor Dostoïevski, naît à Moscou en 1821 et devient l’une des consciences majeures du roman européen. Arrêté en 1849, il subit une condamnation aux travaux forcés en Sibérie, précédée d’une mise en scène d’exécution. Quatre années de bagne, à Omsk, marquent son existence et sa pensée. De retour, il transforme cette expérience extrême en matière littéraire. Ce passé n’est pas un décor: il forme l’armature de l’œuvre, lui donne sa précision concrète, son sens des nuances morales et son attention inlassable aux individus. Souvenirs de la maison des morts est ainsi indissociable de la vie réelle de son créateur.
Rédigé après l’exil, le livre prend forme au tournant des années 1860 et paraît d’abord en feuilleton avant d’être réuni en volume. Il marque le retour de Dostoïevski sur la scène littéraire russe et annonce l’orientation psychologique et éthique de ses grands romans ultérieurs. Ni confession pure, ni reportage: l’ouvrage crée un espace narratif où l’expérience vécue informe la fiction sans l’asservir. La prose, disciplinée par l’observation, déploie un sens aigu du détail matériel et des climats humains. Cette articulation entre mémoire et invention, entre chronique et méditation, contribue à son originalité et à sa force durable.
La prémisse est simple et puissante: un gentilhomme condamné est envoyé dans un bagne sibérien et y partage les travaux, les dortoirs, les rations et les règles. Le récit adopte le point de vue d’un détenu qui regarde, écoute, consigne. Les chapitres composent un ensemble de scènes, de portraits, de situations, où se dessine une société miniature avec ses lois, ses rituels et ses fissures. Aucun dénouement spectaculaire n’y est annoncé: l’enjeu réside dans la description patiente d’une vie ordinaire sous contrainte, et dans la manière dont, malgré l’assignation, chacun invente sa marge d’existence.
Les thèmes qui s’y nouent sont d’une portée durable: la dignité des personnes face à l’humiliation, la porosité entre justice et vengeance, l’économie morale de la survie, la responsabilité et la faute, la possibilité d’une transformation intérieure. À travers des gestes simples et des conflits âpres, la question de ce que la punition fait à l’âme et au corps se précise. L’œuvre montre des solidarités fragiles, des dominations brutales, des rires et des ruses qui défient le désespoir. Rien n’est réduit à une abstraction; la morale y naît d’un contact obstiné avec la réalité la plus concrète.
Ce réalisme sensible procède d’une méthode: regarder de près, taire l’emphase, restituer les voix. Dostoïevski observe les outils, les odeurs, les rythmes du travail, les menues coutumes et les marges de transgression. Il saisit la pluralité sociale des condamnés, leur diversité de langues, de tempéraments et d’histoires. La prison n’apparaît pas comme un bloc monolithique mais comme un organisme complexe, fait de couloirs, de règlements, d’improvisations et de contrebandes. La précision matérielle nourrit l’analyse morale sans jamais s’y dissoudre. Cette combinaison, si rare, explique l’impression d’authenticité qui a immédiatement distingué le livre parmi les récits de peine.
La forme fragmentée, rythmée par des épisodes, autorise une polyphonie mesurée. De portrait en vignette, l’auteur laisse circuler des perspectives qui, sans se confondre, se répondent. La première personne n’écrase pas les autres; elle les accueille. La temporalité suit les saisons, les corvées, les fêtes imposées et les maladies, créant un calendrier propre au lieu. À cette architecture discrète s’ajoute une réflexion souterraine sur la liberté intérieure, sur ce que penser, rêver ou se souvenir veut dire quand le corps est contraint. Le livre avance ainsi par dévoilements successifs plutôt que par péripéties spectaculaires.
Si Souvenirs de la maison des morts est un classique, c’est qu’il a déplacé durablement les frontières du roman. Il a montré qu’un univers extrême pouvait être traité sans sensationnalisme ni morale sommaire, et que la psychologie la plus fine s’éprouvait dans les circonstances les plus rudes. Il a nourri la littérature carcérale en Russie et au-delà, offrant un précédent pour des récits du XXe siècle qui témoignent des systèmes répressifs. Nombre de lecteurs et d’écrivains y ont reconnu un jalon majeur, à la fois par la justesse de son observation et par l’ampleur de sa sympathie.
Son impact tient aussi à la manière dont il a réintroduit la question de la peine dans la sphère publique. En décrivant avec sobriété la vie au bagne, l’ouvrage a alimenté des débats sur la finalité du châtiment, la possibilité de l’amendement et les conditions matérielles de l’enfermement. Sa notoriété a contribué à faire exister, dans la conscience de lecteurs éloignés, des existences habituellement effacées. Cet effet de visibilité n’appartient pas à une époque révolue: il accompagne la circulation mondiale du texte et explique pourquoi il demeure une référence quand il s’agit de penser la prison.
Au-delà du document, l’œuvre propose une éthique du regard. Refus des silhouettes toutes faites, refus des absolutions faciles: chaque figure est traitée comme un centre de gravité moral. La narration ne se contente pas d’opposer bons et méchants, oppresseurs et victimes; elle traque les ambivalences, les accommodements, les résidus d’humanité dans les gestes les plus durs. Cette exigence de complexité, qui ne lâche pas l’expérience concrète, confère au livre sa force persuasive. Elle prépare, dans la carrière de Dostoïevski, l’exploration des consciences déchirées, mais elle s’éprouve ici à l’échelle de la survie quotidienne.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, la pertinence est évidente. Les discussions sur l’incarcération de masse, la récidive, la santé mentale en détention, la réinsertion et la justice réparatrice trouvent dans ces pages un miroir et un précédent. Le livre rappelle qu’on ne pense pas la loi sans regarder les lieux où elle s’exécute, ni la faute sans considérer la personne. Il invite à mesurer le coût humain des institutions et la puissance pratique de la compassion. En cela, il dépasse la chronique d’un temps pour devenir un instrument de lucidité à l’échelle des sociétés contemporaines.
Lire Souvenirs de la maison des morts, c’est entrer dans une mémoire qui ne s’épuise pas: celle des gestes et des voix que la punition voudrait effacer. On en sort avec une idée plus fine de la responsabilité, de la liberté et de la dignité, et avec le sentiment d’avoir approché une vérité humaine qui résiste aux simplifications. Telle est la marque des classiques: éclairer le présent sans perdre leur ancrage historique, parler à chacun sans renoncer à la précision des faits. Ce livre persiste parce qu’il révèle, avec sobriété, ce que vivre ensemble exige dans l’épreuve.
Souvenirs de la maison des morts, publié en 1860-1862, présente sous forme de récit fictif l’expérience du bagne sibérien telle que Dostoïevski l’a connue. Le livre adopte la voix d’un détenu noble, Alexandre Petrovitch, pour ordonner des scènes et des observations plutôt que suivre une intrigue classique. Entre témoignage et roman, l’ouvrage décrit le monde clos d’un pénitencier de travaux forcés, ses rites et ses lois tacites. L’objectif y paraît moins de raconter un destin individuel que d’examiner, par touches successives, comment la contrainte transforme les corps, les caractères et les relations, tout en révélant des ressources de survie inattendues.
Au début, le narrateur arrive au camp, subit la procédure d’admission et la dépossession de son statut. Les vêtements du bagne, les fers aux pieds, le dortoir commun et l’inventaire des objets autorisés instaurent immédiatement un régime d’égalité forcée. Il découvre la promiscuité, l’odeur des baraques, le contrôle constant, et les premiers usages pour se protéger. La première étape consiste à observer sans s’exposer, apprendre les surnoms, comprendre les humeurs des gardiens et les habitudes des anciens. Cette entrée en matière fixe le cadre réaliste du livre et installe la distance attentive d’un chroniqueur plongé dans un monde réglé.
Peu à peu se dessine la société interne des forçats, structurée par l’origine, l’ancienneté, le métier et la réputation. Les condamnés se répartissent les tâches, organisent de petits artisanats, échangent des services et font circuler de l’argent malgré les interdictions. Les codes de l’honneur, la ruse et la parole donnée y ont un poids décisif. Les tensions de classe persistent, mais la proximité les recompose. Le narrateur note la coexistence d’une brutalité latente et d’une solidarité pragmatique, l’importance du rire et de la moquerie, et la manière dont chacun négocie son espace, sa dignité, et un minimum d’autonomie.
Le travail rythme la survie collective. Ateliers, corvées extérieures, tâches de construction et de réparation alternent avec les appels et inspections. L’ouvrage détaille les gestes de métier, les astuces pour économiser ses forces, la vigilance vis-à-vis des contremaîtres. La discipline repose sur la punition graduée, du blâme aux châtiments corporels, et sur une bureaucratie méticuleuse. Le narrateur s’attache moins aux faits spectaculaires qu’aux effets d’usure, à la fatigue, au besoin de détourner la loi sans l’affronter. Dans cette routine, la dignité se joue dans des micro-décisions quotidiennes, et le rapport au travail devient un test d’endurance morale.
À côté de la rudesse, quelques interstices de répit prennent une place capitale. Le dortoir la nuit, l’atelier chauffé l’hiver, l’infirmerie, les bains, ou certaines fêtes religieuses suspendent brièvement la pression. L’épisode d’un spectacle monté par des détenus illustre la puissance consolatrice du jeu, de la musique et de la mémoire des traditions. Le livre montre comment ces parenthèses autorisées ou tolérées reconfigurent, pour un instant, les rapports entre prisonniers et surveillants. Elles procurent une reconnaissance symbolique qui n’abolit pas la peine, mais rappelle la possibilité d’une vie intérieure et d’un lien social non entièrement confisqué.
Le cœur du récit est une suite de portraits. Le narrateur rapporte des histoires entendues à la chambrée, au chantier ou à l’hôpital, où chacun expose, avec plus ou moins de franchise, son passé et son crime. Certains revendiquent leur acte, d’autres l’excusent, d’autres encore s’y heurtent sans le comprendre. Ces récits montrent un éventail d’origines, de tempéraments et de motivations. Dans ce kaléidoscope, la frontière entre culpabilité, fatalité et nécessité se brouille. Le livre insiste sur la complexité psychologique des condamnés, et suggère que la même personne peut réunir, selon les circonstances, dureté, bonté, remords et bravoure.
En face, l’institution apparaît moins monolithique qu’il n’y paraît. Officiers, sous-officiers et gardiens composent avec des règlements, des quotas, des budgets et des pressions locales. Certains appliquent la loi mécaniquement, d’autres cherchent des accommodements. Les informateurs et les intercesseurs créent des circuits d’influence discrets. La violence demeure, mais elle alterne avec des moments d’humanité intéressée ou sincère. Le narrateur observe comment l’autorité produit, parfois malgré elle, des zones grises où se fabriquent les compromis nécessaires à la vie du camp. Cette lecture institutionnelle complète l’ethnographie des détenus et ajoute une dimension critique à l’ensemble.
Plusieurs motifs lient les épisodes: le passage des saisons, la neige et les gelées, la débâcle, les odeurs et les bruits qui saturent l’espace. La présence d’animaux, un chien qui s’attache aux hommes, des chevaux de corvée, introduit une note d’émotion non verbale. La question de l’évasion et celle de la sanction affleurent régulièrement, en tant qu’horizon et rappel du danger. Le temps, étiré et circulaire, structure la conscience; des éclairs de joie ou de colère la trouent. Le narrateur mesure la possibilité d’une transformation morale, sans la séparer de la souffrance et des conditions matérielles.
Sans conclure par une morale univoque, l’ouvrage propose un diagnostic durable sur la condition humaine sous contrainte pénale. Il met en cause l’efficacité morale des supplices et des humiliations, tout en montrant la résilience et l’inventivité des détenus. Son apport tient à l’attention aux détails concrets, au refus des caricatures, et à la mise en lumière d’un humanisme exigeant, attentif à la responsabilité autant qu’à la misère. En cela, Souvenirs de la maison des morts a contribué à façonner la littérature carcérale moderne et demeure une référence pour comprendre comment des institutions punitives modèlent, fracturent ou réveillent les consciences.
Souvenirs de la maison des morts prend place dans l’Empire russe du milieu du XIXe siècle, à l’époque de Nicolas Ier et au début du règne d’Alexandre II. Le cadre principal est la Sibérie pénitentiaire, avec ses bagnes de travaux forcés (katorga) et ses forteresses-prisons, dont Omsk constitue un exemple emblématique. L’ordre politique est celui de l’autocratie, appuyée par une bureaucratie hiérarchisée (Table des Rangs), l’Église orthodoxe et un appareil policier renforcé. Le droit pénal est codifié, notamment par le recueil de 1845, qui fixe des peines graduées, dont l’exil, les travaux forcés et diverses formes de châtiments corporels, au cœur des institutions décrites par l’ouvrage.
Le système pénal tsariste articule punition, dissuasion et colonisation. La katorga en Sibérie sert à isoler les condamnés et à exploiter leur travail, tout en peuplant des régions éloignées. Les itinéraires d’acheminement (par étapes, à pied ou par voie fluviale) rythment la vie des condamnés. Une fois arrivés, ils sont répartis dans des établissements distincts par peine, origine et conduite, et soumis à une discipline stricte. Le livre transpose cette réalité institutionnelle dans une chronique de la routine carcérale, en montrant comment la règle administrative modèle chaque geste du quotidien, du lever à l’atelier, et conditionne la sociabilité des détenus.
La Sibérie, zone de frontière et de colonisation depuis l’époque moderne, offre au XIXe siècle un espace d’implantation de forteresses, de postes militaires et d’ateliers. Omsk, sur l’Irtych, est un centre administratif et militaire de l’Ouest sibérien, où l’on concentre des condamnés à des fins de travaux et de maintien de l’ordre. Les autorités y mobilisent le labeur pénal pour des tâches de construction, d’artisanat et de service. Dans cette économie périphérique, la prison devient un rouage de la présence impériale. L’ouvrage restitue cet ancrage régional: la topographie, le climat, l’éloignement et la militarisation informent la texture sociale qu’il met en scène.
Le parcours de Dostoïevski conditionne directement le livre. Jeune écrivain remarqué au milieu des années 1840, il fréquente le cercle de Petrachevski, où l’on discute d’utopisme social et de censure. En 1849, la police démantèle le groupe; Dostoïevski est arrêté, condamné, puis victime d’une mise en scène d’exécution avant commutation en travaux forcés. Il est envoyé au bagne d’Omsk, où il demeure plusieurs années, puis sert comme soldat en Sibérie. Souvenirs de la maison des morts transforme ces expériences en récit à la première personne, par un narrateur fictif, pour décrire des institutions et des types sociaux observés de près.
Ces événements s’inscrivent dans un climat de surveillance renforcée sous Nicolas Ier, marqué par la crainte de l’agitation intellectuelle depuis l’insurrection décembriste de 1825. La Troisième Section (police politique) surveille les cercles littéraires, les salons discutant de philosophies occidentales et les critiques de l’ordre social. Le livre, sans se poser en pamphlet, montre l’épaisseur de l’autorité: règlement, informateurs, arbitraires du pouvoir subalterne. Il laisse affleurer la frontière poreuse entre judiciaire, administratif et policier, en donnant à voir comment la machine punitive englobe des individus très différents et impose un langage, des rituels et des hiérarchies propres.
La population pénitentiaire de la katorga, au milieu du siècle, est majoritairement issue des milieux populaires: paysans (anciens serfs ou paysans d’État), soldats condamnés par des tribunaux militaires, artisans, marginaux. S’y joignent des condamnés d’origines diverses, reflétant la pluralité ethnique de l’Empire. Le récit de Dostoïevski s’attache aux parlers, gestes et coutumes d’un «peuple de prison», reproduisant une typologie morale et sociale qui appartient aussi à la tradition littéraire russe. Le livre refuse l’abstraction: il enracine ses portraits dans la matérialité des existences précaires, des biographies brisées et des trajectoires entre campagne, caserne et bagne.
La discipline carcérale se fonde sur la privation de liberté, le travail obligatoire et des peines corporelles encore en vigueur au milieu du XIXe siècle. Les fers, l’entrave, la promiscuité, l’hygiène déficiente et la rudesse du régime alimentaire composent le quotidien. Les châtiments corporels, bien attestés par les archives de l’époque, cadrent la contrainte et l’exemple. Le récit n’en dresse pas un simple catalogue; il les situe dans une économie de la douleur et de l’obéissance, montrant comment ces pratiques agissent sur les corps, altèrent les caractères ou suscitent des stratégies de survie. Loin de les justifier, il les éclaire par l’observation.
À l’intérieur des murs, une micro-économie se développe: menus trafics, artisanats tolérés, échanges de services. Dans la Russie pénitentiaire, ces circuits informels sont fréquents, alimentés par la rareté, l’inégalité d’accès aux ressources et les connivences entre détenus et gardiens. La circulation d’argent, bien que réglementée, n’est pas entièrement supprimée, et le troc pallie les interdits. Le livre montre comment cette économie souterraine réorganise l’autorité et recompose les alliances. Elle devient un prisme pour interroger l’efficacité de la punition: la prison, plutôt que d’éradiquer certaines pratiques sociales, en reconfigure les usages et les hiérarchies.
La religion orthodoxe structure le temps, les sociabilités et l’imaginaire moral, y compris en prison. Les offices, les fêtes du calendrier, les visites d’aumôniers et les rites de pénitence scandent la vie collective. Dans un contexte d’épreuve, la prière, l’icône, le récit biblique offrent des ressources de sens, un vocabulaire de la faute et de la rédemption. L’ouvrage témoigne de cette présence sans se réduire à un discours édifiant: il insiste sur l’ambivalence des croyances, leur réconfort et leurs contradictions, et sur la manière dont la religion, «langue commune» de l’époque, autorise parfois des ponts entre gardiens et détenus, ou entre classes sociales.
Le lien entre justice pénale et institutions militaires est essentiel. La Russie impériale recourt à la conscription comme sanction ou comme sortie de peine, et les tribunaux de régiment prononcent des condamnations spécifiques. Après sa katorga, Dostoïevski est versé comme simple soldat dans une unité stationnée à Semipalatinsk, en Asie centrale, où il reste plusieurs années avant d’être autorisé à regagner la capitale. Cette articulation entre bagne et caserne, typique d’un État impérial militarisé, traverse le livre: elle explique certaines formes d’obéissance, de brutalité, mais aussi de solidarité, qui empruntent au code de l’armée autant qu’à celui de la prison.
La guerre de Crimée (1853–1856) révèle les faiblesses administratives, logistiques et militaires de l’Empire. À partir de 1855, l’avènement d’Alexandre II ouvre une période de réformes appelées «grandes réformes», motivées par l’ampleur des dysfonctionnements mis au jour. Si la réforme pénitentiaire n’est ni immédiate ni unifiée, la critique des abus, l’attention au droit et la recherche d’une efficacité sociale nouvelle gagnent du terrain. Souvenirs de la maison des morts paraît au début de cette période: sa description clinique des institutions antérieures fournit, pour les lecteurs des années 1860, un arrière-plan éloquent aux appels au changement.
L’abolition du servage en 1861 transforme en profondeur la société rurale. Or beaucoup de détenus décrits dans le livre sont d’origine paysanne, marqués par les obligations seigneuriales ou étatiques qui régissaient la vie villageoise. L’émancipation n’efface pas du jour au lendemain la pauvreté, la violence et les tensions nées dans le monde agraire, mais elle modifie la perception des responsabilités, des droits et des peines. Chez les lecteurs contemporains, le livre fonctionne comme un miroir de ce passé immédiat: il rend sensibles les trajectoires paysannes vers la marginalité, la conscription ou le bagne, et interroge la justice sociale.
La réforme judiciaire de 1864, avec tribunaux modernisés et jurys, vise à rationaliser la procédure et à limiter l’arbitraire. Les débats qui la précèdent et l’accompagnent portent sur la preuve, la proportionnalité des peines, la publicité des audiences et la dignité des personnes. Le livre, composé avant l’application de ces nouveautés, met en lumière un univers où les frontières entre punition, humiliation et correction sont floues. En exposant les effets concrets du système ancien sur les corps et les âmes, il a contribué à nourrir l’horizon d’attente d’un public avide de réformes, sans toutefois proposer de programme juridique propre.
Les circuits de l’imprimé sont déterminants pour la carrière du texte et sa réception. Dans la Russie des années 1860, les «revues épaisses» dominent la vie intellectuelle; Dostoïevski et son frère fondent Vremia, où Souvenirs de la maison des morts paraît en feuilleton en 1861–1862, avant la publication en volume. La censure existe toujours, mais le climat post-1855 autorise des descriptions plus franches qu’auparavant. L’œuvre s’inscrit ainsi dans un débat public élargi, où la narration d’expérience devient un instrument critique: elle confronte le lectorat urbain aux réalités du châtiment loin des capitales.
Sur le plan littéraire, l’ouvrage s’adosse à des courants réalistes et à une tradition de «tableaux» sociaux héritée des années 1840. Il croise aussi une veine mémorielle inaugurée par des récits d’exilés, notamment après 1825, qui familiarisent le public avec la Sibérie pénitentiaire. Dostoïevski renouvelle cependant le genre: sous le masque d’un narrateur fictif, il propose une ethnographie morale de la prison, attentive aux dialectes, aux gestes et aux micro-décisions. Ce choix formel permet d’explorer les ambivalences de la culpabilité et de la responsabilité, plutôt que de plaider un dossier idéologique univoque.
La géographie et la technique conditionnent l’expérience de l’exil. Avant la construction du Transsibérien, les déplacements vers la Sibérie s’effectuent à pied par étapes, en traîneau l’hiver, ou par les fleuves lorsque c’est possible. La lenteur du trajet, l’isolement des postes, l’extrême continentalité du climat renforcent la fonction de relégation. Les convois, les postes d’étape et les surveillances locales forment une chaîne administrative que le livre évoque par touches. Cette logistique de la distance, indissociable de l’Empire étendu, explique la difficulté des retours et confère au bagne une temporalité éprouvante, faite de ruptures et de longues attentes.
La diversité impériale affleure dans la prison: langues, confessions et coutumes coexistent et se heurtent. L’économie sibérienne, en mutation, combine artisanat, fourniture militaire et activités liées aux postes de garnison. Les innovations techniques pénètrent lentement ces marges, et la rareté des infrastructures maintient une forte dépendance à l’administration locale. L’ouvrage inscrit ses personnages dans ces contraintes matérielles. En montrant la coexistence forcée d’hommes venus de provinces et de milieux très différents, il fait apparaître la prison comme une miniature de l’Empire, où se rejouent les inégalités, mais où naissent aussi des solidarités transversales inattendues, dictées par la nécessité plus que par l’idéologie.`,`Souvenirs de la maison des morts fonctionne enfin comme un miroir et une critique de son temps. Par la précision de ses observations, il atteste la violence structurelle d’un système disciplinaire hérité de l’ère nicolaïenne, au moment même où s’ouvrent des réformes. Sans thèse explicite, il propose un savoir d’expérience sur la peine, la dignité et la possibilité de régénération. En révélant l’inadéquation entre châtiment exemplaire et transformation morale, il alimente un imaginaire réformateur et humanitaire naissant. L’ouvrage demeure, pour les historiens comme pour les lecteurs, un document littéraire majeur sur les réalités sociales et pénales de la Russie impériale.
Fiodor Dostoïevski (1821–1881), romancier russe majeur, a sondé avec une intensité inédite les profondeurs psychologiques, morales et spirituelles de l’existence. Parmi ses œuvres les plus connues figurent Crime et Châtiment, L’Idiot, Les Démons, Les Frères Karamazov, Notes d’un souterrain et Souvenirs de la maison des morts. En situant ses récits dans la Russie urbaine du XIXe siècle, il interroge la culpabilité, la liberté, la foi, la justice et la responsabilité sociale. Son influence déborde la littérature pour toucher la philosophie, la théologie et la psychologie, faisant de lui l’un des écrivains les plus étudiés et discutés au monde.
Sa trajectoire biographique, marquée par l’arrestation, la déportation en Sibérie et un retour triomphal à la vie littéraire, a profondément façonné son imagination. Né à Moscou et actif surtout à Saint‑Pétersbourg, il connut une reconnaissance précoce, puis une interruption brutale en 1849 avant d’atteindre, dans les années 1860 et 1870, une maturité créatrice exceptionnelle. Rédacteur de revues, voyageur contraint par les dettes, polémiste et moraliste, il prit part aux débats de son temps. Son discours sur Pouchkine en 1880 et ses derniers romans consolidèrent sa place dans l’histoire culturelle russe et universelle.
Issu d’un milieu urbain moscovite, Dostoïevski reçut une formation d’ingénieur à l’École du génie militaire de Saint‑Pétersbourg à la fin des années 1830 et au début des années 1840. Après un bref passage dans l’administration technique, il se tourna vers la littérature. Lecteur avide, il traduisit Balzac (Eugénie Grandet) et assimila des modèles russes et européens, parmi lesquels Pouchkine, Gogol, Schiller et Balzac. Cette double fréquentation, nationale et occidentale, lui offrit un répertoire formel varié — du réalisme psychologique au grotesque — et une palette de thèmes engagement moral, dilemme de la liberté et question du mal.
Dans les années 1840, il fréquenta un cercle de discussion où circulaient des idées socialistes utopiques, avant de s’en éloigner plus tard. La tradition orthodoxe, la lecture du Nouveau Testament, et l’expérience de la souffrance personnelle — notamment la maladie et la précarité — nourrirent sa réflexion sur la compassion et la rédemption. Ses séjours ultérieurs en Europe occidentale renforcèrent sa confrontation aux philosophies rationalistes et utilitaristes. De multiples courants — romantisme tardif, héritage gogolien, critique sociale européenne — convergèrent ainsi dans une vision originale, attentive aux conflits de conscience et à la polyphonie des voix intérieures.
Dostoïevski fit une entrée remarquée avec Les Pauvres gens (1846), salué dans les cercles littéraires pétersbourgeois pour sa peinture empathique de la misère. La même année, Le Double annonçait une veine plus sombre, jouant sur la scission de la personnalité. Les Nuits blanches (1848) confirma l’acuité de son regard sur la solitude urbaine. Cette ascension fut cependant interrompue par son arrestation en 1849, qui interrompit sa carrière naissante. Avant ce choc, ses récits esquissaient déjà un champ d’expérimentation stylistique où le monologue, la confession et l’ironie dramatique servaient une interrogation mordante de la dignité humaine.
Condamné à des travaux forcés, il passa plusieurs années en Sibérie, puis servit comme soldat dans une ville de garnison. De retour au monde des lettres à la fin des années 1850, il publia Souvenirs de la maison des morts, nourri de l’expérience du bagne, ouvrage qui impressionna par sa sobriété et sa force testimoniale. Suivirent Le Village de Stepanchikovo, Humiliés et offensés et, surtout, Notes d’un souterrain (1864), pivot stylistique et philosophique annonçant ses grands romans. Éditeur des revues Vremia puis Epokha, il affronta la censure et les aléas financiers tout en élargissant son lectorat.
L’année 1866 marqua un tournant avec Crime et Châtiment, roman à la fois policier et métaphysique qui rencontra une vaste audience. Dans le même élan, il écrivit Le Joueur sous la pression d’un contrat contraignant, aidé par la sténographe Anna Grigorievna Snitkina, qui devint ensuite son épouse. Entre 1867 et le début des années 1870, des séjours prolongés en Allemagne, en Suisse et en Italie accompagnèrent une production intense. L’Idiot (1868–1869) approfondit sa réflexion sur l’innocence, la compassion et la fragilité morale, consolidant sa réputation d’explorateur des extrêmes psychiques et des contradictions de la modernité.
Dans les années 1870, Les Démons (souvent traduit Les Possédés) examina les violences idéologiques et la tentation du nihilisme, tandis que L’Adolescent (1875) interrogea l’initiation et l’identité. Parallèlement, le Journal d’un écrivain rassembla chroniques, récits et réflexions sur la vie publique, contribuant à sa notoriété. Son œuvre culmina avec Les Frères Karamazov (1879–1880), vaste fresque familiale et spirituelle. À ce stade, il était largement reconnu en Russie comme une voix essentielle, capable de faire dialoguer la fiction, la morale et la pensée, tout en renouvelant les modes de narration romanesques de son époque.
Les convictions de Dostoïevski, affinées par l’épreuve, s’enracinent dans l’orthodoxie russe et une compréhension tragique de la condition humaine. Il défia les promesses des systèmes rationalistes lorsqu’ils prétendaient épuiser le mystère de la liberté et de la conscience. La notion de responsabilité personnelle, la possibilité de la réconciliation et l’énigme du mal irriguent ses personnages, sans solution doctrinale univoque. S’il demeure critique face aux utopies sociales abstraites, il prend au sérieux la souffrance concrète, la compassion et l’attention aux humiliés. Sa fiction devient ainsi un laboratoire éthique où chaque voix éprouve la validité de ses raisons et de ses actes.
Publiciste engagé, Dostoïevski participa aux débats brûlants de son temps dans Vremia, Epokha puis le Journal d’un écrivain. Il commenta la société post‑émancipation des serfs, les tensions nationales et la place de la Russie en Europe, adoptant souvent des positions conservatrices et slavophiles, notamment dans les années 1870. Ses prises de position, parfois controversées, répondent à une préoccupation constante pour l’unité spirituelle et la dignité du peuple. L’ensemble, sous la contrainte de la censure impériale, articule critique des idéologies occidentalisantes et défense d’une voie russe, sans cesser pour autant d’interroger l’universel humain.
Ses dernières années furent consacrées à une activité littéraire et publique soutenue. Après des séjours prolongés à l’étranger, il s’installa de nouveau en Russie, donna en 1880 un discours marquant lors de l’inauguration du monument à Pouchkine à Moscou et acheva Les Frères Karamazov. Souffrant d’épilepsie et de problèmes de santé, il mourut en 1881 à Saint‑Pétersbourg d’une hémorragie pulmonaire. Ses funérailles rassemblèrent une foule considérable, signe d’une réception populaire déjà très forte. Il fut inhumé au cimetière Tikhvine du monastère Alexandre‑Nevski, où sa tombe est devenue un lieu de mémoire littéraire.
L’impact de Dostoïevski est durable et mondial. Ses romans, traduits très tôt, ont façonné la pensée de philosophes et d’écrivains tels que Nietzsche, Freud, Camus, Sartre ou Kafka. Au XXe siècle, la critique — de Mikhail Bakhtine à d’autres chercheurs — a mis en lumière la dimension dialogique et polyphonique de son œuvre. Les débats qu’il a ouverts sur la liberté, la responsabilité, la foi et la justice continuent d’irriguer la littérature, la philosophie, la psychologie et la théologie. Sa capacité à unir drame existentiel, enquête morale et invention formelle lui assure une place centrale dans le patrimoine culturel universel.
On vient enfin de traduire les Souvenirs de la maison des morts, par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce livre.
Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans les plus caractéristiques, le Crime et le châtiment. Ceux qui ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux, aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux. Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky, depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité du romancier russe.—«Il possède deux facultés qui sont rarement réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle d'analyser.»
Oui, avec cela tout le principal est dit[1q]. Prenez chez nous Victor Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que, dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité.
Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les Souvenirs de la maison des morts n'empruntent rien à la fiction, sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne[2], un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie. Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition.
Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui, cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa génération littéraire, dans les conciliabules présidés par Pétrachevsky[1]. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin; des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie. Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées, comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky; de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu; l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective. Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au bagne.
Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section réservée[3]», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre.
Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans la prison d'étapes de Tobolsk[4], où ils trouvèrent aussi un de leurs complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif l'influence bienfaisante du romancier.
«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin. L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et en large par un froid de 40 degrés.
«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés; ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.—Dans cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je résolus de mettre fin à mes jours… Si je m'appesantis sur cette heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna l'occasion de connaître de plus près la personnalité de Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.
«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin, Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne nous revîmes plus.
«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres, où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances, qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.»
C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.
Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures. Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des choses dépeintes.
Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette littérature, le Maleus maleficorum, les procès-verbaux de questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins, je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret de cette apparente contradiction.
À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres, un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude, plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan, adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité: que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts! Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel[2q]. Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale, quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la forteresse: «Par les fentes de la palissade, … on aperçoit un petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.»
On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art, regardez le Martyre de saint Sébastien et l'Orgie romaine de Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les Souvenirs ont été écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes, de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de compassion.
En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de Claude Gueux à Jean Valjean.—Qu'on regarde de plus près; il n'y a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe, pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus, dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la raison.
Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de lui, parce qu'il les fustige drôlement.
—C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi.
Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de la nature?
J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge, près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours, sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des bouleaux voisins.—«C'est le père un tel, un ancien maître de police en Sibérie.»—Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.— Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent, où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues années? Était-ce piété, remords, lassitude?—«En voilà un qui a beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»—Le petit frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce point de vue,—«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.»
Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers l'aurore.
Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration, qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui auront cette patience de lecture, si difficile à des Français.
Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour nous offrir les Souvenirs de la maison des morts, une version qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur, de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.
Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit la fortune de ses Souvenirs, je ne regretterai pas d'avoir plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors, elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte; c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit dans un cloître pour interroger leur conscience.
Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique, déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe! —Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire de son coeur.
Vicomte E. M. de Vogüé.
Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants, entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises,— l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetière,—en un mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de la banlieue de Moscou qu'à une ville proprement dite. La plupart du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police, d'assesseurs et autres employés subalternes. S'il fait froid en Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens simples, sans idées libérales; leurs moeurs sont antiques, solides et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres espérances non moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent résoudre le problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s'y fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres, gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils s'ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi ils ont fait la bêtise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils tuent les trois ans,—terme légal de leur séjour;—une fois leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent chez eux en dénigrant la Sibérie et en s'en moquant. Ils ont tort, car c'est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne le service public, mais encore à bien d'autres points de vue. Le climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers; les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles, elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois quinze pour un. En un mot, c'est une terre bénie dont il faut seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien!
C'est dans l'une de ces petites villes,—gaies et parfaitement satisfaites d'elles-mêmes, dont l'aimable population m'a laissé un souvenir ineffaçable,—que je rencontrai un exilé, Alexandre Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa condamnation,—dix ans de travaux forcés,—il demeurait tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de K… À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons environnants, mais il vivait à K…, où il trouvait à gagner sa vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans les villes de Sibérie des déportés qui s'occupent d'enseignement. On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si nécessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre idée sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire, Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier, père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances. Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur m'intéressa. C'était un homme excessivement pâle et maigre, jeune encore,—âgé de trente-cinq ans environ,—petit et débile, toujours fort proprement habillé à l'européenne. Quand vous lui parliez, il vous fixait d'un air très-attentif, écoutait chacune de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air réfléchi, comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement, mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout à coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan Ivanytch à son sujet; il m'apprit que Goriantchikof était de moeurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui aurait pas confié l'instruction de ses filles, mais que c'était un terrible misanthrope, qui se tenait à l'écart de tous, fort instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à une conversation à coeur ouvert.
Certaines personnes affirmaient qu'il était fou, mais on trouvait que ce n'était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin, pour écrire des placets. On croyait qu'il avait une parenté fort honorable en Russie,—peut-être même dans le nombre y avait-il des gens haut placés,—mais on n'ignorait pas que depuis son exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire et savait qu'il avait tué sa femme par jalousie,—moins d'un an après son mariage,—et, qu'il s'était livré lui-même à la justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à l'écart et ne se montrait que pour donner des leçons.
Tout d'abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j'en sus moi-même la cause, il m'intéressa: il était quelque peu énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes, il répondait à toutes mes questions: il semblait même s'en faire un devoir, mais une fois qu'il m'avait répondu, je n'osais l'interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et d'épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d'été, je sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à l'idée de l'inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette; je ne saurais décrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain, après m'avoir regardé d'un air courroucé, il s'enfuit dans une direction opposée. J'en fus fort étonné. Depuis, lorsqu'il me rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur, mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui m'attirait; un mois après, j'entrai moi-même chez Goriantchikof, sans aucun prétexte. Il est évident que j'agis alors sottement et sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l'une des extrémités de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j'entrai, Alexandre Pétrovitch était assis auprès d'elle et lui enseignait à lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement chacun de mes regards, comme s'il m'eût soupçonné de quelque intention mystérieuse. Je devinai qu'il était horriblement méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu'il me demandât:—Ne t'en iras-tu pas bientôt?
Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il n'était nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de notre contrée, de ses besoins: il m'écoutait toujours en silence en me fixant d'un air si étrange que j'eus honte moi-même de notre conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je regrettais d'avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir à l'écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J'avais remarqué qu'il possédait fort peu de livres; il n'était donc pas vrai qu'il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la lumière dans son logement. Qu'avait-il donc à veiller jusqu'à l'aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu'écrivait-il?
