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Le Tibet de ses origines à nos jours.
Ce livre retrace l'histoire du Tibet jusqu'à aujourd'hui et développe l'aspect culturel et religieux des traditions tibétaines. Destiné aussi à accompagner le voyageur, il détaille les itinéraires et décrit les principaux sites à visiter.
Découvrez un livre qui explore les différentes facettes du Tibet : son histoire, sa culture, sa spiritualité, ses traditions et ses merveilles à visiter.
EXTRAIT
L’intérieur de la tente est identique chez tous les nomades tibétains. Dans la partie gauche, appelée la « tente des femmes », sont effectuées les activités « blanches » : lait, beurre, fromage, etc. Cette partie sert aussi au stockage de la nourriture. La partie droite est réservée aux hommes, aux travaux « rouges » c’est-à-dire à tout ce qui concerne la viande, et aussi aux hôtes. Ces deux parties sont séparées par le foyer en terre ajourée sur lequel reposent les marmites, et que l’on alimente régulièrement de bouses séchées et de tourbe, le bois étant pratiquement inexistant sur les hauts plateaux. Dans la partie des hommes se trouve en général un petit autel sur lequel brûlent en permanence des lampes à beurre devant des représentations de divinités. C’est près de celui-ci que s’assied le chef de famille.
Cette division est très stricte : si on met de la viande dans l’espace des femmes, on dit, selon une ancienne croyance bön, qu’un désastre va s’abattre sur les hommes et les animaux car les dieux célestes sont dérangés. Ici, le terme « céleste » signifie le ciel de la tente, à savoir le trou ménagé pour évacuer la fumée. Ce trou symbolise la divinité et ne doit jamais être fermé. Si les jeunes tendent mal la toile, les personnes âgées leur diront : « N’obscurcissez pas le ciel, car nous craignons les ténèbres… »
Tout autour de la tente sont disposés coffres de rangement, sacs à grains, couvertures et peaux qui constituent, avec les ustensiles de cuisine et les barattes, tout le mobilier. Cette tente principale est appelée la « demeure noire », généralement tissée en poil de yak, souvent entourée de murets pour la protéger du vent tandis qu’à proximité peuvent se trouver d’autres tentes, dont une plus petite pour les parents, lamas ou amis de passage, une autre qui sert d’entrepôt et la dragur, tente décorée de motifs de bon augure. Cependant, comme le constate Goldstein, vivre sous la tente est une solution de facilité pour les nomades plus qu’une fin en soi. Certains, notamment dans les régions du lac Namtso ou du lac Kokonor, se sont fait construire, en plus de la tente principale, des maisons en dur à l’emplacement de leur base régulière d’hivernage, ce qui constitue une amélioration appréciable et est considéré comme un signe extérieur de richesse. Ainsi ce qui fait le pasteur tibétain n’est pas la tente ou le nomadisme mais le fait de ne dépendre que de ses troupeaux pour sa survie, n’ayant aucun apport agricole.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jérôme Edou est né à Paris en 1952. Après des études de sociologie, il découvre le bouddhisme en Inde et au Népal dans les années 1970 et réside depuis dans ce dernier pays. Grand voyageur, tibétologue et écrivain, il a publié
Tibet, les chevaux du vent à l'Asiathèque, une introduction à la culture tibétaine qui fait autorité. Il écrit pour la revue
Trek Magazine et dirige Base Camp Trek, une agence de voyage francophone basée à Katmandou, qui organise notamment des trekkings.
René Vernadet (né en 1927) est un cinéaste et réalisateur et un écrivain de montagne. Passionné par le Tibet depuis 1962 et conférencier de Connaissance du Monde, il a pris sa retraite à Chamonix, mais reste actif dans les réseaux des fervents de l’alpinisme.
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Seitenzahl: 671
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Quelques ouvrages de l’Asiathèque
Tibet – Asie centrale
La Civilisation tibétaine
ROLFA. STEIN
Trois Mystères tibétains
TRADUITSPARJACQUESBACOT
La Croisière Jaune
GEORGESLEFÈVRE
Ma Croisière Jaune
WILLIAMROBERTSIVEL
Manuel de tibétain standard
NICOLASTOURNADRE
Les Contes facétieux du cadavre
TRADUITS PARFRANÇOISEROBIN
Jérôme Édouest sociologue et spécialiste du bouddhisme tibétain. Depuis plus de trente ans, il partage son temps entre recherches, traductions et voyages dans les pays himalayens où il réside actuellement.
René Vernadetest cinéaste et conférencier. Sa passion de la montagne l’a naturellement attiré, dès 1962, vers les Himalayas. De plus de vingt séjours, il a rapporté des kilomètres de film et un amour communicatif pour le Toit du Monde.
Couverture : Jean-Marc Eldin
Photographies de couverture : vue du Potala © Nicolas Jaques ; forteresse de Yumbulakang, Yarlung © Jérôme Édou.
Photographies du livre : Nick Dawson, Jérôme Édou, Jacques Girodet, Nicolas Jaques, Tom Kelly, Jean-Marc Porte.
Composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin
© Langues & Mondes – L’Asiathèque,II cité Véron, 75018 Paris, 2004
www.asiatheque.com
ISBN : 978-2-36057-125-3
Avec le soutien du
« Si vous êtes satisfait de ce que vous avez écrit, pourquoi auriez-vous besoin d’une préface du Dalaï Lama ? »
TENZIN GUÉSHÉ, Secrétaire personnel du Dalaï Lama
Depuis que Marco Polo a fait référence au pays de « Tebet » au XIIIe siècle, cette terre lointaine et inaccessible a abreuvé l’Occident d’aventure et de merveilleux. Chaque génération a revitalisé le mythe d’un paradis peuplé de sages ermites et de bons sauvages, doués de pouvoirs extraordinaires, le mythe de Shangrila1. Dès lors, tenter de présenter le Tibet est un exercice périlleux car celui qui se lance dans l’aventure se trouve confronté au dilemme de perpétuer les clichés et d’alimenter le mythe du Tibet ou de décrire une réalité qui ne laisse guère de place au rêve, un univers composé d’hommes et de femmes ordinaires qui luttent quotidiennement pour préserver ce qui leur reste de culture et de liberté. Comme le soulignait un de nos amis tibétains avec une certaine lassitude, dès qu’on évoque le Tibet, les seuls mots qui viennent à la bouche des Occidentaux sont religion, lamas, tantrisme ! S’il est vrai que le Tibet a su préserver, grâce à son isolement, une tradition religieuse vivante et authentique depuis près de dix siècles, les Tibétains ne sont cependant pas tous de saints ascètes et leur connaissance en matière de religion ne dépasse en général guère le niveau de la croyance superstitieuse.
Notre but, avec cette troisième édition entièrement remaniée, est donc de rétablir un certain nombre de vérités sur le Tibet et sur le bouddhisme tibétain trop souvent mal compris des Occidentaux, d’expliquer de l’intérieur certaines pratiques culturelles à la lumière de l’histoire et de présenter les Tibétains d’aujourd’hui dans leur réalité. Nous avons aussi voulu étudier les transformations qu’a subies au cours de ces cinquante dernières années le Tibet, passé, par le hachoir de la Révolution culturelle, d’un système théocratique indépendant et fermé à une situation de satellite de la plus grande puissance économique mondiale, la Chine. Enfin nous avons voulu apporter notre témoignage et celui des Tibétains sur les destructions du patrimoine culturel et religieux, la libéralisation des années quatre-vingt, l’œuvre de reconstruction, la normalisation à laquelle on assiste aujourd’hui ainsi que la situation et les espoirs de ceux qui choisirent l’exil.
Pour tenter de cerner cette réalité changeante, nous nous sommes servis largement de la vaste littérature disponible en tibétain et en langues occidentales, de notre propre expérience en plus de vingt-cinq années passées dans un environnement tibétain et surtout de témoignages, de contacts et d’amitiés tissés au fil de ces années.
La dernière partie de ce livre n’est pas un guide de voyage systématique, elle livre au lecteur des impressions, des anecdotes ou des histoires qui nous ont frappés et dont le choix est nécessairement arbitraire. Nous avons cependant essayé de décrire les principaux centres d’intérêt culturels et religieux du Tibet et de rendre compte de leur état aujourd’hui afin d’aider les voyageurs et d’établir un relevé des richesses disparues dans le séisme qui a secoué le Pays des Neiges et y a causé des dommages irréparables.
Alors même que les premiers trains en provenance de Pékin déversent leur flot de colons et de touristes chinois sur Lhassa, la Terre des dieux, aucune nation n’a à ce jour reconnu le gouvernement en exil du Dalaï Lama.
Si ces pages peuvent contribuer à mieux faire connaître la cause des Tibétains et le combat qu’ils mènent pour défendre leur liberté de penser, leur patrimoine, leur culture et leur mémoire, ce travail n’aura pas été complètement inutile.
J. E. et R. V.
Jawalakhel, Katmandou — Chamonix, ce premier jour de l’année du Cochon de Feu, 17 février 2007
Pour les termes bouddhiques qui sont passés dans le langage courant comme gourou ou yoga, nous avons gardé les termes sanskrits. Les autres termes moins connus seront repris et définis dans le glossaire mais, pour faciliter la lecture phonétique et ne pas alourdir le texte, nous avons utilisé la transcription la plus usuelle, sans tenir compte des allitérations.
Nous avons aussi préservé certains concepts ou noms de divinités en tibétain lorsque ceux-ci sont utilisés couramment comme « Chenrézig » au lieu d’Avalokiteshvara. Pour la terminologie tibétaine, comme pour le sanskrit, nous avons préféré une transcription phonétique à une translittération, assez ésotérique pour ceux qui ne connaissent pas le tibétain, en supprimant préfixes et suffixes, souscrites et suscrites lorsqu’ils ne sont pas nécessaires à la prononciation, comme « Toulkou » au lieu de « sPrul sku ». Cependant les noms propres tibétains auront une majuscule à l’initiale.
Par respect pour les Tibétains, nous ne transcrivons pas en pinyin les noms de lieux du Tibet (Shigatsé et non Xigatse) et nous n’utilisons le pinyin que pour des dénominations géographiques comme Xining ou Beijing.
Prononciation : quelques règles simples permettent de s’y retrouver : « sh » se prononce « ch » dans « Shigatsé » par exemple, « j » se prononce « dj » dans « Dorjé » par exemple, « ch » se prononce « tch » dans « Chenrézig » par exemple, « ö » se prononce « eu » dans « Chöd » par exemple, « ph » ne se prononce pas « f » (ce son n’existe pas en tibétain) mais « p + expiration » dans « Phourba » par exemple. Le « u » est transcrit « ou » dans de nombreux cas, mais pas systématiquement, afin de ne pas heurter l’œil du lecteur averti. (skt) signifie que le mot est sanskrit. (tib.) signifie que le mot est tibétain. (voir) renvoie au glossaire. (cf. La Voie du Milieu), par exemple, renvoie au titre de chapitre correspondant.
Cavaliers du Kham.
Le grand lama de Labrang (Amdo) âgé de six ans.
Dans la lumière vacillante des lampes à beurre, la paisible statue du Bouddha repose au cœur de Lhassa, dans l’intimité du temple du Jokhang. Jeux d’ombres et de lumières sur les ors, les cuivres, les turquoises et les coraux, odeur forte du beurre que des pèlerins aux visages illuminés de dévotion portent en file indienne vers le « saint des saints », le cœur du Tibet, le temple des temples.
Il en vient de partout, à pied, à cheval, en camions, parfois même se prosternant dans la poussière, à chaque pas, pendant des jours. Et ce depuis treize siècles sans discontinuer, depuis qu’un roi tibétain, barbare et impie, s’est converti au bouddhisme pour l’amour d’une princesse venue avec ses statues de la lointaine Chine impériale.
Dehors, aux abords du temple, la foule grouillante et bavarde prie ses dieux, négocie son ciel, essaie de survivre d’une poignée de farine d’orge, d’un morceau de beurre de yak… et d’espoir. Assis à même le sol, ce groupe de nomades en pelisses, abîmé dans ses prières, est insensible à la foule qui déambule devant les échoppes multicolores remplies de babioles importées de Chine. Ici, des jeunes filles affables proposent des drapeaux à prières qui, bénis, protégeront les maisons d’un lointain village. Là, quelques vieilles femmes alimentent en genévrier les fours à fumigations qui ceinturent le temple et la lumière incertaine du matin tisse dans les volutes de fumée odorante un voile d’irréalité.
Lhassa ! Lhassa que tant de caravanes impatientes ont découvert après mille dangers, mille nuits dans la froidure des hauts plateaux, mille prières récitées à la face du ciel. Lhassa, dont tant d’explorateurs ont rêvé sans jamais l’atteindre. Lhassa, la Thèbes de l’Orient que dominent les vertigineuses façades blanches, ocres et pourpres du Potala !
Le Dalaï Lama a quitté le Tibet en 1959, après l’arrivée des troupes chinoises, mais il n’a pas quitté les cœurs. Aujourd’hui encore, des photos du Dalaï Lama qui circulent provoquent une agitation proche de l’émeute parmi les pèlerins. Le Dalaï Lama ! Depuis six cents ans les Tibétains lui ont donné leurs âmes. Ces âmes se sont terrées, se sont courbées pour laisser passer cinquante années de présence chinoise, de massacres aveugles, de destructions imbéciles et de réformes « démocratiques », mais elles subsistent, solides et lumineuses, tournées vers l’espoir de pouvoir, un jour, contempler l’incarnation vivante de la compassion universelle, Chenrézig, le protecteur du Tibet.
Quatre-vingt mille Tibétains choisirent avec le Dalaï Lama le chemin de l’exil pour se réfugier en Inde, sur le versant sud de l’Himalaya. Durant la Révolution culturelle (1966-1976), les frontières restèrent hermétiquement fermées tandis que Mao abandonnait le pays à la folie destructrice des Gardes rouges. Durant cette période, des milliers de jeunes Tibétains furent envoyés pour éducation en Chine puis littéralement « lâchés » dans les villages du Tibet pour dénoncer les réfractaires — souvent leurs pères et mères — et s’assurer de l’application des réformes démocratiques.
Si certains ont joué la carte de la Chine, beaucoup ont rapidement rejoint la guérilla qui, pendant quinze ans, a tenu tête à la plus grande armée du monde. Ces guerriers, Khampas et nomades pour la plupart, armés de couteaux, de sabres et de vieux fusils, opposèrent une résistance admirable aux troupes de Mao, bien entraînées certes mais peu motivées par des combats à plus de cinq mille mètres d’altitude sur un terrain inconnu et hostile. Combattants de la foi, sur leurs petits chevaux résistants et rapides, ce sont ces guerriers du Kham — le Tibet de l’Est — qui, en plein cœur de Lhassa, enlevèrent le Dalaï Lama pour le soustraire à l’armée chinoise et le conduisirent sous bonne garde jusqu’en Inde où il vit encore aujourd’hui. Malgré les invitations pressantes du gouvernement de Beijing, le Dalaï Lama a toujours refusé de rentrer à Lhassa tant que l’indépendance religieuse et l’autonomie politique du Tibet ne seraient pas garanties par la Chine et qu’il ne serait pas libre de ses mouvements.
De l’époque des Dalaï Lamas, il reste aujourd’hui le Potala, ce palais céleste qui défie l’imagination et les lois de l’architecture, succession sans fin de salles, de temples, de terrasses, d’escaliers, de dieux de bronze, de terre ou de plâtre, de fresques, de trésors et de brocarts que les siècles et les générations ont engrangés là, pêle-mêle. Aujourd’hui les Chinois en ont fait un musée. À ses pieds s’étend la nouvelle ville chinoise avec ses larges avenues, ses supermarchés aux façades de verre bleuté, ses discos et ses bars, et — depuis peu — ses temples du consumérisme occidental « made in China », Vuitton, Gucci et consorts, qui proposent une autre version du paradis, œuvre dérisoire des hommes qui voudraient anéantir au Tibet le pouvoir des divinités qui y règnent depuis plus de mille ans.
Après le séisme de la Révolution culturelle et l’élimination de la Bande des quatre à la fin des années soixante-dix, la politique de la Chine vis-à-vis des minorités a changé : les frontières se sont entrouvertes aux Tibétains de l’exil et aux étrangers, les communes agricoles ont progressivement disparu et la terre a été rendue aux paysans qui se sont empressés de remplacer le blé d’hiver imposé par les Chinois par l’orge dont on fait la tsampa, l’orge grillée, le plat national du Tibet. Mais surtout, la liberté religieuse a été restaurée : quelques moines ont été autorisés à rejoindre leurs monastères et les temples, rendus au culte, ont pu à nouveau accueillir pèlerins et croyants venus se prosterner devant leurs statues et alimenter les myriades de lampes à beurre.
Cette œuvre de reconstruction s’est propagée, partout : des villages entiers se sont mobilisés, bénévoles pour la plupart, pour faire ressortir des ruines, de l’oubli et des cendres temples et monastères. Les artisans ont repris les charpentes et les murs en pierre sèche, les artistes ont restauré ce qui pouvait encore l’être et rendu un visage aux divinités mutilées des sanctuaires. Avant même de pouvoir revêtir les robes monastiques, les moines ont dû pour participer à la reconstruction ressortir les bleus de travail qu’ils avaient porté — parfois pendant des années — dans les camps. Dans ce monastère qui fut transformé en école, on nettoie les fresques qui ont servi de tableaux noirs à quelques générations d’écoliers. Et on efface les slogans et les graffitis chinois. Ici on refait une charpente à l’ancienne grâce à d’anciennes photos miraculeusement sauvées de la tourmente. Plus loin on trie les débris de statues décapitées ou les pages des vieux manuscrits récupérés au fond d’une étable.
Ironie de l’Histoire ! Dans les années cinquante, lors de l’arrivée des troupes de Mao, des moines affolés interrompirent la construction de leur monastère et se précipitèrent chez l’abbé pour lui demander ce qu’il fallait faire : fuir ? Se cacher ? Se battre ? Protéger les trésors ? « Continuez à faire ce que vous avez entrepris, achevez la construction du temple, tout simplement », fut la réponse du maître. La Roue de la Vie tourne mais l’esprit demeure… Les Chinois, sur ordre de Chou En-Lai, avaient vidé de nombreux temples de leurs chefs-d’œuvre avant de les livrer à la barbarie des Gardes rouges et, en mars 1986, lors des grandes fêtes du nouvel an célébrées pour la première fois depuis vingt-cinq ans en présence du Panchen Lama, de nombreux camions arrivant de Chine rapportèrent quelques centaines de statues pour les replacer dans les temples principaux de Lhassa.
Après cinquante ans de présence chinoise, il ne s’agit plus d’aller rechercher le Tibet d’autrefois, celui du R. P. Huc ou d’Alexandra David-Neel, voyageurs exemplaires qui, de caravane en caravane, de Tartarie en Mongolie, ont bercé nos imaginations de mille et un mystères, de merveilleux et de rêve. Ce Tibet-là a disparu mais un autre renaît de ses cendres, moins exaltant sans doute mais plus réel. Cette énergie du dénuement, cette âpreté à continuer d’exister, cette ferveur tenace constituent le véritable héritage du Tibet dont nul ne revient indemne…
* * *
En ce jour d’octobre 1989, la nouvelle véhiculée par le vacarme grésillant de haut-parleurs réveille dès l’aube la petite communauté tibétaine de Dharamsala, au nord de l’Inde, siège du gouvernement tibétain en exil : le prix Nobel de la paix a été attribué au Dalaï Lama ! Après mère Teresa et Mikhaïl Gorbatchev. En quelques minutes, tout le monde est dehors et la petite place où stationnent bus et taxis est bientôt envahie par une foule joyeuse et endimanchée. Les instruments de musique sortent des placards, les gorges se libèrent et des théories de danseurs entament une longue nuit de célébration. Enfin, après tant d’années, trente ans exactement, de silence coupable ou de promesses sans lendemain, le monde reconnaît l’existence des Tibétains et leur combat contre l’occupant chinois. Et de la plus belle manière qui soit, en rendant justice à celui qui pendant toutes ces années a prêché à son peuple patience et non-violence face à l’injustice et au meurtre, face à la destruction systématique de sa culture et à l’occupation militaire de sa terre. Enfin un signe tangible de la communauté internationale et l’affirmation officielle, après tant d’années, que leur cause et leur attente sont justifiées !
Dans les jours qui suivent, grâce à la station de radio « Voice of America » émettant en tibétain, la nouvelle se propage dans tout le Tibet à la vitesse des « chevaux du vent », dans les villages les plus reculés, sous les tentes des nomades des plateaux du nord, sur les pistes du Kham et de l’Amdo, sur les chemins de pèlerinage et dans les échoppes du Parkhor de Lhassa. Et lorsqu’un groupe de Dharamsala compose une chanson pour célébrer l’événement, celle-ci, bien qu’interdite au Tibet, est sur toutes les lèvres comme la plus douce des victoires.
Songtsen Gampo (VIIe siècle).
Tracer les grandes lignes de l’histoire du Tibet est un exercice périlleux car la plupart des sources que nous possédons proviennent d’historiens bouddhistes dans une optique souvent orientée. Aujourd’hui encore les chercheurs ne sont pas tous d’accord, loin s’en faut, sur les grandes dates historiques, sur la chronologie des événements ni surtout sur leur interprétation. Rappelons que l’écriture tibétaine ne fut introduite qu’au VIIe siècle et que tout ce qui se rapporte aux périodes antérieures ne fut écrit qu’a posteriori et ne peut donc être daté avec certitude. Nous nous en tiendrons ici à ce qui est généralement admis aujourd’hui sans entrer dans le détail des querelles érudites.
Au commencement, selon la légende bouddhiste, le Bodhisattva de la compassion, Avalokiteshvara (tib. Chenrézig), s’incarna sur la terre sous la forme d’un singe qui, ayant fait vœu de célibat, vivait dans la solitude en pratiquant la méditation. Une démone, nommée Senmo, vivait seule elle aussi mais, ne pouvant supporter sa solitude, elle passait son temps à pleurer, à chanter et à pleurer encore. L’ogresse était tellement tourmentée que le singe sortit de sa retraite pour la consoler et Senmo l’implora de l’épouser. Le singe fut pris de compassion mais il ne voulut pas briser ses vœux ni interrompre sa retraite. Cependant, devant l’insistance de la démone, il se rendit au Palais céleste du Potala, la demeure d’Avalokiteshvara, et lui demanda conseil. Le Bodhisattva lui dit que le temps était venu de renoncer à ses vœux et d’épouser Senmo.
L’ogresse et le singe se marièrent donc et de leur union naquirent six enfants qui, toujours selon la légende, donnèrent naissance aux six tribus qui peuplent aujourd’hui le Tibet. Mais ces enfants et leur progéniture ne trouvèrent bientôt plus rien à manger sur les arbres si bien que le singe retourna au paradis du Potala pour demander de l’aide et Avalokiteshvara lui donna six sortes de grains, l’orge, le blé, le sésame, le riz, le pois et la moutarde, pour nourrir sa nombreuse descendance. C’est ainsi que seraient apparus les premiers champs cultivés près de Tséthang dans la vallée du Yarlung, qui est considérée comme le berceau de la civilisation tibétaine. Bientôt la descendance du singe et de la démone fut si nombreuse qu’elle dut se séparer et se disséminer dans toutes les régions du Tibet où, progressivement, elle s’établit en familles et en clans.
Cette légende fut découverte sur un pilier du Jokhang de Lhassa datant du VIIe siècle, mais il existe d’autres versions des origines du Tibet comme celle-ci, influencée sans doute par l’épopée indienne du Mahabharata : un chef militaire de l’armée des frères Pandava, qui voulaient reconquérir leur territoire annexé par le clan des Kaurava, dut fuir le pays et se réfugia avec ses partisans au Tibet. Ils s’y installèrent et fondèrent ainsi les premières communautés tibétaines. Cette version est confortée par une lettre écrite cent ans après la mort du Bouddha dans laquelle Shankara Pati décrit cet exode vers le Pays des Neiges. Le pays aurait dès lors été appelé « Böd » qui signifie « exode » en tibétain parlé et le terme a subsisté jusqu’à nos jours alors que le terme « Tibet » viendrait lui du mongol « Thu bhad ».
Cette légende semble vouloir renforcer les liens entre l’Inde — qui, en tant que lieu de naissance du Bouddha, est regardée comme la terre sacrée par excellence — et le pays barbare du Tibet dont le Bouddha lui-même aurait prédit qu’il deviendrait un lieu de développement privilégié de la religion bouddhiste. Cependant, si les sources bouddhiques considèrent que l’histoire du Tibet commence avec le premier roi de la dynastie, Nyatri Tsenpo — sans doute contemporain du Bouddha — dans la vallée du Yarlung, il semble certain aujourd’hui que la société tibétaine exista bien avant cette date dans la région de Gougué (Tibet de l’Ouest), au royaume de Shangshung. La tradition bön recense dix-huit rois antérieurs à Nyatri Tsenpo. Quelques auteurs bönpos affirment que cette civilisation du Shangshung avait une écriture propre, ce qui serait vraisemblable, et considèrent que certains termes du tibétain actuel trouvent leur racine étymologique dans la langue de cette époque. Si l’on sait que les prêtres du bön primitif jouaient le même rôle que les chamans d’Asie centrale et de Sibérie et qu’ils utilisaient des techniques d’extase similaires, on ne sait en revanche pas grand-chose sur ce royaume de Shangshung ni sur son degré d’organisation sociale, si ce n’est sans doute que la société était divisée en tribus très probablement pastorales. Selon certaines interprétations, le mot « Böd » serait dès lors une déformation du mot « bön » lui-même.
Les Tibétains de cette époque mythique sont toujours décrits par les historiens bouddhiques comme des barbares sanguinaires. Vivant en clans séparés, les ancêtres tibétains s’étaient approprié les régions qu’ils occupaient et tiraient leur légitimité soit d’une ascendance surnaturelle grâce à un ancêtre mythique descendu du ciel, soit d’une identification à une montagne sacrée. Mais lorsque cette légitimité ne suffisait plus à protéger leurs territoires, ces farouches cavaliers n’hésitaient pas à faire respecter par l’épée les pâturages de leurs troupeaux de yaks et de chevaux. Ces clans, vivant autour d’un seigneur, sans doute dans des forteresses sur des pitons escarpés, resteront malgré l’apparition de la royauté la plus grande force politique du pays, et leurs intrigues et luttes de pouvoir ont fait l’histoire du Tibet jusqu’à nos jours.
Pour les géologues, la région de Lhassa et le plateau tibétain se trouvaient, il y a cinquante millions d’années environ, deux mille kilomètres plus au sud, quelque part entre l’équateur et les tropiques. Selon la théorie de la tectonique des plaques, ou plus simplement de la dérive des continents, l’Inde était à cette époque une île au milieu d’un océan, la Téthys.
En dérivant vers le nord à raison de dix mètres par siècle, le continent indien est venu heurter le plateau tibétain. La compréhension de ce phénomène, pressentie par les chercheurs, fut confirmée par les explorations franco-chinoises sur le terrain. En percutant avec une inertie formidable le continent asiatique, l’Inde se serait progressivement glissée sous celui-ci, provoquant de gigantesques séismes et le soulèvement de roches marines, comme en témoignent les roches ophiolites composées de sable, de graviers et d’algues que l’on retrouve aujourd’hui à plus de 4 000 mètres d’altitude, dans la région du Tsangpo (Brahmapoutre).
Pour les spécialistes, les grès roses près de Shigatsé sont de grands livres sédimentaires dans lesquels ils découvrent des fossiles de plantes, d’animaux et même des vestiges d’arbres tropicaux. De ce fracas gigantesque, qui est l’un des derniers grands bouleversements géologiques de la planète, émergent les grands Himalayas dont les granits en décomposition donnent naissance aux étonnantes dunes de la région de Samyé qui alternent avec des basaltes verts, presque noirs, souvenirs des fonds marins d’où ils sont apparus.
Pour les géologues, l’Everest et le Kanchenjunga sont des îlots d’élévation récente qui continuent actuellement de s’élever de deux à trois centimètres par an…
Le plateau tibétain était bien connu des naturalistes et les récits des nombreuses expéditions scientifiques de la première moitié du XXe siècle le décrivent comme le plus grand « jardin zoologique naturel » qui se puisse trouver, « l’un des derniers paradis naturels » où abondent ours, loups, gazelles, antilopes, daims musqués, kyang, etc. Ayant parcouru le pays d’est en ouest au cours de nombreux séjours depuis près de dix ans, nous devons nous rendre à l’évidence que ce grand jardin zoologique est aujourd’hui réduit à une peau de chagrin. Si l’on aperçoit encore parfois une ou deux antilopes ou quelques kyangs dans le lointain, il est certain que la vie sauvage a pratiquement disparu au Tibet, comme au Kham et en Amdo.
L’une des raisons invoquées est l’exploitation systématique des terres à laquelle se livrèrent de 1960 à 1980 les communes agricoles, soumises à un rendement imposé par Beijing, selon leur surface et non selon le terrain lui-même. L’équilibre précaire du Changthang reposait sur une population peu nombreuse et transhumante, ce qui permettait à chacun de nourrir les troupeaux de yaks, moutons, chèvres et chevaux, tout en laissant suffisamment d’espace pour la faune sauvage. En Amdo et au Kham, les communes se sont gonflées de colons chinois, et le cheptel a été multiplié par cent du fait de l’élevage intensif. D’autre part, dans leur grande majorité, les Tibétains n’étaient pas chasseurs, respectant selon les principes bouddhistes la vie sous toutes ses formes et tuer des animaux, surtout pour le plaisir, était considéré comme un acte négatif aux conséquences graves.
Par contre les Chinois, peu habitués à vivre dans un environnement naturel, se prirent de passion pour la chasse, si on peut appeler chasse l’extermination de tout ce qui bouge, ou le massacre de troupeaux entiers de kyangs. Par simple jeu et sans arrière-pensée, ces « chasseurs » ne prennent en général même pas la peine de ramasser le gibier. Ceci est un fait culturel, et non une affirmation partisane, nous pouvons en témoigner d’expérience. Pour s’en persuader, qu’on se rappelle par exemple comment les oiseaux furent exterminés dans les grandes villes de Chine.
L’environnement est toujours une préoccupation pour celui dont c’est le cadre naturel et dont la survie en dépend, même si cette attitude n’est ni consciente ni raisonnée. Pour les Chinois, comme pour la plupart des peuples conquérants, le pays conquis n’est qu’un lieu de razzia, un lieu sur lequel on peut se rétribuer pour la peine que l’on a prise à le conquérir. On ne fait qu’y passer et les facteurs de durée, de reproduction ou de conservation sont totalement étrangers à la mentalité colonisatrice. Cette attitude est flagrante à tous les niveaux de l’occupation chinoise du Tibet : l’habitat en préfabriqué et en béton bon marché, la pêche dans les lacs comme le Yamdrok où il faudrait plutôt parler d’extermination du poisson que de pêche (aujourd’hui la pêche y est interrompue faute de poisson !), les monceaux de bouteilles de bière cassées et de boîtes de conserve, les carcasses de camions et autres détritus qui jonchent les petits postes administratifs du Changthang, etc. (nous avons rencontré le même phénomène dans de nombreux déserts comme au Sinaï, dans le désert libyen ou au Sahara).
Finalement la déforestation systématique du Tibet au profit de la Chine, qui s’inscrit dans la logique du profit immédiat que nous venons d’évoquer, est sans aucun doute le scandale le plus révoltant de l’exploitation systématique du patrimoine tibétain. Au Kham notamment, mais aussi au Kongpo, au Dagpo et dans le Tsari, l’ampleur de l’exploitation forestière est dramatique. Lors de notre dernier voyage au Kham, sur la seule route de Kanzé, c’est plus de trois cents camions quotidiens surchargés de troncs qui défilaient vers Dartsédo (Kangting) et Chengdu, ce qui fait, à raison de cinq arbres par camion environ, plus de cinq cent mille troncs par an, sur une seule route, sans compter les milliers d’autres qui dérivent sur les nombreuses rivières de la région. Sur des dizaines de kilomètres carrés, les arbres ont été totalement rasés, un quart des troncs coupés, jugés sans doute impropres, étant laissés sur place. Partout les épineux et les broussailles repoussent à la place de la forêt et nous n’avons pas vu la moindre plantation qui laisserait supposer un désir ou un plan d’exploitation forestière à long terme, si ce n’est celle de quelques saules, au cours de grandes journées d’action fortement médiatisées par la télévision où l’on a pu voir des officiels en vareuse venir jeter une pelletée de terre solennellement devant une assistance endimanchée applaudissant ce « grand bond en avant » écologique !
Malheureusement le Tibet n’a à offrir au monde que des arbres, de vastes plateaux, des montagnes vierges ainsi que quelques ressources minières difficiles à exploiter. Après le sommet de Rio où le monde s’est enfin posé la question de sa survie, il aurait sans doute mieux valu pour les Tibétains être nés dans un champ de pétrole…
Le premier roi recensé dans les écrits bouddhiques serait apparu au Tibet sous la forme d’un jeune homme, fils d’une noble famille indienne du Bihar. Selon la légende, il serait descendu du ciel dans la vallée du Yarlung. Lorsque les paysans, intrigués par son visage, lui demandèrent d’où il venait, celui-ci ne comprenant pas leurs paroles leur montra le ciel. Selon les croyances chamanistes et bönpos de l’époque, le monde des hommes était relié à celui des dieux par une corde magique si bien que les émanations divines pouvaient descendre sur terre et les âmes des chefs et des chamans remonter vers les demeures célestes. Ainsi, lorsque le jeune homme indiqua le ciel, son origine divine ne fit aucun doute : les villageois le placèrent sur un palanquin et l’amenèrent dans leur village pour en faire leur chef. C’est ainsi que Nyatri Tsenpo, littéralement : « celui que l’on porte à l’épaule sur un trône », devint le premier roi du Tibet. C’est à lui que l’on attribue la construction de la forteresse de Yumbulakang, qui existe toujours près de Tséthang et où une fresque retrace cet événement.
Selon Butön, historien tibétain du XIIIe siècle, Nyatri Tsenpo serait né en Inde en 416 avant notre ère. Les six rois qui lui succédèrent descendirent comme lui sur terre au moyen de cette corde céleste et y retournèrent de même sans laisser de dépouille mortelle derrière eux : c’est pourquoi cette dynastie fut appelée celle des « Sept Trônes Célestes ». Bien qu’il soit impossible de situer cet événement dans le temps, avec le huitième roi de la dynastie il semble que l’on entre de plain-pied dans l’histoire. À la suite d’une querelle, un ministre amena par ses pouvoirs magiques le roi à rompre la corde céleste, l’empêchant ainsi de remonter au ciel à sa mort et les prêtres durent donc imaginer d’autres moyens pour le sublimer. C’est à cette époque que des chroniques tardives font remonter les débuts d’un corps unique de rites böns, ayant notamment pour but d’assister les rois dans la mort.
Le deuxième grand personnage historique que retiennent les sources tibétaines est le vingt-huitième roi, Thothori Nyentsen, qui serait né aux alentours de l’an 170 avant notre ère. À l’âge de soixante ans, alors qu’il demeurait dans son palais de Yumbulakang, il reçut miraculeusement du ciel un coffret renfermant des textes bouddhiques concernant le culte d’Avalokiteshvara. Ces textes étant sans doute écrits en sanskrit, personne ne fut capable de les déchiffrer et le roi les appela le « grand secret ». Ils furent donc scellés et le roi prédit que, quatre générations après lui, un autre roi apparaîtrait qui serait capable de les traduire pour l’édification et le bonheur de son peuple. Cette scène du secret qui apparaît sur un mur du temple du Yumbulakang semble indiquer que des textes bouddhiques circulaient déjà au Tibet à cette époque, sans doute apportés par des marchands de l’Inde ou du Népal, mais ces textes ne furent pas traduits pour une raison simple, c’est que les Tibétains n’avaient alors ni l’écriture ni le vocabulaire pour le faire. Cependant cet événement du secret est considéré par tous les auteurs tibétains comme le premier acte de propagation de la doctrine bouddhique au Tibet.
Alors que la Chine voyait l’avènement de la dynastie des Tang sous le règne énergique et brillant du grand Tai-tsong, le Tibet entrait dans l’histoire avec l’avènement en 629 du trente-troisième roi Tri Songtsen plus connu sous son nom de règne de Songtsen Gampo.
Adepte du bön comme ses prédécesseurs, le roi se révéla un chef militaire hors du commun. Il soumit les clans et les roitelets du Tibet central, étendit son influence vers la Chine et conquit les régions de l’ouest, le royaume de Shangshung, le Kailash et le Ladakh ainsi que les grandes plaines du nord (Changthang), conquit le Népal et atteignit l’Inde septentrionale. Fort de ses conquêtes militaires, et afin d’établir son pouvoir politique, le roi, ayant déjà épousé une princesse de la cour de Shangshung, négocia par l’intermédiaire de son ministre Gar son mariage avec une princesse népalaise. La princesse Bhrikuti Dévi, fille de Amshuvarman, fondateur de la dynastie des Thakuri, apporta dans sa dot une statue du Bouddha Akshobya et pria le roi de construire un temple pour abriter la statue. Celui-ci fit venir du Népal des artistes qui érigèrent au cœur de Lhassa le temple du « Tsuk Lhakhang » connu aujourd’hui sous le nom de Jokhang, le premier temple bouddhiste jamais construit au Tibet. Dans le même temps, le roi, ayant quitté le Yarlung pour s’établir à Lhassa, se fit construire une forteresse sur la Colline rouge (Marpo Ri) à l’emplacement de l’actuel Potala qui devint le centre du pouvoir royal.
En 640, après avoir envahi les provinces chinoises du Séchuan et du Gansu, les armées tibétaines forcèrent l’empereur Tai-tsong à signer un traité de paix humiliant. Une des clauses stipulait qu’une princesse de la maison royale épouserait le jeune monarque Songtsen Gampo. Par la suite l’empereur, refusant d’honorer ses engagements vis-à-vis de ce roi barbare et inculte, Songtsen Gampo entreprit une campagne militaire afin de forcer sa décision. Puis, fort de ses succès, il envoya son ministre Gar Tongsen à la cour impériale afin de négocier le mariage et de ramener la jeune épousée au Tibet. Tai-tsong dut finalement accepter le marché, mais à la condition que le ministre Gar passe avec succès quatre épreuves.
La première épreuve consistait à réunir cent poulains et leurs mères respectives, juments et poulains étant séparés par un mur. Gar fit une ouverture entre les enclos et chaque poulain rejoignit sans hésiter sa mère.
Pour la deuxième épreuve, le ministre dut reconnaître sa propre chambre dans une immense demeure où toutes les pièces étaient identiques et où lui-même n’avait passé qu’une seule nuit : y laissant brûler un bâton d’encens, il n’eut aucun mal à la retrouver.
Il dut, pour la troisième épreuve, passer un fil dans une perle de corail dont le trou était étroit et le conduit sinueux. Il attacha le fil à la patte d’une fourmi et un peu de miel motiva l’insecte pour qu’il trouve l’autre extrémité…
La quatrième était beaucoup plus délicate : il devait en effet reconnaître la princesse Wencheng parmi cent jeunes filles vêtues de façon identique et sans l’avoir jamais vue auparavant ! Gar voulut prendre contact avec la servante de la princesse pour qu’elle l’aide, mais cela lui fut interdit. Grâce à une longue paille passant par le lit de la rivière, il put cependant communiquer avec elle sans se faire remarquer. Elle lui indiqua que les fleurs de la coiffe de la princesse seraient naturelles, tandis que les coiffes des autres jeunes filles ne seraient ornées que de fleurs artificielles. Lorsque les jeunes filles défilèrent devant lui, Gar n’eut plus qu’à observer vers quelle jeune fille se dirigeaient les abeilles et il put ainsi découvrir la princesse… L’empereur, devant son intelligence, ne put que tenir sa promesse et Gar ramena la jeune fille au Tibet. Cette légende, qui doit sans doute contenir un fond de vérité, est toujours très populaire chez les Tibétains et il en existe quantité de versions différentes.
Wencheng était, comme la princesse népalaise, une bouddhiste convaincue et elle apporta elle aussi dans sa dot une grande statue du Bouddha Sakyamuni. Pour abriter la statue, elle fit construire à Lhassa le temple du Ramoché, dont l’entrée est tournée vers l’est, vers la Chine, tandis que le Jokhang fait face à l’ouest, vers le Népal. Plus tard ces statues seront inversées et c’est aujourd’hui la statue chinoise, le Jowo, qui repose au cœur du Jokhang de Lhassa.
En plus des temples du Ramoché et du Jokhang, on attribue généralement à Songtsen Gampo la construction de onze autres temples, qui furent disposés selon la géomancie chinoise sur les méridiens d’une gigantesque démone, le Jokhang étant considéré comme le cœur de la démone. Ces temples permirent de maîtriser les énergies négatives du Tibet et légitimèrent l’émergence du bouddhisme qui devint la religion officielle et put dès lors se propager dans le pays. Deux de ces temples se trouvent au Bhoutan tandis que les autres sont répartis dans le sud du Tibet, le plus important étant Dradrug, près de Tséthang, qui a été récemment restauré.
Se rendant compte de l’importance de l’écriture et sous la pression de ses deux épouses royales, le roi envoya en Inde un de ses ministres, Thönmi Sambhota, pour y étudier le sanskrit et réaliser ainsi la prophétie concernant la traduction des textes révélés à Yumbulakang. Après plusieurs années passées notamment au Cachemire, Thönmi retourna au Tibet et composa un alphabet inspiré de ceux en usage en Inde, mais ne comportant que trente consonnes. Cet alphabet fut rapidement adopté pour transcrire les édits royaux et il fut bientôt en usage dans tout le pays. Selon la tradition le roi, qui s’était entre-temps converti au bouddhisme, étudia l’écriture et les textes sacrés. Il fut considéré comme un grand traducteur et on dit qu’il enseignait lui-même la doctrine à son peuple.
En chef militaire éclairé, Songtsen Gampo organisa le pays en soixante et une régions militaires et en trois grands commandements protégeant les frontières de l’empire. Dans le même temps, il mit en place une administration civile et des lois qui remplacèrent progressivement le seul droit seigneurial. Il érigea en loi les dix préceptes du bouddhisme qui condamnent le vol, le meurtre, l’adultère, la calomnie, etc., et promulgua un code civil en seize points régissant la vie sociale et religieuse du pays. Sous son influence, ce mouvement intellectuel fut le point de départ de contacts culturels avec les autres voisins du Tibet, et notamment la Chine où de nombreux étudiants furent envoyés pour approfondir les sciences, la littérature et les arts. Ils rapportèrent de Chine le ver à soie, les techniques d’irrigation, l’astrologie et surtout la médecine. Cependant les annales chinoises de l’époque ne semblent pas impressionnées par le développement culturel de ces barbares de Haute Asie : selon l’une d’entre elles, « pour saluer, les Tibétains aboient comme des chiens […]. Pour manger, ils fabriquent d’abord un bol, en farine d’orge, le remplissent de soupe qu’ils boivent tout en mangeant le bol2 ! »
Affermissant les conquêtes militaires de ses pères, Songtsen Gampo établit son royaume comme une des plus grandes puissances d’Asie. Cependant, si le Tibet sortit progressivement de la barbarie guerrière et connut sous son règne éclairé un essor intellectuel remarquable, le bouddhisme restait le fait de l’élite et le peuple demeurait fidèle à la tradition bön. À sa mort en 649, la légende veut que son corps se dissipa en lumière qui fut absorbée dans une statue d’Avalokiteshvara placée dans le Jokhang ; depuis lors, celui que l’on a coutume d’appeler le Père du Tibet et du bouddhisme est considéré par tous les Tibétains comme une émanation de ce Bodhisattva. C’est la raison pour laquelle ce roi est toujours représenté avec un Bouddha dans son chignon. Sa tombe fut retrouvée au Yarlung dans la vallée de Chongyé par le tibétologue italien Tucci.
Même si les historiens tibétains semblent attribuer une importance exagérée à Songtsen Gampo, notamment concernant l’introduction du bouddhisme au Tibet, il n’en demeure pas moins le fondateur de l’identité nationale tibétaine telle que les Tibétains se la représentent aujourd’hui encore. Les monarques qui lui succédèrent ne firent que consolider les bases du pouvoir politique et militaire qu’il établit à Lhassa, et où il est demeuré depuis lors.
Les successeurs de Songtsen Gampo, notamment le ministre Gar et ses descendants, vont poursuivre sa politique d’expansion. En 670, les Tibétains prennent le contrôle de la route de la Soie en s’emparant des oasis de Kashgar, Khotan et Koutcha ainsi que des régions du Pamir et du Karakorom. Ces nouvelles conquêtes sont d’une importance stratégique et commerciale considérable et l’empire s’étend alors du Népal au bassin du Tarim, de la vallée de l’Indus aux plaines du Séchuan.
Le roi Trisong Détsen (755-797), arrière-petit-fils de Songtsen Gampo, qui succéda à son père Mé Agtshom, le « vieux poilu », décida de reprendre l’œuvre de son ancêtre. Sur le plan militaire, il consolida les frontières de l’empire qui était alors d’une puissance inégalée tandis que sur le plan religieux il patronna de nombreuses traductions de textes chinois et envoya un de ses ministres, Ba Salnang, au Népal et en Inde pour inviter le grand érudit Shantarakshita de l’université de Nalanda à venir enseigner au Tibet.
Shantarakshita était sans doute l’un des moines bouddhistes les plus érudits de son époque. Il fut accueilli au Tibet par le roi lui-même et enseigna dans le palais royal de la Colline rouge à Lhassa mais, lorsque le bâtiment fut frappé par la foudre, les opposants bönpos prétendirent que les dieux du Tibet étaient irrités et qu’il fallait chasser le maître indien. Shantarakshita, malgré sa grande érudition, n’était sans doute pas armé pour affronter la puissante résistance des prêtres bönpos. Il retourna donc au Népal non sans avoir suggéré au roi d’inviter le grand maître Padmasambhava, seul capable, selon lui, d’anéantir les obstacles qui empêchaient la propagation de la sainte doctrine au Tibet.
Padmasambhava (tib. Gourou Rinpoché),VIIIe siècle.
Padmasambhava, — né du lotus — que les Tibétains appellent aussi « le maître précieux », Gourou Rinpoché, était originaire de la vallée de Swat, région de l’actuel Pakistan. Yogi et ermite, il était connu dans tout le monde himalayen pour ses qualités de thaumaturge et la puissance de ses pouvoirs. On lui attribue de nombreuses grottes de méditation au Népal, dans le nord de l’Inde et au Bhoutan. À l’inverse de Shantarakshita le philosophe, Padmasambhava était un maître des tantras et l’efficacité de ses rituels lui permit de rivaliser avec les puissantes pratiques de magie noire ou blanche des maîtres böns. De fait, cette approche tantrique était sans aucun doute plus directement accessible à la mentalité des Tibétains de l’époque que les subtilités métaphysiques des enseignements de son prédécesseur indien.
Le roi Trisong Détsen tentait depuis longtemps de construire un monastère à Samyé, au sud-est de Lhassa, sur la rive gauche du Brahmapoutre, mais chaque nuit le travail de la journée était détruit par des tremblements de terre et autres maléfices. Padmasambhava ayant accepté de relever le défi des divinités locales et d’aider le roi dans la tâche qu’il s’était assignée, celui-ci envoya donc son ambassadeur Bhanadéva à Lhassa avec une escorte de cinq cents cavaliers pour accueillir le maître indien. Sur le chemin de Samyé, la troupe fut bientôt écrasée par la chaleur et les puits étaient à sec. Padmasambhava plaça son bâton dans le trou d’un rocher et dit au ministre : « Bhanadéva, l’eau va jaillir, tend un bassin ! » Et l’eau coula aussitôt…
Sur la rive gauche du Brahmapoutre, près de Samyé, le roi et sa cour vinrent à la rencontre du maître et, lorsqu’ils se trouvèrent face à face, le roi attendit que le gourou le salue le premier, mais celui-ci pensa : « Ce roi est grand par son lignage mais je suis (un yogi qui a réalisé l’état de) Bouddha en une vie, affranchi de la naissance et de la mort, invité ici par nécessité. Si je m’incline devant lui, la majesté de la doctrine en sera affectée. » S’adressant au roi, il lui dit :
Je suis le Bouddha Né-du-Lotus,
Je suis Padmasambhava, la Loi sainte,
Et toi, roi du Tibet barbare,
Roi de cette terre sans vertu,
Hommes frustes et ogres t’entourent.
T’appuyant sur les serfs de la famine
Tu n’as ni joie ni bonne humeur. […]
Tu es roi, tes poumons se dilatent,
Grande est ta puissance, ton foie est content.
Sceptre en main, hautain, tu es haut,
Mais moi, Sire, je ne te salue pas !
À ces mots, il tourna ses mains et de son doigt jaillit une flamme miraculeuse qui brûla les habits royaux. Roi, ministres et courtisans n’y purent tenir. S’inclinant tous ensemble, ils saluèrent comme roulant à terre3. Le roi ayant soudain réalisé la puissance du gourou fit amende honorable et ce dernier lui ordonna pour racheter sa faute de construire en ce lieu cinq stoupas que l’on peut toujours voir de nos jours près de Samyé.
Padmasambhava affronta les démons et autres divinités locales qui empêchaient la construction du temple. Les ayant vaincus, il les assujettit en leur faisant promettre en échange de leur vie de servir la doctrine du Bouddha. Ces divinités devinrent des protecteurs de Samyé et furent installées dans les temples secondaires de l’ensemble monastique où elles ont toujours leur place. C’est ainsi que, selon la légende, le premier monastère du Tibet, « le temple immuable et spontané », aujourd’hui appelé Samyé, put être achevé en 791.
Cette intégration des divinités locales fut nécessaire pour permettre l’implantation de la nouvelle religion venue de l’Inde. Cette religion dut en effet admettre en son sein l’univers des croyances et l’imaginaire des Tibétains de l’époque car toute nouvelle religion pour s’imposer doit s’enraciner « dans tout ce que le passé laisse d’images, de symboles, de modes de sensibilité particuliers », pour reprendre les termes de Jacques Lacarrière4. C’est cette même idée qui présida sans doute à la représentation des animaux de la tradition druidique sur les piliers de nos cathédrales.
Padmasambhava étendit son activité de thaumaturge dans tout le pays et son exemple fut suivi par de nombreux yogis. Il subjugua des myriades de démons et de dieux locaux et propagea les enseignements tantriques qui constituèrent ce qu’il est convenu d’appeler la première diffusion du bouddhisme au Tibet. Bien qu’il eût eu au Tibet vingtquatre disciples principaux qui propagèrent ses enseignements, il cacha certains textes appelés « termas » en tibétain, ou « textes cachés », qui ne pouvaient être dévoilés à l’époque et qui furent « découverts » et révélés plus tard par des « tertöns » ou découvreurs de termas. Ces corpus d’enseignements révélés donnèrent naissance à l’école nyingmapa ou école des Anciens (tantras).
Le monastère de Samyé devint bientôt un centre d’étude du sanskrit et un atelier de traduction importants. Sept garçons de noble famille, choisis par le roi, y furent ordonnés moines sous la direction spirituelle de Shantarakshita et naquit ainsi la tradition monastique proprement tibétaine. Cependant, même si l’influence de Padmasambhava et des maîtres de l’Inde fut décisive dans l’établissement des fondations du bouddhisme, il faut noter que de nombreux moines chinois étaient arrivés au Tibet dans l’entourage de l’épouse royale de Songtsen Gampo. Rapidement ces deux approches doctrinales s’opposèrent, plus sans doute sur des questions de basse politique et de pouvoir que sur des conceptions spirituelles fondamentales. Cependant les choses allèrent si loin que le roi dut intervenir avant que de réels conflits n’apparaissent. Il décida donc d’organiser à Samyé un grand débat philosophique au cours duquel chacune des parties en présence pourrait défendre son point de vue, le perdant s’engageant à quitter le pays.
Cette tradition des débats philosophiques n’était pas nouvelle, elle venait de l’Inde où, depuis des siècles, les différentes écoles bouddhistes et hindouistes s’affrontaient aux cours de joutes oratoires similaires, les souverains et le peuple tout entier embrassant en général le point de vue du vainqueur. Ces débats eurent donc lieu à Samyé entre 792 et 794 en présence du roi. Certaines fresques de l’enceinte de Samyé, bien que fort abîmées, représentent le déroulement de ces débats, le roi et sa cour, les protagonistes dans des temples différents, la foule et les troupes campant aux alentours, la fureur des controverses, etc.
Le moine Hoshang Mahayana défendait les thèses du T’chan chinois tandis que Kamalashila, un autre grand érudit de l’Inde invité par Shantarakshita, représentait le point de vue indien. Le débat portait sur l’interprétation philosophique du Grand Véhicule (Mahayana) ainsi que sur les moyens de le mettre en pratique pour parvenir à la Libération ultime.
Selon l’interprétation chinoise que l’on pourrait appeler la « voie immédiate », assez proche sous de nombreux aspects du point de vue taoïste, les êtres sont des Bouddhas ayant en puissance et depuis l’origine toutes les qualités de l’Éveil même si ce potentiel n’est que latent. Puisque le Mahayana se définit comme l’union indissociable de la vérité ultime et de la vérité relative, il n’y a pas lieu, sur le plan doctrinal, de « s’efforcer » d’atteindre la Libération, ni de pratiquer la vertu pour s’élever spirituellement vers la pureté puisque celle-ci est déjà présente dans la nature même de tous les êtres — la nature des Bouddhas et la nature des êtres étant identiques en essence. Cette interprétation paradoxale de la doctrine de la Vacuité est au centre même de la doctrine de toutes les écoles chinoises du T’chan et du Zen japonais. Elle inspira de nombreux poèmes et aphorismes comme ceux-ci :
Le Bouddha est au fond le fait de mon esprit,
Pourquoi irais-je le chercher dans les mots et les textes ?
Ou :
Dès qu’il n’y a plus ni méthode ni esprit fondamental,
On comprend la méthode de l’esprit à l’esprit5.
Pour l’école indienne au contraire, qui soutient l’importance de la voie graduelle, même si le point de vue chinois n’est pas hérétique et s’il s’appuie sur des sources authentiques, la phrase « Tous les êtres sont des Bouddhas » ne peut être prise au pied de la lettre et doit être interprétée. Bien que tous les êtres puissent atteindre à l’état de Bouddha, ce potentiel ne peut être que le fruit d’une longue progression spirituelle incluant la purification des actes négatifs, la pratique des vertus telles que la générosité ou la patience, la méditation et le développement de la compassion.
Voici donc un extrait du débat qui opposa Hoshang Mahayana, représentant les thèses du bouddhisme chinois, à Kamalashila, défendant la cause du bouddhisme indien :
« Puis Hoshang dit :
Selon que l’on commet des actes vertueux ou négatifs, « on renaît dans des états de béatitude ou de tourment (respectivement), de sorte que la libération du Samsara est impossible. Les actes vertueux ou négatifs sont comme des nuages blancs ou noirs qui voilent le ciel. Mais, seul celui qui n’a ni pensées ni tendances peut être libéré du monde phénoménal. L’absence de pensée, de recherche ou d’investigation fait germer la non-perception de la réalité des entités séparées. De cette façon, on peut atteindre l’état de Bouddha instantanément, comme un Bodhisattva qui atteint la sixième Terre. »
« Kamalashila lui répondit :
Tu affirmes ainsi que l’on ne doit penser à rien, mais cela signifie la négation de la plus haute sagesse analytique. Cependant, celle-ci représente le fondement de la sagesse divine de l’éveil et ce rejet conduit nécessairement à la négation de cette sagesse sublime et transcendante. S’il n’y a pas de sagesse analytique, quel méditant pourra demeurer dans un état où il n’y a pas de pensée constructive ? Si l’on n’a aucune pensée concernant un élément quelconque de l’existence et si l’on ne concentre pas son esprit sur un de ces éléments, cela ne signifie pas pour autant que l’on peut cesser de se rappeler ce que l’on a expérimenté dans le passé. Si je pense : “Je ne dois penser à aucun élément de l’existence”, cette pensée elle-même sera un souvenir intense et une activité mentale. Si la seule absence de pensée et de conscience est considérée comme suffisante, cela signifie que lors d’un évanouissement ou d’une intoxication on atteint cet état dénué de pensée constructive ! Ainsi, sans analyse correcte, il est impossible d’atteindre la Libération de la pensée conceptuelle […]. Comment serait-il possible alors d’éliminer les passions ? Par contre, le yogi qui réfléchit sur un objet mental par la sagesse analytique juste comprend que les éléments extérieurs et intérieurs, le passé, le présent et l’avenir sont non existants et, pacifiant ainsi les constructions mentales, il rejette les voies négatives. Ayant ainsi rejeté les voiles de son esprit, il peut atteindre à l’état de Bouddha6. »
D’après certaines sources, il semble que le roi ne fut pas neutre dans cette querelle et que, connaissant les tendances belliqueuses de son peuple et craignant que le point de vue « immédiat » des Chinois ne favorise la paresse et une certaine forme de non-agir, il ait été plus favorable à l’école indienne qui prônait la vertu et l’effort.
Selon les annales chinoises8, ce furent les thèses chinoises qui triomphèrent tandis que les sources tibétaines s’accordent sur la victoire du maître indien Kamalashila. De fait, le roi Trisong Détsen proclama le bouddhisme de l’Inde religion d’État au Tibet et les représentants du clergé chinois durent accepter la défaite et se retirer. Il semble que cela ne se fit pas sans mal et que parfois les soldats durent solliciter quelque peu ce départ. De grandes réjouissances accompagnèrent cette proclamation qui célébrait aussi l’achèvement de Samyé et l’établissement de l’ordre monastique au Tibet. Ces événements sont décrits sur un pilier de Lhassa datant de Trisong Détsen.
À la mort du roi, vers 797, ses fils lui succédèrent mais leurs règnes furent de courte durée et en 815 Ralpachen monta sur le trône. Durant son règne le sanskrit fut reconnu comme langue religieuse officielle et l’effort de traduction des textes sacrés entrepris à Samyé se poursuivit. Le roi signa d’autre part un traité d’amitié avec la Chine et trois piliers furent érigés en 822 pour sceller cette amitié, l’un dans la capitale chinoise, l’autre à la frontière sino-tibétaine et le troisième à Lhassa devant le temple du Jokhang où il subsiste aujourd’hui. On peut y lire l’inscription suivante : « Le Tibet et la Chine garderont les frontières qu’ils possèdent actuellement. Tout à l’est est le pays de la grande Chine, tout à l’ouest est le pays du grand Tibet. Désormais, de part et d’autre, il n’y aura ni hostilité, ni guerre, ni prise de territoire. » Bien que les Chinois d’aujourd’hui veuillent nous faire croire que les Tibétains étaient déjà vassaux de la Chine sous les Tang et qu’ils lui payaient un tribut, il semble au contraire selon les annales chinoises que les deux pays se soient tenus sur un pied d’égalité ; lors d’affrontements armés, ce sont bien souvent les « barbares » tibétains qui eurent le dessus comme en 763 lorsque les troupes tibétaines entrèrent dans Xian, la capitale des Tang. Cette inscription est bien la preuve que l’affirmation d’une souveraineté immémoriale de la Chine sur le Tibet n’est ni plus ni moins qu’une falsification des faits.
Le roi Ralpachen lui-même devint moine mais bientôt les privilèges accordés à l’ordre monastique, notamment l’octroi de vastes domaines et de tenures aux monastères, suscitèrent une vive opposition parmi la noblesse et les défenseurs du bön. Une taxe décidée pour subvenir aux besoins des moines semble avoir provoqué l’assassinat du roi. Son frère aîné, Langdarma, accéda au trône royal soutenu par une coalition de ministres pro-bönpos. Les chroniques tibétaines attribuent à Langdarma la persécution du bouddhisme : les temples furent pillés et fermés, et les moines dispersés, forcés de se marier ou d’embrasser la tradition bön. Après quelques années de règne — six ou treize selon les sources —, le roi Langdarma fut assassiné à son tour par le moine bouddhiste Lhalung Palgyi Dorjé (en 842 selon certaines sources). Dans la grotte où il s’était réfugié pour fuir les persécutions, Lhalung Palgyi Dorjé aurait eu une vision lui ordonnant d’assassiner le roi et lui indiquant les moyens d’y parvenir. Dans les replis de son vêtement, noir à l’extérieur et blanc à l’intérieur, il dissimula un arc et des flèches. Puis, monté sur un cheval blanc teint en noir, il se rendit à Lhassa. Au cours de la danse des « chapeaux noirs » à laquelle assistait le roi, il se mêla aux danseurs et tua le souverain puis, profitant de la confusion, s’échappa vers la rivière. Il retourna son habit, l’eau nettoya son cheval qui retrouva sa robe blanche. Déjouant ainsi les recherches, il s’enfuit en Amdo et s’y repentit de son crime.
Ainsi s’achève la période royale du Tibet. Le pays, livré aux luttes de succession des descendants de Langdarma, se divisa et ne put préserver les frontières du royaume qu’avaient conquis les armées de Songtsen Gampo. Une longue période de déclin s’ensuivit pour le Pays des Neiges.
Thangtong Gyalpo (XVe siècle), appelé « le maître des plaines désolées ».
