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Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre
Ils sont Israéliens et ils le crient. Avec leurs lots de joies, de peines, de colères et de blessures. Dans cet éternel champ de bataille qu’est leur petite terre tant convoitée depuis des millénaires, les citoyens de l’État hébreu racontent avec leurs mots le destin du pays qu’ils continuent de construire et celui des communautés dont ils sont issus. Leurs paroles, rythmées par les prières des croyants, tracent le sillon d’une réalité bigarrée, entre modernisme débridé et hyper-conservatisme.
Ce petit livre n'est pas un guide. C’est un décodeur. Il revisite, à travers une dizaine de portraits puis à l’écoute de grandes voix israéliennes, l’image d’un pays façonné au gré des confrontations religieuses et d’une histoire souvent tragique. Un voyage au cœur des passions israéliennes pour mieux en découvrir l’infinie complexité. Au fil de destins entremêlés.
Un grand récit suivi d'un entretien avec Eva Illouz (L'Etat juif et démocratique est un mariage difficile)
Un voyage religieux, historique et politique afin de mieux connaître les passions israéliennes. Et donc mieux les comprendre
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
À PROPOS DE L'AUTEUR
Aude Marcovitch est, depuis 2008, correspondante à Tel Aviv pour la
Radio-Télévision Suisse Romande et
Libération. Passionnée par le destin d’Israël et familière de ce Proche-Orient si compliqué, elle porte haut la passion du récit et de l’aventure humaine.
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Seitenzahl: 106
Veröffentlichungsjahr: 2014
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Comprendre l’autre, c’est apprendre à le connaître.
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.
Richard Werly (1966), journaliste et auteur, suit les questions européennes et internationales au quotidien suisse Le Temps. Ses reportages de terrain lui ont démontré combien, derrière chaque idée reçue sur un pays et un peuple, se cachent à la fois des mythes, des peurs et des parts de vérité. D’où le pari de ces livres-décodeurs, intimistes, littéraires et engagés. Pour que le voyage et la découverte ne soient jamais des fruits secs.
À l’époque, il y avait un train. Des lignes de chemin de fer qui sillonnaient le Moyen-Orient et reliaient territoires et populations. Elles étaient l’œuvre des Ottomans, alors maîtres de la région et avaient été construites dès la fin du dix-neuvième siècle. Mon grand-père paternel, qui s’était installé avec ma grand-mère à Alexandrie, empruntait la ligne partant du Caire pour se rendre à Jaffa. Parfois il montait jusqu’à Beyrouth ou Damas. Originaire de Roumanie comme sa femme, ils s’étaient rencontrés et mariés à Istanbul, où vivait la famille de ma grand-mère, et avaient choisi d’élire domicile en Égypte. Là sont nés mon père et ses deux frères. Les affaires, achat et vente de couleurs, conduisaient mon grand-père dans toute la région, au rythme du train. Le Moyen-Orient était alors un espace encore fluide, la France et l’Angleterre commençaient à peine à s’en répartir les zones d’influence.
Près de cent ans plus tard, les trains ne réunissent plus les populations, les lignes s’arrêtent aux frontières, le Moyen-Orient est morcelé et érigé de barrières, la fluidité a laissé place à la rupture.
Or la rupture a ceci de passionnant qu’elle conduit à un autre état, qu’elle ouvre d’autres possibles. En Israël, je suis toujours fascinée de voir combien la pâte humaine y est passionnante et variée. Pour deux raisons. D’abord parce que les gens sont le produit des innombrables ruptures vécues par leurs ancêtres qui les ont poussés sur cette terre, parce qu’eux-mêmes expérimentent au quotidien les soubresauts qui ne cessent d’affecter le pays. Ensuite parce qu’il existe ici une paradoxale et étonnante liberté d’être, de se dessiner un destin. Dans un pays neuf en constante redéfinition, les règles sont mouvantes et peu respectées, l’éducation laxiste. Et cette liberté permet une créativité souvent constructive.
Pour raconter l’Israël d’aujourd’hui, j’ai choisi des personnages dont les parcours reflètent les tendances fortes que le pays connaît actuellement. Se glisser dans la peau d’une jeune ultraorthodoxe issue d’une famille laïque, ou dans celle d’un espion, chercher la voie du cinéma à Sdérot, se percher au haut d’une colonie de Cisjordanie, suivre le fil d’une famille au sang-mêlé, bâtir Tel Aviv, écouter des histoires de prisonnier, trouver la clé d’un succès technologique… Ces portraits et ces parcours sont des choix non exhaustifs dont j’assume la subjectivité. Ils ont tous en commun d’avoir vécu, de manière choisie ou subie, un moment de rupture qui a conduit leur chemin à prendre un virage inattendu. Ils portent tous en eux des blessures fécondes.
À mon père
« Il n’y a pas une ville en Israël qui ne porte le nom de ma famille, les Belkind. Quand j’étais petite, j’étais très pénétrée de l’idée que j’avais du sang bleu, celui des premiers immigrants. » Michal Alroy lance ça d’un ton jovial, en se moquant un peu d’elle-même. On est assises en bord de mer dans la partie nord de la promenade de Tel Aviv, une ville où elle est née il y a cinquante-quatre ans. Intensité. Générosité. Michal s’emballe souvent. Elle dit « motek » (chérie) et laisse passer sans filtre toutes ses émotions dans son regard, sans fards, qu’elle ne porte d’ailleurs jamais.
« Mes ancêtres étaient l’équivalent israélien des passagers du Mayflower américain. Des pionniers. Ils sont arrivés en 1882, de Russie. Des Sionistes, très laïcs, ils croyaient dans l’établissement d’un État pour les Juifs. Ils ont participé à la création de Rishon LeZion, de Hadera, de Gedera, de Rehovot… » Une série de villes qui ont poussé dans le centre du pays.
Les Belkind seront de toutes les guerres, et certains d’entre eux mourront à toutes les guerres. La deuxième génération arrivée en Israël s’engage au début du vingtième siècle dans des activités d’espionnage au profit des Britanniques dans le but de chasser les Ottomans alors maîtres du Proche-Orient. Les Britanniques finiront par obtenir de la Société des Nations un mandat sur la Palestine en 19221 et limiteront l’immigration juive après l’avoir encouragée quelques années plus tôt. Ils finiront par plier bagage en 1948, quelques mois après le vote des Nations unies qui décide de la création d’un État juif et d’un État arabe. Et laisseront les protagonistes s’entretuer dans la première guerre israélo-arabe.
Deux frères Belkind engagés dans les activités d’espionnage seront arrêtés à Damas au début du siècle. L’un d’eux est pendu par les Ottomans. L’autre parviendra à s’échapper en gardant l’image de son aîné se balançant au bout d’une corde. Plus tard, en 1936, un autre des frères sera assassiné dans le soulèvement arabe qui commence à s’opposer à l’installation des Juifs. « Nous sommes un grand cimetière et autour de nous, il y a les Arabes. Nous sommes tous des traumatisés » dit Michal. Elle évoque ses premières peurs, les sirènes de la guerre des Six Jours en 1967, quand elle avait six ans. Elle parle de l’amitié entre son grand-père et Menahem Begin, le Premier ministre qui porta la droite au pouvoir en 1977. Et puis elle raconte comment elle a décidé de tourner le dos à la haine et de penser autrement. Michal était alors prête, sans doute, à recevoir une nouvelle qui allait ébranler toute sa famille.
C’était en 2011. Hanan, une jeune femme de Nazareth, Arabe chrétienne, prend contact avec les Belkind. Elle est à la recherche des origines de son grand-père, abandonné nourrisson en 1929 à un prêtre de Nazareth. Lorsqu’elle confie son bébé d’un mois au religieux, la mère refuse de révéler les détails sur les circonstances de cette naissance. On suppose que le père de l’enfant n’a pas souhaité alors assumer sa paternité. Le bambin est donné par le prêtre à une de ses paroissiennes pour adoption.
La trentaine, les cheveux châtains clairs, Hanan est une personne polie et charmante. Mais lorsqu’elle s’adresse aux Belkind, aucun d’entre eux ne comprend ce que leur veut cette jeune femme venue de Nazareth, l’une des grandes villes arabes d’Israël, juchée sur une colline de Galilée. Hanan sort une photo, celle de son grand-père. Le choc. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à un des frères Belkind. On l’écoute, on veut savoir.
C’est Michel Shufani, l’oncle de Hanan, qui me raconte l’histoire. Il me reçoit dans son appartement de Haïfa, la cité industrieuse en bord de mer, à 80 km au nord de Tel Aviv. Troisième ville la plus peuplée du pays, entourée par la « montagne » sur son versant est, la mer côté ouest, Haïfa est fière de son emplacement géographique unique en Israël et se targue d’être un des rares lieux où Juifs et Arabes se côtoient harmonieusement. La femme de Michel, Zahida, a eu la bonne idée de mettre l’eau fraîche qu’elle me sert dans une bouteille vide d’arak, lui donnant ainsi un délicieux goût anisé. « Mon père Joseph a toujours voulu connaître ses origines, mais il n’a jamais trouvé » commence Michel. Seule piste, un nom de famille laissé au prêtre par la mère du bébé et la trace d’une circoncision prouvant sa judéité. L’ablation du prépuce se fait au huitième jour chez les juifs, pas avant l’âge de quatre ans chez les musulmans, les chrétiens ne la pratiquant pas. Mais le nom laissé avec le bébé a été mal orthographié : « Belkond ». Il ne mène à aucune piste.
L’enfant sera prénommé Joseph. Sa mère adoptive est une directrice d’école célibataire, elle le chérit et l’élève dans la religion chrétienne, sans jamais lui cacher ses origines juives. Devenu jeune homme, il épouse une des élèves de sa mère avec laquelle il aura sept enfants. Tous épouseront des chrétiens ou des musulmans Arabes israéliens. 20 % de la population israélienne est arabe, héritage des populations qui vivaient en Palestine avant la création de l’État d’Israël. Je m’étonne toujours du nombre très restreint de mariages mixtes dans ce pays, à peine deux ou trois mille. Malgré le fait qu’ils se côtoient depuis plus d’un siècle sur cette terre disputée, Juifs et Arabes, parfois ennemis, parfois amis, quelquefois amants, ne finissent que rarement par officialiser leurs couples. La société précède toujours l’individu, dont les choix ne peuvent pas être uniquement personnels. En outre, les institutions de l’État ne permettent pas la conclusion d’unions mixtes : il n’y a pas de mariages civils en Israël, chacun se marie dans sa religion ou doit partir à l’étranger pour officialiser un engagement non religieux.
Le grand-père Joseph, d’ascendance juive mais élevé par une mère adoptive chrétienne, épouse donc une Arabe chrétienne. La situation économique est difficile. Joseph peine à faire vivre sa famille. Bon gré mal gré, il quitte Nazareth et accepte un emploi à Beersheba, la « capitale » du désert du Néguev, où il est employé d’une entreprise qui extrait du potasse de la mer Morte. Il tentera à plusieurs reprises de retrouver sa famille biologique, en vain. Il meurt en léguant à ses proches la tâche de poursuivre la quête.
Parfaitement arabophone et hébréophone, comme presque tous les Arabes en Israël, Michel, fils de Joseph, cheveux de jais et yeux bleus profonds, a toutefois grandi avec l’idée d’une différence, une origine mélangée, dont il ne connaît pas les fils. Sans doute est-ce ce flou originel qui l’a poussé à faire son service militaire à dix-huit ans. Obligatoire pour les Juifs, la conscription est facultative chez les Arabes israéliens. La majorité d’entre eux, hormis les Bédouins et les Druzes, s’abstiennent donc des trois ans d’armée pour les garçons, deux ans pour les filles. Pas Michel. Non seulement il est engagé dans une unité d’élite, les parachutistes, mais il sera aussi blessé lors de la première guerre du Liban, en 19822.
Lorsque Hanan retrouve la trace de la famille du grand-père Joseph et découvre leurs racines ashkénazes3, Michel est content. « Il y a un certain honneur à faire partie de cette famille historique » relève-t-il aujourd’hui. Pour lui, c’est une confirmation. « Dans le conflit ici, j’ai toujours compris les deux côtés. Je comprends les Palestiniens qui souffrent et ont perdu leurs maisons. Je comprends les Juifs qui sont venus chercher un foyer et je ne vois pas où ils pourraient vivre ailleurs dans le monde de manière sûre. »
Du côté des Belkind, c’est le coup de tonnerre. Personne ne connaissait l’existence de ce bébé abandonné à la fin des années 1920. Personne n’imaginait que quelque part à Nazareth et Haïfa se prolongeait dans une vaste famille arabe la descendance des Belkind. Michal, elle, s’enthousiasme tout de suite. « J’ai commencé à dire à tous mes amis que j’étais Arabe, rit-elle. Mais non, ce sont eux qui sont Juifs, me répondait-on. » On fait des tests ADN qui se révèlent positifs : les Shufani et les Belkind sont bien de proches cousins. Une grande réunion est organisée à Nazareth, qui rassemble plus de cent personnes. Seule une tante n’y participe pas. Elle avait cinq mois en 1936 quand son père a été assassiné par un Arabe. Des conjoints musulmans préfèrent également esquiver les retrouvailles familiales.
Tout de suite, Michal voit les ressemblances. « On a tous les mêmes oreilles ! » Elle est particulièrement reconnaissante à Michel et sa nièce Hanan « qui nous invitent vraiment à faire partie de leur famille, à faire partie de cette grande tribu et nous gâtent. Ils reçoivent toujours avec largesse ». Par la suite, Michal, sa mère, Hanan, Michel et quelques autres continuent à garder des liens très étroits, s’invitent aux fêtes, aux naissances. « Nos ressemblances, c’est l’envie d’être des parents proches,
