Tourneboulette - Fabienne Tual - E-Book

Tourneboulette E-Book

Fabienne Tual

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Beschreibung

Quel est le point commun entre un amnésique, des frères que tout oppose, un incroyable veinard, une insomniaque et un retardataire pathologique ? Aucun ? Pas tout à fait... Vous tenez entre vos mains le recueil qui les réunit. Amédée se souviendra-t-il comment il a échoué devant ce vieux barbu ? Dans un futur pas si lointain, les triplés Christèle, Quentin et Kevin réussiront-ils à mettre de côté leurs ressentiments pour pouvoir fêter leur soixantième anniversaire sans anicroche ? Pourquoi cet homme qui semble si maladroit au premier abord n'est finalement pas si malchanceux que ça ? Où se situe réellement la frontière entre la veille et le sommeil ? Comment faire la différence entre les rêves et la réalité ? Paul et Amélia réussiront-ils à s'envoler pour l'Amérique ?

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Seitenzahl: 63

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Souriez, car vos dents ne sont pas seulement faites pour manger ou pour mordre.

Man Ray

Pour tous les esprits curieux et rieurs,

SOMMAIRE

DELIRIUM

GALINA

BARAKA

INSOMNIE

IN EXTREMIS

DELIRIUM

- Bonjour, bienvenue. Approchez, n’ayez pas peur. Oui, vous ! De toute façon, il n’y a personne d’autre !

C’est quoi ce délire ? Je regarde frénétiquement autour de moi. Je ne reconnais pas l’endroit. Ni la lumière aveuglante, ni l’imposante grille derrière ce vieux barbu décati. Ni le barbu d’ailleurs ! Je ne comprends pas ce qui m’arrive ! Je dois rêver, il n’y a pas d’autre explication. Je ferme les yeux, je serre les poings et je respire un grand coup.

Puis, vient le moment de me reconnecter au monde. Sur mes gardes, j’inspire une dernière fois profondément puis, tout doucement, précautionneusement, j’ouvre l’œil droit… avant d’hurler de frayeur en découvrant l’œil globuleux du vieux planté dans le mien ! Je trébuche en voulant m’enfuir. Me voilà sur les fesses à essayer tant bien que mal de fuir à reculons. Je bredouille bêtement :

- Ne me faites pas de mal, s’il vous plaît. J’ai une femme et des enfants…

Le vieux monsieur ne me laisse pas le temps de terminer ma plaidoirie, il part dans un rire tonitruant. Je ne vois pas ce que j’ai bien pu dire qui soit si hilarant. En tout cas, j’en profite pour me relever et chercher une sortie de secours. Le vieux rit toujours se tenant le ventre et respirant avec de plus en plus de difficulté. Moi, qui avais commencé à m’éloigner, j’éprouve quelques remords à le laisser suffoquer. Et s’il faisait une crise cardiaque ou une attaque, quelque chose du genre ?

Je me sens mal. Je reviens sur mes pas. Le vieux hoquète, tousse. Je m’approche. Puis maladroitement, je tapote son dos. C’est alors que je sens sa main fripée agripper la mienne. Je tente de me libérer. En vain. Il a une sacrée poigne pour un vieillard ! Je m’aperçois alors qu’il ne tousse plus. Il ne rit plus non plus et son visage souriant me contemple avec gentillesse. Ce qui dénote avec le fait que je me sente prisonnier de ses doigts d’acier. Percevant sans doute la terreur gagner la moindre petite parcelle de mon être, le vieux se décide enfin à me révéler son identité. Et là, c’est moi qui me mets à hurler de rire.

À mon tour, les côtes douloureuses, les larmes et les soubresauts respiratoires !

Ma réaction doit le surprendre car il lâche ma main. Je reprends mon souffle. Il ne me fait plus du tout peur. Il pourrait même presque me faire de la peine. C’est triste de vieillir !

Il a perdu la boule, le pauvre ! Je ne veux pas le vexer, on ne sait jamais ! Alors je rentre dans son jeu et j’entame la conversation :

- Ainsi donc, vous êtes Saint Pierre ? C’est bien ça ?

- Absolument. Et toi, tu vas être en retard.

- En retard ? dis-je, étonné. Et où suis-je attendu ?

- Au jardin d’Eden évidemment ! Amédée, fais un effort ! Tu dois te rendre à l’évidence, ton heure est venue, les dés sont jetés …

- Minute, papillon ! Comment vous connaissez mon nom ?

- Je te l’ai dit. Je suis Saint Pierre et par conséquent, je sais tout ce qu’il y a à savoir sur toi. Tu t’appelles Amédée Christian Jérôme Richard, tu es né le 13 mai 1973, un dimanche, à l’hôpital de la Charité…

- Pff... N’importe qui peut trouver ces informations sur internet !

- Tes amis t’appellent Dédé.

- La belle affaire !

- Tu m’as dit avoir une femme et des enfants tout à l’heure, je suis heureux de voir que tu te souviennes de leur existence…

Après une brève hésitation, je commence à comprendre ce qui se trame ici. Et c’est avec un triste sourire résigné accroché aux lèvres que je demande confirmation auprès de mon interlocuteur :

- C’est ma femme qui vous envoie, c’est ça ? C’est Caroline qui vous a demandé de me faire la leçon, c’est bien ça ? C’est peine perdue vous savez…

- Je t’arrête tout de suite ! Personne ne m’envoie. C’est toi qui es venu jusqu’à moi.

- N’importe quoi ! Si c’était le cas, je m’en souviendrais ! Comment aurais-je pu oublier une chose pareille ? Vous allez me dire que je fais un déni, je le vois bien. Rien qu’à votre front plissé et votre sourcil relevé !

- Tu te trompes Amédée.

- Alors quoi ? Vous qui prétendez tout savoir sur moi, dites-moi donc pourquoi je ne me rappelle de rien !

Le vieux me regarde, silencieux. Il cherche certainement ce qu’il va me dire. Quelle vérité implacable qui ferait que je me rendrais à l’évidence sans rechigner !

Alors là, tu peux t’accrocher Papy, bon courage ! Je ne résiste pas au plaisir de le titiller :

- Alors, on sèche ? Vous n’avez pas la moindre idée de comment expliquer mon absence de souvenirs, n’est-ce pas ?

Le vieux barbu me regarde alors au fond des yeux puis laisse échapper sa réponse :

- L’alcool peut-être ?

Cela me scotche sur place : comment ose-t-il ?! Je suis furieux :

- Je ne bois plus ! Vous devez le savoir !

- En es-tu bien sûr ?

Je me sens un peu nerveux. Ce bonhomme a le don de me mettre mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il veut à la fin ?! Je n’ai pas de comptes à lui rendre !

Son regard pénétrant me scrute et je ne sais pas ce qui me prend mais je sens que je dois lui dire la vérité. Penaud, j’avoue :

- Bon d’accord, vous avez raison. J’ai peutêtre bu un peu hier soir avec les copains… mais pas plus d’un dé à coudre, vraiment. Ce n’est pas ça qui peut expliquer le trou noir. Vraiment pas. Vous pouvez me croire !

- Un dé à coudre ? Tu as vraiment le sens de la formule Amédée ! Dans ce cas, le dé appartenait certainement à un géant, tu ne crois pas ?!

Je ris, il est drôle. Je rends les armes.

- Vous avez raison, je dois bien l’avouer. J’ai sûrement trop bu hier soir, c’est la seule explication à tout ceci. Je ne croyais pas Caroline quand elle disait que si je n’arrêtais pas la boisson, je le regretterais. Vous voulez que je vous dise : elle m’emmerde ! Elle voudrait que je vive comme un ascète ! Mais si j’avais voulu une vie monacale, je serais devenu moine ! Remarquez, j’aurais peut-être dû, comme ça, j’aurais eu la paix !

- Et que fais-tu de tes enfants ?

- Quoi, mes gosses ? Je les aime, mes gosses. Je ferais tout pour eux ! Vous en doutez ?

Il se contente de hausser les épaules tout en me lançant un regard peiné. Il est flippant ce vieux ! Vraiment ! Je ne sais pas pourquoi je discute avec lui comme ça. Caroline dirait que ça fait du bien de parler. Sornette ! Blabla de bonne femme !

Je sens la colère monter en moi, insidieuse, puissante. Je suis sur le point d’exploser quand tout à coup le gardien des portes du Paradis s’approche de moi pour m’enlacer. Son étreinte est chaleureuse. Je me sens enveloppé, protégé, aimé.

Et cette colère insurmontable il y a quelques secondes à peine, s’évanouit instantanément. Je me sens léger, léger. Tellement léger que je décolle, je tournoie dans les airs jusqu’à tutoyer les nuages. Tous mes problèmes s’envolent eux aussi.

Peu importe comment je suis arrivé là, je suis bien et je n’ai pas envie de rentrer à la maison pour m’entendre asséner toujours les mêmes reproches.

Je suis bien !

Je plane. Sans alcool, je vole ! Je suis passé pardessus la grille du jardin d’Eden. Que c’est beau !