Squatteurs' Story, Nancy seventies - Alexis Gleiss - E-Book

Squatteurs' Story, Nancy seventies E-Book

Alexis Gleiss

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Beschreibung

Nancy années 70, des squatteurs sont aux prises avec un serial killer et avec les séides d’un promoteur immobilierPatrick, joueur de contrebasse dans un petit orchestre local pratiquant jazz et rock d’époque, est un jeune trentenaire sans revenus fixes, et pour survivre est obligé de loger ici ou là. A Nancy, il a jeté son dévolu sur cette maison bourgeoise un peu isolée et abandonnée de la rue Saint Michel. S’il y est seul c’est tant mieux car il ne cherche pas la compagnie, avec ses horaires décalés et ses jams qui le font rentrer aux petites heures de la nuit. Un solitaire qui se contente de peu, bien calé au fond d’une rue tranquille dans un quartier bourgeois.Mais cette nuit-là, tout dérape. Un cadavre de jeune femme dans son squat, Patrick obligé de s’en débarrasser, car il ne veut pas des flics. Sans états d’âmes. Et ce n’est pas tout : voilà qu’il se voit obligé par des copains d’héberger cette Véronique un peu dinde et un peu grassouillette aux entournures. Bye bye tranquillité...Un polar loufoque qui se démarque de la tradition du genreEXTRAITPatrick posa sa contrebasse. À tâtons dans l’obscurité, il trouva la bougie collée sur la margelle du petit lavoir et l’alluma. Il se mit à fredonner un thème de Mingus djiba-ba-bee, djiba-ba-bee, djibaba- bee et se dirigea, bougie à la main, vers l’escalier, au fond, qui grimpait à l’appartement.En chemin, le jeune homme remarqua des taches sombres qui miroitaient sur le sol. Bizarre. Il se pencha. Du sang. Frais. C’était du sang frais. Patrick blêmit, l’index sanguinolent éclairé par la bougie. Deux pas plus loin, il découvrit une véritable flaque de sang. Plus loin encore, une autre flaque. Il buta dans les pieds du cadavre recroquevillé au pied de l’escalier.CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE« Le roman raconte l’histoire de deux personnages qui sont en fait une seule et même personne. La première identité, celle de l’écrivain, est un pseudonyme. La seconde, celle de l’éditeur, est répertoriée à l’état civil. C’est un voyage loufoque dans les années soixante-dix, un regard sur une époque. Ça se passe à Nancy, mais cela pourrait être ailleurs . » - Le Républicain Lorrain « Le blues urbain de la démerde et du foirage, version Alexis Gleiss. Une réussite dans le genre que s’est fixé l’auteur, mêlant roman noir et humour de la même veine. » - Blog Polar NoirA PROPOS DE L’AUTEURAlexis Gleiss est né en Lorraine. Squatteurs’ story , son premier roman, a reçu le « Prix des Lecteurs de Lorraine 2010 ».

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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SQUATTEURS’ STORY Nancy seventies

Alexis Gleiss

Roman

Squatteurs’ story est une œuvre de fiction. Les noms et les personnages sont le fruit de l’imagination de l’auteur, les lieux et les événements sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait pure coïncidence.

Note de l'éditeur

Squatteurs’ story est un pur moment de délire : meurtres, viols, suicides, manifs et... musique. Un serial killer sème des cadavres en ville. La jeunesse occupe des maisons promises à démolition. Le premier magistrat fait de mauvaises rencontres et les notables se font la guerre. Véronique a une idée derrière la tête. Patrick a Véronique dans la tête. Chacun est en proie à ses démons et la vie est imprévisible pour tout le monde. Les années 70 sont là, tout à la fois cool et bien secouées.

Alexis Gleiss est né en Lorraine. Étudiant à Nancy dans les années 70, il a connu le petit monde des marginaux, des squatteurs et des musiciens avant de partir barouder à travers le monde. Revendeur de voitures d’occasion en Afrique, skipper aux Caraïbes, promeneur de chiens pour milliardaires à Beverley Hills, il serait ensuite rentré à Paris pour commencer une carrière dans la communication.

« Les femmes savent tout, mais elles ne veulent pas l’avouer. »

Manhattan Transfer

Dos Passos

« Par un beau soleil printanier, Monsieur Bertin, en sa qualité de maire de notre ville, a inauguré hier après-midi, en présence de nombreuses personnalités de la région, la tour Ville Vieille au cœur du vieux Nancy.

« On se souvient des incidents qui avaient éclaté voici plus d’un an, alors que le projet n’était encore qu’à l’étude. Des riverains, une minorité il est vrai, avaient résolument manifesté leur mécontentement. Aujourd’hui, sans doute ont-ils accepté la présence de cette grande voisine. La cérémonie, en tout cas, s’est déroulée dans le calme. À peine si quelques quolibets ont jailli d’un groupe de curieux au moment où le maire coupait le ruban inaugural et les forces de l’ordre stationnées à proximité n’ont pas eu à intervenir.

« Souhaitons que cette nouvelle tour redonne du dynamisme à notre ville vieille et qu’un regain de prospérité lui rallie les dernières réticences. De nombreuses boutiques, un véritable centre commercial, ouvriront sous peu au pied de l’édifice et les bureaux des diverses sociétés déjà installées draineront dès demain de nouveaux visiteurs dans les rues pittoresques de ce vieux quartier. On ne peut que se féliciter du mariage de l’ancien et du moderne si notre ville peut en bénéficier ».

Extrait du Courrier Lorrain de Nancy

1

Nancy, ville vieille.

Patrick gara son vieux break 3 CV Citroën à l’entrée de la rue Saint-Michel. Il coupa le contact et attendit quelques secondes. Un coup d’œil à sa montre. Trois heures du matin. Pas un chat dans la rue. Il s’éjecta, dépliant son mètre soixante dix-huit, claqua la portière, juste assez fort pour qu’elle ferme d’un coup. On ne distinguait que ses yeux brun vif dans son visage mangé par les poils.

Le crachin de novembre le fit frissonner. Le jeune homme remonta le col de fourrure acrylique de son blouson de cuir et tira sur son jean qui lui rentrait dans les fesses.

Par le hayon arrière du break, Patrick dégagea l’étui de skaï noir qui contenait sa contrebasse et se mit en marche d’un pas rapide, tricotant de ses longues jambes maigres. Ce serait quand même plus pratique de jouer de la flûte. Il en avait marre de trimbaler cet engin.

La rue Saint-Michel était une des rues chics de la ville vieille. Elle comptait quelques professions libérales, leurs maisons cossues dormaient à volets fermés, des murs surmontés de grilles délimitaient les parcelles de chaque propriété. Plus loin, rue de la Source, du Cheval Blanc, de la Charité, les immeubles vétustes pullulaient et la population relevait du sous-prolétariat de tous les pays ou presque. Plus les chômeurs intermittents, les proxénètes occasionnels, alcooliques récidivistes et prostituées notoires. Quelques intellectuels aussi, enseignants pour la plupart, habitaient le quartier pour le charme de ses vieilles pierres et de ses petits loyers. Quant aux commerçants, Grande-Rue et place Saint-Epvre, à l’ombre de la flèche de l’église du même nom, ils prospéraient sournoisement, pratiquant des prix plus élevés qu’au centre ville.

Patrick s’arrêta devant le dernier pavillon avant le terrain vague, isolé au bout de la rue. Au 41. Le numéro était encore lisible au fronton de l’entrée. La villa, entourée d’un jardinet envahi par les broussailles, s’élevait sur deux étages et semblait abandonnée, tous volets clos.

Le jeune homme poussa la grille entrouverte, juste assez pour se faufiler avec son instrument. Le bruit strident et insistant des gonds rouillés lui arracha une grimace de contrariété. Première chose à faire demain, songea-t-il, graisser cette foutue porte. Avec d’infinies précautions, il repoussa la grille qui émit la même note une octave en-dessous.

Vite, il enfila à grands pas le chemin de terre qui traversait le jardin et longeait la maison. Il déboucha à l’arrière où la porte de la buanderie s’ouvrit sans bruit. Patrick posa sa contrebasse. À tâtons dans l’obscurité, il trouva la bougie collée sur la margelle du petit lavoir et l’alluma. Il se mit à fredonner un thème de Mingus djiba-ba-bee, djiba-ba-bee, djiba-ba-bee et se dirigea, bougie à la main vers l’escalier, au fond, qui grimpait à l’appartement.

En chemin, le jeune homme remarqua des taches sombres qui miroitaient sur le sol. Bizarre. Il se pencha. Du sang. Frais. C’était du sang frais. Patrick blêmit, l’index sanguinolent éclairé par la bougie. Deux pas plus loin, il découvrit une véritable flaque de sang. Plus loin encore, une autre flaque. Il buta dans les pieds du cadavre recroquevillé au pied de l’escalier.

La femme gisait, retroussée jusqu’aux hanches. Son pubis n’était plus qu’une plaie gélatineuse. Ses yeux verts écarquillés appelaient à l’aide. Des traces bleues marquaient son cou et sa langue gonflée jaillissait de sa bouche. Patrick lâcha la bougie et s’enfuit dans le jardin où il vomit à plusieurs reprises.

Dix minutes plus tard, le jeune homme retrouva son calme et regagna la maison. Il se lava le visage dans le lavabo de la salle de bains, au premier étage, à la lueur vacillante d’une nouvelle bougie.

Patrick mit une bonne heure avant de savoir quoi faire. Lorsqu’il se décida, il n’avait plus une minute à perdre. Il dévala les escaliers, enjamba le corps en surmontant sa répulsion et se précipita sur l’étui de sa contrebasse dont il extirpa l’instrument. Ensuite, maîtrisant les tremblements qui l’agitaient, il empoigna la morte sous les aisselles. La rigidité de la femme le surprit. Une nausée le submergea à nouveau, il vomit de côté, agenouillé, sans lâcher le cadavre. Finalement, il lui fut impossible de réduire l’angle que faisait le bassin. Même en pesant de tout son poids. Patrick rabattit la jupe sur la plaie. La morte était blonde, de taille moyenne, elle rentra telle quelle, à peine dépliée dans l’étui de la contrebasse. En hauteur, ça collait, le jeune homme compléta avec des journaux sur les côtés et dans le manche, il fit coulisser la fermeture éclair. Vite, il nettoya le sol carrelé à l’eau froide. Quand tout fut net, Patrick saisit l’étui par la poignée et sortit. Encore heureux qu’il jouait de la contrebasse. Avec une flûte…

Dehors le crachin tombait toujours et faisait luire le skaï noir de l’étui. Il dut s’arrêter deux fois en chemin et changer de main avant d’arriver à sa voiture. La morte pesait bien ses 50 à 55 kilos. À la fin, il traînait le colis sur le sol. Il le déposa à l’arrière du break et prit place au volant. Le moteur consentit à démarrer à la première sollicitation.

— Pourvu que je tombe pas sur des flics maintenant !

Il prit des rues habituellement peu fréquentées, elles étaient désertes, et sortit de la ville. Sur la route, le brouillard qui stagnait par vagues plus ou moins épaisses l’obligea à conduire lentement. Après Champenoux, sur la nationale 74, Patrick dut ralentir. Ses phares n’éclairaient plus qu’un mur grisâtre permanent. Seule la ligne blanche discontinue lui permettait de se repérer. À Mazerulles, il prit à droite en direction de Sornéville, un panneau indiquait la décharge municipale à deux cents mètres. Décharge interdite aux personnes étrangères à la commune.

Monsieur Germain se retourna dans son lit. La cloche de l’église voisine venait de marquer la demie. Un quart d’heure plus tard, il l’entendit sonner à nouveau. Il constata qu’il n’avait pas fermé l’œil. Pas depuis le début de la nuit.

Monsieur Germain se leva. Dire qu’il était venu dans ce patelin pour passer sa retraite au calme. La campagne. Toutes les nuits c’était la même chose. Il balaya d’un geste les boîtes de médicaments amoncelées sur la table de chevet. Il transpirait. Son maillot de corps collait à son torse maigre. Monsieur Germain toussa, se racla la gorge à n’en plus finir et réussit à expectorer un crachat jaunâtre dans son mouchoir. À la cuisine, il mit à chauffer un reste de verveine et il ajouta une bûche dans la cuisinière où le feu commençait à couver.

Sur la table, une bouteille de quetsche et une de mirabelle se faisaient face. Le retraité déboucha la quetsche et versa une goulée bien tassée dans son bol de tisane fumante. Les yeux mi-clos, il savoura son grog. Le bruit d’un moteur qui se rapprochait le tira peu à peu de son engourdissement. Une voiture à pareille heure, c’était bien rare. Il tendit l’oreille, le véhicule prenait la route d’Arracourt. Monsieur Germain se dépêcha d’avaler sa tisane.

Patrick arrêta le break sur le chemin vicinal à proximité de la décharge, puis il fit marche arrière sur le terrain boueux et s’arrêta au bord du ravin regorgeant de détritus. Silence total. Laissant ses codes allumés, le jeune homme descendit et pataugea dans les ordures jusqu’au hayon du break qu’il ouvrit. Il commençait à amener la drôle de contrebasse à lui, lorsqu’un coup de feu claqua. Patrick sentit nettement la balle siffler à son oreille et fit un écart.

— Halte-là ! dit une voix.

Le jeune homme lâcha son colis qui resta en équilibre, à demi dégagé du break, et leva les mains en l’air.

Une silhouette apparut dans le halo des phares, un fusil de chasse à double canon pointé droit sur Patrick.

— Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes cinglé !

Lentement, l’homme s’approcha.

— Alors, qu’est-ce que vous fabriquez ici, hein ?

— Rien du tout, remballez votre fusil. Eh ! je vous connais !

Patrick déglutit et reprit confiance.

— Vous êtes Monsieur Germain. Vous êtes en retraite ici. Vous étiez gardien de nuit aux Magasins Réunis à Nancy.

— Et alors ?

— Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Patrick Pons. J’habitais le village, chez Gaillard, il y a encore six mois.

— Ah ben dites donc ! je vous remettais pas, ça non.

L’homme abaissa son fusil, un sourire naquit sous son nez.

— Je vous reconnaissais pas. Qu’est-ce que vous faites donc là ? Qu’est-ce que vous trimbalez à pareille heure ?

— C’est ma contrebasse, dit Patrick d’une voix blanche. Elle est foutue, je voulais m’en débarrasser.

— Ah ben pas ici. Ici, c’est interdit maintenant. Même ceux du village n’ont plus le droit. Non, pas ici. Les éboueurs du district passent tous les jeudis. C’est défendu de déposer des ordures. C’est pour ça que je surveille. Pour moi c’est facile avec mes insomnies. Vous comprenez, c’était plus possible pour les cultivateurs en contrebas. Trop de pollution.

— En attendant, vous n’êtes pas obligé de tirer !

Patrick repoussa la « contrebasse » dans la voiture et ferma le hayon d’un coup sec.

— Vous avez failli me toucher.

— Ne vous en faites pas, je tire toujours en l’air !

Le jeune homme se mit au volant et actionna le démarreur. Le retraité s’excusa vaguement.

— Ben vrai, vous avez dû avoir une belle trouille ! C’est qu’il y a de drôles de loustics par ici, vous savez !

— Bonsoir, dit Patrick en embrayant.

La brume était toujours aussi épaisse. Le break emprunta la départementale jusqu’à Haraucourt. Le musicien écarquillait les yeux pour percer le mur blanc aussi loin que possible. Même en plein brouillard, il s’agit de rouler aussi vite que par temps clair. Il avait lu ça dans l’interview d’un pilote de rallye. Simplement, le navigateur doit donner les indications avec un temps de retard. Patrick fonçait. La route, il la connaissait bien, c’était celle qu’il prenait de préférence autrefois pour venir à Nancy.

Au bout de quelques kilomètres, ses yeux commencèrent à rougir et piquer. Il voyait des taches grises se ruer sur lui et se désagréger au dernier moment, le ballet des essuie-glaces le fatiguait de plus en plus. Le panneau indiquant les virages en S de la descente sur Varangéville se détacha soudain. Patrick rétrograda en troisième. C’était le premier chemin à droite. Les virages n’en finissaient plus, le jeune homme freinait et braquait brutalement chaque fois que les arbres arrivaient sur la voiture. Il arrêta le break. Il avait raté l’embranchement pour la décharge. Merde et merde, il fallait faire marche arrière.

Une femme traversa la route à dix mètres dans le faisceau des phares. Une minute après, elle réapparut, traversant dans l’autre sens. Elle courait en zigzagant comme un poulet sans tête. Elle longea la 3 CV et disparut dans le rétroviseur. Patrick se frotta les yeux et redémarra.

Deux virages plus bas, un coupé sport Lancia, feux de détresse allumés, sommeillait contre un arbre. Un type, costume trois pièces, s’acharnait à le remettre sur ses roues. Il fit signe à Patrick.

— Vous n’avez pas vu une femme ? Une blonde. Elle était avec moi, elle s’est sauvée.

Il empestait l’eau de toilette et le whisky. Cinquante à cinquante-cinq ans, très brun, essoufflé.

— J’ai vu une femme qui courait, dit Patrick, je n’ai pas vu si elle était blonde.

— Ok, c’est elle ! Tout à coup je ne sais pas ce qui lui a pris, elle a ouvert la portière et s’est enfuie.

Il riait et pleurait en même temps.

— Je viens de Strasbourg une fois par semaine exprès pour elle. C’est un jeu entre nous, un scénario, vous comprenez ? je dois l’enlever, la ligoter et foncer dans une chambre d’hôtel.

Il postillonnait tant et plus, carrément répugnant. Il se pencha vers Patrick, resté à l’intérieur du break.

— Vous ne l’avez pas fait monter derrière par hasard ? Qu’est-ce que vous avez là-dedans ? Vous savez, une fois elle s’est fait embarquer par la Police pour m’échapper. En ce moment, elle attend que j’aille à sa recherche. C’est un jeu entre nous. Vous comprenez ?

Patrick ne trouva rien à dire. Il redémarra et s’éloigna.

À Varangéville, il prit la nationale 4 et roula facilement jusqu’à Nancy, guidé par les bandes blanches. Il se gara à la même place que quelques heures plus tôt rue Saint-Michel et, laissant la contrebasse et son contenu dans le break, il monta se coucher au premier étage du 41.

Patrick dormit à poings fermés jusqu’à midi.

À quatre heures vingt, le J7 de la police emprunta lentement la rue Saint-Michel en direction de la place Carnot, venant de la place Malval. À son bord, deux hommes, l’agent Lebreton, cinquante-deux ans et son second l’agent Mathis, quarante et un ans, qui conduisait. Lebreton fit une remarque.

— La 3 CV de la rue Saint-Michel est revenue.

Mathis garda le silence.

— Je me demande à qui elle est, reprit Lebreton.

Mathis émit un grognement. Ce qu’il y avait d’énervant avec Lebreton, c’est qu’il voulait toujours parler.

— Il y a le fichier, finit par dire Mathis.

— Parfaitement, dit Lebreton.

Après un arrêt de travail de quinze jours pour coliques néphrétiques, Lebreton se sentait en pleine forme, heureux d’avoir échappé à l’opération. Il entendait maintenant restaurer son autorité.

2

Place Stanislas, 8 h 45.

Monsieur Bertin, loden gris fer, la cinquantaine poivre et sel, franchit le portail de l’hôtel de ville. Il escalada les marches de pierre usées par le temps d’un pas alerte et traversa la salle au premier étage qui menait à son bureau, balançant les bras comme un marcheur sur le point de remporter le Paris-Strasbourg. En souvenir de son passé d’athlète, brillant, paraît-il.

Comme tous les matins, un air chagrin se lisait sur sa face ronde et faussement débonnaire. Il estimait que cette expression convenait à son rôle de maire responsable et à sa situation de veuf inconsolable.

Les oreilles, qu’il avait grandes, étaient rougies par le froid, le nez, qu’il avait court, était violet, ses lunettes embuées. Au passage, il remarqua que la plupart des machines à écrire dormaient encore sous leur plastique protecteur. Personne n’était jamais à l’heure. Bertin toussa bruyamment et claqua la porte de son bureau.

On frappa au bout d’un quart d’heure. Une jeune femme blonde d’une trentaine d’années entra nonchalamment. Mi-sophistiquée, mi-vulgaire, la poitrine menue, une culotte de cheval mise en valeur dans un jean noir très moulant.

— Bonjour monsieur le maire, dit-elle d’un ton affecté, voici les journaux et le courrier.

— Bonjour, viens, ferme la porte, dit Bertin, approche-toi.

— Monsieur, je vous prie à nouveau de ne pas me tutoyer !

— Catherine ! Laisse tomber tes grands airs, bon sang. Crois-moi, à ton âge il faut profiter de la vie, des occasions.

Bertin s’agita sur son fauteuil en une sorte de coït qu’il voulait suggestif et toussa à plusieurs reprises.

— Tu n’étais pas si farouche, au début.

La jeune femme rougit, observa le maire un instant, posa les journaux et le courrier sur le bureau et sortit avec une moue méprisante. Bertin suivit des yeux la culotte de cheval serrée dans le jean et soupira. Une minute plus tard, il aboyait dans l’interphone.

— Catherine, appelez-moi Schoss. Immédiatement. Vous avez lu le journal ?

— Oui monsieur le maire, non monsieur le maire, je ne lis jamais le journal.

— Idiote, fit Bertin en coupant l’interphone.

La mine affligée, il relut l’article qui s’étalait sur six colonnes en page locale du Courrier Lorrain « Nouvelle tour en perspective à Nancy » disait le titre, « Va-t-on défigurer définitivement la capitale lorraine ? » s’interrogeait le sous-titre.

L’auteur de l’article croyait savoir de source bien informée que la municipalité envisageait la construction d’une tour comparable à celles de la Défense à Paris, c’est-à-dire encore plus haute et plus sinistre que la récente tour Thiers édifiée place de la gare. La nouvelle construction s’élèverait, qui plus est, en plein cœur de la vieille ville, quartier que l’on croyait protégé jusqu’à présent mais qu’apparemment la municipalité avait décidé de sacrifier à son appétit de béton. Cette tour abriterait des activités tertiaires et un centre commercial, pour redonner vie, soi-disant, au vieux Nancy. Quand on sait, poursuivait l’article, le peu de succès commercial que connaît la tour Thiers, toujours à moitié vide, au regard de l’aberration esthétique qu’elle représente, on se demande à quoi pensent les responsables. Souhaitons que les associations ayant à cœur la protection de l’environnement réagissent comme il convient. Etc., etc.

Bertin toussa. Un tic qu’il avait de tousser sans arrêt et qui agaçait tout le monde. Il décrocha le téléphone dès qu’il sonna.

— Vous avez Schoss, dit Catherine.

— Allo Schoss. Oui bonjour. Dites-moi Schoss. Oui ça va, merci. Dites-moi, je suis désagréablement surpris que vous ayez laissé passer cet article sur la tour « ville vieille ». Comment ?

Le maire toussait à chaque pause.

— Les ordres de Paris. Comment ça les ordres de Paris, s’étrangla-t-il. Ils savent très bien qu’à dix mois des municipales c’est dangereux. Comment ? Me faire peur. Je ne suis pas assez souple. Plus assez souple. Écoutez, on va voir ça au prochain congrès, c’est moi qui vous le dis. En attendant, il faut savoir si vous êtes avec moi ou contre moi. Démentez. Débrouillez-vous. Moi je bloque tout. Il n’y aura rien avant les élections. Je compte sur vous Schoss.

Bertin raccrocha rageusement, manquant de peu d’écrabouiller le combiné.

Dans son bureau vitré au dix-huitième étage de la tour Thiers, Schoss ricana. Le Courrier Lorrain dont il était le PDG et le propriétaire avait le monopole de l’information dans la région. Autant dire qu’il faisait la pluie et le beau temps en politique et qu’il fallait compter avec lui. En haut lieu, en tout cas, on comptait sur lui.

Schoss s’épongea le visage avec une vraie serviette de bain. Il en avait toujours une à portée de la main. En plein hiver, il faisait plus 35 degrés à l’étage. Ces putains de baies vitrées ne s’ouvraient pas. La climatisation ? déficiente. Inexistante. Un four.

— De toute façon, Bertin est liquidé, grogna-t-il. Ils vont pousser Moulon. Bien fait, ça lui apprendra à vouloir construire des tours infernales.

3

Patrick regarda sa montre. Midi cinq. Le jour filtrait par les interstices des persiennes, pâle, décourageant. La température dans la chambre avoisinait zéro degré. Le feu dans la cheminée c’est sympathique mais question calories ça laisse à désirer. Patrick se recroquevilla au fond du lit sous les couvertures entassées.

La pièce était pratiquement vide. Elle comportait pour tout mobilier le matelas à même le plancher sur lequel le jeune musicien dormait et un grand miroir juste en face, en prévision de futures figures érotiques. C’est ce qu’il s’était dit en l’installant.

Patrick soupira, roula sur le côté et remonta les genoux contre la poitrine. Il sommeilla encore quelques minutes puis il se réveilla brutalement, couvert de sueur, mal à l’aise. D’un geste, il rabattit les couvertures et jaillit nu hors du lit. Il enfila prestement le vieux peignoir de laine des Pyrénées qui gisait sur le sol et courut vers la salle de bains. Au passage, il ramassa le transistor au milieu du couloir. C’était trop tard pour les informations sur Radio-Nord-Est. Sur RTL et Europe1, Bellemare et Drucker jouaient au camelot.

Il s’habilla rapidement, jeans et col roulé. La salle de bains, éclairée par une large lucarne, était de bonnes dimensions. La baignoire et le bidet regorgeaient de linge sale.

Le jeune homme passa une main dans ses cheveux noirs hirsutes. Impossible de les discipliner. Il examina son visage anguleux mangé par la barbe dans le miroir au-dessus du lavabo. Il inspecta ses dents et sourit à son image. Tout compte fait, il ne paraissait pas ses trente et un ans. Patrick enfila son blouson et sortit. Il arriverait à temps au restaurant universitaire, rue Gustave Simon.

En débouchant du jardin, Patrick perçut les bruits d’une agitation anormale en bas de la rue. Puis dans le lointain, la sirène des pompiers. Une estafette de la police stationnait à côté de sa 3CV, un groupe de curieux bouchait la rue. Le musicien sentit son estomac se nouer. Lui qui fumait peu désira violemment une cigarette. Il attendit un instant devant la grille entrouverte puis se jeta sur le trottoir. Tournant le dos à la foule, il remonta la rue à grands pas. Une main allait se poser sur son épaule et l’arrêter. Patrick commença à courir, à petites foulées puis de plus en plus vite.

Il mit un siècle pour atteindre le carrefour et disparaître à droite pour faire le tour du pâté de maisons. Enfin, il rejoignit l’attroupement et se mêla prudemment aux badauds.

Ce n’était rien. Un homme en vêtements de travail geignait à terre à quelques centimètres de la 3CV, sa mobylette disloquée enfilée sous l’avant arrogant et à peine touché d’une CX brune. Deux agents de police procédaient au constat, un troisième faisait reculer les curieux.

— Circulez, allons circulez, les pompiers arrivent.

Dans l’estafette, un type blond vêtu d’un pardessus de cuir bordeaux faisait face à un flic qui notait ses déclarations. L’homme parlait avec beaucoup de gestes, une chevalière en or brillait à son doigt.

— C’est quand même malheureux, dit une femme corpulente dans la foule. Pourtant, il connaît bien la rue, c’est Monsieur Gerbier, il habite au 75. Mais non, il faut toujours qu’il roule vite. Il va toujours trop vite, alors voilà.

La femme se dégagea de l’attroupement et s’éloigna. Patrick fit de même.

À quelques mètres de l’entrée du restaurant universitaire, le jeune homme aborda Raoul, un grand adolescent à lunettes, tifs en bataille et pantalons trop courts.

— T’as pas un ticket de ru ?

— T’es chié, t’en as jamais.

Raoul extirpa un portefeuille crasseux de son anorak et tendit un ticket. Raoul Bardin dit Raoul, sympa mais toujours une forte odeur de transpiration sur lui et avec ça, la fâcheuse habitude de se coller à son interlocuteur. Patrick remercia et fila. Raoul suivit. Ils prirent la queue qui serpentait jusqu’au réfectoire sur vingt mètres. C’était l’heure creuse.

— Salut la Musique, lança Raoul au groupe de garçons qui les précédait de quelques têtes. Alors les contrats, ça vient ?

— Tu parles Charles ! Toujours rien, dit Philippe.

Philippe Lefort, une bonne tête d’orang-outang décontracté, un cheveu sur la langue de temps en temps, en cas d’émotion.

— On est toujours dans la merde, sauf Le Pouche qui galère en variété. On a du pot qu’ils ne demandent plus les cartes d’étudiants pour entrer au ru. Comme ça, on peut bouffer quand même.

— Ouais, mais c’est dégueulasse, dit Charlie.

Charlie Raden, alias le trapu, une carrure de première ligne, la calvitie galopante, le regard incertain derrière ses lunettes de type sécu.

— Tu squattes toujours la baraque rue Saint-Michel ? fit-il à l’adresse de Patrick.

— Tu devrais le crier plus fort, tu crois pas ?

— Si ça continue, on va tous venir habiter chez toi. Hein, les gars, pourquoi on n’irait pas tous habiter chez lui ?

Le Pouche tourna une tête interrogative puis haussa les épaules. Cheveux blonds et courts, moustache à la Mexicaine, il flottait dans son parka gris en provenance probable d’une friperie bien connue des étudiants et des chômeurs.

À côté de lui, une fille, plutôt petite, bonne bouille, l’aborda. Patrick fut instantanément jaloux et se vengea sur Raden.

— T’es vraiment pas discret, fit-il en forçant sur l’ulcération, et puis, je suis même pas encore installé. D’ailleurs, il faut que je trouve un moyen de chauffage.

— Ouais mais c’est grand, non ? Il y a combien de pièces ? Patrick laissa passer deux étudiantes de plus d’un mètre quatre-vingts entre lui et Charlie avant d’avancer vers les plateaux du self. Manque de pot, Raden l’attendait au bout de la chaîne. Ils gagnèrent ensemble la table où Le Pouche, Lefort et Merlot étaient déjà installés. La petite grosse qui s’était manifestée dans la queue discutait avec les trois gars.

— C’est lui, fit Le Pouche, je te présente Véronique, dit-il à Patrick.

— Bonjour.

— Salut.

Elle tendit une main courte et décidée que le jeune homme serra distraitement.

— Elle cherche une piaule pour une semaine ou deux. Tu pourrais pas l’héberger chez toi ? Tu dois avoir assez de place ?

— Faut voir.

Patrick considéra la fille un moment. En fait, il perdit pied aussitôt devant les yeux bruns très vifs au fond des lunettes, qui le regardaient. Il n’aurait pu dire ce qu’il y avait autour (le nez minuscule, presque négroïde, les lèvres charnues, les cheveux bouclés courts), si ce n’est la poitrine ample de la demoiselle qui faisait plaisir à deviner sous le pull. Ça, il l’avait remarqué au premier coup d’œil en s’approchant de la table.

— Alors, quel est le verdict ?

Patrick rougit, le sentit et en fut plus rouge encore.

— Ok, d’accord mais il faudra apporter des couvertures et faire attention, je vous expliquerai.

— Des couvertures ! fit Le Pouche, tu parles Charles, tu lui tiendras chaud.

— Alors, elle, tu veux bien qu’elle vienne ! dit Raden

— Tu es musicien aussi ? demanda Véronique en souriant.

— Oui, contrebasse.

— On est tous muzicien, zézaya Philippe. Raoul zoue du sax alto, Le Pouche du ténor et de la flûte, Charlie de la baze et moi des caizes, drums, batteur quoi.

Il battait l’air de ses doigts sur un rythme imaginaire et faisait des exercices de poignets tout en parlant.

— Attention, on est muzicien et quelque choze d’autre. Hélas! Rien que la musique, ce serait trop beau. On est pion, m.a., maître auxiliaire quoi, ou çômeur la plupart du temps. On touche rien, on pointe juste pour la Sécu.

— Tiens, en voilà un autre de musicien, dit Le Pouche en faisant un signe de la main.

Gaubert arrivait. Boris Gaubert, petit et frêle, rien qu’un front dégarni dans une grande veste de velours élimée. Sax soprano et m.a. pour manger. Gaubert fonça sur Patrick, il clignait des yeux sans arrêt, signe chez lui d’une très grande contrariété.

— Salut, faut que je te voie.

— Pourquoi ?

— Tu pourrais me monter au CHU ? Mon père a eu un accident. Il s’est fait renverser par une voiture rue Saint-Michel.

4

Le type blond s’acharna quelques minutes encore à essayer de pénétrer la femme tout à fait consentante sous lui puis retomba sur le côté, flasque, sans un mot.

Tout, dans la chambre, incitait pourtant à la luxure, au radada raffiné, mémorable. Tableaux polissons, lumière douce et magnétophone haut de gamme diffusant les râles d’amour exhalés par une poitrine noire grimpant à 33 tours tout droit vers l’extase sur une musique funky.

— Je ne t’en veux pas tu sais, dit la femme, je suis si contente que tu sois venu, mon grand loup.

— Te fous pas de moi ! J’arrive même plus à baiser, je suis un zéro. Un zéro.

— Mais je ne me moque pas de toi Christian. Je t’aime comme tu es, ça n’a pas d’importance, c’est vrai. Je ferai tout ce que tu veux. Tu vas voir, ça va s’arranger.

Tout en parlant d’une voix nasillarde, elle caressait son dos, ses épaules, ses bras. Elle se risqua vers l’aine. Il chassa sa main.

— Tu sais ce que tu vas faire ? dit-il soudain enthousiaste. J’ai une idée. Va chercher tes bijoux les plus beaux, ceux qui sont dans ton coffre. Cette fois tu vas jouir. Comme une folle !

Elle sourit et se leva. Elle était grande. Plus grande que lui. Brune. 40-41 ans. Plus vieille que lui. Les seins trop petits par rapport à ses hanches et ses fesses lourdes. Mais ses cuisses longues et musclées étaient magnifiques. Elle se tenait mal, sans grâce, gauchement appuyée contre la cloison.

— Je te plais ?

— T’es super !

Elle s’éloigna. Elle ne savait pas marcher non plus. Elle était vraiment tarte. Elle réapparut une minute plus tard, un coffret à la main qu’elle lui tendit.

— Ce que tu me fais faire, quand même !

La femme se recoucha.

— Laisse-toi aller maintenant, dit Christian en s’agenouillant à côté d’elle, je vais te faire mourir de plaisir.

— J’aime bien tout ce que tu me fais, c’est vrai.

Elle lui caressait les cuisses du bout des doigts. Le genre de caresse qui l’agaçait particulièrement. Il s’empara des brassières qui retenaient les doubles rideaux de l’alcôve et commença à lui attacher les chevilles et les poignets aux montants du lit.

— Je vais d’abord te ligoter, ce sera plus excitant.

La femme gesticula, écartelée, cuisses largement ouvertes.

— Non, pas les mains, s’il te plaît, pas les mains !

— Mais si, ce sera meilleur.

Lorsqu’elle fut solidement entravée, il eut une érection.

— Regarde, dit-il.

L’homme ouvrit le coffret et y pêcha une magnifique rivière de diamants qui accrochaient la lumière et scintillaient à l’infini. Il se l’enroula autour du sexe tendu. Il souriait, ses yeux bleus brillaient d’un éclat bizarre qui effraya la femme.

— Bon arrête maintenant. Je n’ai plus envie, Christian, détache-moi !

Patrick, Boris Gaubert et la blonde refroidie à l’arrière fonçaient pendant ce temps à bord de l’Ami 6 en direction du CHU de Brabois. En chemin, Boris avait voulu s’arrêter à tout prix pour téléphoner à l’hôpital et prendre des nouvelles. Il ne tenait plus. Le service de traumatologie l’avait rassuré. Son père avait repris connaissance. Il demeurait en observation par mesure de prudence. Apparemment, il souffrait d’un traumatisme crânien, un point c’est tout. Il pourrait sortir d’ici huit jours s’il n’y avait pas de complications.

— C’est terrible un truc pareil, dit Gaubert, déjà qu’il était paumé depuis que ma mère est morte. Il avait pas besoin de ça. Il est trop distrait, toujours en train de penser à autre chose. Il s’est fait couper le doigt dans une machine il y a deux mois, à l’usine.