Typographes et gens de lettres - Décembre Alonnier - E-Book

Typographes et gens de lettres E-Book

Décembre Alonnier

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Beschreibung

Nous allons donc commencer notre voyage à travers l’imprimerie et la littérature, voyage qui nous fera connaître à fond les typographes et les gens de lettres, voyage commode et agréable sous tous les rapports : peu dispendieux d’abord, il peut être fait de mille manières, soit dans un fauteuil près d’un bon feu, soit en wagon, soit même en bateau à vapeur.
Si le domaine de la littérature est vaste comme l’intelligence, matériellement parlant, il est bien petit. Et nous avouerons sans peine que nous ne pouvons penser, sans étonnement, qu’on peut réunir tant de choses dans un petit volume, et que les livres qui sont là pêle-mêle sur notre table renferment l’histoire de plus d’une vingtaine de générations …. Décembre Alonnier.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Typographes et gens de lettres

Décembre-Alonnier

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Table des matières

Avis au lecteur

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54

Chapitre 55

Chapitre 56

Chapitre 57

Chapitre 58

Chapitre 59

Chapitre 60

Chapitre 61

Chapitre 62

Chapitre 63

Chapitre 64

Chapitre 65

Chapitre 66

Chapitre 67

Chapitre 68

Chapitre 69

Chapitre 70

Chapitre 71

Chapitre 72

Chapitre 73

Chapitre 74

Chapitre 75

Couverture

À LA MÉMOIRE

DE

JULES VONFLIER

Avis au lecteur

Il y a sept ans, nous fîmes paraître, sous le titre : Physiologie de l’Imprimerie, un opuscule qui fut enlevé en quelques jours.

Malgré ce succès, nous avons attendu pour faire la seconde édition, et bien nous avons fait, car l’opuscule est devenu un volume aux allures graves et sérieuses.

En changeant de forme, l’ouvrage a aussi changé de titre ; s’il n’a pas gardé la forme primitive, il n’en est pas moins la physiologie de l’imprimerie. Mais nous avons dû nous résoudre à lui donner un autre titre, dans la crainte qu’il ne fût pris par le public pour un livre professionnel, alors qu’il n’est qu’une œuvre du pure fantaisie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il fut un temps où, naïfs, nous croyions sérieusement que tout écrivain devait offrir à la Critique, comme au Minotaure, une centaine d’exemplaires de tout ouvrage qu’il faisait paraître.

Revenu des erreurs de ce monde, nous avons reconnu que cet usage barbare n’avait d’autre résultat que de peupler les quais d’une masse de pauvres volumes qui, ornés d’une dédicace, croyaient trôner dans un salon et se trouvaient jetés dans la boîte d’un bouquiniste.

Aussi, pour éviter cet écueil contre lequel nous nous sommes heurtés deux fois, pour éviter l’agiotage du volume nouveau, nous avons décidé que nous ne donnerions pas un SEUL exemplaire à la Critique : si elle nous croit dignes de ses coups, elle nous achètera ; sinon nous ne voyons pas la nécessité d’aller faire tas chez elle.

De plus, voulant passer nos amis à l’épreuve de la pierre de touche, nous ne leur en donnerons pas davantage ; de sorte que s’ils nous complimentent, leurs éloges seront vrais ; car le regret d’avoir été obligés de payer pour avoir notre volume suffirait pour les rendre sincères.

1

Le temps est loin où la pensée d’un voyage soulevait un monde d’appréhensions, et où, pour aller de Paris à Bordeaux, on prenait plus de précautions qu’on n’en prend maintenant lorsque l’on part pour le Céleste Empire.

Mais alors la poésie ne dédaignait pas la lourde et massive diligence qui parcourait gravement les grand-routes, et un voyage devenait une odyssée fertile en événements qu’on racontait au foyer pendant les longues soirées d’hiver.

 Heureux, trois fois heureux le voyageur assez favorisé par le sort pour avoir éprouvé de ces fortes émotions qui se traduisaient par des gueules de pistolets et des figures sinistres se présentant à la portière de la voiture, accompagnées du cri traditionnel : la bourse ou la vie !

Et ces observations que l’on recueillait en route  ! et ces paysages que la diligence, bonne et intelligente, permettait de contempler et d’admirer tout à l’aise  !

Mais, hélas  ! le progrès a détruit tout cela, et la vapeur, en implantant la locomotion dans nos mœurs, a supprimé du même coup le voyage et le voyageur.

Maintenant on monte dans un wagon, on se regarde les uns les autres en chiens de faïence, on voit tournoyer autour de soi les arbres et les maisons, et l’on arrive à destination fort ennuyé et ne connaissant pas davantage les contrées que l’on a traversées que si elles n’existaient pas.

Plus de ces aimables conversations de la diligence où l’on était si vite en famille ; plus de ces piquantes aventures d’auberges  ; plus de postillons au costume étincelant et aux joyeuses fanfares ; plus de ces aimables servantes si bonnes et si complaisantes  ; non, plus rien que l’ennui, l’ennui partout.

Aussi, en entreprenant ce voyage fantaisiste à travers la littérature et l’imprimerie, comptons-nous nous moquer complètement du progrès et de son ennuyeux cortège ; collégien en vacances, nous éviterons les grandes routes pour nous égarer dans les chemins de traverse, parmi les buissons et les fleurs, poursuivant le papillon de la fantaisie dans les prairies parfumées de l’imagination. Renversant les lois mathématiques, nous ne prendrons pas la ligne droite, parce qu’en dépit des axiomes et des théorèmes elle est en réalité la plus longue par sa monotonie  ; mais nous rechercherons de préférence les petits sentiers et les frais ombrages où, étendu dans l’herbe verdoyante, nous pourrons contempler à loisir les beautés que la nature étale à nos yeux.

Peut-être le lecteur, qui nous suivra dans ce voyage tout fantaisiste, sera-t-il surpris d’une bizarrerie qui ne saurait lui échapper  : nous voulons parler de l’emploi simultané que nous ferons parfois du pronom nous et du pronom je  ; nous pourrions renouveler ici les oiseuses dissertations qu’on a faites à propos de ces deux pronoms, mais nous préférons nous en abstenir, persuadé que nous sommes que la perspicacité du lecteur saura lui faire découvrir la cause de notre manière d’agir  ; car si un amant ne peut dire à celle qu’il aime  : NOUS vous aimons, sans l’insulter et se faire mettre impitoyablement à la porte  ; de même un vieux soldat, tout brave qu’il serait d’ailleurs, ne saurait dire sans forfanterie et sans se faire moquer de lui  : J’AI gagné la bataille d’Austerlitz.

2

Ces quelques points posés, nous allons donc commencer notre voyage à travers l’imprimerie et la littérature, voyage qui nous fera connaître à fond les typographes et les gens de lettres, voyage commode et agréable sous tous les rapports : peu dispendieux d’abord, il peut être fait de mille manières, soit dans un fauteuil près d’un bon feu, soit en wagon, soit même en bateau à vapeur.

Si le domaine de la littérature est vaste comme l’intelligence, matériellement parlant, il est bien petit. Et nous avouerons sans peine que nous ne pouvons penser, sans étonnement, qu’on peut réunir tant de choses dans un petit volume, et que les livres qui sont là pêle-mêle sur notre table renferment l’histoire de plus d’une vingtaine de générations.

Aussi l’action mécanique de donner un corps à la pensée, de l’éterniser en la matérialisant, de la faire survivre à celui qui l’a élaborée, nous frappe d’admiration, et nous allons visiter une imprimerie.

3

Nous ne pouvons mieux commencer notre excursion, car rien n’est plus pittoresque que le spectacle d’une imprimerie en pleine activité.

D’un côté, ce sont les machines qui dévorent d’immenses quantités de papier, en grondant comme le dogue auquel on veut ravir sa proie. Les margeurs poussent négligemment, en chantant la chanson en vogue, les feuilles qui disparaissent immaculées pour venir tomber tout imprimées entre les mains des receveurs.

Plus loin, sont les imprimeurs, dernier vestige de l’ancienne imprimerie, qui font le moulinet en racontant leurs interminables histoires.

Par ici sont les compositeurs, discourant, plaisantant, discutant, sans que pour cela le mouvement des doigts se ralentisse.

4

Le lieu où s’élaborent les grands travaux qui doivent donner au monde la vie et la lumière est généralement situé dans un quartier retiré dont les abords, semblables à ceux d’un antre mystérieux, se révèlent à l’odorat par des odeurs inconnues, étranges, produites par le mélange des émanations diverses de la colle, du papier humide, de l’encre et de la potasse.

Le public, qui n’a pas encore pu s’habituer à croire que l’imprimerie est un état manuel, plonge toujours un regard défiant et empreint d’une vive curiosité, lorsqu’il passe près d’une de ces demeures. Son étonnement augmente encore lorsqu’il en voit sortir, pour aller se réfugier dans les cabarets voisins, des hommes coiffés de toques, de bonnets de police, de mitres en papier. Leur accoutrement étrange, qu’eux seuls savent porter, leur attire, sinon le respect, du moins cet intérêt curieux et empressé que porte le public à tout ce qui lui est inconnu. Dès lors son désir de connaître l’imprimerie devient plus grand, mais il est arrêté par cette affiche que l’on trouve invariablement collée sur les portes de toutes les imprimeries  :

AVIS.

L’entrée de l’imprimerie est interdite aux ouvriers étrangers.

La rédaction de cette affiche a soulevé dans la typographie une question fort grave, débattue depuis fort longtemps, et qu’on ne tranchera pas de sitôt. Par ouvriers étrangers, entend-on parler des compositeurs russes, allemands on polonais ? ou bien veut-on dire les ouvriers étrangers à la partie, tels que les serruriers ou les maçons ?

Nous serions tenté de le croire, car cette affiche ne préoccupe guère les compositeurs, et ne les empêche pas d’aller et venir dans toutes les imprimeries possibles pour visiter leurs camarades. On ne leur applique guère la loi que lorsqu’ils s’y présentent dans un état d’ébriété par trop prononcé  : cela se comprend, il faut de la morale.

L’aménagement d’une imprimerie est généralement composé de la façon suivante : la machine à vapeur au sous-sol, au rez-de-chaussée les presses mécaniques, — que les phraseurs appellent les canons de l’intelligence ou les mortiers de la pensée, — et les presses. Quand tout cela marche, c’est un vacarme à étourdir un sourd.

Au premier étage sont placés les compositeurs qui, suivant l’importance de la maison, peuvent occuper jusqu’aux mansardes. Les ateliers de composition, ou boîtes, comme les appellent les compositeurs, se divisent, sous le rapport de l’aménagement, en trois catégories bien distinctes.

La première se compose des imprimeries où l’on y voit à travailler ; la seconde, de celles où l’on y voit un peu  ; la troisième, de celles où l’on n’y voit pas. Notre devoir de statisticien impartial et consciencieux nous force d’ajouter que cette dernière catégorie est la plus nombreuse.

À Paris où, dans son langage pittoresque et coloré, l’ouvrier dénomme d’une façon particulière les hommes et les choses, il a donné le nom de cage à tout atelier couvert en vitres. Là, pas de disputes pour les places  ; pas de réclamations au metteur en pages, au prote ou au patron, fondées sur le droit d’ancienneté, car le jour est le même partout. Il est vrai que ce genre d’atelier a bien aussi ses désagréments : on y gèle en hiver, on y grille en été  ; par les temps de pluie, l’eau coule dans les casses, et distribue des douches à profusion. Mais le compositeur est industrieux comme le castor et habile comme le singe, dont il est l’imitateur par ses mouvements. En été, pour parer à la chaleur, il tend des cordes au-dessus de sa tête, sur lesquelles il place des maculatures. En hiver, il corrompt l’homme de peine préposé à la distribution du charbon, en lui offrant le canon de l’estime ou la goutte de l’amitié, afin d’obtenir une deuxième édition de combustible. Lorsqu’il pleut, il a le choix ou de placer un parapluie au-dessus de sa tête, ou de recevoir l’eau, ce qui avec le temps ne laisse pas d’être agréable  ; car ce moyen l’oblige de recourir au marchand de vin le plus voisin, afin de combattre d’une façon homéopathique la fraîcheur extérieure du corps. Voici pour les imprimeries de première classe.

Passons à celles de seconde classe. Ici, nous devons le dire en toute sincérité, les désagréments sont moins nombreux. L’atelier se trouve au premier ou au second étage, et donne invariablement sur une cour, ce qui est assez agréable pour celui qui aime à connaître les détails intimes du ménage. Celui dont la place est près de la fenêtre n’est pas trop mal  ; mais il n’en est pas de même du second et du troisième, qui ne voient rien, si ce n’est qu’ils voient qu’ils n’y voient pas à travailler. Ils ont la ressource d’allumer leurs chandelles, en été, de sept à neuf heures du matin, et de recommencer le même genre de distraction de cinq à sept heures du soir  ; en hiver, ce qu’ils dévorent de chandelles est incalculable. Il est bon d’ajouter que le compositeur fournit son luminaire.

Généralement, dans les ateliers de composition, il est de règle d’apporter le moins de nettoyage possible  ; sauf le parquet qui est balayé deux fois par semaine, les murs ne sont jamais reblanchis, les carreaux de vitres sont à peine nettoyés, tout cela donne une teinte sombre, mystérieuse ; cela lui donne l’air d’un tableau de Rembrandt.

Il arriva un jour qu’un ancien ministre, — l’un de ceux dont le nom figura sur la première liste du ministère qui, formé par Louis-Napoléon à son avènement à la présidence, donna quelque espérance au parti de l’action, — apporta ses épreuves à l’imprimerie. C’était un dimanche, l’atelier avait un aspect de propreté et de fête, on eût dit qu’il attendait cette visite.

Après s’être entretenu quelques instants avec les compositeurs, il se mit à examiner l’atelier en homme qui cherche à se rappeler.

« La dernière fois que je suis venu ici, dit-il, c’était en 1836  ; mon metteur en pages était là, et il indiquait l’endroit. Il avait un frère dans les ordres, qui est devenu évêque1, il y a tantôt vingt-cinq ans de cela... Il s’est passé bien des choses depuis, les hommes ont vieilli, seul votre atelier a conservé sa même physionomie... Il est toujours aussi sale... »

Les compositeurs rirent de bon cœur de la sortie de l’ancien ministre. On en parla le lendemain, tout le monde depuis le patron jusqu’au dernier des apprentis trouva qu’il avait raison  ; mais on ne fit ni recrépir les murs ni nettoyer les croisées.

Nous croyons inutile de parler des ateliers de la troisième catégorie  ; qu’il nous suffise de dire que tout le confort de la vie typographique, que nous venons d’énumérer, s’y trouve réuni. Mais les compositeurs se vengent en plaçant dans l’endroit le plus apparent de l’atelier une affiche du conseil de salubrité.

Une imprimerie est un modèle d’organisation, et jamais arrimeur à bord d’un vaisseau n’a su tirer un aussi habile parti de sa soute et de sa cale.

Partout on a utilisé les moindres places. Les rangs qui servent à supporter les casses sont dressés en dos d’âne, pour prendre le moins d’espace possible  ; chacun de ces rangs est occupé par trois ou quatre compositeurs, ce qui donne à chacun d’eux le droit de se mouvoir dans un parallélogramme de un mètre cinquante centimètres de superficie. Les ventrus ne sont pas trop à leur aise. Mais les compositeurs ventrus sont rares. Sous chaque rang sont posées deux planches à cinquante centimètres de distance l’une de l’autre, servant à placer les effets et les paquets de composition. Cet emplacement, si juste qu’il soit, est encore assez grand pour y cacher les sortes manquantes, les paquets de distribution, et quelquefois des pâtés.

C’était à la bonne tenue d’une casse qu’autrefois on reconnaissait le compositeur soigneux  ; mais aujourd’hui que les compositeurs changent de caractère à chaque instant — sans jeu de mots — il s’ensuit pour l’ouvrier une perte de temps considérable, et pour le patron un dégât matériel qu’on ne peut évaluer, car les casses, passant de main en main, n’ont plus de propriétaires, et dès lors personne n’a plus intérêt à les tenir propres.

Les marbres, que l’on place où l’on peut, servent à imposer et desserrer les formes  ; les jours de calance on y fait des parties de cadratins.

Le bureau du prote est dans un coin de râtelier. Celui des correcteurs est généralement à côté. Le bureau de l’imprimerie, où se tient le patron, est un endroit très-convenable, placé en dehors de l’atelier.

Nous ne parlerons ici que pour mémoire de l’atelier des brocheuses, de l’étendage, etc., autrement dit le menu fretin de l’imprimerie.

Et maintenant que nous avons à peu près fait connaître la maison de Gutenberg, introduisons celui qui l’alimente, celui pour qui elle a inventé ses machines qui tirent dix mille à l’heure: nous avons nommé l’auteur.

1Si le dire de M. B*** est vrai, l’évêque est aujourd’hui archevêque d’un des plus importants diocèses de France.

5

Dans notre voyage, nous ne rencontrerons pas de type plus complexe que celui de l’auteur  : car, si au moral il est multiple, il en est de même matériellement parlant.

D’abord, qu’est-ce qu’un auteur  ?

Cette définition nous serait facile si nous voulions consulter le Dictionnaire de l’Académie  ; mais, comme d’ordinaire les définitions de ce docte recueil n’en sont point, force nous est donc de la faire nous-mêmes.

En thèse générale, est auteur quiconque a fait un livre  ; mais cette appellation n’est pas universellement usitée. Ainsi, dans un certain monde, tout homme qui écrit est un poète  ; en province c’est un rédacteur, et bien des individus se décernent pompeusement le titre d’auteur, parce qu’ils ont écrit quelques lignes dans quelque méchante feuille de chou.

Nous ne citerons que pour mémoire ceux qui s’intitulent emphatiquement auteurs dramatiques, parce qu’ils ont composé le titre d’une pièce.

Dans l’imprimerie, le nom d’auteur ne se donne pas toujours à quiconque fait imprimer  ; tant que vous ne commanderez que des affiches ou des factures, vous ne serez qu’un client  ; mais vous serez un auteur le jour où vous aurez fait quelque chose ayant une tournure littéraire, ne serait-ce à la rigueur que quatre ou cinq lignes de réclame.

Mais tout ce qui est destiné à l’impression, manuscrit ou imprimé indistinctement, prend le nom de copie.

On comprend donc que la classe des auteurs, telle qu’elle est définie par les typographes, doit contenir une foule de nuances, depuis le tailleur client qui fait imprimer sa facture jusqu’à l’écrivain auteur de ces livres qui s’étalent coquettement aux vitrines des libraires, sollicitant et le regard et la bourse du flâneur.

Nous allons donc, dans notre excursion, étudier cette classe si multiple en aspects, où les nains côtoient les géants, et où les impuissants se heurtent aux grands penseurs.

6

Il s’était enfui loin de ce Paris brumeux, poudreux, macadamisé et puant le bitume  ; il avait quitté cette ville au tapage infernal qui, comme Saturne, dévore ses enfants ; il était allé se réfugier au loin, dans une campagne enfouie dans les montagnes, dans le creux d’un rocher  ; en face de lui-même et de la nature, il s’était senti inspiré  ; son sang courait dans ses veines avec des ardeurs étranges, son cœur éprouvait des sensations inouïes, son âme était dans une douce ivresse et son esprit errait dans des mondes inconnus.

Il voyait se dresser, comme de célestes apparitions, tous les rêves qui lui souriaient alors que, rongeant son frein sur les bancs du collège, il essayait de plonger dans l’avenir et de lire cette énigme qui se dresse dès le berceau de tout être humain  ; il se traçait une vie pleine de charmes, et, poète amoureux d’Horace, se couronnait à l’avance de pampres et de lierre, chantant sur le coteau de Tibur l’amour et la médiocrité dorée.

Enfin, il avait franchi un jour librement les portes du lycée et était entré dans ce monde après lequel il avait si longtemps et si avidement aspiré. Puis, entraîné par un prestige plus fort que sa volonté, il voulait entrer dans la carrière des lettres, carrière resplendissant à ses yeux de tout l’éclat des illusions de la jeunesse, où il voyait se dresser, d’un côté, sombres et sévères, les auteurs classiques qu’il avait du grignoter quotidiennement et produisant sur lui le même effet que l’aspect d’un bagne produirait sur un forçat en rupture de ban  ; mais, de l’autre côté, il voyait, brillants et pompeux comme des triomphateurs romains, les auteurs du jour, ceux qu’il avait dévorés en cachette, ceux qui occupent tous les journaux, dont les livres sont dans le somptueux logement et dans la mansarde, et qui ne marchent qu’au milieu d’un nuage d’encens.

Et, involontairement, il s’est pris à regarder si, dans leurs rangs, une place ne serait pas à prendre.

De là, il a pensé à écrire.

Aussi, dans la retraite qu’il s’est choisie, il ressemble à ces pieux cénobites qui partageaient leur temps entre le travail et la prière  : sa plume vomit les lignes à flots, et les idées, se succédant avec une rapidité vertigineuse, noircissent le papier sans relâche  ; c’est un trop-plein, une exubérance de jeunesse qui débordent, c’est pour ainsi dire une saignée morale qu’il s’inflige. Tout ce qu’il a vu et entendu depuis sa plus tendre enfance lui revient à la mémoire et lui sert de matériaux. À peine né à la vie du monde, il ne connaît presque rien  ; mais, superbe dans son ignorance, il ne transige pas et tranche de tout sans scrupule, avec un aplomb imperturbable, et parfois il se surprend à sourire involontairement lorsqu’il écrit de ces choses qui, selon lui, doivent renverser toutes les données reçues.

Mais pendant qu’il matérialise pour ainsi dire son imagination, qu’il condense sa pensée et lui donne un corps sur le papier, il se fait parallèlement dans son esprit un autre travail, car il a conservé bon nombre d’illusions, et le scepticisme et les déceptions ne sont point encore venus dédorer sa foi naïve, mais robuste.

Il voit son œuvre prendre une forme  : les feuillets s’entassent  ; il se crée en imagination un public auquel il lit sa production en prenant des poses  ; il entend les applaudissements par anticipation, et, après avoir savouré à longs traits l’enivrement de lui-même par lui-même, il commence à sentir un besoin d’expansion.

Après tout, ce livre auquel il consacre tous ses instants, avec lequel il s’identifie, dans lequel il s’incarne pour ainsi dire, n’est-il pas destiné, par suite de son succès certain, à une publicité immense ? Aussi il croirait manquer aux devoirs de l’amitié, s’il n’en faisait goûter les prémices à ceux qui lui sont chers.

Et, dès lors, à tout propos, il sort son volumineux manuscrit qui donne le frisson à tous ceux qui sont là et qui subissent la lecture de fragments qui les ennuient pour une foule de raisons  : la première, c’est que, quand même ce qu’ils entendent serait admirable, ils n’osent se l’avouer et y croire  ; car il leur semble impossible qu’un homme fait de chair et d’os comme eux, qu’ils connaissent depuis longtemps, puisse écrire deux lignes à la suite l’une de l’autre.

Mais quand arrive l’inévitable qu’en pensez-vous ? qu’il se croit obligé de leur poser, alors la politesse prend le dessus, et chacun se répand en éloges dont il ne pense pas le premier mot.

Aussi, s’il n’était pas un homme et qu’il eût assez de sang-froid pour ne point laisser mordre son cœur par l’orgueil, notre péché mignon à tous, il verrait le peu de valeur de ces éloges par leur profonde dissemblance.

Mais non, il aspire cette fumée d’encens de convenance à pleins poumons, et se grise de cette gloire de complaisance.

Lorsqu’il a commencé à écrire et qu’il cherchait sa place dans la phalange littéraire, il se plaçait candidement et modestement aux derniers rangs  ; maintenant il fait des comparaisons et se donne de l’avancement lui-même, plus ce succès d’amitié augmente.

Enfin un jour il est pris du delirium typographicum tremens.

Car, enthousiasmé par tout ce qu’on lui a dit par condescendance, et qu’il croit fort sérieusement, il considère son manuscrit comme une œuvre devant faire époque, et il penserait commettre un acte antipatriotique s’il ne le livrait au grand jour de la publicité.

Mais novice, il est encore timide, et, comme Franklin qui glissait ses articles sous la porte de l’éditeur du journal qu’il affectionnait, il voudrait faire imprimer son volume d’une façon occulte.

Une imprimerie lui cause un sentiment indéfinissable mêlé d’effroi et de respect  ; elle produit sur son imagination le même effet que l’aspect d’une immense machine en mouvement produit sur celle des enfants  ; son esprit la revêt des couleurs du mystérieux, et quelqu’un lui affirmerait qu’une imprimerie est une officine d’alchimie et d’astrologie, qu’il le croirait sans hésiter.

Mais arrêtons ici cette analyse  : on a déjà reconnu dans cet homme au cœur neuf, aux naïves illusions, le débutant qui n’en peut croire ses yeux lorsqu’il voit, pour la première fois, ses élucubrations imprimées.

Cette sensation prend place dans son cœur et dans sa mémoire à côté des doux souvenirs de l’enfance et du premier amour. Hélas  ! comme ceux-ci, le doute amer et les désillusions l’emportent bien vite.

7

Certains auteurs, soit par bonhomie, soit par impuissance, croient qu’un titre heureux peut suffire pour leur procurer le succès, et, avec le temps, les imposer au public.

Et afin qu’on ne se trompe pas sur la valeur que nous attribuons à ce mot auteur, nous rappellerons ce que nous avons déjà dit  : est auteur quiconque a fait un livre, une brochure, une pièce, ou écrit des articles de journal  :

Ce journal fût-il feu l’Éventail, de M. Adolphe Huard, que nous prions de ne pas confondre avec le directeur du Charivari   ;

L’article fut-il en aussi mauvais français que celui que M. L. Liévin eut l’obligeance de nous consacrer dans la Revue bibliographique  ;

La brochure, aussi plate et aussi insipide que les petits in-32 de M. de Mirecourt ;

Le volume eût-il eu aussi peu de succès qu’Antoine Quérard, ce contre-pied de madame Bovary  ;

Et la comédie, sifflée comme celle de M. Edmond About de bruyante mémoire.

Un titre peut faire la fortune d’un livre, quand celui-ci a quelque valeur, certainement.

Mais le public, qu’on s’obstine à croire si bête, se laisse prendre une fois à un titre pompeux doublé d’une plate chose  ; mais il conserve bonne mémoire du nom de l’auteur qui l’a trompé, et il ne s’y laisse pas prendre une deuxième fois.

Ainsi, par exemple, aujourd’hui l’auteur des Caboulots, M. Alfred d’ Aunay, trouverait l’Énéide sous sa plume, ce dont nous doutons fort, qu’en revanche il n’aurait pas un seul acheteur.

D’autres attachent au format du volume une importance à nulle autre seconde, et croient qu’il est le Deus ex machina de la vente.

Il est, une foule d’auteurs qui dépensent plus d’intelligence pour la partie matérielle du livre que pour la partie intellectuelle. On dirait qu’ils veulent remplacer par l’exécution manuelle ce qui manque dans leur œuvre.

La physionomie du titre, la coupure des mois, le papier de la couverture, l’intelligente disposition des blancs, tout ce monde de puérilités créées par des auteurs sans talent a fini par prendre corps, et tant il est vrai que la sottise a libre accès chez les hommes, la topographie, tout en souriant de ces billevesées de petits esprits aux expédients, les a insensiblement adoptées pour en faire des règles.

C’est ainsi que l’usage a consacré l’emploi des formats.

L’in-4o aux allures magistrales convient aux mémoires scientifiques ou à consulter. La jurisprudence, la médecine l’ont adopté, ainsi que quelques journaux pittoresques ou de famille.

L’in-8o, qui avait le monopole des ouvrages scientifiques et des travaux historiques, absorba, depuis l’Empire, la brochure politique qui avait fait là fortune de Pagnerre avec le format in-18 carré. M. Capefigue a adopté l’in-8o pour ses élucubrations politiques, qui n’en sont pas moins indigestes.

L’in-12, après une assez brillante carrière, a fini par succomber  ; pourtant, il n’y a pas bien longtemps, benjamin Gastineau l’avait adopté pour son livre les Femmes des Césars  ; mais ingrat envers ce format disgracieux, il l’a rejeté pour sa deuxième édition, et lui a préféré l’in-18.

Le roi des formats, celui que consacra Charpentier, c’est l’in-18 Jésus  ; c’est celui qui convient aux romans, aux collections intimes. La Librairie nouvelle porta un rude coup à l’in-18 Jésus et faillit le détrôner en innovant l’in-18 carré à 1 franc.

Les petites brochures scandaleuses, les poésies fugitives revêtent ce petit format inauguré par Cazin, et auquel il chercha sans succès à attacher son nom.

Cette collection doit être recherchée par les vrais amateurs de bibliographie.

Dans les publications littéraires périodiques, le format du Figaro a fait école.

8

Pour les titres d’ouvrages sérieux, les lettres de deux points (traduisez classiques), conviennent seules à l’exclusion de toute autre.

L’imprimerie impériale, gardienne naturelle de la saine tradition, n’a jamais admis la lettre ornée  ; la seule normande (lettre grasse) a pu trouver grâce devant elle.

Le type anglais, long et maigre comme une vieille lady, obtient un certain succès. Un des principaux éditeurs d’ouvrages de médecine ne peut souffrir d’autre type.

Le deux points de Didot, si fièrement campé, à la large encolure et aux angles arrondis par Plon, tend à disparaître, pour être remplacé par la lettre archaïque.

Cela ne témoigne pas en faveur du goût, mais dénote de l’engouement.

Nous croyons devoir la décrire ici  :

Figurez-vous quelque chose de monstrueux, un type qui nous ramène au temps où parut la première lettre de deux points qui, combiné avec quelques types empruntés aux inscriptions latines dans ce qu’elles ont de plus irrégulier, vous donnera une faible idée de ce caractère qui fait fureur aujourd’hui.

Cherchons une figure pour rendre notre pensée.

Pour nous, un titre est, en quelque sorte, le péristyle d’un ouvrage. Quel désenchantement éprouverait un antiquaire si, croyant découvrir un palais athénien en voyant un magnifique portique du siècle de Périclès, il s’apercevait que l’intérieur est une habitation bourgeoise parfaitement agencée pour les besoins de notre époque, et que le péristyle est de construction récente et d’une mauvaise copie.

Nous croyons qu’en imprimerie, comme en toutes choses, il faut que la mode, toute capricieuse qu’elle soit, ait sa raison d’être et suive quelques règles.

Qu’on imprime les œuvres de Rabelais ou de Montaigne tout au long en caractères archaïques, rien de mieux, la couleur locale y gagnera  ; qu’au besoin, le lecteur, pour lire ces ouvrages, s’affuble du costume de l’époque de François Ier, nous n’y trouverons certainement pas à redire. Mais, pour Dieu, qu’on s’arrête là  !

Mais, si les caractères préoccupent tant ces auteurs si soucieux de la partie matérielle, c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit de la couverture.

C’est là que les tempéraments se montrent.

L’un y voit un drapeau  ;

L’autre une profession de foi.

Celui-ci, un peu sceptique, dit que c’est l’appât qui fait prendre le livre.

Celui-là, revenu des choses de ce monde, se moque de la couverture.

Les ouvrages scandaleux ont de ces couvertures mignardes qui les font ressembler à des loups travestis en moutons bien frisés et bien pomponnés.

La brochure politique a les allures austères de l’homme qui va prouver que la vertu vaut mieux que le vice.

Les ouvrages scientifiques professent la plus grande indifférence en matière de couverture.

Chaque maison importante de librairie s’attache à donner une physionomie uniforme à ses ouvrages ; de sorte qu’au premier coup d’œil jeté sur un volume, on reconnaît l’éditeur, et la couleur du papier indique, pour ainsi dire, la valeur littéraire de l’auteur.

Nous nous rappelons encore de l’émotion que produisit, dans un bureau d’imprimerie où se trouvaient cinq ou six auteurs interlopes, l’arrivée d’un bon à tirer d’une couverture signée par un éditeur en vogue, avec cette mention  : papier chair saumon.

« Mais il est fou  ! il a mal signé  : chair saumon  ! mais il n’y a que Georges Sand qui ait droit à cette couleur!

—  Et ici il n’est question que d’un débutant.

—  Ce n’est pas possible.

— La couverture jaune lui convient à peine. »

On finit par persuader le prote  ; il se rendit à leur avis, et renvoya le bon à tirer avec un mot pour s’assurer du fait.

« C’est bien chair saumon que j’ai dit, » répondit le libraire.

Le rose est en faveur pour les ouvrages badins  ; le blanc avec cadre à filets bleus produit un certain effet.

La vignette en guise de cachet sur la couverture est assez bien portée.

Il en est qui font leur titre en travers.

Nous nous promettons pour notre prochain volume de renverser toutes les données possibles, en mettant le titre de l’ouvrage à la place du nom de l’éditeur et vice versa.

Quand on a marché sur les pieds, et que l’on n’a pas produit d’effet, on essaye de marcher sur les mains, quitte plus tard, si ce moyen n’a pas réussi, à se traîner sur le ventre, comme les gouvernements constitutionnels.

Un auteur sérieux ne s’occupera jamais de son titre. Pour lui, le fond doit l’emporter sur la forme  : il a fait son métier en écrivant le livre, c’est à l’imprimeur à lui donner des formes harmonieuses.

Pauvres auteurs, qui poussez les hauts cris en apercevant une coquille oubliée par le correcteur à côté de vos fautes de français, qui vouez l’imprimeur aux gémonies, parce que le volume laisse à désirer au point de vue de l’exécution, et qui le rendez responsable de l’insuccès qui accueille vos premiers pas dans le monde littéraire, vous devriez être à ses genoux  ! Sans le vouloir, il a été votre Providence, et il a agi à votre égard avec la prudence d’une bonne mère qui cache en public les défauts de ses enfants  : une splendide exécution eût montré au grand jour les ridicules de votre livre qui, mal imprimé, passera inaperçu, ce qui est le mieux qui puisse lui arriver.

9

On pourrait donc, sans exagération, taxer la plupart de ces écrivains d’impuissance  ; et, en effet, n’en est-ce pas la preuve manifeste que cet appel désespéré qu’ils font constamment aux mille artifices de l’art typographique ? Et après avoir prouvé la part d’influence qu’ils ont prise dans la majeure partie des règles de l’imprimerie, nous allons montrer que cette influence s’étend encore bien plus loin et qu’elle a eu des conséquences tout au moins singulières.

La majeure partie de ces auteurs sont des êtres incomplets  : celui-ci a un style magique, étincelant de beautés, mais, hélas  ! il est complètement à court d’idées  ; celui-là, au contraire, est rempli d’idées, mais, en revanche, il est complètement incapable de les traduire. Autant il les voit se dresser devant lui brillantes et parées de mille couleurs, autant il a de peine à les transcrire sur le papier.

C’est alors qu’il faut recourir aux moyens héroïques, et qu’il faut demander, soit au dessin, soit à des signes algébriques, le complément de la pensée que la parole ne peut rendre.

C’est ainsi qu’un écrivain de nos jours, qui s’est abrité sous le nom de ce gracieux poète latin qui fut l’ami de Cicéron et de Cornélius Népos, qui, dans l’élégie, ouvrit le chemin à Properce et à Tibulle, et qui, pour l’ode, fut le maître d’Horace  : de Catulle, en un mot, dans une nouvelle aux allures par trop romantiques ayant pour titre  : L’Homme à la Voiture verte, étude rapsodique sur les momies, ornée de cette phraséologie creuse et sonore mise à la mode par les faiseurs de pantins, cet écrivain, à bout d’efforts et ne sachant comment traduire l’intonation des paroles de ses personnages, voulut contraindre le metteur en pages à mettre de la musique au-dessus des dialogues.

Cette tendance que nous signalons donna l’idée des illustrations, et dans le principe elles n’eurent d’autre but que celui de compléter la pensée de l’auteur  ; c’est ainsi qu’on eut ces splendides dessins de Tony Johannot, qui sont de petits chefs-d’œuvre de pointe.

Mais cette idée n’était là qu’à l’état d’embryon, et l’industrialisme des auteurs impuissants devait lui donner un singulier développement. Les dessins qui, dans le principe, n’étaient que la partie accessoire du texte, devinrent la partie principale d’un ouvrage.

On cessa de faire des illustrations pour un livre, mais on fit le livre pour les mettre en relief. C’est ainsi que nous avons nombre d’ouvrages illustrés, qui ont même obtenu du succès, qui, si on les émondait des gravures et qu’on les réduisit à leur simple valeur littéraire, frapperaient d’étonnement le lecteur et lui feraient se demander quelle tarentule avait piqué ce public, lui d’ordinaire si calme, si froid et si réservé. Il est très-facile de se convaincre de ce que nous avançons en comparant certains ouvrages fort connus, qui ont eu des éditions illustrées et d’autres non illustrées.

La confection d’un volume illustré s’est réduite aux simples proportions d’une formule algébrique  : soient donnés tant de gravures et tel sujet, construire une intrigue sur le tout  ; et l’écrivain faiseur résout l’équation.

Aussi les rapports avec les graveurs et les dessinateurs se ressentent-ils de cet état de choses, et se sont-ils profondément modifiés. Au lieu de leur apporter un champ d’exploration tout fait et pouvant fournir carrière à leur imagination, on vient leur demander l’inspiration, et, pour comble, on la leur marchande comme la chose la plus vulgaire, il arrive parfois, qu’obsédé par les mesquines lésineries d’un client tatillon, l’artiste consent un travail à moitié prix de sa valeur réelle  : il est facile de comprendre que l’exécution se ressent de ce rabais.

De plus, les illustrations sont devenues l’objet d’une spéculation qui les rend cosmopolites.

Ainsi, par exemple, telle gravure que l’on a vue dans un journal pittoresque de Paris paraîtra successivement à Londres, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Mexico, voire même à San-Francisco.

Mais comme une gravure n’offre d’attrait qu’autant qu’il s’y rattache l’intérêt de l’inconnu, il s’ensuit qu’un dessin intitulé en Amérique la Cascade Bois de Boulogne s’appellera la Chute du Niagara à Paris.

De même il arrivera fréquemment que ce qui représente une cérémonie servira à en représenter une autre  ; c’est ainsi que nous avons vu le bois représentant l’ouverture de la session législative par l’Empereur, avec le titre  : Distribution des récompenses aux exposants de Londres  ; et le lecteur se demandait par quel hasard les industriels présents à cette cérémonie avaient jugé à propos d’endosser les costumes officiels de messieurs les sénateurs et de messieurs les députés.

Aussi ne pouvons-nous réprimer le soupir involontaire qui s’échappe de notre poitrine, lorsque nous entendons émettre les théories artistiques de notre époque.

Non pas que nous soyons de ces esprits moroses qui jettent l’alarme en proclamant la décadence et la mort de l’art. Loin de nous ce doute, car notre foi dans l’éternelle destinée de l’art a ses racines dans de profondes convictions  ; mais nous ne pouvons que gémir de voir cette chose si divine en proie au mercantilisme le plus éhonté.

Quoi  ! n’y a-t-il pas lieu de gémir lorsque l’on voit la pensée intime de l’artiste déguisée grotesquement selon les besoins de la reine du monde  : de la pièce de cent sous ?

N’y a-t-il pas lieu de hausser les épaules en voyant ces soi-disant journaux illustrés, composés, à l’instar de l’habit d’Arlequin, de dessins qui hurlent de se trouver ensemble, et au bas desquels un homme de lettres famélique, Maître-Jacques gagé, fait des articles de circonstance dont la gravité tourne au comique et l’érudition à l’absurde ?

O charmants volumes illustrés  : Voyage où il vous plaira, pages étincelantes d’esprit  ; Diable à Paris, splendide tournoi littéraire  ; qu’êtes-vous devenus ? Si vous n’êtes parvenus à faire la fortune de vos éditeurs et de vos auteurs, en revanche vous leur avez fait acquérir cette gloire durable qui survit à la tombe et cette faveur que rien ne saurait acheter. Dans l’avenir ces œuvres viendront se placer aux côtés de celles que le passé nous a léguées, et, comme les elzévirs et les éditions aldines, exciteront la convoitise et la jalousie des bibliophiles futurs. Surgissez donc de la tombe et, en protestant contre le soi-disant progrès, chassez à coups de lanière ces impudents trafiquants qui souillent le temple de l’art par leur présence  !