Suisse, aligne-toi ! - Joachim Berney - E-Book

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Joachim Berney

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Dès les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine, le Conseil Fédéral a usé d’un vocable inédit en annonçant se ranger du côté des ‘démocraties contre la barbarie’. Arrêtons-nous le temps d’un soupir sur ce chant singulier qui méandre par les vallons bigarrés de la Confédération helvétique, pourtant rétive à l’exercice de catalogage international et aux sentences sentencieuses. Il en va du souffle de ses institutions et de sa légitimité sur l’échiquier mondial.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Féru de littérature, Joachim Berney travaille depuis une dizaine d'années dans le domaine des relations internationales.

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Seitenzahl: 64

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Joachim Berney

Suisse, aligne-toi !

© 2023, Joachim Berney.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 9782940723850

Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil

Arthur Rimbaud

Dès les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine, le Conseil fédéral a usé d’un vocable inédit en annonçant se ranger du côté des « démocraties contre la barbarie ». Arrêtons-nous le temps d’un soupir sur ce chant singulier qui méandre par les vallons bigarrés de la Confédération helvétique, pourtant rétive à l’exercice de catalogage international et aux sentences sentencieuses. Il en va du souffle de ses institutions et de sa légitimité sur l’échiquier mondial.

En 2008, dans des circonstances qui rappellent l’actualité tragique, la Russie et la Géorgie se sont déchirées au cours d’une guerre prompte et furieuse. Cet affrontement s’est achevé par la déclaration d’indépendance unilatérale de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, allongeant un peu plus la liste des conflits non résolus dans le monde. Les deux belligérants décidèrent de recourir aux « bons offices » de la Confédération suisse pour recoller les pots cassés. Cette dernière assura dès lors la représentation des intérêts russes en Géorgie et des intérêts géorgiens en Russie. La diplomate Heidi Tagliavini prit en sus la direction de la commission d’enquête de l’Union européenne chargée d’établir les responsabilités de chaque partie dans ce conflit1.

Les bons offices et son nuancier de couleurs sont le vieux socle de marbre de la politique étrangère de la Confédération. La Suisse a assumé son premier mandat de puissance protectrice pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, en représentant à Paris les intérêts du royaume de Bavière et du grand-duché de Bade. Missions de confiance et de prestige, ces mandats habilitent un pays tiers à endosser une partie des tâches diplomatiques et consulaires d’un État ayant rompu ses relations avec un autre État. La Suisse en acceptera plus de deux cents pendant la Seconde Guerre mondiale et en exerce sept aujourd’hui : représentation des intérêts de l’Iran en Égypte (depuis 1979), des États-Unis en Iran (depuis 1980), de la Russie en Géorgie et de la Géorgie en Russie (depuis 2009), de l’Iran en Arabie saoudite et de l’Arabie saoudite en Iran (depuis 2018) et de l’Iran au Canada (depuis juin 2019).

La Suisse s’est également spécialisée dans l’accueil de négociations internationales de paix. Elle possède un atout maître avec la Genève internationale, siège de nombreuses agences onusiennes et autres organisations intergouvernementales. Les bons offices comprennent encore l’exercice de mandats de médiation un peu partout dans le monde et dans les secteurs les plus variés.

Le 24 février 2022, la Russie décide d’envahir un autre pays voisin, l’Ukraine. Le 28 février, au cours d’une conférence de presse mémorable, le Conseil fédéral rompt brutalement avec une tradition séculaire en matière de politique étrangère. Plus que la reprise des sanctions européennes à l’encontre de la Russie, qui a fait les choux gras de la presse internationale, c’est l’apparition d’un nouveau lexique qui interpelle. « Alors que la confrontation entre démocratie et barbarie atteint des sommets, le monde libre réagit avec une impressionnante cohésion » écrit M. Ignazio Cassis, président de la Confédération, dans une tribune destinée à l’international2. Avec un sens aiguisé de l’oxymore, il redéfinit la neutralité suisse comme le développement de coopérations avec des pays qui partageraient les mêmes valeurs3. À quand la prochaine tirade qui divisera le monde entre « l’axe du bien et l’axe du mal » ? Voilà un ton binaire qui sied mal à Dame Helvetia.

Que signifie le présage de cette nouvelle « diplomatie des valeurs » ? Le Conseil fédéral entend-il se plier au cadre du temps en remplaçant les opérations intellectuelles par des opérations positives ? La crédibilité de la Suisse sur l’échiquier mondial exige pourtant un effort renouvelé de mise en perspective de l’actualité ; sa politique des bons offices repose sur ses capacités de retenue, de discrétion et de médiation. Dans les pages qui suivent, nous nous proposerons d’exposer pourquoi, selon nous, ce brusque alignement de la Confédération sur les positions manichéennes du bloc occidental intervient au plus fâcheux moment. Nous défendrons une tradition de neutralité helvétique qui ne signifie en rien une absence de prise de position ; elle oblige au contraire à tendre vers une impartialité qui implique une rationalité critique et privilégie le sens de la nuance au déferlement des images et au chahut des mots.

Remarques sur la Suisse

Comme toutes ses devancières, la politique étrangère de la Confédération est une ondulation frémissante, pleine de souplesse avisée. Dans la grande étuve bouillonnante des relations internationales, le profil de la Suisse présente quelques aspérités spécifiques. Le pays se définit d’abord et avant tout par ses institutions. Ces dernières ont longtemps renforcé la nature cellulaire de la vie politique, économique, religieuse et linguistique. Elles ont aussi tenu la Suisse à respectable distance des conflits religieux, de la montée des nationalismes, de la centralisation étatique et autres raz-de-marée des siècles précédents. Aujourd’hui encore, malgré la bousculade des générations, un réflexe très helvétique consiste à préserver les plus infimes unités culturelles du pays. Cet habitus ancré dans l’humidité de sa conscience et la glaise malléable de ses habitants a rendu la Confédération impavide aux soubresauts du temps et dextre en arbitrage des discordances. L’action publique bénéficie d’une légitimité inégalable grâce aux nombreuses consultations citoyennes par les moyens privilégiés de l’initiative populaire et du référendum. Le peuple suisse est appelé à se prononcer sur une quinzaine d’objets chaque année au niveau fédéral, soit plus de la moitié des votations populaires organisées dans le monde à cet échelon4, sans oublier les votations aux niveaux cantonal et communal. La Confédération constitue donc un maillage tentaculaire de microliens entre de petites unités singulières, d’où découle un sens exacerbé du consensus et du pragmatisme. Les grandes déclamations oratoires sont rares, le rapport à la parole ailée est faible, les prises de position catégoriques sont malvenues.

D’aucuns pensent que le prix de la pax helvetica est un corset velu de mousseline noire éclatante. Une politique sans mystique, des jours tranquilles, des oppositions sans faste, des délibérations sans passion. Paul Valéry distinguait déjà les vertus par lesquelles une société brille et les vertus par lesquelles une société dure.

Sur la scène internationale, la Confédération a forgé sa réputation sur ses qualités d’équilibriste prodige. Ses missions de puissance mandataire exigent un décentrement, une double conscience, un désinvestissement des affects peut-être, qui lui sont presque naturels. La Suisse est la terre d’élection d’un nombre considérable d’institutions internationales. Il serait erroné d’attribuer ce statut privilégié à sa seule neutralité. Le premier atout du pays, aux yeux des décideurs étrangers, est la stabilité intrinsèque de ses institutions politiques.

Abordons sans plus tarder la politique de neutralité de la Confédération. Elle commencera à s’ébaucher au sortir de la Guerre de Trente Ans et sera sanctifiée par les grandes puissances européennes en 1815. À notre sens, la neutralité a moins constitué un instrument de politique extérieure qu’un moyen de cohésion intérieure. Elle a raffermi l’unité de la Confédération pendant les heures graves en prévenant les velléités d’alliance entre certains cantons et des puissances étrangères, en circonscrivant les conflits religieux et en remédiant à l’atomisation parcellaire de l’autorité. Gardons-nous de donner une définition rigide de la neutralité ; le temps la traverse et lui prête ses couleurs. Elle a pu successivement revêtir des oripeaux isolationnistes (le montagnard aux bras noueux sur son alpage), audacieux (terre d’accueil généreuse pour les réfugiés politiques au xixe