Allemagne : la mémoire libérée - L'Âme des peuples - E-Book

Allemagne : la mémoire libérée E-Book

L'Âme des peuples

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre

Un récit de voyage pour apprendre, de grands entretiens pour comprendre. Impossible de s’y rendre sans buter sur son passé. À tout moment, surtout dans une Europe en proie aux doutes, l’Allemagne est ramenée aux fantômes de sa puissance. Alors que sa force, justement, est d’avoir su « libérer » cette mémoire, pour transcender d’abord l’horreur nazie, puis la tragique division RDA-RFA. Résultat : un pays où il fait aujourd’hui bon vivre, porteur non d’un quelconque modèle, mais de chances, d’idéaux, d’innovations, de liberté et d’un métissage prometteur.

Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il revisite, d’abord à travers un récit riche en anecdotes, en couleurs et en rencontres, puis au fil de conversations avec de grands intellectuels, les clichés sur un peuple travailleur et (trop) discipliné. 

Un voyage littéraire, politique et sportif pour mieux connaître les passions allemandes. Et donc mieux les comprendre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -  Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -  Librairie Sciences Po

À PROPOS DE L'AUTEUR

Journaliste français basé de longue date à Berlin, auteur-compositeur, Christophe Bourdoiseau aime autant raconter les "petits riens" que les grandes blessures de son pays d'adoption.

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Seitenzahl: 106

Veröffentlichungsjahr: 2013

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Comprendre l’autre, c’est apprendre à le connaître.

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.

Richard Werly (1966), journaliste et auteur, suit les questions européennes et internationales au quotidien Suisse Le Temps. Ses reportages de terrain lui ont démontré combien, derrière chaque idée reçue sur un pays et un peuple, se cachent à la fois des mythes, des peurs et des parts de vérité. D’où le pari de ces livres-décodeurs, intimistes, littéraires et engagés. Pour que le voyage et la découverte ne soient jamais des fruits secs.

AVANT-PROPOS

Pourquoi l’Allemagne ?

Y a-t-il une âme allemande ? Cette question fait souvent sourire les Allemands car ils se considèrent tellement différents les uns des autres. Aimer l’Allemagne, c’est justement savoir apprécier cette multitude d’âmes qui la composent. L’Allemagne est une nation tardive qui a compté jusqu’à 350 États différents ! Quand on voyage, on vole de pays en pays. Deux heures de train suffisent pour changer de monde. Si la France peut être fière de Paris, l’Allemagne peut l’être de ses seize capitales et de ses seize Länder.

Sans manifester de jalousie envers les autres, les Saxons, les Bavarois ou les Rhénans entretiennent avec fierté et humour leurs traditions et leurs accents. Les Rhénans sont réputés pour leur gaité. Leurs carnavals traditionnels sont diffusés chaque année en direct à la télévision publique. Lorsqu’on descend du côté de Coblence, dans le Palatinat, on découvre l’Allemagne des vins dans un cadre rural et prospère. Les viticulteurs y produisent d’excellents crus, notamment de délicieux Riesling.

Hambourg la protestante, avec ses hautes maisons de marchands de la Hanse, est d’une élégance particulière avec son port donnant sur la mer du Nord. Berlin la prussienne est devenue débonnaire avec ses artistes du monde entier qui y trouvent inspiration et liberté. Leipzig, la ville de la révolution de 1989, renoue avec son passé glorieux de ville d’échanges. En sortant de son immense gare, on imagine ce que pouvait être la splendeur de l’Allemagne d’avant-guerre. Enfin, il n’y a pas de plus grand bonheur que de déguster une bière au printemps dans le jardin anglais du quartier de Schwabing à Munich, capitale de « l’État libre » de Bavière.

Dans tous ces pays de penseurs, la pensée unique n’a pas sa place. Chacun peut s’exprimer librement sans craindre une quelconque censure. On discute dans les brasseries, qu’on appelle ici Kneipe, lieux de la vie sociale allemande. La société est peu hiérarchisée et les classes sociales ne sont pas hermétiques. Les Français qui arrivent en Allemagne sont toujours étonnés par l’absence de barrières sociales dans l’espace public. Il suffit de se rendre dans un Biergarten, ces jardins où l’on partage facilement sa table avec des étrangers. Un couple bobo ne verra pas de problème à s’attabler auprès d’artisans en bleu de travail.

L’Allemagne est un pays de tolérance. Personne ne cherche ici à imposer ses valeurs aux autres. Les Berlinois n’iront pas interdire aux Bavarois, au nom de la laïcité, les crucifix qu’ils accrochent dans leurs salles de classe. L’absence de conformisme facilite le mélange des genres et des styles vestimentaires: un cadre en complet-cravate ou un écolo en Birkenstock seront accueillis dans une boîte techno sans être regardés de travers. Le « diktat » est un mot allemand. Mais on l’utilise rarement en Allemagne.

Cette tranquillité vient peut-être du fait que l’Allemagne est une grande province. Personne ne connaît les rythmes effrénés de la vie quotidienne à Londres ou à Paris. Les grandes mégapoles n’existent pas comme dans les autres pays d’Europe. La plus grande ville est Berlin, qui fait huit fois la taille de Paris intramuros, mais avec seulement 3,4 millions d’habitants, suivie de Hambourg avec 1,8 million d’habitants. Dans aucune ville d’Allemagne, on n’a un sentiment d’insécurité. Même à Berlin, redoutée par les Allemands pour sa taille, on circule sans crainte toute la nuit dans les RER (S-Bahn).

Le fédéralisme, qui fait tellement peur aux Français, a de très bons côtés. Cette concurrence entre les régions et les grandes villes génère une vie culturelle unique en Europe. L’Allemagne est un eldorado pour amateur de musique classique et de théâtre. Les meilleurs chefs d’orchestre de la planète viennent travailler outre-Rhin, à l’instar du Britannique Simon Rattle à la Philharmonie de Berlin.

Depuis dix ans, les mentalités ont beaucoup changé. L’Allemagne a réussi sa réunification. Elle a engagé un tournant énergétique exemplaire. Elle a réussi à se décrisper sur son passé en faisant face à ses responsabilités. Elle a accepté l’immigration et l’intégration des étrangers comme une réponse au vieillissement de la population. Elle a maintenu cette culture du dialogue social. Enfin, elle a élu une femme à la tête du pays. Grâce à tous ces efforts, l’Allemagne a trouvé une nouvelle identité et sa sérénité.

La mémoire libérée

En septembre 1994, il plane encore un parfum de guerre froide sur Berlin. La nouvelle capitale de la République fédérale d’Allemagne n’a pas encore retrouvé sa pleine souveraineté. Les blindés des Alliés circulent sur les routes en laissant leurs traces de chenilles sur la chaussée. Au Quartier Napoléon, le QG des forces françaises, les jardiniers arrosent les parterres de fleurs devant le mess des officiers. Les programmes de la télévision publique française sont diffusés sur les ondes hertziennes et les murs des immeubles à l’est de Berlin sont encore criblés d’impacts de balles de la Seconde Guerre mondiale.

Les soldats américains, britanniques, français et russes s’apprêtent à quitter leurs casernes. Dans quelques mois, les forces d’occupation auront quitté Berlin, zone d’occupation militaire, près d’un demi-siècle après la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie.

Une cérémonie à la porte de Brandebourg réunit à cette occasion les principaux responsables politiques américains, anglais et français1. Dans la foule, un jeune homme est venu protester contre ces défilés militaires. Sa casquette est surmontée d’un drapeau allemand à moitié brûlé. Sur son sac à dos, il a écrit: « L’Allemagne doit mourir pour que nous puissions vivre » (Deutschland muss sterben... damit wir leben können), paraphrasant les paroles du groupe punk Slime. Pour la première fois de ma vie, je voyais quelqu’un qui, en apparence, semblait détester son propre pays au point d’en souhaiter la disparition.

Dans les années 1990, l’Allemagne n’avait pas retrouvé sa normalité. Elle était encore en quête d’elle-même. Enfin réunifiée, mais peu sûre d’elle. Elle cherchait encore des références culturelles pour se définir par rapport aux autres nations. Une quête existentielle difficile, au vu de son passé récent. Tout ce qui précédait le national-socialisme en Allemagne appartenait en effet à un autre monde, au monde d’hier, comme l’écrivit dans ses mémoires Stefan Zweig2. Cette rupture de civilisation, unique dans l’histoire, est un élément essentiel pour comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui. Au même titre que la Révolution de 1789 en France.

« Un trou de chiottes bouché »

Qu’on le veuille ou non, l’empreinte de la « catastrophe » (Katastrophe) est inscrite dans l’âme du peuple allemand. Les douze années du national-socialisme, de 1933 à 1945, continuent de rythmer et d’influencer l’arrière-plan de la vie politique, culturelle et sociale du pays. « L’Histoire, ou plus précisément l’Histoire que nous avons nous-mêmes provoquée, est un trou de chiottes bouché, écrivait en 2002 l’écrivain Günter Grass dans son roman En crabe (Im Krebsgang). On tire sans arrêt la chasse d’eau, mais la merde continue de remonter à la surface ».

Le prix Nobel a tiré, lui aussi, la chasse d’eau en révélant en 2006, à l’âge de quatre-vingts ans, son engagement dans la Waffen-SS. Ironie de l’histoire pour le grand moralisateur en chef de l’après-guerre, celui qui rappelait sans cesse leurs responsabilités à ses concitoyens.

Ce « trou de chiottes », tout le monde l’a en tête. Ne continue-t-on pas, aujourd’hui, de rabâcher aux Allemands leur passé et leurs vieux démons pour les mettre en garde contre un prétendu désir de domination politico-économique, contre leur soi-disant tendance à l’hégémonie ? Les caricatures nazies sur la chancelière Angela Merkel pendant les manifestations de la crise de l’euro en disaient plus long que bien des analyses universitaires. Le passé, de Bismarck à la fin du dix-neuvième siècle à Hitler de 1933 à 1945, est jeté au visage de l’Allemagne moderne à la moindre tension.

Au centre de ce gouffre nauséabond, l’Holocauste est évidemment le morceau le plus lourd. Impossible de s’en défaire: il continue d’être une part de l’identité et de l’âme allemande. « Celui qui habite en Allemagne vit avec Goethe et Schiller [...] mais aussi avec Himmler et Göring3 » assène Dieter Graumann, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, faisant volontairement cohabiter les plus grands écrivains romantiques avec les deux sicaires les plus dévoués d’Hitler. De fait: tout ce qui appartient au passé a été souillé par les nazis. Le compositeur Richard Wagner, par exemple, décédé en 1883, soit un demi-siècle avant la prise de pouvoir nationale-socialiste, reste indirectement associé au nazisme en raison de son antisémitisme4, mais surtout de l’admiration que lui portait l’auteur de Mein Kampf5. Malgré tous les efforts du grand chef d’orchestre juif Daniel Barenboïm, Wagner reste interdit d’opéra en Israël. Et au festival annuel de Bayreuth, la plus importante manifestation consacrée au compositeur, le moindre incident lié au passé déclenche un scandale. En 2012, le baryton russe Evgueni Nikitine a dû y annuler sa venue parce que l’artiste a une croix gammée tatouée sur sa poitrine, relique d’une folie adolescente sans arrière-pensée politique...

Apaiser les tourments

On ne peut pas voyager en Allemagne sans buter sur le passé. À Weimar, on est choqué par le magnifique et désolant concentré d’histoire, doublement marquée par le romantisme d’une part et la barbarie de l’autre. Un voyage dans cette ville qui a donné son nom à la république issue de la chute de l’empire prussien après la défaite de 19186 nous replonge dans la culture classique allemande.

Comme dans de nombreuses villes moyennes d’Allemagne, les petites rues piétonnes du centre-ville – très touristiques – ont gardé une atmosphère de l’Allemagne d’autrefois, marchande et romantique. Au célèbre hôtel Elephant, sur la place du marché, on se prend à rêver des temps anciens lorsque les plus grands intellectuels, poètes et musiciens, se retrouvaient dans des salons cossus pour discuter d’art et d’architecture. Mais cette merveilleuse petite ville de Thuringe, haut lieu de la littérature (Goethe, Schiller, Wieland, Herder), est aussi celle du camp de concentration de Buchenwald, où 50 000 personnes furent assassinées entre 1937 et 1945 dans le silence complice de la population.

Le célèbre café Resi est aussi marqué par l’histoire tourmentée de la ville. Il fut le rendez-vous des peintres, des écrivains et des musiciens à toutes les époques: au temps des rois et des empereurs, pendant la république de Weimar, sous le national-socialisme et le communisme. Le café a été lui aussi entièrement restauré, dans le style viennois.

Surnommée « l’Athènes de Germanie », cette ville de Thuringe fut le cœur de la vie culturelle allemande à la fin du dix-huitième siècle. Au début du siècle, de 1919 à 1925, elle avait abrité le Bauhaus, la fameuse école d’architecture et d’art fondée par Walter Gropius. Elle fut fermée par les nazis après son déménagement à Berlin.

« Il y a deux portes d’entrées pour comprendre l’Allemagne: la Porte de Brandebourg et celle d’Auschwitz » résume Joschka Fischer, l’ancien leader écologiste. Et ces deux portes d’entrée historiques nourrissent depuis des décennies les mêmes questions. Comment un peuple de si grands poètes et de si grands musiciens a-t-il pu commettre le plus grand crime de l’Histoire ? Comment ont-ils pu accepter dans le silence l’extermination industrielle des Juifs d’Europe ? « L’Holocauste restera une énigme » interroge l’historien Étienne François (voir son entretien en page 57). « L’Holocauste restera dans la mémoire de l’humanité aussi longtemps que l’exode des Juifs à Babylone » assure pour sa part l’ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt. Et d’ajouter: « Personne ne doit donc avoir peur que les Allemands oublient leur passé ». Les autres s’en chargeront pour eux !

L’ancien président de la République fédérale Richard von Weizsäcker fut le premier à apaiser les tourments des Allemands. Son fameux discours du 8 mai 1985 devant le Bundestag – la chambre basse du Parlement – à l’occasion du quarantième anniversaire de la fin de la guerre marqua une étape. Richard