Staline sans prisme - Paul Leboulanger - E-Book

Staline sans prisme E-Book

Paul Leboulanger

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Rescapé de la misère, communiste précoce, réputé médiocre et peu cultivé, bien qu'on lui reconnaisse un talent de redoutable stratège : voilà le Staline consensuel. Et si ce portrait était trompeur sur toute la ligne ? Intellectuel issu de la petite notabilité et tôt rallié au nationalisme géorgien, érudit et même poète, celui qu'on appelle le tyran rouge fut sciemment placé dans ses fonctions pour diriger l'une des plus sanglantes dictatures du siècle passé. Cet essai, suivi d'entretiens inédits avec plusieurs chercheurs, propose une démythification en règle de Staline pour une histoire amorale et sans prisme.

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Seitenzahl: 182

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Introduction

PARTIE 1

Mythe 1 : Le Prolétaire

Extraction populaire

Le dictateur du prolétariat

Mythe 2 : Koba

Les chevaliers géorgiens

« Le Patricide »

L'autre Koba

Le reniement

Mythe 3 : L'Inculte

Complexes

Les influences culturelles

Le poète

Mythe 4 : L'Habile stratège

La création de Lénine

L'appareil et son incarnation

Les bolcheviks et la terreur politique

PARTIE 2

Olga Konkka :

Réécrire l'Histoire grâce aux manuels scolaires

Sofia Tchouikina :

Prolétariat contre élites & évolution des musées

Célia Mugnier :

Monstres et surhommes dans la littérature

Eric Aunoble :

La source et la nature du pouvoir de Staline

Myriam Truel :

Victor Hugo en Russie, entre censure et influence

Kateryna Lobodenko :

Le cinéma et la caricature : ces vecteurs du mythe

« Un mensonge fait plus d'effet que la vérité. Ce qui importe, c'est d'atteindre son objectif. »Staline

Introduction

Staline n'est plus un acteur de l'Histoire, mais un mythe. Il est devenu le sujet d'un récit, l'objet d'une représentation, un exemple incarné de tyran. Il a été mythifié, il s'est lui-même mythifié et tout ce qui nous reste de sa personne est ce nom recouvert de mystère et de fantasme, cette fiction d'un être qui, à force d'actes inhumains, a poussé la mémoire collective à lui retirer tous ses attributs humains. Si l'on pouvait retrancher de l'humanité les bourreaux en affirmant simplement qu'ils appartiennent à une race monstrueuse, et que cette distinction sauvait effectivement la civilisation pour l'éternité, nous en serions tous ravis. Mais cela ne fonctionne pas. La morale, sans cesse changeante, n'est pas un instrument fiable.

« Ce discours est usé, il faut aller plus loin. Il faut essayer de comprendre les mécanismes qui font qu'un homme (...) devient un jour un bourreau » : ces mots, je les emprunte à Maître François Roux, qui fut l'avocat d'un tortionnaire khmer1. Il faut, en effet, définitivement déposer les lunettes de la mémoire et utiliser celles de l'Histoire et des faits. Sinon, nous n'aurons tiré aucune leçon et nous aurons seulement refusé le problème. Staline fut un dictateur et un criminel, il ne s'agit pas de contester les faits ; encore moins d'excuser ; encore moins de justifier. Il s'agit désormais de dépasser le jugement moral – légitime – et de s'attacher à comprendre.

Joseph Vissarionovitch Djougachvili est le premier responsable de sa mythification. Il s'est camouflé sous 40 surnoms lors de sa clandestinité afin de semer les autorités, avant de n'en garder qu'un : Staline, littéralement « l'homme d'acier ». Cette pratique est loin d'être une exception. Presque tous les révolutionnaires ont troqué leur nom de naissance pour un pseudonyme qui, la plupart du temps, fait écho au monde industriel.

C'est ainsi que Viatcheslav Skriabine est devenu Molotov (Le Marteau). Pour la Révolution, Vladimir Ilitch Oulianov s'est appelé Lénine2 ; Lev Bronstein s'est mué en Trotski ; Lev Rosenfeld s'est rebaptisé Kamenev (l'Homme de pierre) ; le nom à rallonge d'Ovseï-Gerchen Aronovitch Radomyslski-Apfelbaum a été écourté en Zinoviev ; Iankel Solomon a choisi le patronyme de Sverdlov ; Sergueï Kostrikov fut connu comme Kirov ; Meir-Henoch Moïsseïevitch Wallach est le premier nom de Litvinov ; Alexandre Malinovski a opté pour Bogdanov ; le fondateur du menchevisme, Julius Martov, est né Iouli Ossipovitch Tsederbaum ; et Tomski était l'avatar d'un certain Mikhaïl Efremov.

Les socialistes russes, parias hors-la-loi et clandestins traqués, doivent s'entourer de codes et de mystères pour subsister. Quand le pouvoir est enfin conquis, Staline peut réécrire l'Histoire à sa guise, créer des zones d'ombres, retoucher les photographies, propager un culte de la personnalité sinon grossier, du moins franchement caricatural. L'usage des leviers culturels – le cinéma en premier lieu – fut l'une des principales composantes de cette propagande.

Ces efforts soviétiques pour tailler à Staline un costume de chef d'Etat furent faciles à tourner en dérision lorsque la déstalinisation fut amorcée. Pourtant, pendant longtemps, l'Occident fut fasciné par cet homme ancré dans le siècle des « guides ». Il était le Vojd russe, quand l'Italie avait son Duce et le Reich son Führer. L'ouverture des archives à l'explosion du bloc soviétique a permis de connaître l'étendue des crimes imputables à son règne. Elle a aussi marqué un tournant mémoriel : désormais, l'histoire de Staline devenait comparable à celle de la Créature de Victor Frankenstein. Il est devenu, en quelque sorte, le Monstre de Karl Marx.

On a découvert les goulags, les listes d'opposants, les assassinats, les courriers secrets, la vigueur de la censure, l'holodomor (famine) en Ukraine, mais aussi la délation et la terreur dans laquelle des millions de Soviétiques vécurent. Après cela, comment traiter hors du champ moral la biographie de Staline ? Comment s'intéresser à sa jeunesse, à sa psychologie, à ses raisonnements ? Tout ce travail a été impossible à mener sans verser dans l'interprétation morale, le rappel constant de la frontière entre bien et mal et cela est compréhensible. De fait, le mythe a opéré une mutation. Voici, dans les grands traits, ce qu'il nous dit : un jeune Géorgien, bercé dans la misère, a accumulé une colère féroce contre le monde. Passant du côté obscur de l'humanité, ce prolétaire, limité intellectuellement, d'une faible culture historique et politique, a gravi les échelons en élaborant une stratégie froide et rusée, pour enfin assouvir son ambition : rendre au monde la folle cruauté qu'il a emmagasinée pendant des années.

Si ce scénario peut servir à concevoir un splendide Marvel, il est beaucoup moins utile pour comprendre les rouages de Joseph Djougachvili. Pour démythifier ce personnage et proposer une lecture amorale, j'ai choisi de détailler dans ce livre quatre mythes majeurs qui ont fait Staline. Le premier fut conçu par le principal intéressé et le régime : c'est l'invention d'un Petit père des peuples, qui serait une pure émanation de la classe ouvrière, si proche de celle-ci qu'il serait le plus à même d'exercer en son nom la dictature du prolétariat. Le deuxième mythe est celui qui influença l'enfant et l'adolescent Staline : il s'agit de la légende de Koba, preux chevalier géorgien qui lui servit de modèle et le poussa sur la voie du nationalisme... avant qu'il ne vire vers le marxisme. La troisième partie s'attache à détruire la vision d'un homme inculte, et au contraire présenter la soif culturelle de Staline et la façon dont celle-ci a nourri sa méthode politique. Ce sont précisément ses idées qui ont exigé le sacrifice de millions de vies, leur compréhension est décisive. Enfin, nous verrons que Staline arriva au pouvoir ni par une intelligence stratégique, ni par un enchaînement de circonstances, mais par la volonté même des bolcheviks, qui finirent par le regretter.

Résumons. Le dictateur communiste est un intellectuel issu de la petite bourgeoisie de province, travaillé par de nombreuses influences, par de nombreux courants de pensée, par la poésie et la littérature, qui finit par s'arrimer à la locomotive léniniste. Cette dernière fait de lui un lieutenant de la Révolution et, progressivement, fait tomber le pouvoir entre ses mains, volontairement. Lénine, comme bien d'autres après lui, comprit trop tard qu'il avait transformé un homme en une Idée, une idée aveugle qui s'appuyait sur un Parti, dirigeait sans la moindre empathie et éliminait toute opposition.

En 2019, un sondage mené par l'institut Levada a montré que 70 % des Russes considèrent encore que Staline a eu un « impact positif » sur leur pays ; et 46 % jugent que la Grande Terreur était légitime pour assurer un pouvoir durable. L'association Memorial, qui mène des recherches sur les crimes soviétiques, a été interdite par le gouvernement russe en décembre 2021. Au contraire, le culte de Staline reprend sa place dans la mythologie nationale, avec l'installation d'un buste du dirigeant bolchevik dans un square moscovite en 2017. Dans ce contexte, où tout semble indiquer que Staline suscite encore des passions mémorielles, il paraissait important de proposer un regard original et dépassionné sur le personnage.

Pour mener à bien ce travail, il m'a semblé essentiel de demander le concours d'historiens et de chercheurs qui éclaireront des points spécifiques du récit.

Je remercie chaleureusement Kateryna Lobodenko, Célia Mugnier, Eric Aunoble, Olga Konkka, Sofia Tchouikina et Myriam Truel pour les précieux entretiens qu'ils ont bien voulu m'accorder. Je tiens à rappeler que ce livre n'est pas un ouvrage historique, mais un essai dont le but est d'enrichir la réflexion sur Staline à partir des connaissances dont nous disposons aujourd'hui. Enfin, je me dois de préciser que, bien qu'intéressé par le sujet, je ne suis pas historien mais journaliste.

Néanmoins, m'astreignant aux devoirs de la discipline historique, j'ai utilisé les faits comme matériau primaire et la discussion historiographique comme source de réflexion.

1S on discours est cité partiellement par François Bizot dans le livre « Le silence du bourreau » (Flammarion, 2011)

2Lénine en aurait utilisé plus de 150 au cours de sa vie politique.

PARTIE 1

Mythe 1 : Le Prolétaire

Extraction populaire

Et si le pouvoir absolu de Staline n'avait reposé que sur un fâcheux malentendu ? Posons-nous la question autrement : pourquoi les tenants du socialisme russe ont-ils participé à l'ascension de Staline, un homme censé incarner la « dictature du prolétariat », alors même que celui-ci n'était pas d'extraction prolétaire ?

Longtemps a persisté le mythe du Petit Père des peuples. Il a trompé beaucoup de monde. Il a même dupé l'excellent historien Henri Guillemin, qui affirme : « Parmi les grands hommes de la Révolution russe, Staline est le seul qui soit un prolétaire ». Si l'on met de côté la période d'exercice du pouvoir, au cours de laquelle Staline vivait dans un luxe indiscutable, l'origine miséreuse du chef de l'URSS est une invention pure et simple dont le but originel saute aux yeux : il faut resserrer la proximité entre le peuple et son leader, renforcer l'empathie des masses à l'égard du dictateur.

Allons à la source du mythe. Staline n'a jamais dit, explicitement, qu'il était ouvrier, fils d'ouvrier, prolétaire, pauvre ou tout autre substantif. Il est même le premier à admettre que son enfance fut, initialement, confortable. « Je ne suis pas fils d'ouvrier, a-t-il déclaré. Mon père possédait un atelier de cordonnier, il employait des apprentis, c'était un exploiteur. Nous ne vivions pas mal. » Un père exploiteur, donc, non pas un père exploité. La boutique du père Vissarion Djougachvili était même très fructueuse et ce pendant de longues années.

A Gori, ville d'enfance de Staline, les voisins jalousent la fortune de cette famille modèle et quelques vieilles femmes répandent des commérages sur le couple, afin d'assouvir une forme de revanche sociale. Le foyer, pour assurer son statut, s'est attiré l'amitié – qui inclut une protection réciproque et des services financiers – de la famille Egnatachvili, dirigée par l'un des plus riches négociants de vin de Gori.

L'un des apprentis « exploités » par son père s'appelait Dato Gassitachvili. Ce jeune homme disait du cordonnier : « Il vivait mieux que n'importe qui d'autre dans notre métier. Leur maison ne manquait jamais de beurre ». A cette prospérité économique s'ajoute une mentalité, qui penche plus du côté de la petite notabilité que du prolétariat. Les Djougachvili frayent avec les grands de la ville, tels que le chef de la police, et se targuent de donner à leur fils une éducation traditionnelle. Entendons par là, au-delà des brimades, des punitions corporelles sévères et autres méthodes de coercition, une transmission de la foi orthodoxe et des coutumes caucasiennes fondées sur le pouvoir des hommes. Kéké, sa mère, voulait faire de Staline un pope. C'est peu dire qu'elle a échoué. Léon Trotski s'en est plus tard délecté, pour rappeler que (comme lui) Staline n'a rien d'un prolétaire : « Ce rêve de voir le fils en soutane suffit à montrer combien la famille du cordonnier Besso était loin de l'esprit prolétarien. Elle se représentait un meilleur avenir, non comme le résultat de la lutte des classes, mais comme celui d'une rupture avec sa classe. »

Partant de ces considérations, comment expliquer qu'un mythe soit apparu qui a fait de Staline un homme du peuple ? Premièrement, la prospérité de son foyer n'a pas été éternelle. Quand Staline naît, le déclin du ménage est déjà amorcé. La famille habite une maison très modeste (un canapé, un samovar, une lampe à pétrole) et les repas se ressemblent souvent (haricots, aubergines, pain sec...). L'autre grand problème, c'est la boisson. Payé principalement en caisses de vin rouge, Vissarion Djougachvili a très vite sombré dans l'alcoolisme, pour oublier la mort de ses deux premiers fils3. Il passait son temps dans les tavernes de Gori et on le retrouvait toujours impliqué dans les rixes, arrêté soit par les poings de son opposant, soit par les bras d'un policier. Le foie du cordonnier n'est pas le seul à avoir subi les conséquences de son addiction. L'enfant est battu. La famille est vite ruinée, puis divisée. Vissarion quitte le foyer et se fait embaucher dans une usine, où il espère reconstituer son épargne. Joseph et sa mère, quant à eux, vagabondent de maison en maison, au gré de la générosité qu'ils reçoivent de leurs anciennes connaissances.

Voilà le point de départ du mythe.

Staline, donc, ni ouvrier ni paysan, va justifier son statut de prolétaire par le déclassement social que rencontrent ses parents pendant les années de son enfance. Il le dit sans détours : « Mon père perdit tout et devint prolétaire (...) Il devint prolétaire et sa ruine fut donc un atout pour moi. Mais à dix ans, je n'étais pas heureux. » Un atout ? Comment peut-on faire de la ruine de son père un atout ? Tout simplement, parce qu'il s'agit là du tampon officiel qui valide le statut de prolétaire, un statut de rêve au sein du Parti bolchevik, rempli d'intellectuels et de bourgeois. La logique est imparable : après tout, on ne naît pas prolétaire, mais on peut le devenir, pour paraphraser Simone de Beauvoir.

Robert H. McNeal, qui a produit un travail formidable à partir de la production écrite de Staline, nous livre quelques éléments sur ce processus de transformation :

Jeune homme, pour écrire un tract politique, le futur Staline a utilisé l'expérience de son père pour montrer comment le capitalisme transforme l'artisan petit bourgeois en prolétaire. Dans cette version, l'ouvrier, qui est allé à l'usine dans l'espoir d'économiser de l'argent pour retourner ensuite à ses propres affaires, déchante, adhère à un syndicat et épouse les idées socialistes. Cependant, il n'y a aucune raison de croire que la triste carrière de Vissarion ait été touchée par un tel éveil. Au contraire, il semble avoir été si capté par cette vie à l'usine qu'il tenta de l'imposer à son fils.

Prouver son extraction prolétaire est d'une importance cruciale, voire vitale, pour bâtir un régime fondé sur l'idée d'une dictature du prolétariat (nous le verrons dans le chapitre suivant). Cependant, s'il est relativement aisé de montrer que Staline n'est pas prolétaire, il ne faut pas tomber dans l'erreur inverse, qui serait de faire du Petit Père des peuples une icône de la bourgeoisie.

D'ailleurs, Staline a compris assez tôt qu'il ne faisait pas partie de la classe privilégiée.

L'un de ses camarades d'enfance, Gogokhia, a relaté ceci : « Il n'aimait pas aller chez les gens riches. J'allais chez lui plusieurs fois par jour, mais il montait rarement chez moi, parce que mon oncle était riche. » Plus tard, Staline méprisa Plekhanov4 qu'il qualifiait d'aristocrate congénital, et se moquait de sa fille qui « a des manières aristocrates, s'habille à la dernière mode et porte des bottines à talons hauts ». La richesse est immédiatement associée au vice et à une forme de culpabilité dans l'esprit de Staline. D'où vient cet état d'esprit ? Après le départ de son père, il assiste impuissant à l'exploitation de sa mère par les riches princes de la province. Elle voyage de palais en palais pour vendre sa main d'œuvre autant que possible, alternant toutes sortes de petits métiers.

Malgré sa fatigue physique, cette fille de paysan parvient à économiser assez d'argent pour nourrir son fils. Tout ce qu'elle met de côté est destiné à l'avenir de Joseph. Elle veut l'inscrire à l'école paroissiale puis au séminaire mais aussi lui payer de beaux habits pour qu'il ne dénote pas au milieu de la jeunesse dorée de Géorgie. Or, ce sont justement les efforts vestimentaires imposés par la mère au fils qui feront jaser les écoliers5. Le respect qu'il n'a pu obtenir par l'allure, Staline va rapidement l'acquérir par des résultats excellents dans toutes les disciplines, mais aussi par quelques bagarres.

Par conséquent, il est donc absolument faux de faire de Staline un représentant du prolétariat ou de la classe ouvrière. Très rares étaient les enfants à pouvoir bénéficier d’une éducation telle que la sienne – rappelons que la Géorgie ne comptait aucune université, et que le séminaire de Tiflis, où fut Staline, était alors le seul établissement d'enseignement supérieur de tout le pays. Certes, il était loin du niveau social de ses condisciples et certainement a-t-il ressenti en son for sinon une discrimination, du moins une certaine rupture entre lui et les autres élèves. Cela ne l'empêcha pas de se faire des amis qui partagèrent ses vues socialistes. Mais soutenir, à la suite de Guillemin et de nombreux historiens, que Staline fut le seul prolétaire parmi les grandes figures de la Révolution est doublement faux6.

L'erreur est encore répétée aujourd'hui, dans certains documentaires destinés au grand public, voire même – plus préoccupant – dans des textes destinés aux collégiens. Sur le site du collège Robert-Doisneau (Gonesse), par exemple, on peut lire cette introduction à l'enfance de Staline :

lossif Djougachvili nait le 21 Décembre 1879 à Gori, petit village de Géorgie, une région reculée et particulièrement pauvre de l’empire russe. Ses parents sont sans aucune fortune. La mère, Ekatérina, a perdu trois de ses enfants à la naissance. lossif est le quatrième. Ce sera le seul survivant. Le père, Vissarion, est cordonnier. Il est aussi alcoolique et n’éprouve pour son fils rien d’autre que de l’indifférence.

Cette contre-vérité montre la prégnance qu'a eu la propagande stalinienne par le passé. Rien ne corrobore historiquement la pauvreté des Djougachvili. Ce qui est un fait, c'est que le départ du père et son alcoolisme ont mis fin à la prospérité économique qui régnait jusque-là. Ce qui a contraint Kéké à quitter son statut de femme au foyer et adopter un mode de vie plus frugal. L'ensemble du paragraphe proposé aux collégiens contribue à forcer le trait du misérabilisme. Pourquoi faire de la Géorgie « une région particulièrement pauvre » ? Cela dépend pour qui. Les Egnatachvili, grands amis des Djougachvili, vivaient comme des princes. A la fin de sa vie, le père de famille avait ouvert cinq restaurants à Tbilissi, et de nombreux autres à Gori, Bakou, etc. Ses deux fils allèrent dans une école privée moscovite. Une autre erreur peut être mentionnée dans ce texte pédagogique, qui fait de Staline le quatrième enfant du couple, alors qu'il n'est que le troisième. Quant à l'indifférence dont aurait fait montre son père, rien n'est moins sûr, quand on sait avec quel acharnement il tenta de le soustraire aux mains de sa femme.

Le professeur Patrick Morgan, dans une interview, affirme que Staline « a eu une enfance très dure en termes de pauvreté et une vie difficile en tant que jeune homme ». L'exagération est palpable. Le Caucase est peuplé d'ouvriers exploités, de paysans, de diasporas mal intégrées, d'une masse désœuvrée, de filles de joie, d'enfants orphelins... Est-ce Joseph, fils de cordonnier reçu avec une bourse au séminaire de Tiflis, qui a une « enfance très dure en termes de pauvreté » ? Ses parents sont plus proches du niveau social des Arméniens de Gori, implantés dans le commerce et qui, en cas de mauvaise passe, peuvent compter sur leurs réseaux.

Le dictateur du prolétariat

Staline s'installe très tôt dans cette posture d'homme du peuple. A l'aube de son engagement révolutionnaire, il commence à utiliser un langage fleuri composé d'expressions populaires, d'argot ouvrier, qu'il manie savamment pour ne pas paraître démagogue. Quand il veut discréditer un camarade opposé à son point de vue, il préfère aux disputes théoriques de jolies grossièretés. Et quand on lui reproche son usage répété des insultes, « il s'excusait et expliquait que c'était le langage du prolétariat qui parle sans mâcher ses mots, mais dit toujours la vérité7. »

Le rôle de Staline dans la pièce de théâtre révolutionnaire est celle du prolétaire, rôle que l'on ne peut pas donner à Lénine, ni à Trotski, ni aux grandes figures médiatiques qui se réunissent lors des congrès communistes en Europe. Il faut donc jouer ce rôle et, à défaut de s'autoproclamer prolétaire, laisser s'installer une certaine ambiguïté.

Staline, une fois devenu le chef incontesté de l'URSS, en 1929, peut ainsi déclarer : « La classe ouvrière m'a donné naissance et m'a élevé à son image. » La rhétorique ne peut être plus équivoque. Elle laisse penser que Staline est né dans le monde ouvrier, qu'il a été élevé par des ouvriers, et cela n'est pas un aveu frontal que l'on pourrait critiquer, car donner naissance et élever à son image sont deux expressions qui portent un sens plus profond et métaphorique. Tout comme la louve qui a materné Remus et Romulus, le prolétariat peut façonner Staline pour en faire l'un des siens.

Il ne faut pas soupçonner Staline de tout faire à dessein, comme un comédien virtuose. Mais certains choix lui permirent de se faire passer pour un ouvrier plus facilement. On pense évidemment au style vestimentaire, le premier marqueur social, plus vulgairement : l'habit qui fait le moine. Est-ce à dessein, ou par mimétisme de classe, que Staline troque ses précieux vêtements du séminaire contre des vestes grisâtres qu'il ne change que rarement ? On ne le voit plus que modestement vêtu. Il est désormais « à l'image » de la classe ouvrière. Absolument tout son entourage remarque ce style dépouillé qu'il cultive.

Le menchévik Khariton Chavichvili note son « apparence ordinaire ». Tatiana Soukhova, partenaire d'exil, nous fait cette description terne : « Hautes bottes, manteau noir, chemise de satin noir. » Sachiko Svanidze, belle-sœur de Staline, confirme : « Il était pauvrement vêtu, mince, le teint olivâtre ». Une allure à laquelle il s'habitue, si bien qu'au retour de son voyage en Suède 8