Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre
L'Occident a toujours été son modèle. Mais c'est en Orient que la Turquie moderne s'est construite sur les décombres de l'empire ottoman. Être Turc, aujourd'hui, c'est vivre cette ambiguïté sans complexe, porté par le souffle de la modernité et deux décennies de formidable croissance urbaine et économique.
Loin des clichés touristiques, forgée par des réalités contradictoires, l'âme de la Turquie se dévoile au fil de ces pages, au fil de rencontres et de conversations empreintes de respect mutuel. Tout est passé au crible : islam, capitalisme débridé, question arménienne, question kurde, démocratisation, rôle de l'armée...
Car on ne peut comprendre la Turquie moderne sans garder en tête l'ombre de Constantinople, l'héritage des sultans, la passion nationaliste d'Atatürk ou l'inébranlable volonté de l'actuel homme fort du pays, Recep Tayyip Erdogan.
Ce petit livre n'est pas un guide, c'est un décodeur. Il nous ouvre les portes de la Turquie des Turcs et des transformations accélérées de ce pays qui se rêve en grande puissance du XXIème siècle, en modèle pour le monde musulman et en interlocuteur privilégié d'une Europe qu'il n'a pas renoncé à rejoindre.
Un grand récit suivi d'un entretien avec Edhem Eldem (En Turquie, le nationalisme a échappé à toute remise en question).
Un voyage historique, religieux et politique pour mieux connaître les passions turques. Et donc mieux les comprendre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
À PROPOS DE L'AUTEUR
Journaliste au
Temps (Genève), Sylvie Arsever partage sa vie entre la Suisse et la Turquie. D'une écriture ciselée, attentive aux petits riens qui trahissent les grandes mutations et les redoutables crispations, son voyage est une découverte de tous les instants.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 99
Veröffentlichungsjahr: 2014
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.
Avertissement
L’alphabet adopté en 1928 par la République turque comprend quelques pièges pour un lecteur européen. Le c s’y prononce « dj », le ç « tch ». Le ş renvoie au son « ch ». On y trouve également un ı sans point qui se lit un peu comme un e muet en français, et un ğ qui sert à prolonger la voyelle le précédant.
Dans ce livre, les mots turcs, arabes ou persans et les noms de personnages historiques dont existe une translittération établie en français figurent sous cette dernière forme. Les noms propres et les noms communs turcs usuels sont reproduits avec leur orthographe turque, les seconds en italique. Le prophète des musulmans y est cité, après bien des hésitations, sous son nom francisé de Mahomet.
Il y a bien sûr Istanbul, à la fois métropole trépidante de jeunesse et d’audace, et ville-musée, riche de palais splendides ou discrets, de mosquées impériales ou de petits sanctuaires plus accueillants dont le décor – faïences bleues et ocre, plafonds à caissons, repose-livres en marqueterie nacrée – n’est pas toujours moins riche. Ville maritime, où l’on finit toujours par monter sur un bâteau où des pendulaires jamais blasés se prennent en photo, partagent leur petit pain avec les mouettes ou rêvent le regard perdu sur la mer capricieuse, les coupoles et les minarets. Ville bruyante, où les muezzins rivalisent cinq fois par jour de vocalises pas toujours bien accordées, où l’offre de bonbonnes de gaz, de petits pains au sésame et le passage du chiffonnier se chantent par-dessus le roulement sourd des voitures. Ville odorante, où il est difficile, de rôtisserie en boulangerie, de marché aux poissons en friture en plein vent, d’oublier son estomac plus de cinq minutes d’affilée.
Il y a la Cappadoce, dont les concrétions volcaniques biscornues cachent de bouleversantes fresques byzantines dans les plis de leurs manteaux de trolls. Il y a aussi les superbes statues mégalomaniaques plantées au début de notre ère au sommet du mont Nemrod par Antiochos 1er, roi de Commagène. La mare aux carpes sacrées d’Urfa, les villes antiques enfouies dans les pins et les oliviers de Caunos, Phaselis ou Thermessos. Les églises et les monastères syriaques de Midyat et de Mardin qui tiennent bon, tant bien que mal, sur la frontière syrienne, veillant sur le Tur Abdin, la montagne des serviteurs de Dieu.
Les habitants de ces terres chargées d’une histoire souvent sanglante frappent beaucoup de visiteurs par la douceur de leur accueil. Ce n’est pas ainsi que notre mémoire, façonnée par le souvenir des conquêtes ottomanes, de la chute de Constantinople et des deux sièges de Vienne, nous a appris à nous représenter le Turc. Mais qui se donne le mal d’apprendre la langue retrouve cette douceur dans une infinité de formules de politesse adaptées à toutes les circonstances de la vie en société : « porte-toi bien », « que ton travail soit facile », « fais de bonnes affaires », « que ton repas te profite », « que tes mains soient bénies ». Entre soi, on s’appelle « ma sœur », « ma tante », « mon grand frère », « petit père » ou « petite mère ». Et ce ne sont pas que des mots. Je me rappelle cet orfèvre du vieux bazar d’Istanbul qui tempêtait, il y a quelques années, quand Nicolas Sarkozy et Angela Merkel rivalisaient de remarques désagréables envers la candidature européenne de la Turquie. Son pays ne faisait pas tout juste, il le savait bien. Mais de leur côté, estimait-il, les Européens ne remplissaient pas leur rôle de « grands frères », qui auraient pu guider les Turcs sur le chemin du rapprochement. Cette absence de sens familial le choquait sincèrement.
En Turquie, les noms des villages – eau amère, petit ruisseau, terre jaune, grand peuplier – donnent souvent l’impression d’avoir été attribués à la va-vite à un campement qu’on croyait temporaire. Ce qui est parfois vrai : les Turcs sont entrés en Anatolie par vagues nomades, s’installant entre les villages occupés par les descendants, souvent chrétiens, des multiples civilisations qui les avaient précédés. Et parfois faux : certains pins verts et certains lacs bleus sont d’inspiration plus récente, placés là pour effacer la mémoire d’un saint chrétien ou d’un soufi hétérodoxe invoqués par des habitants déportés ou normalisés par le pouvoir central.
Soumis depuis des siècles à un État capricieux, les Turcs ont appris à cultiver la patience. Face à la malignité du destin, on prend beaucoup sur soi, sur un mode plus oriental que méditerranéen. Comme ces villageois du Sud-Est de l’Anatolie qui promenaient de rares touristes en barque au-dessus de leurs maisons et de leur mosquée noyées par un barrage récemment édifié. Sans se plaindre. À quoi bon ?
Mais ne vous y fiez pas trop. Lorsque la colère monte, elle surprend par sa véhémence. J’ai ainsi le souvenir d’une attente supportée avec une discipline impeccable dans un bus d’aéroport. Le conducteur avait brusquement déserté, nous laissant enfermés, sans air conditionné, sous le soleil d’une soirée d’été à Istanbul. Il fallut longtemps pour que se dessinât un mouvement visant à débloquer une fenêtre. Mais lorsque le chauffeur revint et déverrouilla les portes, trois voyageurs en jaillirent comme des furies pour aller envoyer de longs coups de pied bien sentis dans la portière de sa cabine. Lorsque la juste colère populaire éclate en manifestations, elle inspire des courages impressionnants. La répression ne fait jamais dans la dentelle et on meurt beaucoup dans les rues turques, même si on n’en parle pas toujours à l’étranger.
J’ai une autre raison d’aimer la Turquie : c’est un pays où il fait bon être un chat, même errant. Où il n’y a pas que quelques vieilles originales pour leur déposer dans les rues des écuelles de restes, voire de grands plats de pain trempé. Où on découvre des palais de carton fabriqués avec soin pour abriter une portée de chatons abandonnés, des boîtes de lessive vides portant l’inscription « ne pas débarrasser, ceci est la maison du chat » et où il est rare de pénétrer dans une librairie d’occasion dont les piles ne soient pas couronnées de matous si peu craintifs que le chaland doit parfois les soulever pour prendre connaissance des ouvrages. Il faut dire que c’est aussi un pays où certains bûcherons jugent utile de s’excuser auprès d’un arbre avant de l’abattre. Et où j’ai croisé naguère, dans la salle d’attente d’un vétérinaire plutôt cher, un père de famille modeste venu avec son fils faire soigner une mouette blessée trouvée sur le trottoir.
Lorsque j’ai rejoint mon compagnon – aujourd’hui mon mari – à Istanbul quelques semaines après le coup d’État de mars 19711, ce n’était pas une ville facile à aimer. Les universités étaient cernées par les bus de la sécurité militaire. À la radio, un speaker casqueté énumérait d’un ton monocorde le nom des ennemis de l’État recherchés : anarchistes, maoïstes, communistes. Tout à la fois.
Les mosquées historiques et les palais semblaient des vestiges abandonnés dans la marée montante du kitsch bon marché, du fer-blanc et du plastique. Les seuls à leur manifester quelque intérêt étaient les touristes, dont les troupeaux débraillés faisaient tache au milieu d’une foule sombre et refermée sur ses soucis quotidiens.
Dans les appartements bourgeois, qui paraissaient tous meublés sur le même modèle ostentatoire et inconfortable sous un lustre vénitien surdimensionné, l’eau n’arrivait que sporadiquement et s’arrêtait à l’improviste, de préférence quand vous veniez de vous savonner. Cuisines et salles de bain étaient envahies de récipients de plastique où accumuler les nécessaires réserves. Les sanitaires semblaient, à la différence du lustre, faire partie des accessoires non totalement indispensables à la vie quotidienne. Baignoires maculées de tartre et toilettes éternellement bouchées ne paraissaient pas appeler d’intervention urgente.
Quelques objets de cette époque ont aujourd’hui rang de fétiche nostalgique, comme ces vieilles Buick noires abritant, tous strapontins rabattus, trois rangs de sièges recouverts de plastique rouge vif qui assuraient le service de dolmuş2 entre Taksim et Sirkeci – c’est-à-dire d’un bout à l’autre du cœur de la ville. Celle-ci était encore petite, à peine 3 millions d’habitants, logés dans une succession de faubourgs disjoints, émaillés de champs et de villages improvisés par les nouveaux arrivants – les fameux gecekondu (« construit en une nuit »), plus avenants et plus solides que des bidonvilles mais tout aussi dépourvus de canalisations.
Au tournant de ces années 1970, la nostalgie n’était pas encore à la mode. Les Turcs aspiraient à la modernité et regardaient vers l’Europe, d’où venaient l’argent des migrants, les poudres qui rendent la lessive plus blanche et des objets incorporés depuis longtemps dans la vie quotidienne comme le palto, le kaşkol, l’abiye et la kasket3. Cette dernière était un élément incontournable de l’uniforme masculin, où elle avait remplacé le fez au début de la République. Et il y avait quelque ironie à voir les longues jupes multicolores et les casaques brodées des hippies, qui se pressaient sur la route des Indes à la recherche d’un Orient rêvé, côtoyer les sombres costumes deux pièces que les vrais Orientaux s’efforçaient en vain de préserver de la boue omniprésente dans une ville où la moindre pluie transformait les rues aux pavages discontinus en torrents bourbeux.
Les hommes, alors, dominaient une foule où les femmes, rares, faisaient tache. Et ne présentaient pas, pour la plupart, un aspect plus coloré : longs imperméables informes, beiges ou gris clair, foulards 100 % synthétique dont les vagues motifs floraux se déclinaient dans les mêmes tons. C’était le costume populaire, l’affirmation de la résistance à la volonté imposée par Atatürk de libérer les femmes du voile et de la tradition. Dans la bourgeoisie, beaucoup avaient profité de cette révolution et arboraient cheveux aux vents, visage maquillé, jupe courte et pull moulant, avec cette pointe d’exagération qui dénote, aux limites de la provocation, l’affirmation de la différence.
Quel que fût leur choix vestimentaire, les femmes turques ne se promenaient que par groupes serrés ou solidement ancrées au bras d’un mâle protecteur. Être seule, j’en faisais jour après jour l’accablante expérience, signifiait être livrée à un harcèlement constant, agressif et dégradant, qui transformait toute balade en ville en épuisante partie de chasse où je me retrouvais dans le rôle peu confortable du cerf ou du lapin. Chaque homme croisé dans la rue s’efforçait sans vergogne de tâter ou de pincer un peu au passage. Ceux qui se distançaient de cette pratique l’affichaient en plaçant ostensiblement leur main derrière leur dos, geste bienvenu, prometteur d’un court répit dans le gymkana quotidien. Mais ils étaient rares.
