Un carton - Thierry Y. Alves - E-Book

Un carton E-Book

Thierry Y. Alves

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Beschreibung

Après avoir passé plus de dix ans dans la rue, on croit depuis longtemps qu’on en a fait le tour. Un SDF à l’âge de la retraite se réveille ce matin-là, les mêmes heures de routine à tuer jusqu’au lendemain. Alors, quand un inconnu s’installe à côté de lui, sans même cinquante centimes à lui donner, le vieil homme est loin de se douter qu’il n’a pas encore tout vu. Loin de là. Des hurluberlus de première, ce n’est pas ce qui manque dans les grandes villes, mais des comme ça... Des pleins aux as qui viennent postuler pour un emploi de sans domicile fixe avec le plus grand sérieux… Ce n’est pas prévu pour être commun.

Mais quand l’entretien d’embauche tourne au vol à main armée, un simple banc de grand boulevard peut devenir le théâtre d’un huis-clos absurde. En plein air. Sans mur. Mais sans porte de sortie.

Un dialogue de sourds entre un sans-abri revenu de tout et un cador de la finance aux dents longues qui en a marre de montrer les crocs et cherche sur les trottoirs une lumière au bout du tunnel. Une quête de vie meilleure qui va tourner au vinaigre. Cul-sec.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Thierry Y. Alves est auteur depuis longtemps, mais dans son coin, perdu au pied des Cévennes. Quand il était petit, il voulait faire Lino Ventura comme métier. Un peu plus grand, il voulait être Michel Audiard. Plus tard encore Keith Richards, mais son physique n’allait pas du tout avec une guitare.

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Seitenzahl: 77

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Thierry Y. Alves

Un carton

Théâtre

ISBN : 979-10-388-0365-7

Collection : Entr’Actes

ISSN : 2109-8697

Dépôt légal : mai 2022

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation

et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour

tous pays. Toute modification interdite.

Personnages

Le SDF : entre cinquante et soixante ans, vit dans la rue depuis de longues années. Sa posture et ses manières dénotent une certaine dignité.

Le passant :

(Hiver. Une rue fréquentée dans une grande ville. Un fond sonore typique - voix de passants, bruits de voitures, klaxons etc.Le SDF est assis sur un banc. Seul. À côté de lui, un Caddie ou un grand sac débordant de bric-à-brac. Bien en évidence à ses pieds, un récipient destiné à collecter les pièces de monnaie. Il marmonne en direction des passants. Il peut être sur scène dès l’entrée des spectateurs, les regarde entrer et s’asseoir, tout en s’adressant à eux.)

LE SDF

Toujours la même heure… À la seconde près… Des montres suisses… Toujours la même chose… Toujours les mêmes… Lavés. Peignés. Tartinés de produits de beauté. Parfumés… (Se penchant vers un passant – ou un spectateur –  en reniflant.) Enfin plus ou moins… Et pas un pli sur les habits, avec ça. Trois bonnes heures de fer à repasser avant de sortir, à coup sûr. (Un peu plus fort.) Cette manie de vous croire à un défilé de haute couture chaque matin, c’est dingue. À ce propos, une fois pour toutes, comment pouvez-vous sortir des transports en commun aussi propres qu’au moment d’y entrer ? Comment faites-vous ? Quel est votre secret ? Moi, pour ne rien vous cacher, après un somme sur un banc de station de métro, je me réveille en ayant cette impression désagréable… d’avoir été croisé avec une tranche de salami… Mais vous, là… Ah ce n’est pas votre problème ! On n’est pas du même monde ! Vraiment pas du même monde… Mais si vous saviez… Si vous saviez comme la frontière est mince… Vous me prenez de haut, mais tout ça ne tient qu’à un fil. Je suis bien placé pour le savoir. Une petite erreur de trajectoire, et terminé… Direction l’hôtel caniveau. Alors vos grands airs, vous pouvez vous les mettre... (Il se reprend.) Pardon… Ne faites pas attention à moi. Enfin, faites comme d’habitude, quoi. Vous savez, sur le trottoir, l’aigreur est une bien envahissante épouse. C’est compris dans le prix du séjour. Alors qu’à vrai dire, je vous observe depuis si longtemps, vous faites un peu partie de la famille... Je vous regarde et j’imagine à quoi ressemble votre vie, une fois que vous avez quitté mon périmètre. Je me fais des films à succès. Sur grand écran panoramique. Ça aide à passer le temps. Ça vaut ce que ça vaut, mais c’est déjà mieux que Netflix. Oui, comme si j’avais le choix… (Plus fort.) Je sais ce que vous pensez, hein, faites pas les innocents ! (Il devient soudain contemplatif tout en regardant les spectateurs.) C’est ça… C’est ça… Très bien… (Admiratif.) Ah oui… Les personnages sont très beaux aujourd’hui… Ce qu’ils prennent bien la lumière ! Il y aurait des scènes de lit, ce soir, que ça ne m’étonnerait pas… Oui, ils sont particulièrement beaux aujourd’hui… (Fixant quelqu’un avec plus d’insistance. Cela peut être le passant, qui va monter sur scène au lieu de s’asseoir comme le reste des spectateurs.) Enfin presque tous… Disons que, parfois, les scènes de lit, on les coupera au montage.

(Il reprend son sérieux. Le passant marche d’un bout à l’autre de la scène lors de la réplique suivante. Il passe devant le banc sans un regard pour le SDF.) Bon allez, c’est pas tout ça, mais j’ai du boulot, moi. Vous n’auriez pas une petite pièce madame ? Monsieur ? Une petite pièce pour manger ? Un petit geste pour rester digne. (Énervé.) Ne me répondez pas surtout… (Et enfin, quand tous les spectateurs sont entrés, même s’ils n’ont pas tous fini de s’installer, en criant.) Surtout faites comme si je n’étais pas là ! Hein ! Vous dérangez surtout pas pour moi ! (Le passant se fige, comme pétrifié par les hurlements du SDF. Ce dernier, après un temps, reprend d’une voix normale, comme pour lui-même.) Ça, c’est ce qu’ils n’entendent jamais. C’est le cri qui résonne toute la sainte journée dans ma tête, oui bien sûr, mais ils ne l’entendent jamais.

LE PASSANT

Eh bien je ne sais pas comment ils font… Je jurerais pourtant l’avoir entendu, moi. C’était bruyant, son truc.

LE SDF

(Sans prêter attention au passant.)

Parce qu’on peut vivre dans la rue et savoir se tenir. Malgré les apparences, je n’ai pas été élevé par des chiens errants qui m’ont recueilli à la naissance. J’ai eu des parents, comme tout le monde, des parents qui m’ont appris la politesse, tout du moins les rudiments : « bonjour », « merci », comment se tenir à table… Même si ça, bien se tenir à table, ça fait un petit moment que je n’ai pas pratiqué, vous vous en doutez. Ici, les couverts pour la viande et le poisson, la cuiller à velouté, le couteau à fromage… (Regardant ses mains.) C’est souvent le même ustensile. Avec de la crasse sous les ongles. (Semblant regarder les passants défiler devant lui.) Pardon, vous trouvez ça dégoûtant ? (S’emportant.) Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne me regardez pas de toute façon ! (Se calmant.) C’est vrai, à la fin… Parfois, j’ai vraiment l’impression d’être le patient zéro d’une nouvelle pandémie très contagieuse. Comme si croiser mon regard allait vous transformer en SDF dans la seconde… (Criant.) Eh oh ! Si j’avais ce genre de pouvoir, vous ne pensez pas que je m’en serais servi pour me sortir de là ? (Un temps, puis il reprend d’une voix neutre.) Mais ces choses-là ne se disent pas. Pas si fort, en tout cas. Oh non. Ils ne me voient pas, c’est vrai, mais avec leurs foutus portables, je n’ai qu’à me mettre à gueuler et ils filment tout tandis que d’autres appellent la police. Parce que si je parle un peu fort, moi, c’est tout de suite de l’ivresse sur la voie publique, pas besoin de souffler dans le ballon, c’est la cellule de dégrisement, sans même un « veuillez vous donner la peine ». (Pensif.) La cellule de dégrisement… Je préfère encore ce banc. C’est dire…

(Tout en s’approchant du banc, le passant fouille dans les poches de son manteau. Il cherche une pièce de monnaie et paraît contrarié de ne rien trouver. Puis il s’assoit à côté du SDF. Il semble assez déçu.)

LE PASSANT

Je suis sincèrement désolé. Non mais de quoi j’ai l’air ?

LE SDF

Ah je vous le confirme, les gens vont vous prendre pour un fou, c’est sûr… Vous asseoir comme ça, là, à côté de moi… Non ça n’évoque pas franchement un esprit sain…

LE PASSANT

(Ne prêtant pas attention aux paroles du SDF durant cette scène.)

Pas même cinquante malheureux centimes à vous donner…

LE SDF

(Ironique.)

Si près du jackpot… Oui c’est vraiment… Comment dire… Le sort qui s’acharne sur moi…

LE PASSANT

Un compte en banque plein à ras bord, dont je ne sais pas quoi faire des trois-quarts, soit dit en passant, mais pas la moindre pièce pour ceux qui en ont vraiment besoin.

LE SDF

La vie réserve de ces coups durs parfois… On ne s’imagine pas…

LE PASSANT

Leur connerie de paiement sans contact aussi. Ah il est beau le (Mimant les guillemets.) « progrès », y a pas à dire, du travail d’orfèvre. Une belle prouesse technologique. Le XXIe siècle ne s’est pas foutu de nous.

Ah il y a de quoi se vanter, pas vrai ? Alors oui, on nous avait plutôt promis les Twingo volantes, la télétransportation ou les visites extraterrestres…

LE SDF

Après, les gens qui ne donnent pas, ils ne se sentent pas obligés de faire une dissertation sur le sujet, en général. Je dis ça…

LE PASSANT

… mais le paiement sans contact !

LE SDF

… je dis rien, apparemment.

LE PASSANT

Quelle trouvaille ! On y est, dans le futur, en plein dedans. Je vous le dis, moi.

LE SDF

(Se détaillant.)

Mouais… Parlez pour vous.

LE PASSANT

Oui, monsieur. (Le SDF lève la tête, surpris.) Nous sommes à la pointe de la science…

LE SDF

Il a vraiment dit « monsieur » ? (Se retournant vers le passant.) Vous savez à qui vous avez affaire, au moins ?

LE PASSANT

(Se retournant à son tour vers le SDF.)

Mais à quoi ça sert, tout ça, si on laisse encore pourrir des loques sur le trottoir, comme si on n’avait pas quitté le Moyen Âge ?

LE SDF

Eh bien j’ai bien fait de demander, tiens.

LE PASSANT

(Quittant le SDF du regard.)