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Il se prénomme Amilcar et se nomme Paganini, mais il n'est pas un virtuose du violon. Il découvre un doigt. Pas banal. En conserve. Encore moins banal. Cette découverte va bousculer le train-train de ce paisible célibataire et lui faire vivre des moments particuliers comme on en compte sur le bout des doigts, dans une vie !
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Seitenzahl: 89
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À Mariette ma coiffeuse, qui n’a pas la langue dans sa poche, aucun cheveu sur la langue ni ne coupe ceux-ci en quatre.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
En deux mots, il se nomme Amilcar Paganini. Depuis plus de trente ans qu’il est sur terre, il s’est fait une raison et s’est habitué à son originale et surprenante appellation.
Les autres aussi. Mais lui, il retrouve sans cesse ces deux vocables inscrits en permanence en une foule d’endroits : sur sa porte d’entrée, sa boîte aux lettres, son courrier, sa carte d’identité, son permis de conduire, sa carte Vitale, sans compter une légion de documents administratifs de tous poils. Quand il signe un contrat, un récépissé, il surprend presque à chaque fois une expression d’étonnement sur le visage de son interlocuteur, qui semble dire : « Ce n’est pas possible, comment faites-vous pour supporter un nom pareil ? » Et puis, il en a rempli, des formulaires, des questionnaires, des étiquettes, des premières pages de cahiers d’école, des curriculums vitae !
L’originalité de son patronyme lui a parfois valu quelques déconvenues. Il a connu les quolibets, les moqueries dans son dos. Il n’y avait pas forcément de méchanceté dans l’intention, mais un simple désir d’amusement, une envie de rire qui vous prend sans prévenir, à cause de la rareté et de la consonance des mots. Amilcar Paganini, pensez donc ! Cela vaut bien Népomucène Courtebache ou Orson Tugu-lo !
Amilcar le Carthaginois vous entraîne à l’époque des grandes conquêtes menées par Alexandre le Grand, Attila, Asdrubal, Assurba-nipal, Pyrrhus, César et Hannibal dont il est le père. L’homme s’est vite fait à son nom de famille, qu’il a appris à aimer. Il valait mieux ! Et si Paganini sonnait un peu comme « pagaille », si « nini » tenait de la répétition maladroite, il a appris d’un instituteur attentionné qu’il portait le nom d’un illustre compositeur, violoniste talentueux, référence qui ne manquait pas de susciter une certaine admiration et d’imposer en même temps un minimum de respect.
Ainsi, Amilcar Paganini a-t-il rapidement compris qu’il pouvait tenter de se protéger des moqueries en se valorisant par son nom et son prénom, en suscitant au moins une certaine curiosité. Ne s’appelait pas Paganini qui le voulait, et Amilcar non plus. Quelques amis, adeptes de jeux de mots, lui avaient parfois suggéré de se nommer Enpanne ou Danlfossé, ce qui l’avait bien amusé, car il n’était guère susceptible, heureusement.
Célibataire en voie d’endurcissement, le jeune homme coulait des jours sans heurts et sans histoires. Après des études techniques satisfaisantes, il devint rapidement magasinier principal dans une grosse entreprise de vente de pièces détachées pour véhicules de toutes marques, évoluant tout de suite comme un poisson dans l’eau, sillonnant un vaste entrepôt dont il avait vite appris à connaître les moindres recoins, sachant localiser à la seconde et au mètre près l’emplacement de toutes les pièces, de la plus courante à la plus rarement demandée.
Manquait-il d’ambition ? Peut-être. Se sentait-il heureux dans une situation confortable et singulière sans imprévu ni improvisation ? Sans doute.
Notre homme avait bien tenté quelques expéditions lointaines et périlleuses, en participant à des voyages organisés. Mais il avait vite senti que l’air du large, les grands espaces, les paysages majestueux et l’histoire de l’humanité ne sauraient être sa tasse de thé, du moins en s’expatriant. Casanier, il préférait mener des explorations, depuis son canapé, à grands coups de cassettes vidéo. Le voyage en fauteuil, quoi ! Et Amilcar n’envisageait aucun bouleversement au cours des lustres à venir, puisque la vie au jour le jour était devenue sa philosophie. Pas d’inquiétude métaphysique, pas d’enthousiasme exacerbé. Cet art de vivre échappant à toute question existentielle lui avait forgé un mental du tonnerre lui donnant entière satisfaction. Selon lui, il suffisait de n’avoir aucune exigence ni aucune attente pour que la vie déroule son ruban, toujours en équilibre entre meilleur et pire. Rien ne pourrait donc jamais lui arriver…
À vivre ainsi, le jeune magasinier installé dans la trentaine s’était engoncé peu à peu dans une routine sclérosante ne laissant la place à rien d’original et d’imprévu, situation dont il s’accommodait, mais qui ne manquait pas de se peupler de manies insidieuses.
Parmi les habitudes solidement ancrées, il en était une, remarquable, née d’un souvenir culinaire gravé en sa mémoire depuis la prime enfance, et ressurgi récemment.
Un beau jour, Amilcar s’était en effet redécouvert un véritable amour pour le cassoulet. Il se rappela ceux que sa mère mijotait et qui régalaient toute la famille. L’odeur lui en était montée aussitôt aux narines et ne l’avait plus lâché, au point d’en devenir une-obsession. Il se mit donc en quête de restaurants proches dont cette spécialité trônait sur la carte. Mais dans son département éloigné du Sud-ouest, c’était un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin !
Il abandonna cette piste d’autant plus vite que la perspective d’une addition pimentée se dessinait, au vu des tarifs affichés dans de rares établissements de la grande ville. Et comme notre gourmet, qui tournait en économie fermée était plutôt constipé du portefeuille…
Finalement, au terme de longues hésitations, toujours avide de déguster sa « madeleine de Proust », qui lui faisait tirer la langue et baver jusque dans ses rêves, il se résolut à faire l’acquisition d’une boîte de cassoulet, mais pas de n’importe laquelle.
Patiemment, il parcourut les étagères de plusieurs magasins, avant d’arrêter son choix. L’événement était d’importance et la réussite devait en être à la mesure. La décision fut donc prise, après des vérifications minutieuses et draconiennes concernant la qualité du produit, sa provenance et l’assurance qu’il s’agissait bien d’une appellation d’origine protégée.
Un soir, Amilcar rentra donc chez lui, excité, porteur d’une boîte de conserve achetée dans une épicerie bio, et dont l’étiquette laissait à penser qu’elle contenait le meilleur cassoulet du monde, celui qui allait à coup sûr avoir le parfum et la saveur du plat maternel d’autre-fois. Pour l’occasion, lui qui ne prenait aucun alcool, s’était risqué à faire une entorse en achetant un Minervois de derrière les fagots. Bombance et griserie en perspective. Et pour donner définitivement dans l’excès et la folie extraordinaire, il avait craqué devant une énorme part de tiramisu que lui proposait la belle pâtissière du coin de la rue.
Mieux ! Il avait poussé l’audace à se rendre en centre-ville chez un disquaire pour y faire l’acquisition d’un CD de Niccolo Paganini, incluant des extraits de ses œuvres les plus célèbres. Un cassoulet onctueux arrosé d’un vin délicat, suivi de deux délices italiens ! Pouvait-on rêver mieux ?
Toute la semaine, tendu vers l’organisation de sa soirée qui promettait d’être délirante et mémorable, Amilcar avait hésité à inviter deux de ses collègues préférés ; y penser avait constitué une prouesse pour ce solitaire et timide célibataire peu habitué au partage. Il fallait donner du lustre, de l’éclat à l’événement, donc le célébrer en compagnie. Sandro Mader et Proserpine Heuppe en étaient une fort agréable, justement. Mais recevoir imposait de mettre les petits plats dans les grands, en semblable occasion, de ranger l’appartement, de vérifier que la vaissellerie serait convenable, de dresser le couvert avec une note artistique et enfin, d’agrémenter peut-être le décor d’un élégant bouquet de fleurs. Autant dire, penser, organiser, se donner du travail et faire des frais. C’en était trop pour le pantouflard qu’il était.
Longtemps il avait retardé sa décision jusqu’à la veille de la soirée même, au risque d’essuyer un refus poli pour indisponibilité. C’est précisément ce jour-là qu’il se résolut à festoyer seul, sans le moindre regret.
La nuit précédente, il s’était éveillé en sursaut, essoufflé et en sueur, en raison d’un cauchemar. Une certaine Proserpine lui avait couru aux trousses, comme une furie endiablée : il tentait de se sauver, de prendre ses jambes à son cou, mais ses pieds étaient englués dans l’asphalte visqueux du trottoir ! La gorgone gagnait du terrain, poussait des cris rauques, allait se jeter sur lui, l’agrippait par-derrière, plantait ses longs ongles noirs dans son cou, labourait ses omoplates. Elle se collait à son dos et ne le lâchait plus ! Et tout autour, personne ! Pas âme qui vive pour lui porter secours, appeler la police. C’était la nuit noire, épaisse, lourde et silencieuse.
Il franchit, le lendemain matin, la porte de son entreprise, en saluant à peine la jeune hôtesse d’accueil, belle et fraîche comme une rose, d’un regard oblique témoignant encore de son épouvante de la nuit passée. Et il pensa alors que les rêves recelaient bien des mystères révélant peut-être des pans entiers de la personnalité profonde des humains. Mademoiselle Heuppe était-elle à la fois et à son insu, un être diabolique et cette douce créature qui siégeait derrière le comptoir ? Il le soupçonna soudain, au sourire qu’elle lui décocha et au doux bonjour qu’elle murmura, en battant des paupières. Si la jeune fille plaisait bien à Amilcar, qui n’était pas vilain garçon, ce ne fut pas une raison suffisante pour l’inviter. Il se trouva des arguments pour se justifier. Pour une première soirée, surtout en tête à tête, un cassoulet n’était vraiment pas convenable. Ensuite un tel mets, trop régional et porteur de flatulences, risquait de déplaire. Et surtout, il faudrait se montrer disert, entretenir la conversation, capacité dont il se sentait fort dépourvu. Enfin, l’invitation de la belle hôtesse à son domicile, en soirée, ne risquait-elle pas d’être vue comme une démarche particulière offrant plusieurs interprétations ? Et l’élément décisif et rédhibitoire fut son prénom : Proserpine. Proserpine Heuppe…
Le magasinier passa une journée fébrile. Il avait tant fantasmé l’événement qu’il ne cessa de penser à la soirée d’agape qu’il s’était concoctée. Il dut se concentrer et s’efforcer sans cesse de vérifier son travail plus que de coutume, car son esprit partait en voyage vers sa cui
