Espagne : La passion de l'identité - L'Âme des peuples - E-Book

Espagne : La passion de l'identité E-Book

L'Âme des peuples

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre 

Un récit de voyage pour apprendre, de grands entretiens pour comprendre. Comment est-on Espagnol ? Au pays de Don Quichotte, où résonne à chaque victoire sportive un hymne national sans paroles, la question taraude une communauté nationale minée par des identités régionales de plus en plus affirmées. Comment répondre à cette interrogation, nourrie, à des siècles d’intervalle, par l’héritage des invasions musulmanes et de la reconquista, par les mensonges franquistes ou le grand gaspillage des aides européennes ?

Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il revisite, d’abord à travers un récit découpé en tableaux soignés de la société espagnole, puis à l’écoute de grands intellectuels, les clichés sur une société bousculée par la prospérité, la modernité et aujourd’hui par la crise. 

Un voyage au gré de personnages forts et de lieux marquants, pour mieux connaître les passions espagnoles. Et donc mieux les comprendre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -  Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -  Librairie Sciences Po

À PROPOS DE L'AUTEUR

Grand reporter au Temps (Genève), ancien correspondant à Madrid, Luis Lema écrit à la manière d’un peintre sur ce pays traumatisé par une profonde crise économique. D’une plume maniée telle un pinceau, il en décrit la grandeur minée par des failles béantes.

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Seitenzahl: 99

Veröffentlichungsjahr: 2013

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Comprendre l’autre, c’est apprendre à le connaître.

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.

Richard Werly (1966), journaliste et auteur, suit les questions européennes et internationales au quotidien Suisse Le Temps. Ses reportages de terrain lui ont démontré combien, derrière chaque idée reçue sur un pays et un peuple, se cachent à la fois des mythes, des peurs et des parts de vérité. D’où le pari de ces livres-décodeurs, intimistes, littéraires et engagés. Pour que le voyage et la découverte ne soient jamais des fruits secs.

AVANT-PROPOS

Pourquoi l’Espagne ?

Le jour se lève sur la Plaza del Sol, à Madrid. La ville met autant de langueur à se réveiller qu’elle a déployé de bravoure à ne pas s’endormir. Le parfum des churros (beignets) et du café au lait est un aimant irrésistible. Un peu plus bas, sur la Plaza de España, au pied de la monumentale statue de Don Quichotte, il se mêle à l’odeur plus aigre des relents de la veille, celle du vermouth en barrique, de la bière et du vinaigre, dont on se sert pour cuire les boquerones (anchois).

Les nuits de Madrid restent mythiques. À raison. La capitale, pourtant, s’est éveillée tôt. « Le bon chirurgien opère de bon matin » dit le proverbe suranné. La ville, malgré les déboires de la nuit, retrouve vite ses apparences de métropole moderne. Le métro est parmi les plus efficaces dont on puisse rêver, transportant étudiants et hommes d’affaires en un éclair vers les quartiers les plus récents. Próxima estación: Esperanza1 dit le hautparleur, comme dans la célèbre chanson de Manu Chao. Quelques stations plus tôt, c’était à Prosperidad que le métro avait fait halte. Très rapidement.

Cinq cents kilomètres plus au sud, Séville s’éveille, elle aussi. C’est une vieille habitude: Doña Inés vérifie dix fois que la porte est bien fermée à double tour avant de se diriger en maugréant vers le marché aux abats de Triana, exactement à l’endroit où, il y a quelques siècles, trônait le siège de l’Inquisition. C’est de bon matin qu’on fait les meilleures affaires. La dame sera de retour avant que la chaleur devienne écrasante. Elle passera ensuite, comme chaque jour, le chiffon dans la salle de séjour en mettant bien soin à ôter la poussière accrochée à la broderie et au petit taureau en velours noir, placés depuis toujours sur le poste de télévision.

Un nouveau saut de mille kilomètres, plus au nord cette fois. Barcelone est maintenant tout à fait réveillée. Les premiers touristes se pressent déjà devant la cathédrale de la Sagrada Familia, due à l’architecte Antoni Gaudi. Ils auront encore fort à faire: la Fondation Juan Miró, le musée d’Antoni Tàpies, les œuvres des innombrables artistes contemporains leur tendent les bras. La journée n’y suffira pas. Il ne s’agit là, pourtant, que d’un pan de cette formidable richesse culturelle espagnole. Les peintres Goya, Vélasquez, Zurbarán, El Greco, Picasso, bien sûr. Mais aussi les réalisateurs Pedro Almodóvar ou Alejandro Amenábar. Ou encore, dans le seul registre du flamenco, les déchirements du cantaor Camarón de la Isla et les quejios (plaintes) de son successeur désigné, Diego el Cigala. Sans parler, au détour d’une ruelle de la vieille ville de Saint-Jacques de Compostelle, de la prestation de ce joueur anonyme de gaita, la cornemuse de Galice et des Asturies, preuve de ces ponts immémoriaux entre peuplades celtiques...

Combien d’univers différents recèle un seul matin espagnol ? Ce pays, l’un des plus visités du monde, celui dont les plages, le soleil et les manières des habitants sont devenus comme un prolongement naturel pour toute l’Europe, reste encore largement un mystère. Y compris pour les Espagnols eux-mêmes. Derrière leur côté joyeux et insouciant, les habitants peuvent cacher les humeurs les plus sombres, des accès de mala leche – littéralement « mauvais lait » – indéchiffrables pour le commun des terriens.

Derrière le kitsch des images pieuses et des taureaux en velours, ils peuvent faire preuve d’un cynisme décoiffant. Leur aplomb apparent est, souvent, synonyme d’énormes doutes. Et leurs doutes, à leur tour, seront prétexte à échanges, à débats enflammés et, au bout du compte, à... quelques haussements d’épaules désabusés.

Pour l’étranger, l’Espagne a été, au fil des siècles, projection et miroir. Matière à dénoncer les brutalités les plus folles (l’Inquisition), les noirceurs les plus inquiétantes (les encapuchonnés de la Semaine Sainte), les travers les plus honnis (le régime du général Franco). Mais aussi, selon les époques, objet d’aspirations éperdues: passions orientalistes nourries par les arabesques du palais de l’Alhambra de Grenade, passion des Brigades Internationales à aller défendre, durant la Guerre civile espagnole, ce peuple épris de liberté, soudain revêtu de toutes les qualités.

L’Espagne baigne dans cette sorte de schizophrénie permanente. L’insouciance et l’allégresse font partie de son patrimoine. Cada martes tiene su domingo – « à chaque mardi correspond un dimanche » – dit un autre proverbe, puisé parmi les centaines qui incitent, ici, à l’optimisme. Mais le goût du drame et de la douleur est patent. Une sorte de curiosité morbide exploitée à satiété par la presse du cœur espagnole, comme un écho lointain au tremendismo, ce genre littéraire inauguré par Camilo José Cela (1916–2002) dans son livre La Famille de Pascal Duarte2, qui n’épargne rien au lecteur en termes de cruauté et de malheur. L’Espagne de Duarte est celle de la violence, de la marginalité, de l’alcool désespéré.

Désormais, l’Espagne est devenue moderne et pacifiée. La crise économique est dure, sans pitié, et elle risque de voir affleurer certaines traces du passé. Face à elle, une nouvelle fois, les Espagnols maugréent et se plaignent. Mais, forts de leurs identités multiples, ils restent convaincus qu’ils vivent dans le meilleur des pays du monde. La prospérité a beau faire aujourd’hui un peu office de rêve évanoui, l’Espagne garde rivée en elle cette formidable capacité à rebondir, et à nous séduire. Próxima estación: Esperanza.

1 «  Prochain arrêt : Esperanza  »

2 Paru en espagnol en 1942. En français aux Éditions Points.

Que con la luz del cigarro yo vi el molino se me apagó el cigarro perdí el camino Camarón de La Isla

La passion de l’identité

Le jeune homme est un peu fébrile, comme toujours lorsque débute ce genre de grand périple. Il veut se convaincre qu’il sera à la hauteur et, dans le même temps, expose par avance ses possibles faiblesses pour mieux démontrer qu’il saura y faire face. « Comment ferez-vous pour parler de l’Espagne une fois que vous y aurez été ? » lui avait malicieusement glissé son ami allemand Heinrich Heine1, lui-même poète et voyageur, en s’adressant au jeune Parisien d’adoption.

Chroniqueur et infatigable critique d’art, Théophile Gautier est aux aguets au moment de passer la frontière basque et de s’aventurer dans l’inconnu: de ce pays, rien ne doit lui échapper lorsqu’il entreprend son célèbre Voyage en Espagne en 18402. Il doit faire coller l’Espagne réelle à l’Espagne « de ses rêves », celle qui a déjà été décrite à l’époque par Victor Hugo, Prosper Mérimée et Alfred de Musset, qui chacun ont effectué avant lui un périple identique3.

À peine franchie la rivière Bidasoa, nombre d’indices viennent conforter l’explorateur dans ses a priori romantiques. Il arrive à Irun, le gros village basque, et tandis qu’il avait laissé, de l’autre côté du pont, un gendarme français « grave, honnête et sérieux », il tombe sur son premier Espagnol. L’homme est plus vrai que nature. C’est un soldat. Il ne fait rien, ou plutôt, allongé dans l’herbe verte, il savoure, selon l’écrivain, « les douceurs et les mollesses du repos avec une bienheureuse nonchalance ». Ce garde-frontière avachi est le digne représentant de ses concitoyens. Dans l’Espagne que va découvrir Théophile Gautier, « chacun est occupé consciencieusement à ne rien faire: la galanterie, la cigarette, la fabrication des quatrains et des octaves, et surtout les cartes, suffisent à remplir agréablement l’existence ». Aux yeux du jeune Français, le contraste est saisissant. « On ne voit pas là cette inquiétude furieuse, ce besoin d’agir et de changer de place, qui tourmentent les gens du Nord... »

Le ton est donné. Tantôt mollassons et indolents, tantôt coléreux et violents, tels apparaissent les Espagnols à Théophile Gautier, reflétant en cela l’image alors populaire à travers l’Europe d’un peuple soit perçu comme paresseux et arriéré, soit mythifié pour son présumé caractère noble, ses racines ancestrales et sa force de caractère. Chaque pays a dû, à travers l’histoire littéraire, se débattre face aux étiquettes qui lui ont été collées par les auteurs étrangers. En Espagne, l’emprise de ce regard extérieur a eu un impact considérable, provoquant tantôt un sentiment d’infériorité, tantôt des éruptions, plus ou moins violentes, d’orgueil national. Au point que, l’un dans l’autre, la question est devenue pratiquement une obsession nationale.

Le culte de la différence

Les circonstances historiques de ce dix-neuvième siècle finissant, qui voit les voyageurs étrangers en quête d’exotisme défiler dans le pays, sont, il est vrai, particulièrement propices aux clichés. Les principales colonies sud-américaines se sont déjà émancipées des conquistadors. Quelques décennies plus tard, en 1898, l’Espagne finira de perdre les dernières miettes de son empire face à la puissance montante des États-Unis. Au son de la canonnade, Cuba accède à son tour à une indépendance de façade étroitement contrôlée par les USA. Porto-Rico, l’archipel des Philippines et Guam doivent être donnés aux Américains. Tandis que les autres puissances coloniales sont en pleine expansion, l’empire espagnol disparaît. Le pays plonge alors dans une période de déprime nationale, que l’on appellera « le désastre », où se superposent une crise morale, une crise sociale et une crise politique. Les intellectuels se penchent sur cette « déformation nationale ». Ils étalent « les maux de la patrie » (Lucas Mallada), fouillent « le problème espagnol » (Ricardo Macías Picavea), s’en prennent à « la psychologie du peuple espagnol » (Rafael Altamira). On se flagelle autour de ce mouvement « régénérationiste » qui fustige le manque de patriotisme des Espagnols, leur mépris des traditions, leur absence de vision du bien commun.

Cette impression de ne pas être un pays comme les autres parcourt l’histoire de l’Espagne comme un fil rouge. Un demi-siècle plus tard, c’est sur ces décombres impériaux que la dictature franquiste (1939–1977) fera son miel. Elle mettra à son service cette prétendue « singularité nationale ». Car quoi de plus pratique que de se prétendre « unique » pour justifier un régime dictatorial et rétrograde, tandis que les voisins européens et leurs démocraties libérales se modernisent ?

Un ministre de Franco, Manuel Fraga, a une trouvaille géniale, qui lui restera accolée jusqu’à sa mort en 2012, après être devenu, sous la démocratie restaurée, chef de la droite espagnole, président du gouvernement de la région de Galice, eurodéputé et sénateur. L’idée de Manuel Fraga ? Avoir recours, pour vanter l’Espagne franquiste, à un cabinet de publicité... anglo-saxon. Lequel formulera un slogan fort difficile à prononcer en espagnol: Spain is different. Les affiches touristiques inondent le Nord de l’Europe, comme une sorte de cache-sexe pour camoufler la réalité injustifiable de la dictature. « Fort heureusement, les millions de touristes qui nous rendent visite quotidiennement ( !) sont la meilleure preuve des conditions réelles qui règnent au sein de notre nation » lance un général Franco aux anges, lors des vœux de Nouvel-An adressés aux Espagnols en 1963.

Pendant des décennies, le franquisme n’hésitera pas à jouer la carte de l’« authentique » pour mieux vendre le mode de vie du pays, insistant sur ses archaïsmes, son folklore et ses traditions rurales. Quitte, pour cela, à jeter aux oubliettes les aspects les plus modernes de l’Espagne.