Trois siècles de présence ottomane - Rachid Benyelles - E-Book

Trois siècles de présence ottomane E-Book

Rachid Benyelles

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Beschreibung

Depuis les premières images tournées dans le maquis durant la guerre de libération jusqu’aux productions contemporaines saluées dans les festivals internationaux, le cinéma algérien a traversé sept décennies tumultueuses qui reflètent les profondes transformations d’une société en quête de son identité.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Jeune lycéen à Fès où son père tenait un commerce, Rachid Benyelles rejoint les rangs de L'ALN en 1957, avant d'être envoyé en formation à l'École navale d'Alexandrie. En 1964, à l›âge de 24 ans, il prend le commandement de l'Ibn Khaldoun, le tout premier navire de la marine marchande de l’Algérie indépendante, acheté spécialement pour venir en aide aux mouvements de libération en Afrique. Diplômé de l'Académie navale de Leningrad et de l'École supérieure de guerre de Paris, Rachid Benyelles est nommé à la tête de la Marine nationale en 1977. Membre de la première

  • promotion de généraux de l'ANP
  • , il est désigné en qualité de secrétaire général du ministère de la Défense nationale, puis, en 1984, de ministre des Transports. Il prendra sa retraite après les événements dramatiques d›octobre 1988.

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    Seitenzahl: 603

    Veröffentlichungsjahr: 2025

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    Trois siècles

    de présence ottomane

    Rachid Benyelles

    Trois siècles

    de présence ottomane

    Essai

    Deuxième édition revue et corrigée

    CHIHAB EDITIONS

    © Éditions Chihab, 2025.

    Tél. : 0555 99 15 67 / Fax : 023 84 72 04

    www.chihab.com / fb : Chihab éditions

    ISBN : 978-9961-63-607-7

    Dépôt légal : novembre 2025.

    Introduction

    C’est en avançant dans l’écriture d’un livre sur l’histoire de la marine algérienne au cours des trois siècles de présence ottomane que je me suis rendu compte que ce travail ne pouvait être mené à bien sans connaître le contexte géopolitique mondial qui prévalait à cette époque, les circonstances à l’origine de la présence des Ottomans dans cette partie du Maghreb, les conditions dans lesquelles ces derniers avaient fondé l’État d’Alger à partir d’une principauté de moyenne importance située aux confins des royaumes zianide, et hafside qui se partageaient alors le Maghreb central. Quels étaient l’organisation et le fonctionnement de ce nouvel État, la nature des relations qu’il entretenait avec Constantinople, ainsi que les événements ayant marqué cette période de trois siècles qui s’était achevée un 5 juillet 1830 par la capitulation sans condition d’Hussein dey ?

    Pour trouver des réponses à ces questions, je me suis plongé dans la lecture des documents publiés sur ce sujet, lesquels, hélas, proviennent majoritairement d’auteurs occidentaux dont le moins que l’on puisse dire, est qu’ils manquent d’objectivité. Bien qu’ils contiennent des informations utiles, ceux-ci sont néanmoins truffés de contre-vérités et d’interpolations fallacieuses faisant la part belle aux Chrétiens, et jetant le discrédit sur les Musulmans qualifiés de « Barbaresques ». Paradoxalement, les écrits les moins tendancieux sont ceux des moines captifs qui, à l’exemple de Diego de Haëdo1, ou d’Emmanuel d’Aranda, ont rédigé de véritables rapports de renseignement qu’ils destinaient à une exploitation militaire ultérieure.

    Sur les circonstances de la fondation de l’État d’Alger en ce début du XVIe siècle, nous disposons d’un document essentiel écrit sous la dictée du fondateur de cet État,- Khair-Eddine Ibn Yaâkoub, dit Barberousse, un marin légendaire, un chef de guerre charismatique, et un homme d’État aux compétences exceptionnelles. Autant de qualités qui n’avaient pas échappé à la clairvoyance de Soliman le Magnifique qui l’avait appelé auprès de lui pour lui confier le commandement en chef de son immense flotte, ainsi que le gouvernement de l’ensemble des territoires côtiers de la mer de Marmara, et de l’archipel grec de la mer Égée, ce qui faisait de lui un des personnages parmi les plus importants de l’Empire ottoman, alors au faîte de sa puissance. À ce titre, il disposait d’un pouvoir considérable, dont celui d’ordonner les dépenses qu’il jugeait utiles, et d’attribuer des grades aux personnels militaires qui relevaient de son autorité.

    Recueillis par un Khodja désigné par Soliman le Magnifique en personne, ses Mémoires, « Ghazaouet de Khair-Eddine pacha », ont été traduits en français, et commentés par Sander Rang et Ferdinand Denis. C’est un document d’une importance primordiale dans la mesure où Khair-Eddine relate, avec force détails, les circonstances et les péripéties dans lesquelles eut lieu la fondation de l’État d’Alger.

    Il est à noter par ailleurs, que les termes « Algériens », et « algériens », largement utilisé dans cet ouvrage, qualifient tout ce qui se rapporte à Alger, en tant que ville et capitale de l’État éponyme, et non pas à un pays nommé « Algérie » qui est un terme introduit dans le dictionnaire français en 1839 pour désigner le territoire que la France venait de conquérir, et donner à penser que ce pays n’existait pas jusque-là, - une Terra nullius, ou terre sans maître. C’est pour accréditer cette thèse que les autorités coloniales françaises s’étaient employées à faire disparaître systématiquement tout ce qui pouvait rappeler l’existence de l’État d’Alger : infrastructures civiles et militaires, monuments religieux et culturels, tribunaux, Trésor public et services fiscaux, locaux administratifs, établissements d’enseignement, hôpitaux, documents officiels et archives, pactes et traités internationaux, registres d’état-civil, etc.

    Au cours des trois siècles de présence ottomane dans le pays, l’État d’Alger aura connu, selon les périodes, quatre formes de gouvernement : celle des beylerbeys (1519-1589), celle des pachas triennaux (1589-1659), chacune d’une durée de 70 ans, puis celle, très brève, des Aghas (1659-1671) dont la durée fut de 12 ans seulement, et celle enfin des deys, la plus longue qui aura duré 159 ans (1671-1830). Pas moins de 86 gouverneurs se succédèrent à la tête de cet État au cours de ces trois siècles (22, durant la période dite des beylerbeys, 33 au cours de la période des pachas triennaux, 4 au cours de la période des Aghas, et 27 au cours de la période des deys). Les gouvernements les plus longs furent ceux de Khair-Eddine : 18 ans (1516-1534), de son fils Hassan : 16 ans (1544-1551, 1557-1561 et 1562-1567), et de Mohamed Ben Osman : 25 ans (1766-1791).

    L’État d’Alger a été fondé par deux audacieux corsaires originaires de Mytilène2,- les frères Aroudj et Khair-Eddine, que rien ne prédestinait à jouer un rôle historique aussi important au Maghreb, et en Méditerranée occidentale. Poussés par le vent du destin, ils étaient venus s’établir en Tunisie dans le but de courir sus aux nombreux et riches navires chrétiens qui empruntaient les routes maritimes entre l’Espagne, alors puissance dominante, et ses possessions italiennes (Naples, Sicile, et Sardaigne). La fortune leur ayant souri, ils avaient constitué une flottille qui écumait les eaux de la Méditerranée centrale, accumulant les prises de mer en partageant le revenu de leur vente avec le sultan hafside de Tunis.

    Les conditions de séjour en Tunisie devenant de plus en plus difficiles, Aroudj avait décidé de s’établir à Jijel où les tribus Kutama3 qu’il avait aidées à se libérer des Génois, lui avaient fait le meilleur accueil. C’est là qu’une délégation de notables d’Alger était venue le retrouver, en 1516, pour lui demander de venir les débarrasser des Espagnols qui avaient construit une forteresse tenant les habitants de leur ville sous le feu de ses canons en leur faisant subir toutes sortes d’humiliations. Fervent croyant et spontané par nature, Aroudj qui avait accepté sans hésiter, vola à leur secours à la tête d’une force constituée de combattants Kutama, encadrés par les Turcs de ses équipages.

    Aussitôt arrivé à destination, le célèbre corsaire avait pris la direction des opérations en bombardant le Peñon avec les canons dont il disposait, mais sans résultat significatif, en raison de leur faible calibre. En revanche, le blocus terrestre de la garnison ennemie qu’il avait instauré en parallèle, s’avéra bien plus efficace. Privés d’approvisionnements, surtout en eau, les Espagnols se retrouvèrent bientôt dans une situation désespérée, et sans espoir de rétablir la situation puisque leur interlocuteur habituel, le vieux Cheikh El Beled, Salem Et-Temmi, s’était effacé devant Aroudj qui déployait une formidable énergie pour organiser la résistance, et mobiliser la population avec l’adhésion pleine et entière de l’ensemble des Thaâliba4.

    Inquiets par l’intrusion de ce trublion qui venait les défier dans leur triomphale entreprise de Reconquista au Maghreb, les Espagnols décidèrent de le châtier en envoyant une puissante expédition contre lui. Aroudj qui s’y attendait, s’était préparé à la recevoir, tant et si bien que lorsque les troupes chrétiennes dirigées par le général Diego de Vera débarquèrent dans la baie d’Alger, en octobre 1516, ce fut pour essuyer une sanglante, et humiliante défaite, ce qui avait conforté l’autorité d’Aroudj, et suscité la crainte du sultan zianide de Tlemcen, et des Cheikhs des villes côtières qui avaient prêté allégeance à la couronne espagnole. Grâce au soutien financier des Espagnols, celui de Ténès avait levé une armée, et pris la route d’Alger avec l’intention de le chasser, et de prendre le contrôle de la ville.

    Sorti à sa rencontre, Aroudj lui avait infligé une lourde défaite avant d’entrer dans la ville de Ténès pour faire reposer ses hommes, et retourner à Alger où il avait laissé son frère Khair-Eddine pour le remplacer durant son absence. C’est là qu’une délégation de notables de Tlemcen était venue le retrouver pour le supplier de venir les aider à se débarrasser du sultan zianide devenu le vassal obéissant des Espagnols. Toujours aussi spontané, Aroudj avait accédé à leur demande. Dans sa marche sur Tlemcen, il fut rejoint par des milliers de combattants volontaires venus participer au Djihad contre le sultan impie qui, à l’approche de la capitale, était sorti à sa rencontre à la tête d’une armée de six mille cavaliers et trois mille fantassins recrutés dans les tribus des environs, grâce à l’argent fourni par les Espagnols. Le combat qui s’engagea se termina à l’avantage d’Aroudj qui fit son entrée dans la prestigieuse cité sous les acclamations des habitants. Une fois installés au Mechouar5, la plupart des combattants volontaires retournèrent chez eux pour vaquer à leurs occupations, cultiver leurs terres, et s’occuper de leurs troupeaux.

    Entretemps, le Capitaine général d’Oran, le marquis de Comarès, avait obtenu du nouveau roi d’Espagne, et futur empereur Charles Quint, l’envoi d’un renfort de 10 000 soldats. Une fois rendus sur place, ses derniers se lancèrent à l’assaut de Tlemcen avec l’appui de plusieurs milliers d’hommes dont le sultan Abou Hammou avait acheté les services. Après six mois de siège de la capitale zianide, les Espagnols réussirent à investir la ville, et à cerner Aroudj qui, en novembre 1518, périt les armes à la main, dans un combat inégal. Resté à Alger pour le remplacer, son frère Khair-Eddine reprit le flambeau de la résistance contre un ennemi plus déterminé que jamais à en finir avec ces Turcs dont l’esprit combatif était devenu contagieux.

    C’est pour les chasser hors du Maghreb, qu’une armada commandée par l’illustre marquis Hugo de Moncada fut envoyée afin d’investir Alger en coordination avec des troupes indigènes conduites par le sultan de Tlemcen, Abou Hammou, et le Cheikh de Ténès, Abou Abdallah. Cette nouvelle entreprise guerrière tourna de nouveau au désastre grâce à la mobilisation de la population, et à la direction avisée de Khair-Eddine. Défait, Hugo de Moncada laissa sur le terrain plusieurs centaines de morts et prisonniers de guerre, ainsi qu’un armement considérable.

    Au lendemain de cette victoire écrasante sur l’ennemi espagnol, et après avoir consacré toute son énergie au renforcement des défenses de la cité en prévision d’une nouvelle attaque, Khair-Eddine réunit les notables, les ulémas, et l’ensemble des imams de la ville pour leur faire part de son intention de les quitter pour retourner à Constantinople, afin de participer à la conquête en cours de la Roumélie par les Ottomans. À la fois surpris par une telle décision, et désemparés, plusieurs intervenants prirent la parole pour exprimer leur désarroi, et leur crainte de voir les Espagnols revenir en force, aussitôt qu’il serait parti car, insistaient-ils, personne parmi les habitants ne pouvait encore le remplacer à la tête du fragile État dont lui, et son frère Aroudj, avaient posé les fondements. Tous étaient d’accord pour considérer qu’il manquerait gravement à son devoir de musulman s’il mettait sa décision à exécution.

    Khair-Eddine reconnut le bien-fondé des arguments développés, mais rappela à l’auguste assemblée qu’en simple corsaire solidaire de la cause de ses frères en religion, il ne serait pas en mesure d’affronter durablement l’Espagne, une puissance militaire majeure qui se distinguait par son immense richesse venue des Amériques, sa proximité géographique, et l’appui de l’ensemble de la chrétienté dans sa croisade contre le Maghreb musulman. Il estimait en conséquence, que la seule solution pour faire face à cette menace, était de s’assurer du soutien d’une puissance musulmane équivalente, - celle de Constantinople, en l’occurrence.

    Cette suggestion ayant été approuvée à l’unanimité des membres de l’assemblée, il fut décidé d’adresser une requête en ce sens au monarque ottoman, en sa qualité de Khalife,- commandeur des croyants sunnites. Selim 1er qui ne tarda pas à donner son accord à la demande de protection des habitants d’Alger, signa un firman par lequel il désignait Khair-Eddine en qualité de représentant de la Porte6 dans cette principauté, avec le titre de bey.

    Cette désignation suscita une vive inquiétude chez les sultans de Tunis et de Tlemcen qui se concertèrent pour semer la zizanie et la discorde dans les rangs de l’embryon d’armée constituée par Khair-Eddine, à commencer par ses deux adjoints, celui de l’est du pays, Ahmed Ben El Kadi, et celui de l’ouest, Mohammed Ben Ali. Après avoir refusé avec indignation les avances du sultan de Tunis qui s’engageait à le soutenir pour prendre le pouvoir à Alger, le premier finit par accepter de se retourner contre celui qu’il reconnaissait comme chef, tandis que le second restait fidèle à ses principes, malgré les promesses mirobolantes du sultan de Tlemcen.

    Ahmed Ben El Kadi qui avait rallié sous sa bannière certaines tribus Zouaouas et Thaâliba, réussit à mettre en grande difficulté Khair-Eddine dont l’armée, envoyée à la rencontre des troupes du sultan hafside qui avaient envahi le territoire, fut exterminée lors d’un traquenard tendu par celui qu’il croyait être son loyal adjoint. Assiégé à l’intérieur des murs de sa capitale, Khair-Eddine, accablé par les revers de fortune, prit la décision de rejoindre Jijel, fief de ses fidèles guerriers Kutamas, et ce, dans le but de reconstituer ses forces et reprendre la lutte contre celui qui l’avait trahi.

    Après trois années entrecoupées de sorties en mer pour courir contre les navires chrétiens afin de subvenir aux besoins de ses hommes et rasseoir son autorité à l’est du pays, Khair-Eddine reprit la route d’Alger avec suffisamment de forces pour en découdre avec Ahmed Ben El Kadi qui, à son approche, sortit à sa rencontre. Défait, ce dernier sera exécuté par ses partisans qui lui reprochaient de les avoir trompés et entraînés dans une lutte fratricide qui n’avait pas lieu d’être. De retour à Alger où la population lui avait réservé un accueil triomphal, Khair-Eddine consacra son temps à la lutte contre l’Espagne, et prioritairement, à la conquête du Peñon, un bastion de la Reconquista réputé inexpugnable.

    Après avoir atteint cet objectif en mai 1529, au prix de lourds sacrifices, Khair-Eddine procéda au démantèlement, pierre par pierre, de la forteresse, et utilisa les matériaux récupérés à la construction d’une jetée reliant les affleurements rocheux à la terre ferme, ce qui permit de doter la ville d’un port qui, très vite, deviendra un des centres de course parmi les plus redoutables de la Méditerranée.

    La conquête du Peñon constitua un événement de première importance sur les plans symbolique, militaire et politique. Ce fut un tournant dans la politique expansionniste initiée par les Rois Catholiques, et un des actes fondateurs de l’État d’Alger. Cet événement sera suivi, en 1541, par l’extraordinaire prouesse de Hassan Agha, successeur de Khair-Eddine, qui réussit à infliger une défaite mémorable à Charles Quint venu à la tête d’une armada constituée de quelque 500 navires, et d’un corps expéditionnaire de 30 000 hommes venus des États chrétiens faisant partie du Saint-Empire romain germanique. Grâce à la mobilisation des habitants d’Alger, et des volontaires accourus par milliers de la Mitidja et de la Kabylie voisine, l’Empereur essuya la perte de la quasi-totalité de sa flotte, de quelque 20 000 fantassins et autant d’hommes d’équipage, selon le décompte des historiens européens. C’est par miracle que Charles Quint eut lui-même la vie sauve. Intervenant après la perte du Peñon, la défaite humiliante infligée au plus puissant monarque d’Europe va asseoir durablement l’autorité et le rôle du jeune État d’Alger en Méditerranée. Les jours des royaumes déliquescents de Tlemcen et de Tunis étaient dorénavant comptés, car le maître auquel ils s’étaient si honteusement soumis, ne pouvait plus rien pour eux.

    Le successeur de Hassan Agha, le Kouloughli Hassan Ibn Khair-Eddine, s’inscrivait dans la lignée des grands chefs de guerre et hommes d’État à l’origine de la fondation et de la consolidation de l’État d’Alger. C’est au cours de son premier mandat de gouverneur (1544-1551) que prit fin le long règne de la dynastie zianide de Tlemcen, suite à la victoire de l’armée d’Alger sur celle du sultan saadien, Mohamed Ech-Cheikh, qui avait trahi ses engagements en pactisant avec les Espagnols pour occuper Tlemcen dont la population lui avait ouvert les portes en croyant qu’il venait en allié pour combattre l’ennemi chrétien à Mers El Kébir et Oran. Le 9 juin 1557, après avoir chassé les troupes saadiennes au-delà de la Moulouya, l’armée d’Alger reprit Tlemcen où elle installa une garnison militaire sous le commandement du Qaïd Saffa qui se substitua dès lors, au dernier sultan zianide.

    Le successeur de Hassan Ibn Khair-Eddine, - Salah Raïs (1552-1556), se distingua par sa campagne victorieuse contre le sultan saadien Mohamed Ech-Cheikh dont il occupa la capitale - Fès, en mai 1554, et par la libération de Bejaïa, en septembre 1555, suite à une opération navale et terrestre magistralement conduite. Cette autre victoire sur la Reconquista espagnole au Maghreb était le résultat d’une autre conjugaison des efforts entre une population déterminée à défendre sa liberté et sa dignité, et un chef en mesure de la conduire à la victoire.

    Le retour de Hassan Ibn Khair-Eddine pour un deuxième mandat (juin 1557-1561), fut marqué par la bataille de Mazagran (Mostaganem) qui l’opposa à l’armée du comte d’Alcaudete, Capitaine général des place-fortes d’Oran et de Mers El Kébir, en août 1558, bataille au cours de laquelle les Espagnols essuyèrent la perte de plusieurs milliers d’hommes, parmi lesquels on comptait le comte lui-même, ainsi que la fine fleur de l’aristocratie espagnole. Plus de six mille hommes, dont le fils d’Alcaudete, furent ramenés prisonniers à Alger, à la suite de cette défaite qualifiée de « désastre de Mostaganem » par les Espagnols.

    Lors de son troisième mandat (1562-1567), Hassan Ibn Khair-Eddine se distingua par l’expédition qu’il mena contre les place-fortes espagnoles d’Oran et de Mers El Kébir, au cours des mois d’avril et mai 1563. Faisant preuve d’une extraordinaire bravoure, il montait à l’assaut des forteresses, en risquant sa vie à plusieurs reprises ; en vain, hélas. Il faudra attendre le mois de janvier 1708 pour que le bey de Mascara, Mustapha Bouchlaghem, avec l’appui des troupes envoyées par le dey Mohamed Bektach, libère enfin les deux place-fortes, après de longs et sanglants combats.

    En juin 1732, vingt-quatre ans plus tard, celles-ci furent reprises par les Espagnols au cours d’une opération surprise fulgurante. Harcelées en permanence et soumises à un blocus terrestre et maritime asphyxiant, les deux enclaves se transformeront en prison pour leurs occupants, et c’est pour desserrer l’étau dans lequel elles étaient prises que l’Espagne entreprendra trois expéditions successives contre Alger dirigée alors par le dey Mohamed Ben Osman qui exigeait l’évacuation sans condition des place-fortes d’Oran et de Mers El Kébir. La première, presque aussi imposante que celle de l’Empereur Charles Quint lors de sa déroute en 1541, était conduite par le général hispano-irlandais nommé O’Reilly. Elle comprenait six grands vaisseaux de ligne, quatorze frégates, vingt-quatre corvettes ou galiotes à bombes, 344 bâtiments de transport, et un corps expéditionnaire de 22 600 hommes. Arrivée dans la baie d’Alger en juillet 1775, elle fut repoussée après avoir laissé sur le terrain 8 000 morts, 3 000 blessés et 2 000 prisonniers. Les deux expéditions suivantes, presque aussi importantes que la première, étaient placées sous le commandement de l’Amiral Antonio Barcelo, en juillet 1783, et juillet 1784. Ces trois expéditions furent repoussées par le dey Mohamed Ben Osman, un chef d’exception qui sut mobiliser l’ensemble du pays pour infliger de cuisantes défaites aux Espagnols et à leurs alliés. Des centaines de milliers de combattants étaient venues des trois beylicats pour participer au Djihad, au côté de la Milice.

    Depuis la fondation de l’État d’Alger par Khair-Eddine, c’est le Djihad contre les visées hégémoniques de l’Espagne et de l’Église chrétienne qui unissait les Musulmans d’origine ottomane et maghrébine. Les Ottomans n’étaient pas considérés comme des colonisateurs venus pour exploiter un peuple et piller ses richesses, mais des libérateurs et des frères en religion. La direction qu’ils exerçaient au sommet de l’État qu’ils avaient fondé sur les ruines des royaumes zianide et hafside, était acceptée par les diverses populations du pays qui trouvaient en eux un élément fédérateur dépassant les clivages ethniques, culturels, et régionaux. Musulmans sunnites comme eux, les Ottomans leur apportaient un savoir militaire, des moyens de défense contre l’ennemi chrétien dans sa croisade contre les peuples du Maghreb, et une organisation politico-juridique qui leur permettait de vivre en paix et en sécurité dans leur pays. Les lois et règlements qu’ils édictaient découlaient de la Sharià et des traditions du prophète Mohamed. Les décisions de justice étaient prononcées et rédigées dans la langue du Coran, ce qui renforçait le sentiment d’appartenance à la même communauté, cela d’autant que le souverain ottoman était investi du titre de commandeur des croyants, en sa qualité de calife.

    À ce facteur religieux de première importance, s’ajoutait le comportement des Ottomans qui ne se prévalaient jamais d’une quelconque supériorité ethnique ou culturelle pour exploiter les gens du pays, confisquer leurs biens ou accaparer des richesses. Fonctionnaires du Gouvernement ou miliciens vivotant avec leur maigre solde, marins, artisans ou petits commerçants, ils venaient en célibataires pour l’immense majorité d’entre eux, se mariaient avec des autochtones et prenaient souche dans le pays. De ces unions naissaient des sang-mêlé appelés Kouloughlis qui ne bénéficiaient d’aucun privilège par rapport au reste de la population.

    Contrairement aux occupants romains ou français, les Ottomans n’avaient jamais cherché à imposer leur langue, quand bien même elle était alors écrite en caractères arabes, ou leurs traditions culinaires, musicales, architecturales ou autres. Contrairement aux Français, ils n’avaient jamais pratiqué la politique de la terre brûlée des Bugeaud et autres généraux de triste mémoire, ni procédé à l’extermination de populations entières pour imposer leur domination. Les Ottomans construisaient des mosquées pour y prier avec leurs coreligionnaires du pays, alors que les Français les détruisaient et les transformaient en écuries.

    Même si les quelques fonctions supérieures au sommet de l’État, et le service dans la Milice étaient réservés à des Ottomans, il est difficile de considérer l’ordre établi comme une occupation coloniale, ne serait-ce qu’au regard des effectifs militaires déployés par rapport à l’immense étendue du territoire. Ainsi, au milieu du XVIe siècle, le nombre d’Ottomans dans les rangs de la Milice (odjak) ne dépassait pas 3 000 hommes. Il atteindra 15 000 hommes, un siècle plus tard, et un maximum de 22 000, à la fin du XVIIe siècle, avant de commencer à décliner pour descendre à 2 500 hommes sous le gouvernement du dey Ali Khodja (1817-1818). Si l’ordre ottoman s’est maintenu durant trois longs siècles avec si peu de forces militaires, c’est parce que les populations algériennes y trouvaient largement leur compte. Il leur avait permis de stopper l’avancée triomphale des Espagnols dans leur entreprise de Reconquista en terre d’Islam, puis de les chasser des places fortes d’Alger et Bejaïa, pour enfin les contenir dans leur réduit d’Oran-Mers El Kébir, avant de les contraindre à quitter le territoire, en février 1792. Ce n’est pas le cas dans le Maroc voisin où les enclaves de Ceuta et Melilla sont sous occupation espagnole, aujourd’hui encore.

    Au-delà de ses interventions intempestives dans le fonctionnement du gouvernement central à l’époque des pachas triennaux, et vers la fin de la période des deys, la Milice qui constituait la colonne vertébrale de l’ordre établi, était une force paramilitaire parfaitement structurée, autour de laquelle venaient s’agglomérer les milliers de combattants volontaires qui accouraient en cas d’agression chrétienne, ou de menace sur les frontières terrestres du pays. De par leur origine sociale, et leur niveau d’éducation, la plupart des miliciens étaient des hommes frustes et mal dégrossis. Leur relation avec la population était certes rude, mais fraternelle et bienveillante. Leur temps de service réglementaire terminé, ils devenaient boutiquiers, simples artisans, et petits agriculteurs cultivant leur lopin de terre.

    L’État d’Alger, à l’instar de l’Égypte et des autres pays qui faisaient partie de l’ensemble ottoman, disposait d’une large autonomie ; les décisions y étaient prises en toute souveraineté, et parfois même, en opposition avec celles de Constantinople, comme ce fut le cas des relations avec la France depuis la crise de 1604, et la rupture consécutive du modus vivendi qui existait entre le gouvernement d’Alger et le royaume de France. Durant toute la période des pachas triennaux, aussi bien que dans celle des deys, l’État d’Alger eut souvent l’occasion de manifester son indépendance, tout en continuant à reconnaître son appartenance à l’ensemble ottoman.

    Parfaitement structuré aux niveaux central, régional et local, l’État d’Alger était reconnu comme tel par l’ensemble des nations chrétiennes, ainsi que par les pays voisins. Il avait un pavillon national, un système fiscal parmi les plus élaborés de l’époque, une force paramilitaire dotée d’armements modernes, une marine parmi les plus redoutables de la Méditerranée, et une agriculture répondant largement aux besoins de la population. Un État en mesure de construire ses navires, fabriquer ses canons et munitions, défendre ses frontières et ses intérêts à terre et en mer. Bref, un État qui avait tous les attributs pour ne pas devenir une colonie française, n’était la trahison du dey Hussein.

    Contexte historique au début du xviie siècle

    Pour comprendre les circonstances à l’origine de la présence ottomane à Alger, future capitale de l’État éponyme, il faut rappeler le contexte historique qui prévalait à la fin du XVe – début du XVIe siècle, avec la chute du dernier royaume musulman de Grenade, en 1492, et l’aboutissement de la Reconquista dans la péninsule ibérique, soit près de huit siècles après l’arrivée des premiers Musulmans, en l’an 711, sous la conduite de Tariq Ibn Ziyad qui franchit le détroit qui porte son nom (Gibel Tariq - Gibraltar), aujourd’hui encore. L’année de son arrivée dans la péninsule, il fut rejoint par une armée arabo-syrienne sous le commandement de Moussa Ibn Noçaïr qui chassa les Wisigoths pour créer l’Émirat d’El Andalous7 dont il fut le premier wali. Mais c’est le prince Omeyade Abderrahmane 1er, dit le conquérant8, qui en deviendra le premier émir, avec pour capitale ElQurtoba - Cordoue, sur le Guadalquivir (Oued El Kébir ou grand fleuve en arabe).

    Depuis, cette ancienne ville romaine rayonna de tout son éclat, jusque dans les années 1009-1031, période au cours de laquelle l’Émirat d’El Andalous, miné par les querelles de pouvoir, éclata en une trentaine de petits royaumes indépendants qui passaient leur temps à se quereller et à se faire la guerre, à la grande satisfaction des Chrétiens qui profitaient de leurs dissensions pour les réduire, les uns après les autres, et reconquérir les territoires qu’ils avaient perdus. Appelé « Reconquista », ce processus dura plusieurs siècles, et connut son épilogue avec la chute de Grenade, le 2 janvier 1492, date marquant la fin de près de huit siècles (781 ans exactement) de présence musulmane dans la péninsule ibérique.

    Avec la chute de Grenade, dernier vestige de l’Islam en Espagne, la Reconquista était en principe achevée ; pas pour les Rois Catholiques9, Isabelle De Castille et Ferdinand II d’Aragón qui n’entendaient pas s’arrêter en si bon chemin. Grisés par leurs succès dans la Péninsule, et par la découverte concomitante de l’Amérique, les deux monarques avaient décidé, avec la bénédiction du Vatican, de poursuivre la Reconquista en territoire maghrébin, et de procéder à une épuration ethnique et religieuse de la Péninsule, et ce, en violation de l’accord de l’Alhambra de janvier 1492, qui stipulait que les Musulmans pouvaient garder leurs biens et continuer à pratiquer leur religion en toute liberté.

    Malheureusement, il en fut tout autrement, puisqu’au lendemain même de la signature de cet accord, toute manifestation extérieure de ce culte était interdite. Peu de temps après, un édit royal donnait aux Maures andalous un délai de trois mois pour se faire baptiser et adopter la religion chrétienne, à défaut de quoi, tous leurs biens étaient purement et simplement confisqués. En désespoir de cause, certains se convertirent formellement au christianisme, mais la grande majorité avait refusé de renier sa religion et décidé de rejoindre un des pays du Maghreb, en terre d’Islam. Ce fut le début d’un long et douloureux exode pour des centaines de milliers de personnes.

    Poursuite de la Reconquista en terre d’Islam

    Le projet d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragón de poursuivre la Reconquista en terre d’Islam, avait reçu la bénédiction du pape Alexandre VI qui leur avait accordé des subsides et le titre de « Rois Catholiques ». En 1510, son successeur, le pape Jules II attribua à Ferdinand d’Aragón le titre de « Roi de Jérusalem » pour le rôle qu’il jouait dans la conquête des territoires de l’Islam. Quant à son épouse, la très puritaine Isabelle de Castille, plus connue sous le nom d’Isabelle la Catholique, elle avait fait obligation à ses héritiers, par disposition testamentaire, de poursuivre la guerre sainte en territoire musulman, tout le temps nécessaire pour sa christianisation, de gré ou de force.

    La réalisation concrète de la Reconquista en terre d’Islam passait par l’installation sur la côte nord-africaine d’une série de place-fortes devant servir de têtes de pont et de bases arrière pour la conquête ultérieure des territoires situés à l’intérieur du pays. Les premières furent implantées à Melilla10 en 1497, à Mers el Kébir en 1505, et à Oran en 1506. Puis ce fut la construction des Peñons11 de Velez de la Gomera, dans le Rif, en 1508, et d’Alger en 1510. L’année 1510 fut également marquée par la conquête de Bejaïa et de Tripoli ; Djerba suivra, en 1520. Commandées par des officiers de haut rang, ces place-fortes puissamment armées, hébergeaient des garnisons importantes.

    L’implantation de ce dispositif de conquête fut grandement facilitée par l’état de déliquescence dans lequel se trouvaient alors les dynasties régnantes au Maghreb, qu’il s’agisse des Wattassides12 de Fès, des Zianides de Tlemcen ou des Hafsides de Tunis. Minés par les intrigues familiales et les luttes intestines depuis la fin du XVe siècle, l’autorité de leurs sultans ne s’exerçait pas au-delà des murs de leurs capitales respectives, ce qui avait poussé les villes et agglomérations de moyenne importance à s’ériger en principautés autonomes. Ce fut notamment le cas d’Oran, Mostaganem, Ténès et Alger qui faisaient alors partie du royaume zianide.

    Prise de Mers el Kébir (1505) et bataille de Misserghin

    Au printemps 1505, une flotte composée de sept galères et de cent quarante bateaux de différentes tailles, ainsi qu’un corps expéditionnaire de quelque dix mille fantassins, furent placée sous le commandement du marquis Diego Hernandez de Cordoba13 qui avait pour mission de conquérir la citadelle et le port de Mers El Kébir afin de s’y établir durablement.

    Le débarquement du corps expéditionnaire eut lieu dans la rade d’Oran, le 11 septembre 1505, avec l’appui des galères qui battaient la côte de leurs canons afin de tenir à distance les quelques groupes de cavaliers qui accouraient en désordre pour tenter d’empêcher les troupes ennemies de mettre pied à terre. Dans la nuit du 12 septembre, un détachement d’un millier d’Espagnols s’engagea audacieusement dans les sentiers de chèvres, et occupa le Djebel Aïssa (Mont du Santon) qui surplombe la citadelle et le port de Mers El Kébir, afin de barrer la route à d’éventuels renforts venant de l’ouest.

    Le 13 septembre au matin, les galères commencèrent à bombarder la citadelle par la mer, pendant que l’artillerie de campagne, débarquée la veille, la soumettait à un feu nourri, depuis la côte. Après quatre jours de tirs croisés, la citadelle fut gravement endommagée. Sa garnison, forte de 400 hommes au début des combats, fut réduite à 300, dont un nombre important de blessés. Le commandant de la forteresse, Saïd Ben Ghomari, fut tué par les éclats de pierre provoqués par un boulet de canon ennemi alors qu’il se trouvait sur le chemin de ronde.

    La perte de ce chef respecté de ses hommes eut un effet désastreux sur le moral des troupes, et ce d’autant plus qu’elles ne voyaient pas arriver les secours promis par le sultan de Tlemcen. Avec le manque de vivres qui se faisait cruellement sentir, et le nombre de plus en plus important de morts et de blessés qui s’entassaient dans la forteresse, le nouveau chef de la garnison, après consultation des défenseurs, avait accepté de se rendre, à condition que les femmes et les enfants soient épargnés et rendus à la liberté. Un accord ayant été convenu sur cette base, Diego Hernandez de Cordoba faisait son entrée dans la citadelle de Mers el Kébir, le 15 septembre au matin. Sa première décision fut de reconvertir la mosquée du fort en église où l’aumônier de l’expédition fit des actions de grâce pour remercier Dieu de la victoire chrétienne.

    Ce n’est qu’au lendemain de cette douloureuse défaite qu’un contingent de quelques milliers de fantassins et cavaliers envoyés par le sultan de Tlemcen arriva enfin à destination, mais ils furent tenus à distance par les canons des galères et de l’artillerie de campagne espagnole. Sa mission accomplie, la flotte chrétienne rentra en Espagne en laissant sur place une garnison de 800 hommes. La prise de Mers el-Kébir suscita une immense explosion de joie dans la Péninsule où huit jours de prières, d’actions de grâces et de réjouissances publiques furent ordonnés.

    Une fois installé, le marquis de Cordoba s’employa à consolider les ouvrages de défense et à étendre son périmètre d’action en s’emparant des sources d’eau douce des environnants. Pour leur approvisionnement en vivres, les Espagnols procédaient à des razzias périodiques dans les campagnes avoisinantes au risque, à chacune de leurs sorties en force, d’être attaqués par les tribus locales ; comme ce fut le cas au mois de juin 1507, lorsqu’un important détachement de soldats espagnols sera totalement anéanti par plusieurs centaines de cavaliers arabes qui lui avaient tendu une embuscade.

    La nouvelle avait soulevé un grand émoi dans la Péninsule où Francisco Jiménez de Cisneros,qui venait de recevoir le chapeau de cardinal et le titre de Primat d’Espagne, pressait le roi Ferdinand II d’entreprendre une expédition contre Oran, afin d’étendre et de consolider le territoire de la place-forte de Mers El Kébir. En attendant la décision du souverain espagnol qui se montrait réticent devant cette opération d’envergure, trois mille hommes furent envoyés en renfort à Diego Hernandez de Cordoba qui, présumant de ses forces, sortit de la citadelle à la tête d’une véritable petite armée dans le but d’aller razzier la région de Misserghin et ramener des vivres à la garnison. Au retour, chargé de butin, il tomba dans une embuscade qui coûta la vie à plus de deux mille fantassins espagnols14, lui-même n’ayant échappé à la mort que par miracle. Rappelé en Espagne, il fut relevé de ses fonctions.

    Ce désastre militaire en terre d’Islam, fut exploité par le cardinal Jiménez de Cisneros qui réussit cette fois à convaincre le roi Ferdinand d’Aragón d’envoyer une force de vingt mille hommes afin d’occuper Oran, et assurer la sécurité de Mers el Kébir. Diego Hernandez de Cordoba fut réhabilité et nommé en qualité de commandant en chef de l’expédition, le corps expéditionnaire étant confié à Pedro Navarro15, un aventurier audacieux et intelligent qui venait de reprendre les royaumes de Naples et de Sicile aux Français.

    Prise d’Oran (1509)

    Supervisée par le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros en personne, l’armada qui transportait les vingt-quatre mille hommes du corps expéditionnaire était constituée de 88 navires de divers types et tailles. Partie de Carthagène le 16 mai 1509, elle arriva le surlendemain à Mers El Kébir que les Espagnols avaient conquis une année auparavant. La possession de cette place-forte située à quelques encablures d’Oran, avait grandement facilité les opérations de débarquement des troupes chrétiennes qui, aussitôt à terre, étaient passées à l’attaque, sous le commandement de Pedro Navarro.

    Pris de court, les quelques défenseurs de la grande ville zianide furent rapidement écrasés par les troupes chrétiennes qui investirent la cité, avant de se livrer au massacre systématique de ses habitants et au pillage de leurs biens. En quelques heures, les rues étaient jonchées de cadavres, les maisons saccagées et les femmes systématiquement violées. Les survivants étaient ligotés, puis égorgés en présence du cardinal Jiménez qui couronna son triomphe en consacrant la Grande mosquée à Notre-Dame des Victoires et la Petite Mosquée à San Jago, le saint patron de l’armée.

    Avant de repartir, le cardinal Jiménez de Cisneros fit chanter un Te Deum dans les deux mosquées transformées en églises, emportant, en guise de trophée, les drapeaux des vaincus, des armes de valeur, finement incrustées de fil d’or et d’argent, ainsi que des manuscrits précieux et le lustre à branches de cuivre de la Grande mosquée. Le commandement des places d’Oran et de Mers el Kébir fut confié à Diego Hernandez de Cordoba qui, un peu plus tard, reçut en récompense, le titre de marquis de Comarès.

    Occupation d’Alger par les Espagnols (1510)

    Une année après la prise d’Oran et le massacre de ses habitants, les Espagnols qui volaient de victoire en victoire et inspiraient la terreur au sein des populations maghrébines, jetèrent leur dévolu sur Alger, une ville de moyenne importance qui, à l’instar de la plupart des agglomérations du littoral, accueillait une forte communauté de Maures andalous. Comme d’autres exilés venus de la péninsule ibérique, ces derniers s’adonnaient régulièrement à des incursions en territoire espagnol, cela, d’autant plus facilement qu’Alger se trouve à une journée de navigation des îles Baléares. La décision d’y construire un Peñon (forteresse) fut prise par Ferdinand d’Aragón suite à la capture de plusieurs navires espagnols par des corsaires partis d’Alger.

    Contrairement à la prise de Mers El Kébir et d’Oran, les Espagnols n’eurent même pas à combattre puisque les notables d’Alger, et Salem Et-Temmi, le cheikh el bled, s’étaient engagés à ne pas s’opposer à la construction d’une forteresse (Peñon) sur les affleurements rocheux situés dans le prolongement de la ville, et avaient accepté d’assurer les approvisionnements en eau et en vivres de la garnison militaire devant y être installée. Située à portée d’arbalète des habitations, la forteresse, hérissée de canons, accueillait un effectif variant entre 200 et 400 soldats placés sous le commandement d’un Capitaine général (alcade ou Gouverneur).

    La ville d’Alger était un ancien comptoir phénicien repris successivement par les Romains qui lui donnèrent le nom d’Icosium, en 146 av. J.-C., puis par Bologhine Ibn Ziri Es-Senhadji, en 944. La ville passa successivement sous l’autorité des Hammadides en 1014, des Almohades en 1159 et des Zianides au XIIIe siècle. Située aux confins du royaume de Tlemcen, Alger constituait en fait une principauté autonome appelée El Djezaïr (الجزائر) qui signifie « îlots », en raison des affleurements rocheux qui la prolongent en mer, sur quelques centaines de mètres16. Par altération, le terme El Djezaïr deviendra « Al Gieri » chez les Italiens, « Alger » chez les Français, « Algiers » chez les Anglais et « Argel » chez les Espagnols.

    La beauté du site, la douceur du climat, l’abondance des sources d’eau, la fertilité des sols et les commodités d’une rade offrant une protection naturelle contre les vents d’Ouest, dominants en hiver, avaient attiré un nombre toujours croissant de familles. En 1068, le géographe El Bakri la décrivait comme une cité importante dotée d’une belle et grande mosquée, de plusieurs souks et d’un abri fréquenté par de nombreux bateaux. En 1154, El Idrissiévoquait également l’importance de sa population et son commerce florissant.

    La ville était passée sous l’autorité nominale des sultans de Bejaïa, de Tunis et de Tlemcen. Dans les faits, elle constituait une principauté autonome dirigée par un Cheikh El Bled appartenant aux Thaâliba17, une confédération tribale venue s’établir dans la plaine de la Mitidja, au XIIe siècle. Son représentant le plus illustre était Sidi Abderrahmane Et-Thaâlibi18, le Saint patron de la ville. Homme de grande piété et de savoir, il est l’auteur de nombreux ouvrages de théologie. Avec un peu plus de 20 000 habitants, dont une majorité de Maures andalous venus s’y établir au fur et à mesure de l’avancée de la Reconquista en Espagne, Alger tirait sa prospérité de ses produits agricoles, son artisanat, son commerce, et les revenus qu’elle tirait de la course contre les navires chrétiens. L’homme qui était à sa tête (Cheikh El Bled) au moment où les Rois Catholiques avaient lancé la Reconquista du Maghreb, était Salem Et-Temmi19, un Thaâlibi de la branche des Beni Tamou qui, avec les notables d’Alger et du cheikhEl Bled de Ténès, Abou Abdallah, avait fait le voyage jusqu’à Burgos pour faire acte d’allégeance au roi Ferdinand II d’Aragón.

    Prise de Bejaïa et de Tripoli par les Espagnols (1510)

    En mai 1510, la ville de Bejaïa fut prise d’assaut par quatorze mille soldats espagnols menés par Pedro Navarro qui réussit à enlever un des principaux quartiers de la ville, et à s’y retrancher pour résister aux assauts désordonnés des troupes appartenant aux différents prétendants au trône de Bejaïa. Après trois semaines de combat, et plus de 4 500 victimes dans le camp musulman, Pedro Navarro eut finalement raison d’une résistance minée par les luttes de clans, et les rivalités opposant les prétendants au gouvernement de la province hafside dissidente.

    Le manque de coordination entre les troupes des émirs rivaux permit aux Espagnols d’investir les autres quartiers de la ville où les habitants, de peur comme ceux d’Oran, une année auparavant, prirent la fuite pour rejoindre le camp d’Abdelaziz El Abbés20 qui s’était retiré dans la chaîne des Bibans, sur un plateau rocheux difficilement accessible, à près de 1 000 mètres d’altitude. C’est là qu’il avait fondé la ville fortifiée qui sera connue sous le nom de Qalaâ des Beni Abbés. Six mois après la prise de Bejaïa, ce fut le tour, au mois de juillet 1510, de Tripoli qui tomba aux mains des Espagnols après de sanglants combats.

    Ainsi, moins de vingt ans après la chute de Grenade, les Espagnols étaient solidement implantés sur le rivage maghrébin, depuis Melilla jusqu’à Tripoli. Rien ni personne ne semblait être en mesure d’arrêter la marche triomphante d’une Reconquista qui avait jeté l’effroi et la terreur chez les souverains du Maghreb dont le seul souci était de se maintenir sur leur trône, quitte à se soumettre à toutes les exigences de l’ennemi chrétien. Totalement démoralisée, et sans chefs pour la guider et diriger la résistance, la population subissait son sort comme une fatalité divine. Les villes côtières, devenues de véritables principautés autonomes, acceptaient de se soumettre à la couronne espagnole, et signaient des capitulations leur imposant les conditions les plus humiliantes (voir annexe I).

    C’est dans ces conditions qu’en 1516, un groupe de notables d’Alger, s’était rendu à Jijel pour implorer l’aide d’un audacieux corsaire turc nommé Baba Aroudj, et lui demander de venir les aider à chasser les Espagnols de la forteresse qui tenait leur ville et sa population sous le feu de ses canons. Sa présence constituait une « épine plantée dans le cœur des habitants », avaient-ils dit à leur interlocuteur qui, de nature spontanée, avait immédiatement accepté d’aller au secours de ses frères en religion.

    La saga de la famille Yaâcoub

    Aroudj était l’aîné de la famille de Yaâcoub Reïs qui avait trois autres fils : Élias, Khair-Eddine et Ishaq, tous nés à Mytilène, dans l’île de Lesbos. Selon une inscription21 que Khair-Eddine avait fait graver lors de la construction d’une des mosquées d’Alger, lui et ses frères étaient nés sous le règne de Bayazid. Leur père, YaâcoubReïsElTurki, était un spahi22qui s’adonnait au commerce dans l’archipel grec, à bord de son embarcation. C’est grâce à lui que ses quatre fils furent initiés, très tôt, à l’art de la navigation dans lequel Aroudj et Khair-Eddine deviendront célèbres sous le pseudonyme de « Frères Barberousse ».

    À la mort du chef de famille, Ishaq et Khair-Eddine avaient continué le métier de leur père, alors qu’Élias et Aroudj, en association avec d’autres jeunes du village, avaient armé un bateau pour aller courir sus aux Chrétiens. Cette activité, certes lucrative, n’était cependant pas sans risques. Les deux fils aînés de Yaâcoub Reïs l’apprendront à leurs dépens lors d’une rencontre avec une galère appartenant à l’Ordre des Chevaliers de Rhodes. Rencontre au cours de laquelle Éliasfut tué et Aroudj fait prisonnier. Vendu sur le marché des esclaves, ce dernier fut acheté par un armateur chrétien qui l’employa comme galérien dans la chiourme d’un de ses navires.

    L’occasion d’échapper à sa condition lui fut donnée lors d’une violente tempête. Profitant du désordre qui régnait à bord, il s’était jeté dans l’eau et avait gagné la terre ferme, à la nage. Après plusieurs mois de pérégrinations, il fut recruté par un armateur turc qui lui confia un navire armé en course pour tenter sa chance en mer Égée. La saison terminée, il avait passé l’hiver dans un port égyptien. Au retour du beau temps, il avait décidé de gagner la Méditerranée occidentale où le trafic maritime entre l’Espagne et ses possessions italiennes était alors en plein essor.

    Aroudj en Tunisie (1503-1516)

    Au printemps 1504, Aroudj, en compagnie d’un autre raïs turc, accosta à La Goulette où le sultan hafside de Tunis lui avait accordé l’autorisation d’utiliser les ports et abris du royaume pour courir contre les navires chrétiens, en échange d’une part convenue des prises de mer. La chance sourit à Aroudj qui, dès sa première sortie en mer, tomba sur deux galères chargées de marchandises de grande valeur appartenant au Pape Jules II. Abordées par surprise, et capturées, elles furent convoyées jusqu’à La Goulette où la population réserva un accueil triomphal au corsaire turc.

    La capture des galères pontificales provoqua la stupeur des Chrétiens qui découvraient l’existence d’un marin musulman aussi audacieux. Ignorant tout de lui, ils lui donnèrent le pseudonyme de Barbarossa - Barberousse, en raison de la couleur rousse de sa barbe. Fervent pratiquant, Aroudj se teignait la barbe au henné, comme cela était de tradition chez de nombreux musulmans.

    La vente du butin lui ayant rapporté de quoi acheter plusieurs galiotes, Aroudj se mit à patrouiller le long des côtes de Sicile et de Calabre. Chaque sortie apportait sa moisson de navires et captifs chrétiens qu’il ramenait à La Goulette. Au début du printemps 1505, alors qu’il se trouvait non loin de Lipari, une des îles proches du détroit de Messine, il fit la rencontre d’un vaisseau de guerre espagnol de grande taille qu’une violente tempête avait gravement endommagé. Sa mâture partiellement arrachée, il avait de nombreuses voies d’eau et menaçait de sombrer d’un moment à l’autre, emportant avec lui un détachement de plusieurs dizaines de soldats et un nombre considérable de gentilshommes appartenant à la noblesse espagnole.

    Recueillis in extremis, les naufragés furent ramenés à la Goulette où leur rachat par l’Espagne rapporta suffisamment d’argent pour acheter toute une flottille de galiotes qu’Aroudj arma en course. Avec d’autres corsaires de ses amis venus tenter leur chance avec lui, il écumait les mers bordant l’Italie, ravageant tout sur son passage. C’est au cours de cette période qu’il fut rejoint par ses frères, Khair-Eddine, d’abord, et par Ishaq, ensuite.

    En 1511, à la suite du désastre essuyé par les Espagnols lors de leur tentative d’occuper l’île de Djerba23 en vue de compléter le chapelet de place-fortes allant du Peñon de Velez à Tripoli, en passant par Mers el Kébir, Oran, Alger et Bejaïa, le sultan hafside qui craignait de les voir revenir avec des forces plus importantes encore, lui confia le gouvernement de l’île. Aroudj avait accepté d’autant plus volontiers que La Goulette manquait d’espace pour accueillir tous les navires de sa flottille.

    Raid contre Bejaïa (1512) et libération de Jijel (1513)

    En août 1512, alors qu’ils patrouillaient au large de Gènes, Aroudj, Khair-Eddine, ainsi que d’autres raïs turcs qui les accompagnaient, apprirent qu’une flottille chrétienne se trouvait dans les parages de Bejaïa que les Espagnols avaient conquis deux années auparavant. Ils se portèrent aussitôt à sa rencontre, mais à peine avaient-ils jeté l’ancre dans une crique proche de la ville, qu’ils aperçurent une escadre de quinze gros vaisseaux ennemis qui se dirigeait vers eux, toutes voiles dehors. Feignant de prendre la fuite pour leur échapper, la flottille dirigée par Aroudj prit le large, avec les navires chrétiens à ses trousses. C’est ce que recherchaient les deux frères et leurs compagnons qui se laissèrent rattraper, avant de virer brusquement de bord, et d’attaquer leurs poursuivants au canon. Surpris par une manœuvre aussi inattendue, plusieurs navires chrétiens furent envoyéspar le fond, ou gravement endommagés, pendant que Khair-Eddine se rendait maître d’un vaisseau qu’il avait pris à l’abordage. Le reste de l’escadre chrétienne s’enfuit pour aller se mettre sous la protection des canons espagnols de Bejaïa.

    Enhardi par ce succès, Aroudj voulut pousser son avantage en prenant d’assaut la garnison espagnole. Khair-Eddine qui avait souvent des rêves prémonitoires, tenta de l’en dissuader, mais en vain. Obstiné, Aroudj choisit cinquante combattants turcs parmi les plus aguerris, mit pied à terre et s’avança crânement vers la forteresse chrétienne. En chemin, il rencontra une patrouille de soldats espagnols qu’il tailla en pièces, mais au moment où il montait à l’assaut des remparts, il reçut une décharge de mousquet au bras gauche qui le mit hors de combat ; ramené à bord de son navire, il reçut des soins rudimentaires pour arrêter l’hémorragie.

    Le temps passant, son état de santé empirait ; la fièvre le consumait et la gangrène menaçait de l’emporter. Aussi fut-il décidé de l’amputer de son bras et de l’évacuer sur Tunis pour lui permettre de continuer les soins et se reposer, pendant que Khair-Eddine repartait en course. Au cours des trois mois de campagne que ce dernier passa entre les Îles Baléares et les côtes de la péninsule ibérique, il accumula un riche butin, tout en secourant des milliers de Maures andalous qui fuyaient la répression chrétienne.

    Au printemps 1513, Aroudj, complètement rétabli, sortit de la Goulette et fit cap à l’ouest, en compagnie de ses deux frères et de quatre autres raïs turcs. Il se trouvait au large d’El Aouana, dans le golfe de Bejaïa, lorsqu’un pêcheur isolé lui apprit que les Génois avaient réoccupé la ville Jijel où ils avaient construit un fort et installé une garnison pour assurer la protection des corailleurs qu’ils employaient.

    Après s’être informés sur la situation qui prévalait dans la ville occupée, Aroudj et Khair-Eddine décidèrent d’intervenir afin de libérer leurs coreligionnaires de l’occupation chrétienne. Le même pêcheur qui les avait informés précédemment fut chargé de prévenir les habitants de Jijel afin qu’ils se tiennent prêts à se joindre à eux, dès qu’ils lanceront l’attaque contre la garnison génoise. Dans ce but, les Turcs mirent à terre leur artillerie et tous les hommes disponibles, ne laissant à bord que les membres d’équipage chargés de la sécurité des navires.

    Le jour de l’assaut, et comme convenu, les habitants de Jijel et des campagnes environnantes se joignirent à eux pour encercler les Chrétiens qui se barricadèrent dans le fort, à leur approche. Après quelques jours de siège, les canons turcs parvinrent à faire une brèche par laquelle les assiégeants s’engouffrèrent, forçant les Génois à capituler en échange de la vie sauve.

    Le siège infructueux de Bejaïa (1514)

    Lorsque les Berbères Kutamas de la région eurent connaissance de la victoire des Musulmans sur les Chrétiens à Jijel, vingt mille combattants volontaires se mirent à la disposition des deux frères afin de libérer Bejaïa. À cet effet, et pendant que cette armée impressionnante marchait sur la ville occupée, trois navires turcs mouillaient dans l’embouchure de l’Oued el Kébir24 pour y débarquer un fort contingent de troupes et de l’artillerie. Cette opération terminée, Turcs et Berbères entreprirent le siège de Bejaïa. Après vingt-quatre jours de bombardement, et d’assauts répétés, la poudre vint à manquer aux assiégeants. Aroudj et Khair-Eddinecrurent bon de dépêcher un messager auprès du sultan de Tunis pour lui demander de leur en fournir afin qu’ils puissent terminer leur entreprise.

    Malheureusement, le souverain hafside qui voyait d’un mauvais œil la popularité des Turcs pour le combat qu’ils menaient contre les Chrétiens, refusa l’aide demandée, car une autre victoire à Bejaïa, ville supposée faire partie de son royaume, ne pouvait que renforcer leur autorité, au détriment de la sienne. Devant l’impossibilité de continuer le combat sans poudre à canon, Aroudj et Khair-Eddine décidèrent de lever le siège en attendant que des conditions plus favorables soient réunies.

    De retour à Oued el Kébir, les Turcs retrouvèrent leurs trois navires, mais ils reposaient sur leurs quilles, car le niveau du fleuve avait fortement baissé, entretemps. Dans l’impossibilité de les déséchouer, ils décidèrent de les brûler sur place afin d’empêcher l’ennemi de s’en emparer, une fois l’oued regonflé par les pluies. Cette pénible tâche accomplie, les Turcs retournèrent à Jijel où ils furent accueillis par une population en liesse qui leur exprimait ainsi, sa reconnaissance et son attachement indéfectible. Devant la chaleur et la sincérité de cet accueil, Aroudj décida de s’établir à Jijel, car il savait que les Turcs n’étaient plus les bienvenus chez le sultan hafside. Khair-Eddine, quant à lui, préféra repartir en course avec les sept navires qui lui restait.

    Au cours de l’automne et de l’hiver ayant suivi le départ des Génois, les habitants de Jijel et de ses environs connurent une période de grande famine. C’est pourquoi, dès le retour de la belle saison, Aroudj prit la mer en direction de la Sicile et de la Sardaigne, où, après quelques jours de croisière, il eut la chance de rencontrer trois navires chargés de blé à destination de l’Espagne. Après s’en être emparé, il retourna à Jijel pour y distribuer sa précieuse cargaison. Cette action lui valut un regain de popularité auprès des Kutamas qui, en témoignage de reconnaissance, firent le serment de le suivre partout où il leur demanderait d’aller ; ils avaient trouvé en lui un chef ayant la stature pour les conduire dans la lutte contre les Chrétiens, alors tout puissants.

    Aroudj appelé au secours d’Alger (1516)

    Le 22 janvier 1516, le roi Ferdinand d’Aragón rendait son dernier souffle à l’âge de soixante-deux ans. Les notables d’Alger estimaient que cette disparition rendait caduque le traité par lequel Salem Et-Temmi avait autorisé les Espagnols à construire une forteresse au pied de leur cité. Ne pouvant plus supporter le statut avilissant de vassaux des Rois Catholiques et les vexations quotidiennes auxquelles les habitants étaient soumis de la part des soldats de la garnison du Peñon, ils envoyèrent une ambassade auprès d’Aroudj que ses exploits contre les Chrétiens avaient rendu célèbre, pour l’exhorter de venir les aider à se débarrasser de l’humiliante présence militaire chrétienne.

    Sensible au malheur de ses frères en religion, Aroudj fit armer en guerre les seize galiotes de sa flottille, leur donna rendez-vous dans la baie d’Alger, tandis que lui-même prenait la route à la tête de 800 Turcs armés de mousquets, et de cinq mille volontaires Kutamas. Aussitôt arrivé à destination, l’audacieux corsaire fit installer une batterie d’artillerie face au Peñon, avant d’envoyer un parlementaire à son Capitaine général pour lui demander d’évacuer volontairement les lieux. Cette offre ayant été déclinée, Aroudj ouvrit les hostilités en bombardant copieusement la forteresse, et en coupant les approvisionnements qu’elle recevait de la côte.

    Les jours passant, force était de constater l’inefficacité des bombardements en raison du faible calibre de l’artillerie, et de l’épuisement des réserves de poudre à canon. En revanche, le blocus terrestre de la forteresse avait commencé à produire son effet, puisque la garnison espagnole, totalement coupée de la terre ferme, connaissait les pires difficultés pour survivre sans les approvisionnements en vivres, mais surtout en eau qui lui parvenaient jusque-là de la ville.

    La situation de la garnison était devenue désespérée, selon ce qui ressort de la lecture des archives espagnoles de Simancas25. En effet, dans un compte-rendu adressé à la Cour, le Capitaine général du Peñon, Nicholas de Quint, écrivait : « Les Turcs et les Maures d’Alger gardent les fontaines avec tant de vigilance, que la garnison du Peñon et les navires espagnols ne peuvent plus s’approvisionner en eau sur le rivage, comme par le passé ; il faut faire venir l’eau de Majorque ». Le 8 août 1516, le même Nicholas de Quint signalait que les quelque 200 personnes en poste dans la forteresse, n’avaient plus que quinze outres d’eau, ce qui l’avait obligé d’aller en personne aux Baléares pour faire venir le précieux liquide. Dans tous les rapports adressés à ses supérieurs, il ne cessait pas de tirer la sonnette d’alarme sur la précarité de la situation à l’intérieur du Peñon. Ses hommes allaient mourir de soif, n’était l’arrivée, in extremis, d’un brigantin26 ayant ramené quelques barils d’eau.

    D’une efficacité redoutable, ce blocus avait mis fin à l’arrogance et aux insultes des Espagnols. Grâce à la détermination d’Aroudj et de ses hommes, le Peñon n’était plus cette « flèche plantée dans le cœur des habitants d’Alger ». Depuis l’arrivée des Turcs, ces mêmes habitants avaient repris confiance en eux-mêmes et en leur capacité à s’opposer à l’occupant chrétien. Ils avaient maintenant un chef véritable pour les guider, organiser leur résistance et les conduire au combat. Un chef qui, par son charisme et son autorité naturelle s’était imposé à tous, y compris à Salem Et-Temmi qui s’était effacé de lui-même, et sans aucune contrainte.

    En plus du soutien de la population, Aroudj avait également l’appui des descendants de Sidi Abderrahmane Et-Thaâlibi27, le saint patron de la ville. Son petit-fils était le beau-père de Yahia, l’aîné de Salem Et-Temmi, le Cheikh el Bled auquel leschroniqueurs chrétiens avaient décerné le titre de « Roi d’Alger », et que Barberousse aurait traîtreusement étranglé dans son bain pour lui ravir son épouse, la douce et belle « princesse » Zéphira, un prénom tout droit sorti d’un roman à l’eau de rose. Pour donner crédit à cette légende, ils avaient même affirmé que Yahia s’était enfui pour rejoindre le marquis de Comarès, Capitaine général d’Oran, qui l’aurait ensuite envoyé en Espagne, afin de participer à l’expédition punitive qui se préparait. Ce qui était totalement faux, puisqu’il est établi que Yahia n’avait jamais quitté Alger.

    En vérité, Aroudj avait le soutien, aussi bien des habitants d’Alger que des Thaâliba de la Mitidja. C’est ce que confirme A. Berbrugger28 qui cite plusieurs passages des rapports adressés par le Capitaine général du Peñon à ses supérieurs : « Aroudj a pour amis tous les Arabes et vit en paix avec les fils du cheikh Salem Et-Temmi, dont l’aîné, Yahia ». Après la mort, certainement naturelle, de Salem Et-Temmi qui était d’un âge respectable, sa succession à la tête d’Alger en qualité de Cheikh El Bled, échut tout aussi naturellement à Aroudj pour son engagement, et celui de ses hommes, dans le combat contre l’ennemi chrétien.

    En prenant la direction de la résistance, et en continuant à asphyxier la garnison du Peñon, Aroudj se doutait bien que les Espagnols ne tarderaient pas à intervenir pour l’éliminer et écraser ses partisans. Ils avaient parfaitement conscience qu’un homme de sa stature était en mesure de mobiliser les Musulmans pour combattre leur entreprise de Reconquista au Maghreb. La remise en cause de l’acte d’allégeance signé par Salem Et-Temmi et le blocus qui asphyxiait leur garnison du Peñon, constituaient un précédent pouvant être contagieux. C’est la raison pour laquelle le cardinal Jiménez de Cisneros, Président du Conseil de Régence29, avait chargé le général Diego de Vera de conduire une expédition contre Alger dans le but d’en chasser les Turcs, et y rétablir l’autorité de la couronne espagnole.

    L’expédition de Diego de Vera contre Alger (2 octobre 1516)

    Aussitôt désigné, Diego de Vera, un nobliau en quête de gloire, se mit en devoir d’enrôler de nouvelles recrues en faisant grand bruit autour de l’expédition qu’il était chargé de conduire. Les échos de ses préparatifs étaient parvenus jusqu’à Alger, grâce aux Maures andalous qui fuyaient la péninsule, et à Yahia, le fils de Salem Et-Temmi qui avait reçu un message du général espagnol lui demandant de se tenir prêt à se joindre à lui, le jour du débarquement ; Yahia s’était empressé d’avertir Aroudj du contenu de cette correspondance. Une lettre allant dans le même sens avait été adressée à Moulay Abou Abdallah, le Cheikh el Bled de Ténès, qui avait confirmé sa participation à l’attaque projetée contre Alger30, mais qui, le jour venu, ne sera pas au rendez-vous.

    De son côté, Aroudj qui savait, comme tout un chacun qu’Alger allait bientôt faire face à une armada espagnole, avait pris ses dispositions pour la recevoir. En plus du renforcement des défenses de la ville et la mobilisation de ses habitants, il avait demandé aux tribus de la Mitidja et de Kabylie de tenir des contingents de combattants prêts à le rejoindre à son signal.

    Quant à Diego de Vera qui ne doutait aucunement du succès de son expédition et de l’immense prestige qu’il allait en tirer personnellement, il restait sourd aux appels à la prudence que lui adressaient les officiers en service dans le Peñon d’Alger. Par lettre du 25 avril 1516, le capitaine Juan Nogrylli le mettait en garde : « Barberousse se fortifie chaque jour… Je vous engage à ne pas le sous-estimer parce qu’avec les progrès quotidiens qu’il fait en fortification de la place et d’après les secours qu’il espère recevoir, je dois vous dire qu’il faudra bien neuf à dix mille hommes pour prendre la ville d’Alger sans péril. On peut s’en emparer à moins, mais avec beaucoup de peine parce que Barberousse a pour amis tous les Arabes qui le soutiennent. Il a d’ailleurs fait la paix avec les fils du cheikh31, dont l’aîné s’est marié avec une fille du marabout32. Ne comptez pas sur un seul indigène pour prendre votre parti ».

    Un autre officier de cette même garnison ajoutait : « Barberousse se fortifie tant qu’il peut ; depuis plus de quinze jours, il a cessé le feu, gardant sa poudre pour une meilleure occasion…/ Aux arsenaux, une bombarde pouvant lancer des boulets de pierres de 30 livres est en cours de construction… ». Un troisième officier ajoutait : « Barberousse se fortifie en faisant fossés et tranchées, car il sait déjà que votre seigneurie arrive avec l’armada. Je dis ceci parce qu’ils nous le disent tous les soirs ». Très préoccupé, le Capitaine général du Peñon, ne cessait pas de le mettre en garde : « les Musulmans aujourd’hui ont repris tant de cœur au ventre qu’ils se figurent être des lions ».