Un conte new-yorkais - Olivier Nourry - E-Book

Un conte new-yorkais E-Book

Olivier Nourry

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Beschreibung

"Un conte new-yorkais" nous invite à déambuler dans les rues de Manhattan, les allées de Central Park et les salles du Metropolitan Museum. Il nous révèle jusqu’où l’amour d’un père peut s’élever pour conserver la mémoire de sa fille et nous éclaire sur certains travers peu enviables des deux artistes de génie qu’étaient Degas et Balanchine. Ce roman nous laisse entrevoir les aspects positifs qui peuvent naître d’un drame de la vie.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Olivier Nourry a suivi des études de journalisme et de droit international. Depuis 2009, il vit entre New York, Paris et la Normandie où il se consacre à sa passion, l’écriture. 




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Seitenzahl: 185

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

UN CONTE

NEW-YORKAIS

Copyright

Couverture :

Edgard Degas

Danseuses au foyer ; la contrebasse (détail)

Vers 1882–85, huile sur toile 39,1 x 89,5 cm The Metropolitan Museum of Art, New York

Photo © The Metropolitan Museum of Art,

Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

© Editions des Falaises, 2022

16, avenue des Quatre Cantons - 76000 Rouen

102, rue de Grenelle - 75007 Paris

www.editionsdesfalaises.fr

Page de titre

Olivier Nourry

un conte

New-yorkais

à mon frère Eric...

I

Peter, tu ne regardais jamais les prévisions météorologiques. Savoir à l’avance s’il va pleuvoir, neiger ou faire un grand soleil te semblait aussi inutile et déprimant que de connaître la date et l’heure de ta mort… Ce désintérêt pour les bulletins météo fut à l’origine d’un événement qui allait bouleverser ta vie.

« Mary ! Allez, viens, ma chérie, il faut rentrer. »

La température de l’air, chargée d’humidité, s’était soudainement rafraîchie. Des grondements de tonnerre lointains se mêlaient aux bruits de la ville.

« Oh non, papa… s’il te plaît, pas déjà… Encore une minute ! Allez, papa, s’il te plaît, laisse-moi monter sur les épaules d’Alice ! Cette fois, je veux y arriver toute seule ! »

Avant même que tu ne lui aies répondu, ta fille courut vers l’énorme champignon en bronze sur lequel, entourée de ses légendaires amis, était assise la jeune exploratrice du pays des merveilles.

Tu ne réagis pas. Restant en retrait, tu regardais ta fille. Après avoir grimpé sur la tête de Cheshire Cat, Mary faisait des efforts pour passer ses petites jambes de part et d’autre de la nuque de l’héroïne de Lewis Carroll. À aucun moment, bien qu’elle risquât à tout instant de tomber, tu n’envisageas de l’aider. Tu appréciais sa volonté et sa détermination.

« Ça y est, ça y est, papa, regarde-moi ! J’y suis arrivée ! »

Le visage de Mary s’illumina de fierté quand elle t’aperçut, immortalisant la scène avec ton appareil photo. Elle inclina la tête et embrassa tendrement le profil d’Alice. Son abondante chevelure rousse recouvrit une partie des cheveux figés de la statue. Le plan était parfait, tu ne pouvais le manquer. Tu pris une nouvelle série de clichés. La lumière était devenue particulière, étrange, tu levas alors les yeux de l’objectif. Un impressionnant nuage noir en forme d’enclume se déplaçait à vive allure et n’allait pas tarder à engloutir les rayons du soleil.

« Mary ! Il faut vraiment partir maintenant. Allez, dépêche-toi ! Un orage se dirige vers nous et… je n’ai ni parapluie ni imperméable. »

De la 5e Avenue toute proche, un concert de klaxons laissait présager un gigantesque embouteillage. Les allées de Central Park s’étaient vidées ; à n’en pas douter, vous étiez les derniers promeneurs.

« Nous ne trouverons jamais un taxi. Monte sur mon dos, comme cela, nous irons plus vite et, avec un peu de chance, nous arriverons à la maison avant la pluie. »

Vous n’aviez pas franchi cent mètres que de grosses gouttes éparses heurtèrent le sol autour de vous.

« Hue, cheval ! hue ! » Ta fille se prenait pour une cavalière et accompagnait ses encouragements d’une pression des genoux sur tes côtes. Alors, pour son plus grand plaisir, tu simulas un trot. Mais ta course s’arrêta quand une ondée te força à vous réfugier sous un platane. L’averse semblait ne pas vouloir cesser et tu craignais d’avoir quelques difficultés à atteindre votre appartement situé à cinq cents mètres de là. Comme en écho à tes pensées, un éclair livide illumina le sous-bois aussitôt suivi d’une violente explosion qui vous fit sursauter tous deux. Pour rassurer Mary, tu continuas dans son jeu :

« On dirait que tu serais une cavalière qui aimerait les orages ! » Elle acquiesça d’un « oui » timide. « Et on dirait que tu relancerais ton cheval au galop jusqu’à ce que nous trouvions un refuge. »

Mary te balança un bon coup de talon dans le bas du dos et tu repris ta chevauchée. Lorsque vous arrivâtes sur la 5e Avenue, des trombes d’eau s’abattirent sur vous. Le ciel était bardé d’éclairs et des coups de tonnerre secs éclataient sans discontinuer. Tu sentais les bras de ta fille se contracter à chaque détonation, mais, à aucun moment, tu ne l’entendis se plaindre. Imitant l’allure d’un pur-sang, tu remontas en courant vers le Metropolitan Museum, où tu avais choisi d’aller vous abriter.

Quand enfin, l’imposant bâtiment se dressa devant vous, tu t’arrêtas quelques secondes sous la protection précaire d’un tilleul pour évaluer la situation. Pour accéder à l’entrée, il te fallait encore franchir à découvert un long terre-plein, puis quelques dizaines de marches menant du trottoir au musée.

« Prête, championne ? Alors, accroche-toi bien à mon encolure ! On y va ? »

Vous n’aviez pas atteint la moitié de la distance à parcourir que la pluie torrentielle se changea en grêlons. Pour ne pas risquer de glisser, tu dus ralentir ta course et, en franchissant le sas d’entrée du musée, vous ressembliez à deux rescapés d’un naufrage. Le hall était noir de monde, mais, à la vue de Mary agrippée à ton cou, tous deux dégoulinant d’eau, les gens s’écartèrent. Tu parvins à te glisser jusqu’à la boutique du musée où tu achetas une serviette et deux T-shirts avant d’aller vous changer dans les toilettes.

Comme dehors il continuait de pleuvoir à verse, tu proposas à ta fille d’aller explorer une partie du musée. Mary se montra enthousiaste. Depuis quelques mois chaque samedi, pendant que ta femme Susan se détendait quelques heures dans une salle de sport, vous sillonniez, Mary et toi, les allées de Central Park. Et, immanquablement, vos pas vous amenaient aux abords du Metropolitan Museum, où, à chaque fois, tu lui promettais : « Nous irons quand tu seras plus grande ! »

II

Texte non daté écrit par Peter et retrouvé par l’auteur

Mon grand-père paternel, Roman Rothko, juif né en Lettonie en 1879, fit de brillantes études de médecine à Riga, capitale de ce petit État au bord de la Baltique. Souhaitant approfondir ses recherches sur la physiologie humaine, il obtint avec succès un poste pour deux ans à la prestigieuse université Johns Hopkins de Baltimore. Grâce au soutien financier de son père, médecin lui aussi, il débarqua aux États-Unis à l’âge de vingt-quatre ans. Quelques mois après son arrivée, il rencontra Emma Murphy, une belle jeune fille issue de la bourgeoisie catholique de la capitale du Maryland. Entre eux, ce fut le coup de foudre immédiat. Cette passion occasionna une petite révolution dans le milieu conservateur de Baltimore. Emma, qui avait un caractère affirmé, sut convaincre sa famille de ne pas s’opposer à leur union. Roman et Emma, mes grands-parents, se marièrent en 1905. Mon grand-père, par le plus pur des hasards, acquit la nationalité américaine le 30 juin 1907, le jour même de la naissance de son fils, mon père. En 1911, il obtint une chaire à l’université J. Hopkins. Il n’avait alors que trente-deux ans !

Il ne retourna qu’à deux reprises en Lettonie. Une première fois en 1919 avec sa femme et mon père, leur unique enfant, et, une deuxième fois, seul, en 1938 dans le but de convaincre sa famille de le suivre pour venir s’installer aux États-Unis. La Lettonie était alors étrangement épargnée par le climat antisémite qui, durant ces sombres années d’avant-guerre, s’imposait partout en Europe. Riga était une ville cosmopolite où régnait une vie culturelle riche et paisible. Les frères et sœurs de mon grand-père, ses neveux et nièces, se croyant à l’abri de l’ouragan monstrueux qui grondait en Europe refusèrent tous de s’arracher à leurs racines. Cet attachement bien légitime fut une tragique erreur. Leur communauté allait être anéantie.

En juin 1940, les Soviétiques envahirent la Lettonie et déportèrent en Sibérie l’intelligentsia lettonne composée notamment de plus de six mille juifs, médecins, avocats, professeurs, dont certains faisaient partie de la famille de mon grand-père. Un an plus tard, le Troisième Reich envahit l’URSS et occupa la Lettonie. La barbarie nazie et la Shoah allaient déferler. Sur les cent mille juifs vivant en Lettonie en 1939, seuls quelques milliers survécurent à ces années d’apocalypse.

Dès la paix signée, pour connaître le sort de ses proches, mon grand-père entreprit des recherches via la Croix-Rouge. La nouvelle occupation soviétique rendit ses démarches difficiles et l’empêcha de se rendre sur place. En 1947, il dut se résigner à admettre que tous les membres de sa famille avaient été exterminés. Se sentant coupable d’avoir failli à sa mission de les convaincre de le suivre aux États-Unis, il sombra dans une profonde dépression et mourut de chagrin en quelques mois.

Nous étions allés, mes parents et moi, lui dire adieu à Baltimore. C’était une belle journée ensoleillée. Je revois la chambre où il reposait et rendit son dernier souffle. La pièce était inondée de lumière. À sa demande, on avait ouvert les rideaux des hautes fenêtres qui donnaient sur le jardin, un parc dont il s’enorgueillissait d’avoir fait planter le moindre des arbres, dessiner l’ensemble des plates-bandes et des allées. J’ai souvenir de ma grand-mère et de mon père assis de part et d’autre de son lit, lui tenant chacun une main. Ma mère et moi étions debout, en retrait. Elle était derrière moi, ses bras m’enlaçaient, comme pour me protéger. Mon père, contre l’avis de ma mère, avait insisté pour que je sois présent dans la chambre. « La mort fait partie de la vie. Il faut qu’il s’y habitue », lui avait-il dit. Et il avait ajouté pour convaincre ma mère : « Peter est l’unique rameau de notre lignée Rothko. Le savoir présent à ses côtés sera un symbole fort qui apaisera papa. »

J’aimais beaucoup mon grand-père. Je n’ai profité de lui que quelques années. Quatre, cinq… pas assez. J’ai souvenir d’un homme toujours calme, souriant, d’une grande bonté. On m’a dit que c’était lui qui m’avait appris à lire durant l’été où il vint avec ma grand-mère me garder dans notre maison de Shelter Island. Je venais d’avoir quatre ans, c’était deux mois avant que j’entre au jardin d’enfants. Quand nous venions leur rendre visite à Baltimore, mon grand-père passait toujours beaucoup de temps avec moi. Il avait un véritable don pour répondre avec patience et clarté à mes nombreuses interrogations d’enfant concernant les sciences, la nature, l’origine de la vie. Une seule fois ses explications ne me parurent pas vraiment limpides ; c’était un après-midi d’hiver, j’avais sept ans. Il m’expliqua qu’il était juif, mais que je ne l’étais pas, car mon père était né d’une maman non juive. Je me rappelle avoir été déçu de ne pas être juif comme lui. Lui que j’admirais tant ! J’ai dû le lui dire. Il tenta de m’instruire en quelques mots simples sur ce que signifiait être juif. Ce jour-là, il me montra pour la première fois un album de photos de famille prises à Riga. Certains des clichés qu’il me commenta avaient été réalisés durant des shabbats ou d’autres fêtes juives dont je ne me souviens plus des noms. Il m’expliqua longuement ce qu’était le shabbat. Je n’ai pas compris alors qu’il puisse se prétendre juif bien qu’il ne respectât plus les traditions que suivait sa famille en Lettonie. Mais je n’ai pas osé lui poser la question. C’est durant ce même après-midi qu’il me parla des événements tragiques que vivait la Lettonie. Nous étions en 1943.

Avant qu’il ne parte aux États-Unis, il est évident que mon grand-père pratiquait le judaïsme. Il me semble que c’est à son arrivée à Baltimore qu’il a pris ses distances avec la religion et les traditions juives. Peut-être la raison de cet éloignement était-elle due à son mariage. Pourtant, autant que je me souvienne, ma grand-mère était une femme d’une totale liberté d’esprit et d’une grande tolérance. Bien que catholique, je ne l’ai jamais vue aller à la messe, même à Noël. Je pense que, pour elle aussi, ses convictions religieuses avaient disparu au cours des années. Étant trop jeune quand ils étaient encore en vie, je n’ai pas eu l’idée de les interroger sur ce sujet.

Mon père se disait athée et ma mère, quoique Corse et catholique, ne pratiquait jamais. J’ai donc été élevé hors de toute religion avec des valeurs fondées sur le respect, la tolérance, l’honnêteté et le travail.

III

Mercredi 23 mars 2011

« Cher Peter Rothko, mesdames, messieurs : bonjour !

Dans notre institution, il est de coutume que le chef du personnel préside la cérémonie du départ à la retraite de tout employé ayant passé plus de vingt-cinq ans dans notre entreprise. En ce qui vous concerne, dit-il en se tournant vers toi, je les ai comptés : cela fait exactement trente ans et soixante-dix-sept jours d’ancienneté… »

Un murmure d’admiration parcourut l’assistance.

« Et en plus, aujourd’hui, Peter, c’est votre anniversaire ! Au nom de tous, je vous dis : bon anniversaire ! »

Spontanément, les convives entamèrent en chœur : « Happy birthday, Peter ! »

L’orateur attendit que le calme revienne avant de poursuivre : « Vous fêtez ce jour votre soixante-quinzième année et êtes le plus ancien employé de la maison. »

Cette annonce fut saluée par des applaudissements nourris.

« Il s’agit donc d’un record auquel je suis honoré d’être associé. »

L’intervenant dut légèrement élever la voix pour se faire entendre, mais il semblait satisfait d’avoir créé une ambiance conviviale.

« Cher Peter, comme nos horaires de travail sont décalés, nous n’avons pas réussi à nous rencontrer depuis ma prise de fonction. J’ai donc dans un premier temps consulté votre dossier administratif pour préparer cet événement. Vous avez eu une carrière parsemée de commentaires très élogieux : aucune absence, aucun retard, un homme fiable, très respectueux des procédures et des règles de sécurité ; bref, vous êtes décrit comme un employé modèle.

Mais à part ces appréciations remarquables, j’ai été bien en peine de découvrir une quelconque information concernant des aspects de votre personnalité. Ne trouvant aucun renseignement, aucune piste qui auraient pu me permettre d’assurer mon discours, j’ai eu l’idée de me rapprocher de John Baxler, votre nouveau chef depuis quelques mois, afin qu’il questionne vos pairs pour me documenter. À mon plus grand étonnement, pas un seul – je dis bien pas un seul – de vos confrères ne m’a rapporté le moindre indice, la moindre anecdote sur votre vie, vos passions, votre passé et vos projets d’avenir. S’ils étaient tous d’accord sur le fait que vos rares échanges verbaux avec eux ont toujours été très cordiaux… ils furent… paraît-il, à chaque fois… extrêmement brefs. » Le chef du personnel se plaisait à laisser quelques silences entre ses phrases. « Un trait de votre caractère qui revient très souvent dans les remarques de vos confrères est… que vous n’êtes pas… particulièrement bavard ! »

L’observation dite sans moquerie, plutôt sur un ton amical, déclencha les rires de l’assemblée.

« À cela j’ajouterai qu’ils vous croisaient, semble-t-il, rarement dans les vestiaires. Toujours d’après eux, le soir, vous y arriviez systématiquement en avance et le matin… vous vous présentiez… quand tout le monde était parti ou sur le départ ! »

Ces dernières phrases prononcées sur un ton dépité, résigné provoquèrent à nouveau des rires.

« Ces évitements manifestes étaient sans aucun doute dans le but de ne croiser personne. »

Il se tourna vers toi, te gratifia d’un sourire entendu.

« Vous semblez être un homme secret, Peter. Très secret… »

IV

Texte non daté écrit par Peter et retrouvé par l’auteur

Mes parents s’étaient rencontrés au cap Corse, en 1934, chez des amis communs. Après avoir étudié le droit à Yale, mon père, francophile, était venu exercer son métier d’avocat à Paris où il épousa ma mère. J’ai passé les trois premières années de ma vie en France. Je n’en ai aucun souvenir, sauf quelques photos. Les bruits de guerre durant l’été 39 décidèrent mon père, sur les conseils de mon grand-père, à démissionner de son travail et à retourner vivre aux États-Unis. En 1942, mon père fut mobilisé et participa à la bataille d’Italie. Blessé, il fut rapatrié en 1944.

Fils unique, j’ai grandi entre Manhattan dans l’Upper East Side, où nous habitions, le lycée français où j’étais scolarisé, Shelter Island les week-ends et, après la guerre, durant les vacances d’été, dans la maison de famille de ma mère en Corse. J’ai eu une jeunesse heureuse, interrompue brutalement par la mort tragique de mes parents dans un accident de voiture deux mois avant que j’entre au collège1. J’étais dorénavant seul, sans aucune famille. Après des études à Harvard et Princeton, j’ai accepté un poste de collaborateur à Paris dans un célèbre cabinet de droit international. Je refis volontairement le parcours de mon père.

Peu après mon arrivée à Paris, lors d’une affaire complexe dont je m’occupais, j’ai rencontré Susan, une brillante avocate de nationalité irlandaise. Défendant des parties adverses, nous nous sommes affrontés devant la cour, mais, après la levée de séance, séduit par son intelligence, ses yeux verts et son abondante chevelure rousse, je l’ai invitée à prendre un verre dans un café en face du tribunal. Avant même que le jugement ne soit rendu, nous partagions un appartement rue Saint-Honoré à deux pas des Tuileries et de la galerie du Jeu de Paume.

Dix-huit mois plus tard, pour m’être fait remarquer dans un délicat dossier de fusion-acquisition, je reçus une offre alléchante du prestigieux cabinet new-yorkais : Gachtell, Ripton, Rosen & Catz et nous rentrâmes à New York. Susan trouva une place d’associée dans un cabinet britannique spécialisé dans les successions. Nos confortables salaires, cumulés à la somme non négligeable que m’avaient laissée mes parents, nous permirent d’acheter un somptueux appartement avec deux terrasses donnant sur Central Park. La naissance de notre fille Mary fut l’apogée de cette année 1964 où notre avenir s’annonçait plein de bonheur.

Ma femme et moi voulions donner la meilleure éducation à notre fille. Pour développer son esprit et sa curiosité, nous alternions les moments de détente à Central Park avec des visites à l’autre bout de la ville, au Brooklyn Children’s Museum. Ce musée proposait d’initier les enfants au monde artistique à travers des parcours ludiques dans les immenses salles du bâtiment. Exactement ce que nous souhaitions ! En observant les guides accompagnateurs, je retenais quelques techniques pour capter l’attention d’un enfant face à un tableau, un dessin ou une sculpture. Je comptais m’en servir un jour avec notre fille. Depuis mon séjour à Paris, j’étais devenu un grand admirateur des peintres impressionnistes. La proximité alors de mon lieu de vie avec la galerie du Jeu de Paume m’avait souvent encouragé à en parcourir les salles. Au fil des mois, je m’étais documenté sur certains peintres et j’avais acquis une assez bonne expertise. Je rêvais de partager cette passion avec mes enfants,

Nous voulions avoir d’autres enfants, mais le destin en décida autrement. Un an après la naissance de Mary, lors d’un séjour chez mes beaux-parents en Irlande, Susan fut témoin d’un drame qui se déroula sous ses yeux. Bonnes cavalières, sa mère et elle se promenaient à cheval dans un sous-bois quand un cerf surgit d’un bosquet. La jeune jument que montait la mère de Susan fit un brusque écart, projetant sa cavalière sur un muret en pierre. Ma belle-mère resta paralysée à vie. Mary, par sa joie de vivre, aida Susan à surmonter le traumatisme psychologique qu’elle avait subi, mais le stress aigu qu’elle avait ressenti entraîna une ménopause précoce et affecta définitivement sa fertilité.

V

Tu montas directement avec Mary au premier étage du musée vers les salles des peintures et sculptures européennes du XIXe et du début du XXe siècle. Tu pensais naïvement qu’une peinture de Van Gogh représentant un bouquet de fleurs dans un vase serait un bon sujet pour commencer l’éducation artistique de ta fille.

« Que vois-tu ?

— Des fleurs.

— De quelle couleur ?

— Blanche… Elles sont belles !

— Hum et encore…

— On dirait qu’elles sont vraies. »

Pour aiguiser son sens de l’observation face à la nature morte, tu posas plusieurs questions à Mary. Elle se prêta volontiers à cet exercice jusqu’à ce qu’un groupe de jeunes étudiants bruyants détourne son attention. Elle réclama d’aller regarder d’autres œuvres. Tu n’insistas pas et te laissas entraîner vers une salle contiguë où elle s’arrêta devant une grande toile de Renoir figurant deux enfants posant avec leur mère2.

« Ouah ! il est grand, ce tableau ! Oh, c’est drôle, la petite fille est assise sur son chien… Regarde, papa, comment les filles sont habillées ! »

Sa remarque te donna une idée.

« Je te propose de jouer à un jeu. Pendant une minute, on va bien observer cette peinture qui a retenu ton attention. En silence, toi et moi, nous allons l’examiner attentivement dans les moindres détails. Ensuite, on lui tournera le dos. Puis, chacun de nous posera à l’autre deux questions concernant la scène représentée par le peintre. N’importe quelles questions, par exemple : quelle est la couleur du tapis ou… si la dame du tableau porte des lunettes. Tu as compris ? »

Ta fille acquiesça.

« Allons-y ! »

Discrètement, tu l’observais. Les sourcils froncés, elle scrutait l’œuvre de Renoir avec application. Tu te souvins avoir pensé alors avec tendresse combien elle ressemblait à sa mère quand celle-ci réfléchissait. Comme le faisait Susan, ses lèvres bougeaient imperceptiblement, trahissant les détails qu’elle mémorisait.

« Tu es prête ? Bon, tournons-nous dos au tableau… Bien ! Maintenant, à toi de commencer. Allez, ma chérie, pose-moi tes deux questions.

— Quelle est la couleur de la robe de la maman des deux filles et quelle est la couleur du collier du chien ? »

Mary t’avait posé les deux questions d’un seul trait, sans montrer la moindre hésitation.

« La robe de la maman est noire avec un col blanc et le collier du chien est… aïe, là, j’avoue… je ne sais pas trop… noir, non ? »

Tu avais fait semblant d’hésiter et de te tromper.

« Non ! Mais non, papa, il est noir avec des points jaunes ! »

Ta fille était heureuse et ne doutait pas un instant qu’elle allait gagner ce jeu.

« Tu as perdu, papa !

— Ah non, non, pas encore. Maintenant, c’est à moi de te poser mes deux questions et, attention, je dis bien attention, car je peux y glisser un piège. Es-tu prête ? Bon, alors, d’abord, y a-t-il un bouquet de fleurs dans cette peinture ? Et… »

Elle ne te laissa pas terminer ta phrase.

« Facile… Ouais, bien sûr, il y a un bouquet sur une table et les fleurs sont jaunes et bleues.

— Bien, bien et ma deuxième question est : y a-t-il un petit garçon ? Attention, il y a un… »

À nouveau, tu n’eus pas le temps de la mettre en garde.

« Non ! Il n’y a que deux filles ! J’ai gagné ! Elles sont trop faciles, tes questions !

— Hum, hum, je répète, y a-t-il un garc…

— Mais, non, ce sont des filles… regarde ! »

Elle se retourna vers le tableau et te montra la scène.

« Non, tu n’as pas gagné ! Je t’ai prévenue à plusieurs reprises qu’il pouvait y avoir un piège, mais tu as répondu sans m’écouter, avant même que je finisse de parler. »

Voyant qu’elle se renfrognait, tu essayas d’être conciliant.

« Bon, d’accord, tu n’as pas vraiment perdu parce que j’avais un avantage sur toi, je connais bien ce tableau. Donc, en vérité, nous sommes ex æquo.

— Quoi ? Mais, non… j’ai gagné…