Suicide caustique - Anne CARECCHIO - E-Book

Suicide caustique E-Book

Anne CARECCHIO

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Beschreibung

[Malade devenue médecin, Anne CARECCHIO livre un témoignage bouleversant sur le trouble qu'elle a connu.

Je suis chirurgien digestif.
Une maladie psychiatrique, contre toute attente, a sérieusement entaché le cours de mon existence. Celui de mon entourage aussi.
L’anorexie-boulimie, maladie honteuse, a failli tout foutre en l’air. Moi, le dictateur. Ceux que j’aimais, mes victimes. Elle n’a préservé que ceux que je soignais. Ces derniers m’ont maintenue à flot.
Dans un moment de profond désarroi, j’ai retrouvé un texte commencé il y a une quinzaine d’années. Un texte simple, cru et violent sur une maladie qui avait déjà anéanti ce qui aurait dû être les plus belles années de ma vie. Un texte écrit dans l’urgence.
J’ai tenu à le terminer, aujourd’hui, quinze ans après, avec une approche et surtout un regard très différents, puisque, dans l’intervalle, j’ai réussi à quitter l’obscurité de la maladie.
Je voulais donner un message d’espoir à toutes celles et ceux atteints de ce trouble du comportement alimentaire dévastateur. Après lui, il y a la vie.

Voici l'histoire d'une rédemption.

EXTRAIT

"Elle a retrouvé des pages écrites il y a longtemps. Elle me les envoie. Un mail, une pièce jointe et une phrase : « Je ne sais pas si ça vaut quelque chose ou si c’est vraiment mauvais. » Je lis. Je lis et je ne m’arrête pas jusqu’au dernier mot. Je suis émue. Au plus haut. Parce que c’est ma sœur, bien sûr. Mais cela va bien au-delà. C’est une vérité que je découvre. Posée, crue, dans toute sa violence. Des mots enfin sur ce que j’ai tenté tant de fois de deviner, de comprendre. Pas un vomissement, un jaillissement d’elle. « Continue, témoigne, raconte encore. Tu dois dire que c’est possible de s’en sortir. Qu’il y a un après. Que la vie ne s’arrête pas. Qu’on s’en sort. Ceux qui souffrent, malades, parents, amis, amours: ils doivent savoir la lutte, l’abîme, le triomphe. »"

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Témoignage courageux, qui donne quelques clés si l'on est confronté à ce problème, sans pour autant donner de recette miracle : la première étape est de reconnaître cette maladie, encore considérée comme honteuse, et de faire prendre conscience de ses risques et de son absurdité" - Fortuna, Babelio

" Ce témoignage est écrit avec une justesse éprouvante. [...] Il est puissant, émouvant, intense, il nous pousse à réfléchir et nous remettre en question." - Onirique13, Babelio

"Anne CARECCHIO pose sur la table le commencement de cette maladie, son apprivoisement, son côté autodestructeur mais aussi la guérison. [...] Elle manie les mots très habilement, parfois ils sont vomis avec horreur mais aussi avec prévenance". - MozzaBasilic, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEURE

Anne CARECCHIO est chirugien digestif. Dans cet ouvrage, elle témoigne d'une maladie psychique, l'anorexie-boulimie qui aurait pu détuire sa vie. C'est un message d'espoir donenr à toutes celles et ceux atteints de ce trouble du comportement alimentaire. Anne CARECCHIO vit et travaille à Genève en Suisse.
Préface de Patrick Poivre d'Arvor

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Couverture

Page de titre

Préface

Depuis la disparition de ma fille Solenn, qui a choisi d’en finir avec la vie, parce qu’elle ne supportait ni l’anorexie, ni la boulimie, ni l’accordéon qui parfois les reliait, j’ai reçu des milliers de courriers, de témoignages, de manuscrits qui racontaient cette souffrance-là.

Mais c’est la première fois que m’arrive un texte de cette singularité.

Suicide caustique raconte l’histoire d’une rédemption.

Celle d’une malade devenue médecin, comme un pied de nez à cette sorcière maléfique qui avait pris possession de son corps et, pire peut-être, de son âme. Comme l’indique le titre de ce livre, le ton est caustique et l’humour affleure en permanence. On y reconnaît la voix de celle que sa sœur Carole appelle une femme soleil.

La voilà mère à son tour, et donc sauvée, même si on n’oublie jamais et qu’on reste toujours sur ses gardes quand on a connu pareille ennemie.

Merci à Anne Carecchio d’avoir témoigné avec cette force-là.

Patrick Poivre d’Arvor

Avant-propos

Elle a retrouvé des pages écrites il y a longtemps.

Elle me les envoie.

Un mail, une pièce jointe et une phrase : « Je ne sais pas si ça vaut quelque chose ou si c’est vraiment mauvais. »

Je lis. Je lis et je ne m’arrête pas jusqu’au dernier mot.

Je suis émue. Au plus haut.

Parce que c’est ma sœur, bien sûr.

Mais cela va bien au-delà.

C’est une vérité que je découvre. Posée, crue, dans toute sa violence.

Des mots enfin sur ce que j’ai tenté tant de fois de deviner, de comprendre.

Pas un vomissement, un jaillissement d’elle.

« Continue, témoigne, raconte encore.

Tu dois dire que c’est possible de s’en sortir.

Qu’il y a un après.

Que la vie ne s’arrête pas.

Qu’on s’en sort.

Ceux qui souffrent, malades, parents, amis, amours : ils doivent savoir la lutte, l’abîme, le triomphe. »

Je pense à cette enfant soleil que j’ai chérie dans son enfance : le sourire et la vie à l’état de grâce.

Elle ne bougeait pas, elle dansait.

Elle ne vivait pas, elle souriait l’existence.

À cinq ans, cette peur de la perdre.

La réussite en tout : le sport, l’école, le lien aux autres.

Et puis le corps qui se transforme et l’on comprend que la femme qui se dessine n’est pas la bienvenue.

On mesure le tour des cuisses.

Elle se trouve grosse et n’entend pas la beauté lumineuse qu’on lui renvoie.

La bascule au cours d’un voyage à New York. Une tranche de pain de mie devient trop.

Elle se prive. De nourriture et de son être tout entier.

Commence l’effacement.

Je me marie, je pars de l’autre côté de l’Atlantique et je signe l’abandon.

Lorsqu’elle arrive au Canada, je retrouve une sœur plume lourde comme une enclume.

Son regard ne me raconte plus le rire et la joie.

Vides. Les yeux, le corps, l’espoir, l’avenir.

La nuit, je n’ose pas dormir ; mes peurs guettent son souffle.

Et si l’oiseau dans la chambre à côté cessait de respirer ?

Ici.

Je revois cette photo sur le banc du square Violette.

Je suis pleine de mon bonheur nouveau. Elle est belle, mais vide d’une presque mort.

Les mots circulent mal.

Elle rentre en France.

Je ne cesse d’avoir peur. Le jour, la nuit.

Des mois durant, elle refuse de me parler au téléphone.

Je finis par rentrer. Je ne peux vivre loin d’elle, que j’ai abandonnée.

Je ne triomphe pas de la maladie.

J’essaie des choses, je parle aux médecins autour de moi.

Je ne connais pas le bon langage, si ce n’est celui de l’amour qu’elle n’entend pas.

Passent les années.

Je construis ma vie dans l’ombre de la peur pour ma sœur tant aimée.

Elle avance, continue, zombie des ans.

Mon enfant qui lui sourit. Elle ne le voit pas. Il n’existe pas.

Mon chaos ? Le sien est bien trop grand pour qu’elle le distingue.

Son enfant, enfin. Saura-t-elle ? …

Nouvelle bascule : la vie entre à nouveau et dessine son chemin.

Elle est maman. Merveilleuse maman.

La redoutée devient l’inattendue.

Au fond, je sais qu’elle est sauvée.

Alors ces mots, ces pages, je l’ai invitée à les continuer.

Tout dire pour être libre. Définitivement.

Comprendre et s’accepter.

S’accepter et s’aimer.

S’aimer et partager.

Elle est cette femme soleil que je chéris depuis son enfance.

Le sourire et la vie à l’état de grâce.

Elle est ma sœur. Mon amie. Mon enfant.

Un grand amour dans ma vie.

Carole Carecchio

Préambule

Vomir : littéralement, c’est « rejeter par la bouche ce qui était dans l’estomac ». De façon littéraire, c’est « lancer violemment au-dehors ». Un être à vomir est un être dégoûtant.

Je suis anorexique-boulimique depuis onze ans, c’est avec violence que j’ai décidé un jour de ne plus accepter aucun passage de nourriture au-delà de la cavité gastrique ; je dis « décidé », mais en réalité le phénomène s’est installé subrepticement, d’abord volontaire et totalement contrôlé, tellement facilement et discrètement bénéfique, il est trop vite devenu maître de ma volonté et de mon corps entier ; il s’est emparé de moi, devenant quasiment physiologique, devenant une partie de moi-même.

Je suis un être « à vomir », je suis un être « dégoûtant ».

Dans les rayons des librairies, on voit ceux qui racontent leur parcours professionnel, leur réussite sociale, leurs rencontres, leur vie d’artiste, leur dépression ou leur maladie. J’ai envie de vous raconter mon autodestruction.

J’ai, en effet, envie d’écrire sur le sujet, car voilà trop longtemps que je souffre ; souffrance physique, mais, surtout, souffrance psychologique face à cette parfaite lucidité en totale contradiction avec mon incapacité à réagir.

Vous me direz : « Cette fille, elle nous écrit son histoire et son ressenti pour soulager sa conscience et sa culpabilité. Elle est à la recherche d’une absolution en balançant des maux sur le papier. » C’est en grande partie vrai, mais je voulais surtout faire savoir que demain cette maladie peut venir bouleverser la vie de votre enfant, de votre sœur, de votre petite-fille ou de n’importe quel être qui vous est cher ; c’est un des fléaux de notre époque, dont on parle de plus en plus, il est vrai, et que vous devez guetter, prévenir et essayer de comprendre avant de le juger.

Je tenais aussi à m’adresser à toutes les personnes, jeunes ou moins jeunes, qui auraient envie de tenter « juste une fois » l’expérience du vomissement provoqué. Le « juste une fois » n’existe pas, il se transforme très vite en signature d’un pacte avec le diable.

J’ai envie de hurler : « NE FAITES JAMAIS ÇA ! »

1re partie2003

Le contexte

Imaginez-vous une enfance et une entrée dans la vie adulte que l’on pourrait qualifier de « dorées » ; pas l’ombre d’une ébauche de crise d’adolescence, pas l’ombre d’une faille ; non, vraiment, tout va pour le mieux, et rien ne peut vous arriver.

L’amour, la douceur et la tendresse peuplent le quotidien, on vit sans se douter de rien, sans peur et sans angoisse ; on parle, on rit beaucoup, on chante et on danse la vie.

Telle pourrait être la description de mes vingt premières années.

Ce ne sont pas vraiment vingt ans de vie, ce sont vingt années d’une vie insouciante.

Un beau jour, on ne se souvient pas vraiment duquel, c’est la défaillance, le dérapage. C’est brutal ; toutes vos valeurs, qui semblaient des plus solides et dont vous ne doutiez pas, s’effondrent.

Lorsque l’on a vécu dans une ambiance aussi parfaite, l’arrivée des premiers aléas de la vie représente une difficile épreuve, qui, finalement, pourra se révéler insurmontable.

J’ai toujours bien réussi scolairement ; ça n’est pas un hasard ; deux parents enseignants, toujours présents au moment des devoirs et à tous les autres moments d’ailleurs, exigeants quant aux résultats, sévères s’il le fallait, mais toujours justes ; deux sœurs aînées comme deux secondes mères pour moi, protectrices, aimantes, confidentes.

Première de la classe, première en gymnastique, première en danse, je me lance dans des études scientifiques alors que les mathématiques et la physique-chimie me laissent légèrement perplexe. L’obtention de mon bac scientifique m’ouvre les portes de la faculté de médecine ; c’est décidé : je serai chirurgien.

Au fond de moi, j’aurais plutôt choisi un métier artistique.

La danse, il est trop tard pour en faire une carrière.

La musique, je n’ai pu que l’écouter et la ressentir : ma passion pour le sport a dévoré mon temps.

Le théâtre, quant à lui, est jugé trop aléatoire et à l’avenir si incertain que mes parents, comme tous bons parents, préfèrent que je cherche stabilité et sécurité.

La chirurgie, c’est finalement un métier artistique. De plus, j’ai certainement au fond de moi cette petite flamme que l’on appelle vocation.

La première année est difficile. « Il est extrêmement difficile de réussir du premier coup. » Je relève le défi et commence mon année de sacrifices ; quinze heures de révisions par jour, pas de sorties, pas de cinéma, pas de vacances. Seulement la danse et le théâtre pour maintenir mon équilibre et évacuer les tensions, et c’est gagné ; je suis autorisée à entrer dans ce monde censé me mener tout droit dans l’univers froid, un peu à part, mais tellement excitant des blocs opératoires.

C’est en seconde année de médecine que le drame se passe.

JE ME FAIS VOMIR POUR LA PREMIÈRE FOIS.

À seize ou dix-sept ans, comme pour toute bonne adolescente qui se respecte, se sont succédé des régimes, pas toujours très sérieux, souvent de courte durée, parfois draconiens, mais sans grande conséquence. Commençaient déjà les petites crises de culpabilité après s’être engouffré une plaquette de chocolat ou un paquet de gâteaux entier. Je crois que toute jeune fille passe par ces phases : « Lundi, j’arrête les sucreries et le pain. »

Car on commence toujours un régime un lundi. C’est bien connu.

À dix-neuf ans, je me regarde dans une glace. Je mesure tout. Tour de taille, de cuisses, de hanches, de chevilles ; je ne suis pas si fine pour une danseuse ; trop compacte, toute en muscles, massive quoi ! Et puis je me souviens de certaines réflexions : « Mon Dieu, tu as de grosses chevilles de juive » (je ne savais pas qu’il s’agissait d’une caractéristique de la femme juive !), « tu as les cuisses tellement musclées que l’on a l’impression que tu as les jambes en X » ; « tu as comme du coulis de chocolat sur les fesses ». Charmant.

Puis je tombe complètement sous le charme d’une patineuse russe dont la finesse est exemplaire… Et enfin la sœur que j’admire tant est tellement mince. La mère aussi, d’ailleurs.

La première fois

Ce jour où l’on vomit pour la première fois, on aimerait tant qu’il ne soit jamais arrivé. On l’a recherché dans ses souvenirs pour essayer de comprendre à quel moment précis il est survenu, dans quelles circonstances particulières et surtout comment a pu naître une idée aussi absurde. Il faut quand même être un peu torturé pour envisager une telle solution face à un problème de simple manque de volonté.

Alors on se souvient, après, déjà sans la nommer, une première minicrise de boulimie de chocolat. L’écœurement était tel, et la culpabilité, si grande, que l’unique solution était de se mettre les doigts au fond de la gorge, de créer le spasme de la nausée, spasme terrible qui vous fait monter des larmes chaudes, qui injecte vos yeux de sang, qui vous brûle la gorge et provoque un effort terrible, une douleur telle que l’on a l’impression que tout le corps en frissonne de surprise. Les aliments passent mal, se coincent dans leur parcours œsophagien ; ils se mêlent aux sucs gastriques, ils sont acides et comparables à des lames de couteau… Mais quelle récompense après ce que l’on pourrait appeler un avortement d’une gourmandise interdite ! Plus une seule calorie à bord, plus d’angoisse de prendre ne serait-ce qu’un gramme !

Ça arrive une fois et on se dit que l’on pourra le refaire de temps à autre, lorsque l’apport calorique sera jugé trop important ; on est certain de rester maître de cette nouvelle découverte et de ne l’utiliser qu’à bon escient.

Pour ma part, je ne me suis fait vomir que très peu de fois au début de cette seconde année de médecine, la souffrance avait été trop grande pour la fille peu courageuse que j’étais.

J’ai en revanche opté, durant l’été, pour un régime draconien, associé à un petit travail saisonnier de forçat et, bien sûr, à la pratique intensive du sport.

Résultats des efforts : à raison d’une salade verte et de deux tomates par jour, en enlevant bien les olives, trop grasses, je réussis à perdre quinze kilos en deux mois. Le boulot, c’est de servir une centaine de couverts en marchant directement dans le sable chaud. Éreintant et brûlant. Mais je ne suis pas satisfaite, ça n’est pas assez ; cette salade verte et ces tomates représentent encore trop d’apports. Si on la pèle, la tomate, ça n’enlève pas de calories. Si on enlève les pépins non plus. Je me remémore alors la satisfaction douloureuse de ma première expérience du vomissement forcé. Elle est là, la solution. Toute simple. Pratique. Efficace. Et je deviens une vomisseuse professionnelle.

La vomisseuse professionnelle

La souffrance des premières fois est bien lointaine ; comme nombre de souffrances, on oublie vite. Ou mieux, devrais-je dire, ou pire, on l’apprivoise.

Les prises alimentaires sont contrôlées pour ne pas être trop compactes (rien de pire que de la semoule de couscous, du riz ou un sandwich bien bourratif !) et, de ce fait, pour passer sans accrochage dans « le sens inverse de la marche ». Si besoin, on dilue pour rendre l’agression plus tolérable avec des litres d’eau ou avec des boissons gazeuses dont l’effet est toujours probant.

Il ne faut pas attendre trop de temps en postprandial ; bien sûr, sinon – vous vous rendez compte ! – un nombre trop important de glucides, de lipides et de protéines pourraient franchir le cap fatidique du duodénum et constituer de ce fait une véritable atrocité pour votre corps que vous tentez d’accoutumer à la privation et à la punition. En outre, plus vous attendez, plus l’acidité s’est installée et elle vous brûle l’œsophage, la gorge, le palais.

Suicide caustique.

Les premiers épisodes, qui nécessitaient discrétion et isolement, sont aussi réservés aux novices ; plus de doigts dans la gorge, plus de toux de regorgement et de lutte oro-pharyngée de l’organisme qui n’y comprend plus rien, plus de vomissements en jets qui éclaboussaient les bords et la lunette des toilettes et y laissaient une puanteur déconcertante ; le simple fait de se pencher en avant, la tête enfoncée dans la cuvette des toilettes pour étouffer les sons et certainement se cacher de la honte, et tout vient, en douceur ; pas un bruit, pas une éclaboussure. C’est une véritable performance. On a honte. Si l’on pouvait partir avec le résultat de cet exploit en tirant la chasse d’eau, on le ferait certainement.

Le vomissement devient alors ordinaire, comme se laver les dents après le repas.

Pire, le vomissement devient physiologique ; l’estomac habitué à être distendu à outrance n’est en revanche plus habitué à travailler et faire les premières étapes de la digestion ; il se comporte avec la nourriture comme le ferait toute cellule corporelle à l’arrivée d’un corps étranger menaçant ; il rejette. Il ne sait plus faire que ça.

Le vomissement devient obligatoire et nécessaire ; chaque aliment, même le plus pauvre en calories, devient source d’écœurement et de mal-être ; le sucre en particulier entraîne une sensation d’envahissement complet, comme si chaque veine et chaque artère était parcourue par des flots de liquide sucré, habitée par un poison ; le cœur est au bord des lèvres, c’est intolérable, il faut que ça reparte ; on ne pense plus qu’à ça, il faut trouver un endroit : « Où sont les toilettes ? » Et s’il n’y a pas de toilettes c’est affreux, on doit se débrouiller ; sur le bord d’une route, derrière un bosquet, la tête dans les buissons, dans un sac en plastique s’il le faut ; je pense que, si l’on était enfermé dans une pièce sans toilettes, on serait capable de vomir par terre tellement le malaise est grand, et le besoin, impérieux.

Les gosses, ils vomissent par terre, on ne leur dit rien.

Ainsi, j’aurai vomi partout. Dans les toilettes les plus pouilleuses et nauséabondes, dans des toilettes de luxe, à l’hôtel, au théâtre, à l’opéra, sur l’autoroute, dans la rue, derrière des voitures, dans des poubelles. Dans la mer même.

Si on vous empêche de vomir ou si vous essayez de faire plaisir à quelqu’un qui sait, de toute manière, vous décrochez complètement ; vous n’êtes plus là, plus concentré, plus attentif ; c’est l’obsession. Une véritable obnubilation ; ça se remarque, il n’y a absolument rien d’autre qui vous préoccupe, votre pensée est submergée ; c’est une noyade de la capacité de réflexion, vous ne réfléchissez plus, vous essayez seulement de trouver une échappatoire ; c’est un supplice.

Empêcher quelqu’un de dormir est considéré comme l’un des pires supplices ; empêcher une boulimique-anorexique de vomir, c’est identique.