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Comment continuer à écrire en étant mère ? Quand on manque d’un temps à soi ? Peut-on faire taire le désir, celui d’être femme, celui de créer ?
Avec "Tois siècles d’amour", roman aux allures de conte porté par une langue métaphorique, Eva Kavian tisse un texte sur l’identité, la liberté et l’épanouissement d’une femme.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Eva Kavian est née en Belgique, en 1964. Elle est l’autrice de romans, poésies, nouvelles, essais. L’Académie des Lettres lui a décerné le prix Horlait-Dapsens, en 2004, pour son œuvre littéraire et son travail dans le secteur des ateliers d’écriture qu’elle anime depuis 1985. Elle a reçu le prix Marcel Thiry en 2006 pour son roman "Le Rôle de Bart" et plusieurs prix en littérature jeunesse.
"L’Engravement", son précédent ouvrage à La Contre Allée, a été sélectionné pour les prix Wepler, Rossel, SGDL et Handi-Livres.
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Seitenzahl: 96
Veröffentlichungsjahr: 2025
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TROIS SIÈCLES D’AMOUR
EVA KAVIAN
La Contre Allée est une maison d’édition indépendante
qui fait confiance à votre curiosité depuis 2008.
Vous avez entre les mains la première impression
de Trois siècles d’amour dans notre collection poche
et nous vous en remercions.
© (éditions) La Contre Allée
Collection La Sente 2025
Première édition : Castor astral 2003
« Nous avons fait l’amour longtemps, doucement. Le vent faisait trembler la fenêtre et ses fragiles vitres de sucre.
J’aimais bien le corps de Pauline.
Elle m’a dit qu’elle aimait bien le mien aussi.
Nous ne trouvions rien d’autre à nous dire.
Le vent s’est arrêté soudain. Pauline m’a demandé :
“Qu’est-ce que c’est ? – C’est le vent.” »
Richard BRAUTIGAN,
Sucre de pastèque.
« Les mots sont le temps sur terre, le temps expliqué et dispersé, les signes traduits en sang. »
Hugo CLAUS,
Cruel bonheur.
Quand nous sommes arrivés, l’idée même d’écrire un livre m’était devenue étrangère. Il y avait trop longtemps que je ne trouvais plus de papier. Les enfants du monde, oui, ils en trouvaient. Ils ne savaient pas dire où, mais leur vie était pleine de papiers. Ils dessinaient leur vie sur les papiers trouvés, ne laissaient rien pour un livre à écrire. J’avais essayé les portes. Les portes de la maison, celles des armoires. J’avais écrit sur des boîtes et sur les emballages de sucre que je passais mon temps à voler. Les enfants du monde, eux, passaient leur temps à voler le mien. Ils volaient mon temps. Quand j’arrivais à en mettre un peu en lieu sûr, je l’utilisais pour voler du sucre. J’écrivais sur l’emballage déplié, lissé. À peine quelques mots, et je devais en voler un autre pour continuer. Je revenais ensuite dans la maison aux portes pleines et je veillais sur eux, les enfants du monde.
Je n’ai pas tenu des années ainsi. J’ai arrêté de penser au livre à écrire. J’ai essayé de vivre. Ça a fait venir l’idée des vacances. Nous sommes partis. Pendant le voyage, les enfants ont appris à dormir. Nous ne nous y attendions pas, mais nous avons compris que rien ne serait plus comme avant. Avec des nuits, entre les jours. Puis, nous sommes arrivés. Ici.
Le lieu de nos vacances ne ressemble à rien de ce que l’on peut imaginer : un rectangle de terre. Au bout du rectangle de terre, un rectangle bleu avec de l’eau dedans. Dans lequel les enfants du monde plongent tout de suite. Nous, non. Nous savons que parce qu’ils ont appris à dormir, il leur faudra autre chose que de la terre et de l’eau. Nous profitons de ne pas leur être indispensables un moment et construisons, de l’autre côté du rectangle de terre, une maison, grande comme le rectangle bleu. Nous pensons que cela les aidera à trouver des repères pour cette nouvelle vie, que la maison soit grande comme l’eau, que le rectangle qui nous est imparti soit la somme exacte de trois rectangles identiques. Mais nous ne l’aurions pas faite plus grande, si nous n’avions pensé à rien. Entre le moment de notre arrivée et celui où ils recommenceraient à dormir, nous n’avions que le temps de remplir un tiers du terrain d’une maison. De toute façon, c’est bien suffisant, un tiers de terrain, pour une maison à dormir dedans. Nous comptions manger sur le rectangle de terre. Entre l’eau et la nuit.
Ici, où nous sommes en vacances, la boulangère va mal. C’est écrit sur sa vitrine, avec beaucoup de couleurs. En noir, elle s’excuse et prie son aimable clientèle de bien vouloir ne pas lui en vouloir, mais annonce que la situation est grave. En bleu, elle dit que la situation, c’est des problèmes de santé. Que c’est grave et que ça dure, et qu’elle n’est à l’abri de rien en plus, elle, la boulangère. Que malgré tout, elle tient à faire tout ce qu’elle peut, pour les clients qui veulent bien comprendre la situation. En rouge, elle ajoute qu’elle a dû être hospitalisée, pas plus tard qu’il n’y a pas longtemps, ce qui montre bien qu’elle n’est pas une tire-au-flanc, qu’elle n’en rajoute pas concernant la situation, et que son souhait est d’être comprise par sa clientèle qui le veut bien. En orange, que si cela met sa santé en péril, si cela risque de rendre nécessaire une nouvelle hospitalisation suite à une aggravation de la situation, elle ouvrira néanmoins la boulangerie, le temps des vacances, en matinée. En vert, que comme ça, l’après-midi, elle pourra se reposer, que cela, il le faut, le médecin l’a bien dit. Lui qui disait qu’elle ne devait absolument pas travailler pour l’instant. Mais bon. Pour les clients compréhensifs, elle faisait ce qu’elle pouvait. Que les autres, avec un vert plus clair, pouvaient aller chercher du pain ailleurs, si c’était trop leur demander que de respecter quelqu’un qui fait de son mieux dans des circonstances extrêmement éprouvantes. Signé, en violet, la boulangère.
J’ai acheté tout le pain qui restait, elle pourrait aller se reposer plus tôt. Avec tout ça, j’ai eu du mal à rentrer au rectangle de terre. J’en ai laissé pour les oiseaux que je n’ai pas vus.
Si j’avais encore eu l’idée d’écrire un livre, si nous étions venus ici en vacances malgré cela, j’aurais écrit un livre sur la boulangère. Je pense à tous ceux qui n’arrivent pas devant sa vitrine parce qu’ils ne vont pas en vacances et qui ne peuvent ainsi savoir que cette femme souffre, et comment malgré tout elle fait ce qu’elle peut, pour que ceux qui la comprennent, tout au moins, puissent manger de son pain. J’aurais écrit ce livre pour eux. Pour qu’ils sachent qu’il y a du pain pour eux, ici, s’ils respectent la situation de la boulangère.
Pas comme ceux du Grand Café, qui rigolent de la santé d’autrui. Qui disent que si ça continue, on trouvera du pain aux Courses du Jour, que la boulangère ne l’aura pas volé, à n’ouvrir que le matin. Ceux-là, du Grand Café, peuvent se brosser je pense pour avoir du pain le matin. Sur la vitrine de la boulangère, on ne fait pas dans le compromis, c’est écrit en vert plus clair. Peut-être qu’ils ne riront pas longtemps de la santé d’autrui, au Grand Café.
Sur le rectangle de terre à côté du nôtre, il y a une fille très brune, qui promène un cheval pas très grand, et un homme. Lorsque les enfants du monde se réveillent et mangent le pain que je leur ramène tant bien que mal, l’homme démonte une petite cabane de tôles. Quand ils vont dans le rectangle bleu, l’homme tourne en rond sur sa terre sans cabane. Quand ils reviennent sur le rectangle du milieu pour autre chose que du pain, l’homme remonte sa cabane de tôles. Après, ils vont dormir. La fille très brune met le cheval pas très grand dans la cabane, elle reste avec lui. L’homme va quelque part.
Je ne les vois jamais manger du pain ou attendre qu’ils se décident à en vendre, aux Courses du Jour, je ne les entends jamais rigoler de la santé d’autrui.
Les vacances font du bien aux enfants du monde. Ils chantent dans le rectangle bleu en dessinant leur vie sur des papiers trouvés. Quand ils vont dormir, je ramasse les feuilles remplies, sans chercher s’ils m’ont laissé un peu de place, tant est loin de moi l’idée d’un livre à écrire. Je les pose, l’une sur l’autre. Je ne suis sûre de rien. Je n’ai pas assez l’habitude des nuits entre les jours pour prendre le soir pour un début de nuit. Je ramasse les papiers trouvés, je les empile, dans une relative et tranquille incertitude. Je sais comme peuvent s’oublier les choses apprises un jour.
Il y a du vent, ici. Peut-être qu’il y a plus de vent ici parce que le bleu n’est pas rond ou parce que c’est les vacances, le temps pour oublier les choses apprises un jour, et qu’il faut du vent, pour ça.
Il ne faut pas croire qu’il n’y a pas de vent chez nous. Parfois, ça souffle plus fort que l’oubli. Parfois aussi, rien ne bouge, on se souvient de tout. Ça dépend.
Ici, ça souffle tout le temps, mais très doucement. Il est difficile d’imaginer que ce vent suffise à tout oublier. On est comme coincés entre l’oubli et le souvenir, sauf quand les enfants dorment. Alors, plus rien ne bouge. Le soir est devenu le début d’une nuit. C’est ainsi chaque jour. Les enfants du monde, dans la mémoire des choses apprises, dorment. Et moi, je ramasse les papiers trouvés dessinés en chantant, je les empile, je me souviens de tout.
Quand le vent se lève, je vais chercher du pain. Je vais voir si la situation de la boulangère ne s’est pas aggravée.
J’ai arrêté de fumer. Ce n’est pas facile pour moi. Ça commence toujours par des jours terribles. Mais quand je ne suis pas dans l’idée d’un livre à écrire, je sais penser à autre chose. Arrêter de fumer, par exemple.
Je ne veux pas que les jours terribles gâchent nos vacances. J’arrête de fumer, mais je continue à acheter des cigarettes. Le contraire est plus difficile. Les deux ensemble garantissent les jours terribles. Quand les enfants vont dans le rectangle bleu, je vais chercher des cigarettes.
La première fois, j’ai demandé un paquet de cigarettes, j’ai payé, j’ai mis le paquet dans mon sac et j’ai dit merci. Le marchand a répondu : c’est moi. Il faut venir en vacances ici pour rencontrer un marchand de ce qui nuit gravement à la santé s’appeler Merci. Le lendemain, j’ai demandé un paquet de cigarettes, j’ai payé, j’ai mis le paquet dans mon sac, et j’ai dit : merci, Merci. Il a répondu : c’est moi.
Je comptais m’y prendre ainsi : d’abord un paquet par jour. Dès que je me sentirais prête, je passerais à un tous les deux jours. Si tout allait bien, à la fin des vacances, j’aurais arrêté d’acheter des cigarettes sans passer par les jours terribles.
Je me suis gardée de parler de ça à Merci Merci. Il avait beau vendre très gentiment ce qui, devait-il penser, ne manquerait pas de me tuer, je ne le connaissais pas assez pour anticiper avec précision ce que serait son attitude s’il devait apprendre qu’il me perdrait plus tôt que prévu. J’ai aussi arrêté de le remercier. Lui dire : merci, Merci Merci m’aurait plongée dans un fou rire. Je venais tout de même d’arrêter de fumer. Je n’étais pas de taille à assurer le rire. Je disais juste : Merci Merci. De toute façon, il répondait toujours : c’est moi, peu soucieux probablement d’aller plus loin dans la conversation avec des morts en sursis.
Il m’a fallu quelques semaines avant de me rendre compte que le vent qui permettait l’oubli durant le jour ne faisait rien à la pile de papiers trouvés.
J’avais commencé la pile sur un rectangle à côté. Pas celui de l’homme qui démontait sa cabane au lieu de manger du pain, mais le rectangle juste au-delà du bleu. Il avait l’air de ne servir à rien encore. On avait dû y cultiver de l’anis. Nous étions si contents de l’harmonie de nos trois rectangles, que poser sur l’un d’eux la pile de papiers trouvés était impensable. Donc, malgré le vent du jour, la pile progressait, chaque nuit. Je devais à ce point du séjour, prendre une courte échelle pour en atteindre le sommet.
