Trabuc - Jean-Paul Froustey - E-Book

Trabuc E-Book

Jean-Paul Froustey

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Beschreibung

L'Épopée de Trabuc : De l'Abandon à l'Aventure

À Lesperon, village des Landes aux terres austères, un nouveau-né est découvert sur le parvis de l'église du Souquet. Les servantes de la châtelaine, devenue sa bienfaitrice, touchées par sa vulnérabilité, lui donnent le nom de Trabuc.

Mais Trabuc n'est pas un enfant ordinaire. Le curé, intrigué par sa ruse et son intelligence peu commune, décide de lui enseigner la lecture et l'écriture.

Cependant, Pichelèbe, le régisseur, jaloux de cette attention, confie à Trabuc la garde d'un troupeau de moutons. Une rivalité naît entre les deux hommes.

Alors que la Révolution gronde, Trabuc se retrouve au cœur d'une intrigue plus grande : aider les migrants à fuir la guillotine, dans cette lande inhospitalière.

Lorsque le mari de la châtelaine, alors président du parlement de Bordeaux, est exécuté et que ses biens sont saisis, Trabuc se porte au secours de la dame et de sa fille, Marie, qui éveille les premiers émois amoureux dans le cœur du berger. Traducteur pour le maire, déchiffrant des documents cruciaux, il se retrouve en première ligne. Mais l'appel de l'aventure est plus fort : il suit Bonaparte en Égypte, atteint presque le grade de Général, puis, las et déçu, démissionne. Son seul but est désormais de retrouver Marie. Trabuc, jeune Landais loyal, instruit, symbole de détermination, incarne l'esprit et l’espoir d'une jeunesse dans une époque pour le moins tourmentée.

Trabuc, dont la force et l’intelligence n’ont d’égal que son amour pour Marie, nous entraine dans ce récit à la fois émouvant et captivant, sur le chemin de son extraordinaire destinée !




À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Paul Froustey est né entre un ruisseau et une rivière ; il a toujours vécu au cœur de la nature, entre océan et forêt qui l’inspirent pour ses romans.

Outre l’entretien d’un petit paradis sur les bords du Courlis où il a planté des arbres, il s’intéresse au rugby et s’occupe de ses abeilles.

Il présente ici son treizième roman.





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Seitenzahl: 264

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Trabuc

 

Roman

 

 

 

 

 

Jean-Paul Froustey

 

 

 

Les trois silhouettes qui se détachaient à l’horizon ne rassuraient ni le voyageur ni le pèlerin. Depuis quelque temps, le chemin menant à Saint-Jacques-de-Compostelle était fréquenté, davantage par des membres du clergé ou de l’aristocratie bordelaise qui fuyaient la révolution que par des pèlerins authentiques.

Les voyageurs étaient prévenus à la halte de Liposthey, la traversée des Landes était des plus périlleuses, d’une part à cause des marécages, mais aussi à cause des brigands qui n’hésitaient pas à dévaliser les téméraires. C’était surtout vrai pour ceux qui osaient s’aventurer à Lesperon, l’endroit où les routes se séparaient pour prendre, à droite, le chemin côtier en direction de Linxe, l’autre en direction de l’hôpital de Taller qui marquait le début du chemin français.

Parmi les trois silhouettes, il y avait Trabuc, un jeune berger dont on n’aurait pas su dire l’âge, qui surveillait son troupeau, juché sur des échasses. Ses deux compagnons, eux aussi, gardaient des moutons. Ils ne s’étaient pas rencontrés par hasard, il se trouvait que là, tout près du marais, l’herbe était tendre et abondante. Alors ils se rassemblaient parfois en échangeant des cris stridents, qu’ils savaient interpréter et qui, en l’occurrence, effrayaient l’étranger. Ils étaient là pour un couple d’heures, assis sur le long bâton qui servait à maintenir l’équilibre, mais également de reposoir. Ils étaient vêtus à l’identique d’un long manteau en peau de mouton, coiffés d’un béret. Lorsqu’il pleuvait, ils couvraient leur tête d’une capuche pointue qui ressemblait à celle des moines.

Ils allaient pieds nus, les mollets enserrés par des lanières de cuir maintenant les échasses hautes d’un mètre cinquante en moyenne. Elles leur permettaient de voir loin, d’allonger le pas lorsqu’il le fallait et, surtout, de ne pas s’enliser dans les marécages fréquents dans la lande.

Les moutonniers ainsi apprêtés étaient d’une agilité déconcertante. Quelquefois, pour se jouer de l’étranger ils faisaient une course ou une démonstration de leur talent, ce qui inquiétait toujours le voyageur. Si celui-ci prenait la peine de les saluer, il se rendait vite compte que les bergers parlaient une langue étrangère. Malgré leur calme apparent, ils tricotaient ou filaient la laine, ils ressemblaient à des sauvages. Le paysage lunaire, quasi désertique n’était pas beaucoup plus rassurant.

De-ci de-là, on pouvait quand même rencontrer quelques bosquets de pins maritimes, mais c’était une exception. Les maisons semblaient brinquebalantes, faites de bois et de torchis, avec des toits très bas et de toutes petites ouvertures qui laissaient à peine passer la lumière. Cela, c’était pour les plus riches, ceux qui possédaient les troupeaux.

Trabuc n’avait pas ce privilège. Ce soir, lorsqu’il rentrerait les brebis, il coucherait dans une cabane, à côté de ce qu’on appelait le parc, une bâtisse en bois construite sur le même modèle que les maisons. Ici, pas de paille pour recouvrir les toits, on utilisait la brande, une variété de grande bruyère qui proliférait dans la lande. Pour confectionner la litière, les bergers répandaient de la mousse et de la petite bruyère qu’ils ramassaient dans la nature.

En vérité, personne ne savait d’où venait Trabuc. On ne lui avait même pas donné un nom d’humain. Trabuc, c’est un ennui, un incident, quelque chose qui vient vous perturber. On l’avait trouvé tout bébé sur le parvis de la chapelle de Saint Pierre d’Arrast, tout près de l’endroit que l’on nommait Tire-culotte. Il était fort possible que des brigands l’aient déposé là, après avoir délesté et, peut-être, tué sa mère. Il pouvait tout aussi bien être le fruit d’un adultère. Cependant, dans le village où tout se savait, on n’avait rien remarqué. Il est vrai que les demeures étaient grandement espacées, voire isolées. Bien entendu, le bébé avait été confié au curé, lui seul était en mesure de trouver quelqu’un parmi ses fidèles, capable de l’élever, ou, plus précisément, de le nourrir.

 

Trabuc avait longtemps traîné de droite à gauche parmi les servantes de Madame Dussault, qui s’était engagée à s’occuper de lui, dès qu’il avait été en mesure de marcher; lorsqu’il avait faim, il chapardait tout ce qu’il trouvait, toujours défendu par sa protectrice.

«Il faut bien qu’il vive, ce petit!»

Ce petit n’était ni plus ni moins qu’un animal jusqu’au jour où le curé, voyant en lui un garçon intelligent, se mit en tête de l’instruire un tant soit peu… Et ça fonctionna ! Trabuc apprit à lire et à écrire. Le curé lui signala qu’il avait un prénom, Madame Dussault était sa marraine de baptême, même si c’était une servante qui l’avait tenu dans ses bras durant la cérémonie. Il s’appelait Jean. Pour le nom, le curé hésitait, on ne pouvait pas l’appeler Dussault comme sa marraine, pas davantage Tire-culotte, le quartier où on l’avait trouvé. L’ecclésiastique songeait à Lesperon, le nom du village. Seul le curé y faisait allusion, pour tout le monde il était Trabuc, un nom que l’on donne à peine à un chien. Le curé avait fait part de son initiative à Madame Dussault en ajoutant :

«Peut-être pourrions-nous en faire un prêtre?»

La dame avait d’autres préoccupations et ne le contraria pas. Elle vivait une partie du temps à Bordeaux, auprès de son mari, Président du parlement de la Ville, et la colère du peuple qui réclamait du pain commençait à se faire entendre.

La châtelaine ne comprenait pas très bien, ici dans ce désert, où pratiquement rien ne poussait, les gens ne se plaignaient pas. Rares étaient les années où le peu de culture que l’on y faisait était épargnée par la nature : le vent, la pluie, le gel, la sécheresse. Il fallait être bien malin pour savoir à quoi on allait échapper et c’était sans compter les maladies comme le paludisme qui faisaient souvent des ravages.

Malgré tous ces aléas, Madame Dussault aimait bien son château de Tire-culotte, c’était un héritage, peut-être pas aussi exempt de méfaits qu’elle l’aurait voulu, mais elle tenait cela de la famille Lagoueyte dont un ancêtre avait acheté le rôle de maire de Dax, tout comme celui de Lesperon, dont il avait été destitué pour l’un comme pour l’autre. Le sieur Lagoueyte tenait à agrandir son patrimoine. Propriétaire d’un bois de pins maritimes sur un raidillon de sable accumulé par le vent, il avait décrété que la terre où la semence de ses arbres avait été emportée et engendré des pins, lui appartenait. La dame était-elle au courant des agissements de son aïeul?

En tous cas, elle était très dévote et s’ingéniait à faire le bien. Trabuc en était une preuve vivante, ce dont il se moquait éperdument. L’intendant avait profité de l’absence de la maîtresse de maison pour décider de confier le troupeau de moutons du domaine au jeune homme. Ce garçon l’inquiétait un peu, il n’aimait pas particulièrement que le curé l’éduque. On n’avait pas besoin, ici, de gens qui sachent lire, compter et parler le français. Lui-même comprenait à peine quelques mots de cette langue qu’employaient les classes supérieures. C’était d’ailleurs à ces dernières que les curés appartenaient, devant provenir de familles connues. Un bâtard était tout juste bon à garder les moutons et encore! L’intendant fut surpris de voir à quelle vitesse le gamin apprenait le métier de berger… Mais si la légende qui entourait le garçon s’avérait exacte, si par hasard, Trabuc avait des origines nobles? Un motif de plus pour étouffer toute velléité!

Au contact des autres bergers, Trabuc serait confronté à leur ignorance, devrait parler en patois et oublierait vite les enseignements du curé.

Pourtant, cela ne se passa pas comme prévu.

Trabuc rencontrait encore le curé, moins souvent certes, mais le prêtre qui était parvenu à donner le goût de la lecture au garçon lui donnait toujours des ouvrages à lire. Bien entendu, il s’agissait de livres concernant la religion. Il n’était pas rare de trouver Trabuc un livre à la main, au lieu de le voir tricoter ou filer la laine comme les autres bergers. Il essuyait alors des quolibets qui le laissaient indifférent :

«Tu lis ton bréviaire ou tu fais semblant? »

Ou encore :

« Tu veux péter plus haut que ton cul parce que la patronne t’a à la bonne.»

Ils avaient raison de critiquer. Ce que lisait Trabuc, n’avait rien à voir avec ce qui se passait dans la société. Où était-il, ce Dieu qui promettait tant de belles choses après la mort? Trabuc se sentait bouillir, c’était maintenant que l’on avait besoin de cette main providentielle! Ne voyait-Il pas la misère, ici, dans cette lande austère?

Bien sûr, la faible population qui vivait sur ce territoire avait l’habitude de vivre chichement. Trabuc ne se plaignait pas trop pour lui-même, il avait appris à se débrouiller, notamment pour se nourrir. Il portait toujours sur lui une fronde avec laquelle il faisait preuve d’une adresse peu commune. Il pouvait atteindre n’importe quel oiseau en plein vol, pour peu qu’il passe à sa portée. Et puis, il avait ses pièges à anguille et des collets pour les lapins et les lièvres. Il n’abusait pas : une seule chose à la fois, il savait préserver cette nature dont il avait besoin pour vivre.

Trabuc avait entendu, lui aussi, les mêmes bruits que Madame Dussault, mais n’avait pas pour autant les mêmes craintes. La famine se répandait dans les grandes villes, avec les maladies qu’elle entraînait inévitablement. Cela ne semblait pas préoccuper les nantis ni les gouvernants, rien d’étonnant pour Trabuc au vu des enseignements qu’il tirait de ses lectures. Les hommes n’étaient pas égaux, il y avait les riches et les pauvres, et c’étaient les pauvres qui travaillaient pour nourrir les riches et leur permettre de vivre de manière insouciante. Il y avait quelque chose d’indécent dans tout cela, que ne ressentaient pas les camarades de Trabuc, tellement ils étaient habitués à leur misérable condition. Le jeune homme gardait donc ses pensées pour lui. Il ne pouvait les partager avec personne, même pas avec le curé qui, s’il les avait connues, aurait aussitôt cessé de l’enseigner. Ce prêtre était le troisième enfant d’une famille de petits aristocrates de Tartas, le frère aîné avait hérité du titre et du patrimoine, la seconde avait pu faire un riche mariage, quant à lui, il n’avait pas eu d’autre choix que celui d’entrer dans l’armée ou dans les ordres. Il avait donc choisi les ordres, après avoir bénéficié, comme son aîné, d’une instruction et d’une éducation parfaites. La seule entorse qu’il avait faite à son statut de noble, c’était vis-à-vis de Trabuc, avec tout de même une arrière-pensée, celle de s’attirer la gratitude de Madame Dussault. Sinon, le curé ne fréquentait que les familles qui avaient du bien et, accessoirement, celles qui se privaient pour lui donner le meilleur de leur récolte.

Même si Trabuc vivait au cœur de la lande inhospitalière et sauvage, il se portait bien et son troupeau aussi. Il avait pris l’habitude de faire boire ses bêtes dans un ruisseau où l’eau coulait bien claire. Lui-même ne buvait que de cette eau-là qu’il transportait en bandoulière dans une calebasse. Tout petit, au château, on lui avait déconseillé de boire l’eau stagnante qui croupissait partout dans la lande. Alors il n’y avait pas de raison pour que ses moutons n’aient pas droit, eux aussi, à une eau bien claire. Certes, cela lui demandait un effort supplémentaire pour les diriger vers le ruisseau et les ramener ensuite dans leur abri. À force, les bêtes avaient pris le pli et ne renâclaient pas. Au contraire de ses camarades, Trabuc ne s’éloignait jamais trop du lit du ruisseau.

En réalité, les bergers étaient des nomades; le soir, ils utilisaient les nombreux abris disséminés dans le pays et qu’eux seuls savaient retrouver. Les brebis ne revenaient près de la ferme qu’à la saison de mettre bas.

Trabuc devait avoir seize ou dix-sept ans et il était déjà plus grand que la plupart des adultes du pays. On pouvait se demander si c’était grâce à la nourriture qui ne lui avait pas manqué, ou, tout simplement, grâce à ses origines inconnues. Pourtant, il était aussi brun que ses congénères, avec le même teint basané qui faisait penser aux Maures.

On comprend pourquoi les voyageurs craignaient de croiser ces espèces d’extra-terrestres qui provenaient sûrement d’une vieille peuplade inconnue et qui n’avaient pas évolué. D’ailleurs, les autorités parlaient de coloniser le pays comme s’il s’était agi d’un pays étranger ! Des Barbares! Voilà comment étaient considérés les Landais de l’époque par le reste de la population. Eux seuls n’en avaient pas conscience, Trabuc encore moins que les autres. Le garçon poursuivait son chemin sans calcul, sans prétention. Il vivait au jour le jour et, finalement, il n’était pas mécontent de ce que lui réservait la vie. Il mangeait à sa faim et était libre. Même si l’intendant lui retirait la garde des moutons et le pain qui était censé le rémunérer de son travail, Trabuc continuerait à vivre. La lande regorgeait de gibier, qu’il soit sédentaire ou seulement de passage. Parfois, il apportait une de ses plus belles prises à Madame Dussault, lorsqu’elle était là. Oh! Pas directement à la dame elle-même, mais à la cuisinière qui ne manquait pas de le lui signaler :

«Je vous ai cuisiné un lièvre comme vous les aimez, c’est Tra… Jean qui l’a apporté pour vous.

– Vous le remercierez pour moi, voilà un garçon qui n’est pas ingrat! »

Le problème était que l’intendant se réservait la chasse sur le domaine et qu’avec les initiatives de Trabuc, il perdait son monopole.

Le vieux Francilloun l’aimait bien et l’avait prévenu à plusieurs reprises :

« Méfie-toi du commis, il ne t’aime pas. Un jour il te mettra à la porte, comme il l’a fait pour moi. Tu ferais bien de te trouver un autre maître, costaud comme tu es, tu ne devrais pas avoir de mal.»

Trabuc était fidèle, il savait ce qu’il devait à Madame Dussault, il ne la quitterait pas. Il pouvait aussi compter sur le curé, même s’il mettait les deux hommes dans le même sac. Le prêtre lui semblait tout aussi vil. Les malheureux ne comptaient pas pour lui, il ne savait que leur promettre le paradis après la mort. Il ne méprisait pas cet homme pour cela, il lui était reconnaissant de lui avoir appris à lire et à compter, mais les lectures qu’il lui avait données avaient fini par lui forger un esprit quelque peu révolutionnaire. Pourtant, Trabuc ne pouvait faire part de ses idées à personne. Nul ne comprendrait. Cependant, à sa façon de s’exprimer, chacun sentait tout de suite qu’il était différent. Il conversait avec aisance et en français lorsqu’il le fallait. Cela arrivait assez souvent, avec les voyageurs, ou les pèlerins. Lorsqu’ils ne craignaient pas de demander leur chemin, on les aiguillait vers Trabuc, le seul en pleine lande à pouvoir échanger quelques mots.

Le jeune homme était donc probablement le premier à savoir s’il se passait quelque chose dans le pays, de plus en plus de gens traversant la lande, surtout des hommes qui quittaient leur palais, leur vie dorée, pour gagner l’Espagne. Le peuple se révoltait, les Parisiens avaient pris la Bastille et chaque ville s’attaquait à un symbole de l’autorité monarchique. Au-delà du roi, c’était les plus riches que l’on voulait atteindre. Les petites gens réclamaient juste un meilleur partage des terres et des richesses.

Des terres, ici, ce n’était pas ce qui manquait ! Madame Dussault s’était vraisemblablement installée à demeure au château, n’allait plus à Bordeaux, tandis que son mari venait très rarement à Tire-culotte, occupé qu’il était à négocier avec les révolutionnaires.

Certains avaient vu là, avec ces voyageurs de plus en plus nombreux, l’opportunité de s’enrichir. Il n’était pas rare qu’ils soient délestés, ou molestés pour ceux qui tentaient de résister. Certains venaient se plaindre au curé qui n’en pouvait plus. Une fois cependant, un personnage sans doute important lui avait fait demander protection, par l’intermédiaire d’un valet qui l’attendrait à l’étape suivante.

L’homme patientait au poste de Laharie. Le curé avait cru bon de demander à Trabuc, le seul garçon en qui il avait confiance, de l’escorter. Pour cela, il lui avait envoyé un gamin qui passerait la nuit avec les moutons, au cas où l’intendant ferait une visite impromptue.

Trabuc se dirigea donc à grandes enjambées en direction de Laharie, à la tombée de la nuit. Avec ses échasses, il multipliait ses pas par trois sans peiner ni se faire violence.

Lorsque l’homme le vit arriver, il se dit que c’était justement le genre d’individu qu’il voulait éviter, il ne savait pas s’il pouvait lui faire confiance. Trabuc n’en était pas à cela prêt. Devant les hésitations de son interlocuteur, il tourna le dos et allait reprendre son chemin, lorsque l’inconnu demanda :

«Combien voulez-vous?

Interloqué, Trabuc ne sut que répondre et expliqua qu’il avait simplement accepté cette mission, parce que le curé le lui avait demandé. Il parlait en français, ce qui surprit le voyageur.

– Un écu!»

Trabuc n’avait jamais vu un écu de sa vie, même pas une pièce de monnaie! Jusque-là, il n’en avait eu nul besoin. Si l’homme lui proposait de l’argent, ce devait être quelqu’un d’important, un peu comme Madame Dussault qui avait eu l’indulgence de le recueillir. Cet étranger lui demandait de l’aide, il ne faillirait pas.

Trabuc commençait à comprendre pourquoi le voyageur avait besoin d’une escorte, il devait transporter de l’argent pour lui-même ou pour quelqu’un d’autre. Jusque-là, l’homme avait voyagé à cheval. Ici, dans la lande, c’était impossible si l’on ne connaissait pas le pays, à moins de faire un long détour. Trabuc fut obligé de ralentir son pas pour ne pas semer son protégé. Le voyageur se serait presque senti en sécurité avec ce garçon juché sur ses échasses à une hauteur qui lui donnait une vision décuplée. Cependant, il n’y avait pas de lune et les hautes herbes gorgées de rosée imprégnaient ses vêtements. L’homme semblait peiner, Trabuc comprit qu’il n’irait pas jusqu’à Taller durant la nuit. Il changea de direction sans que l’individu s’en aperçoive. Il se dirigea vers le parc dans lequel il avait enfermé ses bêtes. Bien lui en prit, le curé ne devait pas être le seul à savoir qu’un riche étranger allait passer, des brigands l’attendaient au lieu-dit Tire-culotte, une espèce de souricière dans laquelle le voyageur devait s’engager à quelques centaines de mètres du château. Plusieurs méfaits s’y étaient déjà produits et les gendarmes à cheval n’intervenaient pas, craignant, eux aussi, de s’embourber dans des marécages qu’ils n’avaient pas l’habitude de fréquenter.

Arrivé auprès de ses moutons, sans autre explication Trabuc déclara :

«Vous allez coucher là le reste de la nuit, demain je guiderai le troupeau vers Taller et vous m’accompagnerez.

– En plein jour?

– Personne ne vous verra. »

Avant de l’installer, Trabuc chassa son jeune remplaçant :

« Rentre chez toi et n’écoute plus le curé, il s’est fichu de nous!»

À moitié endormi, le gamin ne demanda pas son reste, Trabuc ne jouissait pas d’une réputation de bagarreur, mais il était respecté, peut-être à cause de sa taille ou de son érudition.

L’étranger non plus ne broncha pas, les deux lieues qu’il venait de parcourir l’avaient épuisé. Il se disait que, malgré leur mauvaise réputation, les habitants du pays n’étaient pas aussi idiots que ce que l’on pensait généralement. Avec leurs échasses, ils pouvaient affronter plus aisément les passages difficiles de cette terre pour le moins ingrate. Trabuc laissa sa couche à son invité et se fit une place dans un coin du parc auprès de ses moutons.

Le lendemain matin, apparemment, l’homme n’avait pas dormi ou très peu. Il avait une sale tête, alors que le troupeau s’égayait déjà en direction du ruisseau où il allait s’abreuver, pendant que Trabuc se livrerait à une toilette sommaire.

Le voyageur dut l’imiter, car les brebis n’attendaient pas, les premières ayant rapidement pris la direction opposée à celle que voulait emprunter Trabuc. Mais en quelques enjambées, il rattrapa les meneuses et les remit dans le bon sens.

Lorsque tout fut revenu dans l’ordre, Trabuc considéra qu’il était temps de se sustenter un peu. Il partagea sa ration de bouillie de farine de maïs et un peu de lard fumé. Pour boire, il n’y avait que la calebasse que Trabuc avait remplie d’eau au ruisseau.

L’étranger trouvait que le cheminement du troupeau était lent et la conversation avec Trabuc complètement absente. Il semblait que les deux hommes s’observaient. Le voyageur ne devait pas avoir plus de trente ans, ses vêtements trahissaient une condition supérieure même s’il avait tenté de leur enlever leur caractère trop voyant. Il fallait échapper à la convoitise des paysans qui pouvaient se transformer en brigands. Il était passablement intrigué par ce garçon sauvage mal vêtu qui se nourrissait presque comme les animaux et qui, en même temps, faisait preuve d’une certaine instruction. Il était vrai que le curé ne pouvait pas lui envoyer n’importe qui, parce que de leur côté, les bandits n’étaient pas non plus dépourvus d’intelligence. Ce qui impressionnait le plus l’étranger, c’était la placidité et la patience de Trabuc, exactement ce dont lui-même était dépourvu, se sentant perdu dans cette immensité. Le berger avait parfaitement senti son malaise.

«Soyez sans crainte, dès ce soir vous serez en sécurité à l’hospice de Taller et vous pourrez y trouver un cheval, pour poursuivre votre route plus commodément.»

Ce garçon est, en plus, perspicace, pensa le voyageur. Est-il sorcier? On l’avait mis en garde; outre des hommes mal famés, on lui avait assuré qu’il pourrait rencontrer des sorciers capables de lui jeter un sort ; on lui avait également parlé de ces multiples sources qui guérissaient toutes quelque chose, avec certainement une bonne dose de superstition en arrière-plan. Il lui tardait surtout d’arriver au bout de cette étape, d’acheter un de ces poneys landais qui vivaient à l’état sauvage près de la côte et qui, une fois dressés, devenaient des bêtes robustes que l’on pouvait monter ou atteler à un cabriolet. Il avait hâte de s’éloigner de cette zone où, pour la première fois de sa vie, il avait connu la peur. Rares étaient les habitants qui possédaient un cheval, il n’y avait guère que les gendarmes et, bien entendu, le château, qui utilisait quand même les bœufs pour travailler dans les champs.

L’intendant faisait sa tournée à cheval. Il connaissait bien la lande, l’animal ! Mais Trabuc aussi, si bien qu’il parvenait rarement à approcher le garçon et se contentait de l’épier depuis un monticule de sable, d’où il était nettement visible. Trabuc l’ignorait.

L’après-midi tirait à sa fin et le voyageur n’avait pas encore reçu la moindre indication de la part de Trabuc. Il lui semblait qu’ils avaient tourné en rond, en s’approchant d’une construction identique à celle qu’ils avaient quittée le matin. Les parcs se ressemblaient tous, la végétation elle-même prêtait à confusion.

Pourtant, à bien y regarder, il y avait une différence importante, une source qui délivrait une eau claire en apparence, mais laissait un dépôt de couleur marron. Ici, le sol regorgeait d’un minerai de fer plus ou moins pauvre, imperméable à l’eau et qui était en grande partie la cause des marécages. L’eau était captée par des bois constituant un abreuvoir vers lequel le troupeau s’était immédiatement dirigé. Repus et fatigués, les moutons ne songeaient qu’à se coucher sur le lit de fougères et de bruyère qui les attendait.

L’étranger observait, il avait déjà compris que les bêtes passaient avant les hommes. Le berger allait-il lui demander de passer une autre nuit avec lui ou le conduire à l’hospice? Il n’avait aucune notion de l’endroit où il se trouvait, cela pouvait aussi bien être un guet-apens. Il avait voulu utiliser le soleil pour se guider, savoir s’ils se dirigeaient réellement vers le sud, mais cela s’était avéré impossible tant ils avaient, semblait-il, changé de direction. La porte de l’étable enfin fermée, Trabuc s’adressa à lui :

«Vous mangez avec moi ou bien je vous conduis tout de suite à l’hospice? Il est tout proche, je vous l’indiquerai, mais je ne me montrerai pas.»

L’étranger avait échappé aux brigands grâce à Trabuc, peut-être que lui ne leur échapperait pas s’ils avaient connaissance de son intervention.

Le voyageur rêvait d’un bon repas, la bouillie de maïs, très peu pour lui ! Il préféra le refuge des pèlerins. Ici, le chemin était plus évident, le sol plus ferme. Les hommes se séparèrent au bout d’une centaine de mètres.

L’inconnu n’avait pas manqué à sa parole, il avait glissé un écu dans la main de Trabuc, tout heureux, jamais dans sa vie il n’avait eu le privilège de toucher une pièce de monnaie. L’homme aurait pu le rouler, il ne connaissait même pas la valeur des pièces ni ce qu’il pouvait en faire. Il vérifia, en tout cas, c’était bien écrit un écu.

Qu’allait-il faire de cet argent? Personne ne croirait qu’il l’avait véritablement gagné… Peut-être pourrait-il acheter des moutons? Ce fut sa première idée. Dans la nuit, il en eut une autre. Dès le lendemain, il retournerait vers Laharie avec ses bêtes et proposerait aux voyageurs de les conduire en sécurité jusqu’à Taller, moyennant finance. Il comptait qu’avec le troupeau, il lui faudrait une semaine pour faire l’aller et le retour. Il connaissait tous les endroits où il pouvait enfermer les bêtes le soir. Mais il ne fallait pas qu’un berger eût la même idée que lui, surtout lorsqu’il était accompagné d’un inconnu. Il était assez malin pour aviser et inventer une histoire.

 

 

 

On appelait l’intendant Pichelèbe, personne ne savait si c’était son vrai nom ou simplement un sobriquet pour le railler. Il se conduisait en maître absolu. Peut-être avait-on voulu le rabaisser en lui donnant ce surnom qui, en français, signifie Pisse-lièvre ?

Cependant, depuis quelque temps, et Trabuc avait fait le rapprochement avec le retour de Madame Dussault, il se montrait moins arrogant. Probablement craignait-il d’être découvert ou dénoncé parce qu’il faisait main basse sur une partie des revenus du château? Il était vrai qu’avec toutes ses fermes, même si certaines étaient peu rentables, la patronne avait des difficultés à s’y retrouver. Elle avait suffisamment de provisions pour elle, pour sa maisonnée et pour faire le bien autour d’elle. De plus, son mari gagnait bien sa vie à Bordeaux.

Tout le monde le savait, Pichelèbe ne supportait pas Trabuc. L’intendant avait un fils du même âge que le protégé de Madame Dussault et il craignait que ce bâtard, trouvé sous le porche de l’église, prenne la place qu’il occupait et qu’il destinait à son propre rejeton. Il avait une autre raison d’en vouloir à Trabuc : le garçon n’en faisait qu’à sa tête! Le plus rageant était que ce qu’il faisait allait dans le bon sens.

Voilà qu’il s’était mis en tête d’établir un parcours pour ses moutons qui allait de Laharie à Taller. Lorsqu’il revenait à son point de départ, l’herbe était à nouveau tendre et fournie. Gare au berger qui venait piétiner ses plates-bandes! Son troupeau était de loin le plus beau de tous ceux que Pichelèbe avait à gérer.

Le curé avait eu une drôle d’idée de l’instruire! Était-ce lui qui le guidait en douce?

Il fallait qu’il mette ce jeune rebelle au pas! Un jour, il décida de le surprendre alors que Trabuc n’était pas loin de Tire-culotte. Heureusement, il revenait de Taller et n’avait pas de voyageur sous sa protection :

«Je t’interdis de faire courir les bêtes comme ça, elles se fatiguent et ne profitent pas.

– Tu y vois mal, Pichelèbe, veux-tu que nous comparions ces moutons à ceux du Cassou?

– Pour l’instant ils paraissent beaux, mais ils vont vite dépérir.

– Eh bien, je prends le pari, c’est ce que nous verrons !

– Je n’ai pas l’intention de changer de méthode et si tu es mécontent, parles-en à Madame Dussault? Si elle est de ton avis, j’obéirai…»

Pichelèbe était entré dans une grande colère, ce garçon paierait son insolence, un jour. Madame Dussault était trop bonne avec ce gamin, elle lui passait tout. Qu’il prenne garde, un jour, il allait commettre une erreur !

Trabuc prenait garde, en effet, il savait que Pichelèbe était prêt à mentir pour lui attirer les foudres de la châtelaine.

Pichelèbe avait un autre travers et pas des moindres : il aimait les femmes et forçait la plupart des épouses et, parfois même, les filles des fermiers. Certains d’entre eux fermaient les yeux, ou, tout au moins, faisaient semblant, tellement ils se sentaient impuissants. Parfois, c’était la femme elle-même qui se rebellait et cela se terminait mal pour sa famille qui se trouvait dans l’obligation de trouver une autre ferme. Là, Pichelèbe intervenait encore pour empêcher ces gens de trouver un toit. C’était ce qui était arrivé à Francilloun : son épouse ne s’était pas laissé séduire, mais elle avait grandement culpabilisé d’avoir entraîné son époux dans le scandale que n’avait pas manqué de déclencher Pichelèbe. La honte engendrée par cette mauvaise réputation avait fait le reste, on avait retrouvé son corps du côté de Tire-veste, à demi dévoré par les animaux sauvages. Cela avait été mis sur le compte des loups, afin d’éloigner les habitants et les curieux de ce lieu funeste. La Mariette avait été accusée de l’avoir aidée parce qu’elle était la seule à aller se recueillir sur le lieu du drame; une femme un peu sorcière qui connaissait les plantes et qui pouvait vous guérir comme vous tuer. Pichelèbe la craignait, celle-là! Francilloun s’était réfugié chez elle quelque temps, affirmant haut et fort que le vrai responsable de la mort de son épouse, c’était Pichelèbe. Depuis, une haine féroce s’était emparée de celui qui était devenu un mendiant. Dans les fermes dont le régisseur du château avait la charge, il était strictement interdit de donner du travail à Francilloun, encore moins du pain.

Ils étaient peu nombreux ceux qui transgressaient les ordres de Pichelèbe. Il n’y avait guère que Mariette qui partageait sa soupe de temps en temps lorsqu’il avait trop faim. Cependant, Francilloun n’était pas trop rassuré, il ne savait jamais avec quoi était confectionné le breuvage, revigorant certes, qu’elle lui proposait. Trabuc aussi n’hésitait pas à offrir une part de son repas au mendiant. Ils partageaient leur défiance vis-à-vis de Pichelèbe, pour ne pas dire leur haine.

Avec Francilloun, Trabuc savait tout ce qui se passait dans le village. Un soir, autour d’un feu qui venait de leur servir à cuire une brochette d’oiseaux, les deux hommes en vinrent à faire une constatation : Pichelèbe trafiquait, il forçait les fermières, mais il attaquait aussi, probablement, les voyageurs. Francilloun promit de le surveiller, en partie pour savoir, mais également pour protéger son jeune ami, lequel, avec son trafic de passeur, allait s’attirer des ennuis avec les brigands.

Francilloun suivit son ennemi nuit et jour, se rendit compte que sa réputation d’être nauséabond n’était pas surfaite. Il découvrit que ses frasques avec les fermières n’étaient pas une légende, qu’une partie des récoltes qui devait aller dans les dépendances du château finissait directement dans ses propres entrepôts.

Le régisseur trafiquait aussi avec les maquignons, les marchands et même, depuis quelque temps, il se postait à l’entrée de la nuit, tantôt du côté de Tire-veste, Tire-chemise, plus rarement de Tire-culotte, probablement trop près du château de Madame Dussault. Francilloun avait remarqué la nervosité du régisseur qui attendait, toutes ces nuits, sans le moindre résultat. Pourtant, il s’était renseigné, des migrants parvenaient bien à l’hospice de Taller… Un mystère!

Francilloun prévint Trabuc :

«Méfie-toi, garçon, le maître cherche à savoir comment les voyageurs passent sans qu’il puisse les intercepter!

– Comment le sais-tu?