Suisse : L'invention d'une nation - L'Âme des peuples - E-Book

Suisse : L'invention d'une nation E-Book

L'Âme des peuples

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d'abord les comprendre

L’Helvétie est un mythe. La Suisse est une marque. Mais comment est-elle devenue un peuple fier, malgré ses différences, de son célèbre drapeau à croix blanche ? Et comment parvient-elle à rester si prospère tout en demeurant, avec ténacité, à l’écart de cette Union européenne qui l’entoure et l’encercle ?

Des rives du lac Léman aux montagnes de Suisse centrale, des hautes vallées valaisannes aux confins italophones du Tessin, ce livre nous guide dans ce dédale helvète où l’identité est partout érigée en vertu. Mais gare : ce bonheur d’être Suisse mérite aussi un exigeant diagnostic. L’envers dramatique de la neutralité confédérée durant la Seconde Guerre mondiale, l’impunité décriée des banques, le fichage policier de sa population laissent encore aujourd’hui le goût amer d’une réussite aux relents ombrageux.

Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il trace le portrait de la Confédération comme le peintre Ferdinand Hodler brossait celui des Alpes, tout en dégradé de couleurs et en clairs-obscurs.

Un grand récit suivi d’entretiens avec Thomas Maissen et Metin Arditi.

Un voyage historique, politique et culturel pour mieux connaître les passions suisses. Et donc mieux les comprendre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

[...] Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités [...]. À chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. - Le Temps

Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir. - Librairie Sciences Po

À PROPOS DE L'AUTEUR

Directeur de l’information de TV5 Monde, ancien responsable de la Télévision Suisse Romande et longtemps correspondant politique à Berne, André Crettenand a redécouvert « sa » Suisse au fil de ses années parisiennes. Plus qu’un retour au pays : une traversée du miroir helvétique.

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Seitenzahl: 100

Veröffentlichungsjahr: 2016

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.

Richard Werly est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, en Europe et dans le monde, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus globalisée et de crises nouvelles et parfois brutales.

AVANT-PROPOS

Pourquoi la Suisse ?

Tout commence par un jeu cruel. Un bailli, représentant des Habsbourg, punit un montagnard rebelle. Celui-ci est contraint de tirer une flèche dans une pomme placée sur la tête de son fils. Exercice périlleux. Or l’homme accepte le défi. Et réussit son coup. Mais il a caché une seconde flèche. Sommé de s’expliquer sur la flèche cachée, il avoue qu’elle était destinée au bailli en cas de malheur. Plus tard, le montagnard tue le bailli pervers.

La légende de Guillaume Tell naît. Elle va courir les siècles, inspirer les poètes, enchanter les Suisses. Courage, habileté, goût pour l’indépendance, révolte contre les puissants, le personnage Tell a été doté de toutes les qualités afin qu’il donnât à la Suisse la légende dorée dont elle pût être fière. Une légende qui transcendât la diversité des langues, des territoires et des religions. Les historiens disent aujourd’hui que Guillaume Tell n’a jamais existé. Sans doute. La légende n’en a pas moins produit ses effets : « Comme la tête tranchée d’Orphée, la mythologie continue à chanter, même après l’heure de sa mort, même à travers l’éloignement »1. Nous sommes de la même étoffe que les songes, dit Shakespeare.

L’excellence habite ce pays. Les paysages sont magnifiques. Les villes sont d’une propreté surprenante, les villages fleuris, les rues avenantes. La neige ponctue chaque année le tableau et illumine le pays. Ses habitants parlent toutes les langues, ils appartiennent à des cultures différentes, ils vivent en parfaite harmonie. Une mécanique politique subtile permet aux minorités de faire valoir leurs droits. Le gouvernement est d’une stabilité remarquable. Le peuple décide de tout par la grâce de la démocratie directe. Des qualités qui se retrouvent sur le plan économique. La Suisse occupe les premières places mondiales de la créativité. Pas vraiment de chômage. Peu de conflits sociaux. À l’exception de quelques ronchons frondeurs, la Suisse fait l’unanimité. Le tableau est idyllique. Ou plutôt, c’est ce que l’on veut retenir d’elle comme si la perfection l’emportait sur toute critique. Ailleurs, c’est toujours moins bien.

L’excellence et l’exception. Les Suisses alémaniques ont inventé un mot pour exprimer tout cela : le Sonderfall. Il recouvre aussi bien la neutralité, le système politique que la réussite économique. Aucun pays sans doute n’a autant claironné qu’il était « spécial », différent des autres et qu’à ce titre il fallait le laisser tranquille. Un cas à part dans le monde, un modèle de perfection mais que personne n’adopte. La crainte peut-être d’un bonheur qui se révélerait ennuyeux. Orson Welles parle ainsi de la Suisse, dans son film Le Troisième Homme : « Pendant 30 ans en Italie sous les Borgia, ils ont eu la guerre, la terreur, des meurtres et des massacres, mais il y a aussi eu Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse ils ont eu 500 ans d’amour fraternel, de démocratie et de paix, et qu’est-ce que cela a produit ? Le coucou ! »

On ne fait pas d’Histoire avec de bons sentiments. Pas de stations de métro aux noms ronflants de batailles. Pas de célébrations grandioses, pas de défilés sur les grands boulevards. La Suisse a inventé l’heure sonnante à domicile. Elle a enfermé l’heure dans une boîte en bois, elle l’a maîtrisée comme elle a conduit son destin : inexorablement.

Les Suisses ont su ainsi raconter une histoire dorée. Celle d’un petit peuple courageux qui réussit à survivre dans une nature difficile, souvent seul dans un environnement d’empires, de duchés et de royautés envieuses. Celui d’un pays de travailleurs, malins, agiles, inventifs. Là où d’autres misent sur un passé glorieux, des palais renaissance, des cathédrales gothiques, des ruines antiques, des monuments fabuleux, la Suisse a investi dans le paysage et le bien être. Les Suisses ont conscience de vivre dans un pays chéri des dieux. Mais ils ont la modestie, un peu suffisante, de ceux qui connaissent le secret. La Suisse n’a pas été tentée par le prosélytisme de la France révolutionnaire décidée à transmettre la lumière à toute la planète. Elle sait qu’elle est un modèle, elle sait que les autres savent, elle n’a donc pas besoin de trop s’en vanter.

Peut-être que cette histoire de la suffisance rentrée naît à Marignan. Défaite mémorable des Suisses qui jusque-là terrorisaient les armées de toutes les dynasties européennes. Les « correcteurs de rois » sont corrigés à leur tour. Les historiens se disputent sur la portée de l’événement et le rôle que cette défaite a joué dans l’imaginaire suisse. La commémoration des 500 ans de la bataille, en 2015, a donné lieu à une jolie controverse. Les uns jugeant que la neutralité suisse avait été inspirée par les événements italiens, les autres considérant que cette défaite n’avait pas amolli l’âme guerrière des Suisses ni contribué au repli général du pays.

Je crois malgré tout que l’événement influe sur la psyché collective et que s’il n’a pas eu à l’époque toutes les conséquences escomptées d’une défaite absolue, il a servi plus tard de symbole. Un peuple replié sur lui-même, prêt à exporter son savoir-faire – ce seront les mercenaires – mais choisissant à chaque occasion – Congrès de Vienne de 1815 – le statu quo plutôt que toute extension du territoire. Un peuple, dit Régis Debray dans son livre L’éloge des frontières, c’est « une question de mythes et de formes. Sont demandées une légende et une carte ». La légende, c’était Tell, la carte, ce fut un « petit » pays.

Entre le Nord industrieux et le Sud jouisseur, la Suisse a emprunté un peu à tout le monde. On pourrait dire qu’elle a le « cœur français et la tête allemande », comme le disait le philosophe Feuerbach qui cherchait une définition du penseur idéal. Mais ici le penseur est un ouvrier chevronné.

La Suisse n’a pas fait beaucoup parler d’elle depuis le début du seizième siècle. Elle tirait son épingle du jeu mais elle n’en définissait pas les règles. Elle n’était pas un royaume, elle ne nourrissait pas un condottiere fameux et insatiable, elle ne bâtissait pas un empire. Ce qui a fait dire au théologien suisse Karl Barth que depuis 400 ans les Suisses étaient « les hôtes et les spectateurs de l’Histoire ». Des Suisses heureux mais qui se battent la poitrine comme s’ils avaient à se reprocher un péché originel : « Helveticus sum, homo sum, peccator sum ». Dans Les Dieux de la Grèce, l’helléniste lausannois André Bonnard dit : « Malheur à l’homme trop heureux ! Le bonheur sans nuage et sans fin n’est qu’un piège ou un mirage. Aucun mortel n’a droit au bonheur absolu, privilège divin ». Propos prémonitoires au regard de la crise morale que la Suisse dut affronter à la fin des années 1990 lorsque le monde entier lui réclama des comptes sur son attitude durant la Seconde Guerre mondiale. La Suisse s’était réfugiée derrière son statut de neutralité pour continuer à commercer avec l’Allemagne nazie ou blanchir l’or volé aux banques centrales des pays occupés et en particulier aux victimes juives.

La Suisse ou l’invention d’une nation. Car cette Histoire est inventée au sens de construite, imaginée, ripolinée, bien « trouvée », si l’on s’en réfère au sens premier du latin invenire. L’Histoire est un récit aussi. Une fiction. Les Suisses ont su depuis toujours raconter une histoire qui rassemblât les siens et tînt à distance les autres. Elle fit peur aux rois, elle séduisit les romantiques et les voyageurs, elle se mit au travail, elle montra du courage, elle fut intelligente, elle eut de la chance.

L’aventurier est à l’honneur. Il découvre des terres, il fonde des royaumes. Il est Ulysse ou Enée. Il a voyagé. Il a de quoi raconter, le soir au coin du feu. L’Helvète, lui, fut stoppé dans sa migration. César et François Ier l’ont privé d’un destin peut-être fabuleux. Il était juste qu’il s’inventât un autre merveilleux. Son héros – Guillaume Tell – ne sait pas faire de grandes phrases mais il vise juste.

Dieu demandait à Abraham de sacrifier son fils, là c’est le Diable qui a tenté Tell. À l’origine, il y a donc ce défi, ce risque assumé. La flèche cachée révèle davantage que le tir réussi. La seconde flèche est une seconde chance, une assurance contre le mauvais sort. Elle absout du péché originel, le péché d’orgueil. Avec Guillaume Tell, les « Confédérés » pouvaient affronter confiants l’avenir. La flèche a atteint son but.

1Introduction à l’essence de la mythologie, C.G. Jung et Ch. Kerényi, Payot, 1968, p 15.

L’invention d’une nation

J’ai découvert il y a peu que Frankenstein était né sur les rives paisibles du lac Léman, en 1816. Mary Shelley séjourne à Genève avec Percy Shelley, le poète, son amant et bientôt mari. Ils y retrouvent le célèbre Lord Byron. Un jour de pluie, désœuvrés, ils se lancent un défi : écrire la meilleure, c’est-à-dire la plus terrifiante, histoire de fantôme. Tout le monde s’y met. Seule Mary ira au bout de l’exercice. Ce sera Frankenstein, formidable roman qui va frapper les imaginations pour des siècles et donner naissance à l’un des rares mythes de l’ère moderne. Mary Shelley avait imaginé le pire et l’avenir devait lui donner raison. Cette inspiration maléfique dans le décor le plus enchanteur qui soit intrigue. Il y a un mystère Frankenstein au bord du Léman. Mary était une âme torturée sans doute. L’ennui a fait le reste. Et le hasard hygrométrique aussi. L’exploration de cette naissance monstrueuse reste à faire. Elle révélerait sans doute les ressorts les plus cachés de l’âme humaine et serait d’un grand secours pour percer à jour ce coin de pays. Mais on ne le fait pas. Le paradoxe est d’autant plus étrange que dans un autre roman, Le dernier homme, Mary Shelley fait fuir ses héros en Suisse, seul endroit au monde qui échappe à une épidémie mondiale dévastatrice. Le mystère reste donc entier et l’on en est réduit aux hypothèses. Trop de beauté engendrerait-elle le mal ? Le paradis prédisposerait-il aux vocations de diables ?

La Suisse est ce pays paisible et d’exil toujours possible, d’abri à l’infortune, et pourtant tourmenté, inquiet. Courageux mais égoïste par excès de prudence, capable du meilleur comme du pire, d’exploits comme de vilenies. Les Suisses n’ont pas été entraînés dans les malheurs du monde. Et en même temps ils se sont inventé de grandes peurs contemporaines : une attaque atomique soudaine, l’invasion annoncée de l’Est, la guerre chimique. Non que ces dangers n’eussent existé, mais les Suisses s’y sont préparés méticuleusement. On apprécie d’autant mieux le calme quand on échappe à la catastrophe. Les Anciens définissaient ainsi l’épicurisme : jouir du bonheur d’être en sécurité sur la rive quand la tempête se déchaîne au large. La Suisse est donc d’abord ce lieu de sérénité. Elle a inspiré plus de poèmes que de tragédies. Sur les rives du Léman sont venus s’installer le compositeur Paderevski à Morges, l’écrivain Vladimir Nabokov à Montreux. Stravinsky y a composé Le Sacre du printemps