Tueuses de l'Ombre - Beth Greene - E-Book

Tueuses de l'Ombre E-Book

Beth Greene

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Beschreibung

Sonia Saint-Erme essaie de concilier au mieux son métier de psychologue, l'éducation de sa fille Johanna et son engagement féministe. Mais l'arrivée de Martine, une étrange patiente, va lui révéler une réalité surnaturelle qu'elle pensait avoir oubliée. Quel est ce mystérieux culte de la Mère Première dont parle Martine ? Est-il à l'origine de la vague de meurtres sauvages qui frappent la ville d'Aurac ? Se pourrait-il que Johanna soit la clé de cette énigme ?

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

PROLOGUE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

EPILOGUE

PROLOGUE

Si Roger Hagnerie détestait bien une chose, c’était d’être réveillé en pleine nuit. En entendant ses voisins se disputer pour la énième fois, il grommela, seul dans son lit, puis resta aux aguets, à l’affut du moindre bruit. Le silence s’installa. Le vieil homme, cheminot retraité, attendit encore quelques minutes puis jeta un œil sur son radioréveil. 23h42. Il soupira, regarda le côté droit du lit tristement vide et soupira encore plus fort. Si Mathilde avait été là, elle l’aurait regardé en souriant, lui aurait demandé d’aller casser la gueule de ces connards qui l’empêchaient de dormir et se serait rendormie aussi sec. Elle était comme ça, Mathilde, une femme simple qui disait ce qu’elle pensait. Combien de temps avaient-ils été mariés ? Roger ne s’en souvenait pas. Depuis toujours probablement. Roger était conscient de la chance qu’il avait eue quand elle lui avait répondu « oui ». Oui, il avait très chanceux. Sa femme avait toujours revendiqué son rôle de maîtresse de maison et craché à la figure de celles qui voulaient la faire sortir de sa cuisine. Au propre comme au figuré. Un jour, deux militantes féministes étaient venues frapper à leur porte. Elles avaient essayé de convaincre Mathilde que la révolution était en marche, qu’il fallait qu’elle se libère du carcan patriarcal. Mathilde les avait écoutées sans rien dire. Mais une fois leurs discours terminé, elle leur avait lâché un bon glaviot sur leurs jolis escarpins. « Et si je me barre de ma cuisine, qu’est-ce qu’il va manger mon homme ?! », avait-elle crié avant de leur claquer la porte au nez. A l’évocation de ce souvenir, Roger pouffa. Mais Mathilde n’était plus là. Le vieil homme ne savait peut-être plus combien de temps avait duré leur mariage mais il savait exactement depuis combien de temps le cancer avait emporté sa femme : 7 mois, 2 jours et 5 heures environ.

La dispute ne reprit pas mais Roger n’avait plus sommeil. Il détestait se réveiller en pleine nuit pour s’apercevoir que sa femme n’était plus à ses côtés. Il se leva péniblement, son dos lui faisait un mal de chien, enfila sa robe de chambre et se traîna jusqu’à la salle de bain. Il se passa un peu d’eau fraîche sur le visage. Le miroir lui renvoyait le visage d’un homme fatigué, bouffé par les rides sous une touffe de cheveux blancs mal peignés. Roger se mit à parler seul, maudissant ses voisins qui habitaient dans le pavillon mitoyen du sien. Quand ils avaient emménagé, quelques années auparavant, Roger et Mathilde les avaient accueillis comme il se doit. C’était un couple dont la femme semblait discrète.

Le vieil homme se dirigea vers la cuisine. La maison était silencieuse. Il se servit un verre de whisky et fit tourner le liquide quelques secondes. Il but une gorgée et regarda la bouteille posée sur le plan de travail. Elle était aux trois quarts vide. Il buvait pas mal ces derniers temps. Et puis quoi ? A son âge, il avait bien gagné le droit de se faire plaisir et d’envoyer chier les médecins. Il buvait quand ça lui chantait, seul ou avec ses potes cheminots. De pauvres types comme lui, qui vivaient dans un pauvre pavillon de banlieue en pleurnichant sur le passé, en espérant que tout ça se termine. Mais pas trop vite quand même… Roger vida son premier verre et se servit la petite sœur. Il était en colère, profondément en colère. Contre tout. Et puis surtout contre ces cons de voisins qui le réveillaient en pleine nuit !

Soudain, il se figea. Il y avait un sacré remue-ménage à côté. La voix du mari d’abord. Celle de la femme ensuite, qui pleure. Cela faisait plusieurs mois qu’ils se disputaient, souvent la nuit. Ça gueulait quand même pas mal là-dedans. Elle, surtout. Lui haussait rarement la voix. Elle, lui… D’ailleurs comment s’appelaient-ils ? Roger n’en savait rien. Enfin si, il avait dû le savoir. Il n’avait pas bien compris ce qui avait pu dégénérer dans ce couple qui paraissait si calme et solide en arrivant. Les disputes avaient commencé cinq ou six mois auparavant. Heureusement, Mathilde n’avait pas eu à subir tout ça, elle avait déjà bien à faire à l’hôpital. Un jour Roger avait vu l’homme partir, des valises sous le bras. Il revenait parfois passer quelques heures, une nuit ou deux. Clairement, ça sentait le roussi pour leur mariage. Si sa bonne femme était restée bien sagement à la maison, peut-être seraient-ils encore ensemble. Les voix se firent plus fortes, comme si on avait tout à coup augmenté le volume d’une chaîne de télévision. La voix de la femme avait changé : plus forte, plus nette, plus aigüe aussi. Ça commençait à sentir très mauvais. La colère de Roger s’effaçait peu à peu pour faire place à de l’inquiétude. Il n’arrivait pas à saisir les dialogues. La cuisine, comme la chambre, était pourtant collée à la maison voisine. Il y eut des bruits indistincts : meubles qu’on bouge, objets qu’on jette. Et puis, une vibration dans l’air. Le retraité en eut la chair de poule. Les voix reprirent leur dialogue, Roger se concentra pour mieux entendre. Il y avait quelque chose de malsain dans la voix féminine, il pouvait le sentir. Roger attendit encore et finalement se servit un troisième whisky qu’il vida d’un trait. Silence à nouveau. La femme cria. Un coup de feu retentit. Roger lâcha son verre qui explosa sur le carrelage de la cuisine. Un deuxième coup de feu le fit sursauter. De nouveaux bruits. Des pas ? Puis le silence, à nouveau, lourd de sous-entendus.

Roger sortit de sa torpeur et se rua sur le téléphone. Il réussit à maîtriser la peur qui s’infiltrait petit à petit dans ses veines, sa voix trembla un peu quand il décrivit à la police ce qui venait de se passer. On le remercia, on lui conseilla de rester chez lui et on raccrocha. Et maintenant ? Et maintenant il fallait voir si quelqu’un avait besoin d’aide ! Qu’ils aillent se faire foutre avec leurs conseils. Roger sortit pieds nus dans la petite cour, il regarda chez ses voisins par-dessus la haie. Tout était calme. Dans la rue, d’autres pavillons étaient allumés, tout le monde avait entendu les coups de feu. Le vieil homme enjamba les arbustes et s’approcha doucement de la maison. Prudemment, il jeta un œil à la fenêtre de la cuisine. La pièce était allumée mais vide. Cependant tables et chaises étaient renversées. Il poussa ensuite la porte d’entrée qui s’ouvrit sans un bruit sur un couloir sombre.

Ce pavillon était la réplique exacte du sien mais en miroir.

Il se dirigea directement vers la droite où devait se trouver un grand séjour. Il ne se trompait pas. Un lustre bon marché, de mauvais goût, éclairait la scène. Un homme était affalé sur le canapé. La moitié droite de sa tête avait disparu, emportée par une balle de gros calibre. Roger eut un haut-le-cœur. A la place du ventre de l’homme, il vit une bouillie ensanglantée. Une odeur pestilentielle régnait dans la pièce, l’air était électrique. Le retraité s’aperçut alors que les meubles n’étaient pas au sol, mais lévitaient quelques centimètres au-dessus du carrelage. La panique le gagnait. Sur la droite de Roger, faisant face à l’homme dans le canapé, se tenait une femme. Dans ses mains, elle serrait un énorme pistolet. Elle avait les cheveux courts et en bataille, ses yeux étaient grands ouverts et injectés de sang, sa respiration était sifflante. Elle arborait un sourire de démente. Son regard allait de Roger au cadavre, sans réussir à se poser. Soudain le mort bougea, Roger vit sa cage thoracique se bomber et l’homme tenter de se relever. La femme tira une troisième fois en criant. Roger se boucha les oreilles et s’abaissa par réflexe. L’homme fut projeté une fois de plus dans le canapé. Les meubles retombèrent sur le sol. Roger avala une grande goulée d’air. La femme se tourna alors vers lui et le regarda droit dans les yeux. Elle leva son pistolet et tira sans hésiter. La dernière pensée de Roger Hagnerie fut pour sa défunte femme.

CHAPITRE 1

Sonia était furieuse. Elle gardait les yeux baissés sur sa tasse de café et serrait les dents. Normalement, le traditionnel brunch du dimanche midi était un moment agréable. Normalement. Mais, encore une fois, la conversation avait dérivé sur son poids. Combien de fois avait-elle pu avoir cette discussion avec Jean ? Sonia se mit à touiller frénétiquement son café. Son ami brisa le silence qui s’éternisait :

« Oh tu te vexes encore ? Je te dis juste que quelques kilos en moins, ça t’irait mieux…

- Jean, tu me les brises. Vraiment. A chaque fois, c’est pareil ! Laisse mes bourrelets tranquilles. Mon corps est très bien comme ça, répondit Sonia.

- C’est par principe que tu ne veux pas perdre de poids !

- Moi et mes principes, on t’emmerde ! Je me trouve bien comme ça. Quand on s’est rencontrés, je faisais déjà une taille 44, maintenant je fais un bon 48. Tu te souviens, tu me disais que j’étais Emilie Simon en version déformée. Ça me faisait rire à l’époque… Mais là t’es lourd. Je ne comprends pas pourquoi tu veux que je rentre dans les standards, dans la norme alors que je suis très bien comme je suis. Et venant de toi, c’est un comble !

- Pourquoi ? Oh oui, parce que je suis homosexuel ! Tu sous-entends que je ne suis pas dans la norme, déjà merci pour ça. Et quoi ? Opprimé pour ma sexualité, je devrais être compatissant avec toutes les autres oppressions ? Ma petite dame, je suis gay et je trouve que tu as des kilos à perdre. Merde. Tu te rends compte de la stupidité de ton raisonnement ? »

Oh oui, Sonia s’en était rendu compte. Mais elle perdait tout contrôle quand Jean parlait de son poids. A vrai dire, elle s’emportait contre n’importe qui lui manquant de respect par rapport à ses kilos. Que ce soient les moqueries des gamins dans la rue ou le médecin lui enjoignant de faire un régime à chaque consultation. Venant de son meilleur ami, la critique était encore plus mordante. Elle se contrefichait de ses bourrelets, tant qu’elle était en bonne santé. Sonia avait coutume de penser que les gens qui fumaient quatre paquets par jour, mettant réellement leur vie en danger, ne recevaient pas autant de regards désapprobateurs que les grosses comme elles. Ou les gros d’ailleurs. Peu importe son sexe, l’obèse fait tâche dans le paysage.

« Je ne sais même pas comment on en est encore arrivés là …, reprit-elle.

- On parlait de ton célibat, répondit Jean.

- Je suppose qu’il est comme mon poids, hein, pas dans la norme ? A mon âge je dois être casée, dit sèchement Sonia. Je sors d’un divorce, Jean. C’était assez éprouvant. Je n’ai pas envie de… Et puis merde, je ne vois pas pourquoi je dois me justifier.

- Tu as les larmes aux yeux, dit doucement Jean. Je t’ai blessée.

- Oui.

- Excuse-moi. Ce n’est qu’une dispute de plus, dit-il dans un demi-sourire.

- Je t’aime beaucoup mais des fois tu ne te rends pas compte de ce que tu dis.

Sonia but le reste de son café d’une traite et s’essuya les yeux avec une serviette en papier. Elle regarda Jean droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu’il était allé trop loin. Le beau blond lui rendit son regard. Avec ses cheveux savamment décoiffés et sa barbe de trois jours, il pouvait faire craquer n’importe quel homme à des kilomètres à la ronde.

- Tu récupères Johanna à quelle heure ? On pourrait se faire un ciné ? proposa-t-il.

- Franck la dépose à 17h. Mais je n’ai pas envie d’aller voir un film. Je vais rester chez moi aujourd’hui. La petite a des nuits difficiles en ce moment, j’ai besoin de me reposer un peu. »

Cette nuit-là, la fille de Sonia l’avait réveillée vers 5h du matin. Sa mère l’avait trouvée recroquevillée au pied de son lit, hurlant et pleurant. C’était la quatrième fois en trois mois. La petite ne se souvenait jamais du cauchemar et se rendormait très vite une fois que Sonia l’avait bordée. Le divorce de ses parents avait dû choquer l’enfant, qui n’avait que cinq ans, mais ces terreurs nocturnes étaient assez impressionnantes. Sonia songeait à emmener sa fille voir un psychologue. Mais pour cela, il faudrait qu’elle en parle à Franck. Comment son ex-mari allait-il réagir ? Leur séparation n’avait pas été si catastrophique mais il y avait eu des mots blessants. Venus des deux côtés. Tous ces reproches, ces non-dits accumulés pendant des années, étaient ressortis d’un coup. Qui avait ouvert la vanne le premier ? Qui avait ouvert la boîte de Pandore avant de le reprocher à l’autre ? Elle le trouvait égoïste et porté sur l’argent, il lui reprochait de ne penser qu’à son travail et à sa collection de produits de beauté. Un jour, il avait bien fallu que ça éclate. Un reproche de trop. La première dispute. La première d’une longue série. Et puis la claque. Oh bien sûr que Franck s’était excusé, bien sûr qu’il avait regretté. Mais cette gifle avait été le point de non-retour. Surtout, ne pas se cacher derrière les mots : il l’avait frappée. Un point c’est tout. Sonia avait fait ses bagages sur le champ et emporté Johanna. Elles s’étaient installées dans le grand appartement de Jean. Le divorce avait été prononcé rapidement. Franck n’avait pas demandé la garde de Johanna, le partage des biens s’était fait en bonne intelligence. Jamais Sonia n’avait mentionné la claque. C’était un mauvais souvenir qu’elle gardait pour elle. Même Jean n’était pas au courant. Mais Sonia savait ce qu’on lui aurait dit : que ce n’était qu’une claque, un dérapage, que quand même il ne l’avait pas envoyée à l’hôpital ! Sans compter le célèbre : « Mais enfin, pense à la petite ! » Alors Sonia avait enfoui ça au fond d’elle. Quelque part. Avec le reste.

Cela faisait bientôt un an que le divorce avait été prononcé. Sonia avait retrouvé un appartement, Johanna avait fait sa première rentrée des classes. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sonia avait 33 ans, était mère divorcée d’une petite brune aussi bouclée qu’elle, elle possédait son propre cabinet avec une jolie plaque sur le mur sur laquelle était écrit en lettres dorées « Sonia Saint-Erme, psychologue ». Ah oui ! Et un poids qui lui convenait tout à fait, n’en déplaise à certains. La seule ombre au tableau était les cauchemars de Johanna, pour le moment inexplicables.

Sonia erre dans un brouillard épais. Ses pieds nus foulent une terre sèche, hostile. La jeune femme ne voit rien. Elle avance à tâtons, terrifiée à l’idée de ce que ses mains peuvent rencontrer. L’air est froid et humide. Au-dessus d’elle, le ciel noir est constellé d’étoiles. Vêtue uniquement d’une culotte et d’un t-shirt, elle est gelée. Sonia ne sait pas comment elle s’est retrouvée dans ce terrible endroit. Cependant, elle se sent terrifiée. Il y a quelque chose d’interdit, de malsain, dans les environs. Quelque chose qu’elle ne doit pas, oh non surtout pas, rencontrer. Soudain un cri lui parvient sur sa droite. Un enfant qui hurle. Une petite fille qui pleure. Le son vient de si loin ! Sonia accélère le pas et part à la recherche de l’enfant, mais quelque chose frôle ses jambes, arrêtant net sa course. La jeune femme ne veut plus avancer. Elle s’accroupit et recouvre sa tête de ses bras. Pour se protéger. De quoi ? Elle ne le sait pas. Mais sans doute est-ce mieux ainsi. Au loin, les pleurs ne cessent pas. Sonia n’ose plus avancer. Un courant d’air froid lui chatouille l’oreille. Surprise, Sonia hurle. Qu’importe l’enfant qui crie. Soudain, elle sent deux mains s’abattre sur ses épaules. Sonia veut hurler mais aucun son ne sort de sa gorge nouée. Lorsqu’enfin elle prend une grosse goulée d’air et ouvre les yeux, Sonia se découvre dans son salon, accroupie sur le parquet, nez-à-nez avec un des tabourets de bar de sa cuisine américaine.

Son t-shirt lui collait à la peau. Sonia se rendit compte que dans la terreur de son cauchemar, sa vessie avait lâché. Sa culotte était trempée et une petite flaque d’urine s’était formée sur le sol. Elle se sentit rougir de honte. Sur sa droite, l’enfant pleurait toujours. L’enfant ! Johanna ! Les cris venaient de sa chambre. Sonia se précipita dans la pièce et alluma la lumière. La fillette se débattait dans ses draps en pleurant. Sa mère s’agenouilla au pied du lit et prit la fillette dans ses bras. Elle la serra contre elle en lui murmurant des mots réconfortants. Johanna se laissa faire et se calma très facilement avant de se rendormir complètement. Sonia attendit encore quelques instants puis sortit de la chambre. Elle prit d’abord le temps de nettoyer le parquet du salon avant de filer à la salle de bains. Dans la petite pièce carrelée de vieux rose, la pendule murale indiquait 6h du matin. Sonia se déshabilla et jeta ses vêtements dans le lavabo. La douche chaude lui fit un bien fou. Comme sa fille, les nuits de Sonia étaient parfois agitées. A chacune sa croix. A chacune ses cauchemars. Ce rêve dans le brouillard, voilà quelques années que la jeune femme le faisait régulièrement. Il lui inspirait toujours la même terreur. Si elle n’en comprenait pas pleinement le sens, elle savait pourtant à quoi il faisait référence. A une vieille histoire d’amour adolescente. Une histoire triste dont il ne restait plus rien, rien qu’une tombe et la voix d’un mort… Sonia ravala ses larmes et resta encore quelques minutes sous l’eau brûlante.

Son premier rendez-vous du lundi était Stéphane. Le jeune homme se tortillait dans le canapé, les yeux rivés au sol, fixant le vieux parquet du cabinet de Sonia. Assise dans un fauteuil face à lui, la psychologue le regardait sans rien dire, son carnet de notes posé sur les genoux, le stylo suspendu en l’air. Avec sa coupe en brosse et son faux diamant à l’oreille droite, le petit blond jouait les caïds mais souffrait d’un énorme complexe d’infériorité par rapport à un grand frère, qui était le maître du foyer. Le faux dur reprit un mouchoir sur la table basse qui le séparait de sa psychologue et se moucha bruyamment. Sonia brisa alors le silence.

« Alors Stéphane, ça va mieux maintenant ?

- Oui, madame Saint-Erme, oui, répondit le garçon en reniflant. C’est dingue comme des fois les choses peuvent sortir…

- Oui mais ça fait du bien, non ? Bon, nous allons nous arrêter là. Pour notre séance de la semaine prochaine, repensez-bien à ce que nous avons évoqué tout à l’heure : l’écart entre votre place actuelle au sein de la famille et celle que vous voudriez avoir.

- Oui, oui, d’accord. Merci madame », dit Stéphane en se levant.

Le jeune patient tendit un chèque à Sonia qui le raccompagna à la porte du cabinet. Elle aperçut dans la salle d’attente la petite amie de Stéphane qui était venue le chercher. C’est elle qui avait poussé son copain à consulter. Sonia lui adressa un sourire et les regarda sortir. Sous la table basse sur laquelle s’empilaient quelques magazines, une chaîne hi-fi diffusait du Mozart. La psychologue arrêta la musique et retourna dans son bureau. La pièce était grande avec des murs bleu pâle ornés de photos colorées des plus grandes villes du monde, où elle n’avait jamais mis les pieds : New-York, Londres, Tokyo, Mexico... Un canapé et deux fauteuils formaient un coin salon où Sonia écoutait ses patients. A l’opposé de la salle, elle avait installé son bureau, un vieux meuble en bois récupéré dans une brocante et qui était constamment encombré de dossiers. Elle s’y installa, reprit ses notes sur le patient qui venait de partir et tapa son compte-rendu sur son vieil ordinateur. La machine montrait des signes de fatigue, Sonia devait investir vite dans un nouvel appareil avant de subir un plantage général. Bien que tous ses dossiers soient systématiquement copiés sur un disque dur externe, elle gardait une trouille bleue de perdre tout son travail. Le jeune Stéphane avait la vingtaine et la consultait depuis six mois. Sonia ne se faisait aucun souci pour lui, il avait beaucoup de volonté et était intelligent, il s’en sortirait facilement. D’autres patients étaient beaucoup plus difficiles. Certains venaient la voir depuis plusieurs années. Des vies détruites à reconstruire. La clientèle de Sonia était assez variée : deuils, incestes, dépressions, accidents de la route, ados ne trouvant pas leur place, alcooliques, kleptomanes.... Du plus petit problème conjugal au plus lourd traumatisme, les fauteuils de Sonia accueillaient tous les maux du monde et parfois les plus étranges. Sonia avait ouvert son propre cabinet quatre auparavant après avoir travaillée en clinique privée à la sortie de ses études. Elle ne regrettait pas ce choix, même si certains jours étaient très éprouvants. Après avoir déjeuné d’une salade froide en surfant sur Internet, Sonia prépara ses notes pour l’unique séance de l’après-midi.

Sa patiente regardait Sonia de ses yeux rouges. Son mascara avait coulé le long de ses joues, lui traçant de longues balafres noires. Son brushing avait tenu et ses cheveux blonds semblaient figés dans de la cire. Elle portait un tailleur strict, noir et sans artifice et des petites chaussures à talons carrés. Après dix minutes de pleurs non-stop, les sanglots commençaient tout juste à s’estomper. Alice de Nanton, femme au foyer vivant dans les quartiers huppés de la ville, était veuve depuis deux ans. Elle avait été mariée des années à un homme qui l’avait séduite et trompée dans tous les sens du terme. Il était mort dans un accident de la route, avec sa maîtresse du moment, du côté du Monaco. Mais ce n’était pas ce qui avait traumatisé Alice. La mort de cet imbécile qui la méprisait ne lui avait fait ni chaud ni froid. Quelque part, elle en était même soulagée. Dans les cercles raffinés où le couple évoluait, tout le monde l’appelait « la grande cocue », plus ou moins derrière son dos. Les notables de cette bonne ville d’Aurac étaient comme tout le monde, plus que la fortune, c’était le partage de potins qui les rassemblaient.

Ce qui avait traumatisé Alice et qui la faisait encore pleurer à 43 ans datait de bien des années plus tôt. A six ans, la petite blonde avait découvert sa mère, Madeleine, en train de se pendre dans la buanderie. A la recherche de son chat, elle avait ouvert la porte de la pièce pour découvrir sa mère, la corde au cou, venant juste de faire basculer le tabouret sur lequel elle s’était perchée. Alice avait assisté sans comprendre à la mort de sa mère. Celle-ci ne l’avait pas quitté des yeux pendant que la faucheuse l’emportait. Les yeux exorbités de Madeleine la fixant, ses râles d’agonie, son corps s’agitant au bout de la corde, ces images étaient gravées dans la mémoire d’Alice qui en faisait encore des cauchemars. Ceux-ci étaient plus fréquents à mesure qu’on approchait de la date anniversaire du terrible événement ; puis disparaissaient pour une nouvelle année. Le cycle se reproduisait indéfiniment. Aucune thérapie, aucun traitement n’en était venu à bout. Alice de Nanton, engoncée dans un tailleur trop petit, le visage usé par des nuits d’insomnie prit enfin la parole :

« C’est cette nuit… je me dis, allez encore une dernière nuit et puis après, ce sera terminé. Après elle me laissera tranquille.

- Avez-vous appelé votre frère ?, demanda Sonia.

- Non, je… En fait. Je… en fait, cette année j’ai peur. J’ai peur. J’ai tellement peur ! Elle ne me laissera pas tranquille ! s’emporta la patiente.

- Alice, nous avons déjà parlé de…

- Oui, oui, je sais !, cria Alice de Nanton. Je sais ! Mais cette année, c’est différent. Elle est morte à 43 ans. C’est mon âge. Cette fois, elle va me prendre. Elle va m’emmener avec elle… »

La séance promettait d’être éprouvante La semaine commençait bien.

CHAPITRE 2

Mélanie Trésor replaça ses cheveux noirs derrière ses oreilles et fronça les sourcils. Debout, à la fenêtre de son bureau, elle observait la rue et ce qu’elle voyait ne lui plaisait pas beaucoup. Elle jeta un œil sur sa montre hors de prix, cadeau de son ex-mari, et renifla. Il était 11h. Depuis plus de deux heures, une femme allait et venait sur le trottoir d’en face. Une blonde, cheveux gras et vêtements sales. Cette femme devait hésiter à entrer et Mélanie savait d’expérience que les gens qui hésitent à entrer au Centre d’Accueil et d’Ecoute d’Aurac se révélaient être des cas impossibles à gérer. Ouvert le jeudi, le lieu (Mélanie riait doucement quand on parlait de « centre » vu la taille de l’endroit) était géré par le Conseil général et le Centre d’Informations des Droits des Femmes et des Familles ou, pour faire plus court, CIDFF. C’était un espace privilégié pour aider les femmes en détresse. A 40 ans, dont une quinzaine passée dans le social, Mélanie Trésor pouvait se vanter de sentir arriver les problèmes de loin. Elle avait coutume de dire qu’avec son nez, qu’elle avait long et fin, ce n’était pas compliqué. La permanence du jeudi à Aurac était plutôt calme, ce n’était pas dans cette ville moyenne qu’il y avait le plus de misère. En tant que travailleuse sociale, Mélanie passait le reste de la semaine à Savanches, la plus grosse commune du département. Là, c’était une autre histoire !

Son prochain rendez-vous n’étant qu’à 11h30, Mélanie sortit de son bureau, passa par la salle d’attente qui était en enfilade et débouchait sur le couloir sombre de l’entrée. Quelques carreaux au sol étaient cassés, le papier peint avait fait son temps. A gauche, une grosse porte en bois sécurisée donnait sur la rue. Mélanie tourna à droite. Au bout du couloir, elle fit face aux toilettes et tourna de nouveau sur sa droite. Le long du mur, on trouvait des prospectus et des brochures de toute sorte sur de grandes étagères. Face à elle, trois pièces : une minuscule servant à entreposer les produits d’entretien, le bureau de Salma qui était également conseillère sociale puis celui de la psy, qui était vide. Tout comme celui de la juriste au bout du couloir. Détachées par le CIDFF, elles ne travaillaient que le jeudi après-midi. Il régnait un silence pesant. Mélanie toqua à la porte de sa collègue. Une voix chaude et énergique l’invita à entrer.

« Je ne te dérange pas Salma ? demanda Mélanie avant d’entrer.

- Non, répondit une trentenaire aux cheveux noirs et bouclés. Mon rendez-vous est en retard.

- Tu reçois qui ?

- Fatia Abnisse. Toujours pour cette histoire de pension alimentaire impayée. Son ex mari s’est installé en Algérie, c’est d’un compliqué ! Pauvre femme… Elle garde le moral mais ce n’est pas évident. Heureusement que ses enfants sont cools. Le plus grand vient avec elle parfois. Bref. Tu voulais me voir ?

- Oui, oh, rien d’important. C’est juste qu’il y a une nana qui traîne sur le trottoir d’en face depuis ce matin. J’aime pas ça, c’est pas bon signe. C’est une femme qui va nous causer de gros soucis, tu vas voir. »

La sonnette puis le bruit de la porte d’entrée grinçante interrompirent les deux femmes. Mélanie Trésor sortit du bureau de sa collègue et aperçut une petite femme brune dans le couloir conduisant à la porte d’entrée.

« Entrez madame Abnisse, dit la conseillère sociale, Salma va vous recevoir. »

Les deux travailleuses sociales enchainèrent les rendez-vous jusque midi. Elles prirent leur pause dans le bureau de Mélanie, le seul qui donnait sur la rue, et surtout, le seul ayant une vraie grande fenêtre. Les autres bureaux donnaient sur une arrière-cour sombre. Plusieurs fois, il avait été question de déménager dans un local plus fonctionnel et moins lugubre mais cela faisait maintenant quelques années que la permanence du Centre d’écoute se tenait dans ce petit rez-de-chaussée. Le social était la priorité de tous les politiques mais, magie, il n’y avait jamais d’argent pour mettre en œuvre les promesses de campagne. Salma Abbas et Mélanie Trésor étaient sur la même longueur d’ondes à ce sujet et ne se déplaçaient plus aux urnes depuis longtemps. Peut-être que de voir défiler toutes ces vies brisées dans leurs bureaux les avaient blasées. Peut-être. La discussion du jour fut plutôt joyeuse, tournant essentiellement autour des enfants de Salma. Celle-ci s’inquiétait pour le petit dernier, qui ne marchait pas encore à onze mois. Les deux femmes déjeunèrent de salades froides et de café tout en bavardant. Un bruit à la fenêtre les interrompit et les fit sursauter. Derrière le voilage blanc, elles devinèrent une tête. Mélanie renifla et se leva pour écarter les rideaux. De l’autre côté de la fenêtre, la femme recula d’un pas puis frappa trois petits coups à la vitre. Son visage sale était éclairé par deux grands yeux bleus pétillants. De longs cheveux blonds, gras, et mal peignés lui tombaient sur les épaules. La femme portait plusieurs couches de vêtements à la propreté douteuse. Une jupe longue et mitée lui cachait entièrement les jambes, elle portait un pull marron bien trop chaud pour la saison sous lequel on devinait plusieurs autres vêtements, sans compter une veste en jean craquée aux coudes et un foulard noir serré autour du cou. Mélanie reconnut de suite la femme qu’elle avait repérée le matin même. Elle ouvrit la fenêtre et s’adressa à l’inconnue :

« Bonjour madame. Je suis désolée mais nous sommes fermées pour le moment. On ouvre à 13h. C’est dans vingt minutes environ.

- Bonjour, j’ai besoin d’aide, répondit la femme.

- De quoi avez-vous besoin ?

- D’aide, insista-t-elle.

- Je suis sincèrement désolée madame mais il vous faut patienter encore vingt minutes… répéta Mélanie de moins en moins convaincue par ses propres paroles. Après tout, elle avait fini de déjeuner, non ? Et cette pauvre femme hésitait depuis des heures. Avec ce refus, elle ne reviendrait peut-être jamais. Mélanie regarda Salma qui haussa les épaules et commença à débarrasser le bureau de sa collègue. Je vais ouvrir, dit Mélanie avant de refermer la fenêtre. Puis s’adressant à Salma :

- Je le sentais ! Bon, on allait pas la faire poireauter quinze minutes. Je la reçois de suite. »

Tandis que Salma retournait à son bureau, Mélanie Trésor ouvrait la porte à l’inconnue. Celle-ci se laissa guider sans un mot jusqu’au bureau de la conseillère. Elle se laissa tomber sur la chaise et baissa la tête, rivant ses yeux sur ses mains sales dont elle ne semblait savoir que faire. Elle resta ainsi quelques secondes, comme si elle réfléchissait, puis releva la tête et son regard accrocha Mélanie. Elle avait de grands yeux bleus perçants. Ils prenaient toute la place au milieu de ce visage couvert de crasse, de ces dizaines de petites rides. On ne voyait qu’eux et plus que du charme, c’était alors quelque chose proche de l’hypnose que l’inconnue dégageait.

Dix minutes plus tard, Sonia Saint-Erme passait la porte du centre d’accueil, accompagnée d’une petite femme aux longs cheveux roux. Déborah Agaton affichait sans complexe son corps d’ancienne culturiste et sa quarantaine toute neuve. Comme sa collègue psychologue, elle venait tenir une permanence le jeudi après-midi mais en tant que juriste. Elle travaillait étroitement avec ses collègues du social. Les dossiers s’entremêlaient : comment faire un recours en justice pour des abus quand on vit à la rue, comment éviter l’expulsion pour loyers impayés, comment se faire payer sa pension alimentaire… Déborah attendait parfois la retraite avec impatience, elle avait vu trop de misère et trop d’absurdité juridiques. Elle le cachait à ses collègues mais elle prenait des antidépresseurs depuis une dizaine de mois.

Elles entrèrent dans le sombre couloir de l’entrée. A leur droite, la salle d’attente était vide et en enfilade, elles virent le bureau de Mélanie Trésor dont la porte était ouverte. Quelqu’un était installé face à elle. Déborah et Sonia s’arrêtèrent, interloquées. Mélanie les vit, glissa quelques mots à son interlocuteur et vint à la rencontre de la psychologue et de la juriste.

« Bonjour mesdames, on a un petit truc sympa, là.

- Que se passe-t-il ? demanda Déborah tout en retirant sa veste.

- Cette femme a hésité toute la matinée avant de demander à rentrer. Elle est dans mon bureau depuis un quart d’heure, peut-être. Et elle n’a pas dit un mot.

- Tu l’as faite rentrer avant l’heure ? questionna Sonia.

- Oui, elle a frappé au carreau en réclamant de l’aide. J’allais pas la renvoyer ! se défendit Mélanie. Depuis qu’elle est rentrée, elle a pas décroché un mot. Je ne connais même pas son nom !

- Et Salma, elle a essayé ?

- Non, elle a déjà pas mal de trucs sur le feu. Je pense que… Bon Déborah, tu peux aller à ton bureau, je vais avoir besoin de notre psy. Tu veux bien lui parler Sonia s’il-te-plaît ? En plus j’ai des rendez-vous cet après-midi, elle peut pas me bloquer mon bureau. Purée, je savais bien qu’elle allait pas être drôle celle-ci ! Elle est restée sur le trottoir d’en face toute la matinée, je vous dis !

- Ok, ok, je vais poser mes affaires et j’arrive, répondit Sonia. »

Au bout du couloir, elles tournèrent à droite rejoindre leurs bureaux. Déborah s’arrêta dans celui de Salma pour la saluer. Sonia ouvrit la petite pièce où elle recevait ses patientes. Un bureau, une chaise pour elle, deux en face. De vieilles affiches de prévention sur les murs jaunis, et une plante sur l’armoire basse où elle rangeait ses dossiers. Sonia accrocha sa veste et son sac au porte-manteau contre le mur du fond, prit son bloc et un stylo et retourna dans le bureau de Mélanie. Elle attacha ses longs cheveux en chignon, ce qui chez elle voulait dire « je pars au combat ». La jeune femme ne savait pas à quoi s’attendre. Dans le cadre de son travail, elle avait vu des personnes qui ont un charisme naturel, qui inspirent la répulsion d’un simple regard ou qui mettent mal à l’aise leur entourage sans en avoir conscience. Quant à ceux qui restaient muets (et qu’elle surnommait les « coquillages »), cela pouvait prendre du temps mais elle arrivait toujours à les faire parler. Les premiers mots étaient toujours difficiles mais une fois la confiance installée, le reste venait tout seul. Cela prendrait peut-être du temps mais cette femme finirait par tout lui raconter. Mélanie Trésor lui glissa quelques mots dans la salle d’attente : « Elle me met très mal à l’aise. Autant te le dire tout de suite ».

La psychologue frappa trois coups sur la porte grande ouverte et attendit. Aucune réponse. Sonia replaça quelques boucles rebelles derrière ses oreilles et prit une grande inspiration. En cette journée ensoleillée, la petite pièce était lumineuse grâce à la sacro-sainte fenêtre du local. Le bureau de Mélanie était plus grand mais tout aussi défraichi. Elle aussi avait rajouté des plantes pour égayer et accroché de grands posters de paysages aux murs.

La femme n’avait pas bougé de sa chaise et lui tournait toujours le dos. Sonia fit le tour du bureau en la saluant. L’inconnue qui lui faisait face était intrigante. On aurait dit un gros paquet de linge sale surmonté d’une tête d’épouvantail. En voyant la nouvelle venue s’installer, la femme dégagea ses cheveux et offrit à Sonia un visage doux, maigre et sale, aux yeux pétillants de malice. Elle lui sourit.

« Bonjour madame, dit de nouveau Sonia en s’asseyant.

Pendant quelques secondes, un silence surnaturel s’installa, tandis que les deux femmes se fixaient en souriant.

- Bonjour, je m’appelle Martine, dit enfin la femme qui avait un joli filet de voix, très agréable.

- Je suis Sonia Saint-Erme, reprit la psychologue en tendant la main à son interlocutrice qui ne réagit pas.

- Je suis Martine Sanoise. Vous avez de très beaux cheveux.

- Merci Martine, répondit Sonia, nullement décontenancée par cette réponse.

- Et vous êtes bien habillée.

- Merci. Alors Martine, que pouvons-nous pour vous ?

- Ma foi… je voulais juste vous parler.

- A moi en particulier ?

- Oui à vous.

Déconcertant ? Quelques secondes. Sonia en avait vu d’autres. Du moins, s’obligeait-elle à le croire. Elle enfilait cette idée comme une armure quand elle en sentait le besoin. Martine n’était donc pas muette et savait ce qu’elle voulait. Restait à savoir si la conversation pouvait aller plus loin que du simple badinage.

- Très bien, reprit Sonia. Vous savez que nous sommes là pour vous aider. Moi-même, je suis psychologue. Je peux vous aider si vous le désirez. Nous pouvons discuter. Qu’en pensez-vous ?

- Eh bien… Je ne sais pas trop, hésita Martine. Je ne sais pas trop. Je suis ici mais je ne suis pas là… Est-ce que je peux rester un peu ici ?

- Bien sûr Martine. Mais nous allons aller dans mon bureau. Celui-ci est déjà pris par ma collègue, Mélanie Trésor, qui vous a ouvert tout à l’heure. D’autres personnes ont besoin d’elle et elle a besoin de ce bureau pour les recevoir.

- Je comprends bien. Je vous suis. »

Sonia sortit, Martine à sa suite. Mélanie Trésor les regarda passer dans la salle d’attente, ne comprenant pas à quel moment Sonia était