Un été incertain - Vivian Stuart - E-Book

Un été incertain E-Book

Vivian Stuart

0,0

Beschreibung

Pour Leslie Cabot, dernière survivante d'une famille décimée par la guerre civile, l'exode vers l'Ouest commence comme un rêve. Mais le rêve devient vite cauchemar. La jeune fille va endurer la faim, la soif, les attaques d'indiens hostiles. Mais le plus dur à supporter pour elle est le mépris cynique de Cole McCullough, l'étranger énigmatique qui a rejoint leur convoi. Et Leslie, une Nordiste et Yankee ne peut ressentir que de la haine pour cet aventurier sudiste sans foi ni loi…

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 185

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Un été incertain

Un été incertain

Wild Rivers Run

© Vivian Stuart, 1983

© eBook: Jentas ehf. 2022

ISBN: 978-9979-64-613-6

This book is sold subject to the condition that it shall not, by way of trade or otherwise, be lent, resold, hired out, or otherwise circulated without the publisher’s prior consent in any form of binding or cover other than that in which it is published and without a similar condition, including this condition, being imposed on the subsequent purchase.

All contracts and agreements regarding the work, editing, and layout are owned by Jentas ehf.

1

Leslie repoussa le plaid qui l’enveloppait d’un geste vif. Puis elle sauta hors du chariot bâché, retombant avec grâce sur ses pieds. Les pionniers avait établi leur campement pour la nuit. Le silence qui régnait aux alentours n’était interrompu que par le frémissement du vent dans les ramures. Songeuse, elle fit quelques pas dans la clairière.

Le scintillement des étoiles déchirait le voile obscur du ciel. Jamais encore, pas même dans l’Est, elle n’avait été témoin d’une telle beauté nocturne. Sous les reflets argentés de la lune, le paysage prenait un aspect féerique. Le jeune fille soupira, les paupières closes.

Le murmure lointain du ruisseau parvenait jusqu’à elle. Cela faisait des semaines qu’ils traversaient des régions arides, sans rencontrer le moindre torrent. Leslie se promit de se baigner longuement le lendemain. Avec un plaisir intense, elle sentirait enfin la caresse apaisante de l’eau sur son corps...

Leslie se contracta soudain. Derrière elle, un léger craquement venait de se produire. Mais le cri de terreur qui s’échappa de sa gorge fut aussitôt assourdi par une main puissante, meurtrissant sa bouche. Paralysée par la peur, Leslie vit la lame acérée d’un poignard briller à quelques centimètres de son cou.

— Si vous m’apportez ce que je vous demande, je ne vous ferai aucun mal, proféra une voix aux accents graves et désespérés. Avez-vous compris ?

Suffoquant sous la pression de la paume vigoureuse, Leslie émit un gémissement. Puis, comprenant que toute lutte serait vaine, elle inclina la tête.

— Parfait ! conclut son agresseur.

Il relâcha alors son étreinte.

— Maintenant retournez-vous et je vous dirai ce qu’il me faut.

Lentement, Leslie pivota sur elle-même. La respiration haletante de l’homme résonnait dans la pénombre. De nouveau la voix commanda :

— Regardez-moi à présent.

Réprimant son, effroi, elle releva les yeux. Les rayons de lune nimbaient le visage de Leslie d’un halo lumineux contrastant avec la masse plus sombre de sa longue chevelure. Vêtue d’une simple chemise de coton blanc qui retombait en amples plis à ses pieds, elle paraissait totalement fragile et vulnérable. Son regard terrorisé se détourna de la lame d’acier pour affronter la silhouette masculine émergeant de l’ombre.

Elle tressaillit sous le choc que lui procurait la vision de l’étranger. Une extraordinaire impression de force et de virilité émanait de sa personne. De stature imposante, il se tenait devant elle dans une immobilité étrange. Pourtant elle demeurait consciente, à chaque instant, de la puissance contenue de son corps. L’entrebâillement de sa chemise maculée de taches de boue laissait apparaître une poitrine musclée. Des boucles châtains s’échappaient de son chapeau qu’il portait rejeté en arrière. Quant à ses prunelles pailletées d’or, elles étaient sans cesse en alerte, comme celles d’un animal pourchassé.

A ce moment précis, la peur que Leslie ressentait l’abandonna. Elle comprit alors que l’individu fuyait un danger qui le menaçait et qu’il devait être en proie à une profonde détresse. Une sorte d’émotion envahit Leslie, adoucissant ses traits jusqu’alors crispés par la panique.

L’homme continuait à l’observer sans mot dire. Il la dévisagea avec insistance puis ses yeux suivirent les courbes harmonieuses du corps de la jeune fille. Il s’arrêta longuement sur ses épaules découvertes, toujours figé comme une statue de pierre.

Leslie, assaillie par un trouble subit, ne put réprimer un frisson. Mais avant même qu’elle ait eu le temps de s’écarter, il se rapprocha d’elle d’un bond. La main qui quelques instants plus tôt enserrait le poignard effleura la chevelure de Leslie. Puis elle descendit le long de sa joue pour s’attarder sur sa nuque. Des ondes la parcoururent. Le contact des doigts de l’inconnu sur sa peau faisait naître en elle des sensations qu’elle n’avait jamais soupçonnées. Subitement, la tête de l’étranger bascula contre la sienne. Puis il vacilla et s’effondra brusquement sur le sol où il demeura inerte.

Leslie le contempla avec incrédulité. Que lui arrivait-il ? Mais l’aboiement d’un chien, rompant le calme de la nuit, la tira de son état de torpeur.

Elle reprit aussitôt ses esprits et se dirigea en toute hâte vers l’arrière du véhicule. Le bidon contenant de l’eau potable, arrimé à proximité des roues épaisses du chariot, attira son attention. Il lui fallait à tout prix parvenir à le décrocher de son support sans éveiller Birdie Gordon. Avec mille précautions, elle souleva l’énorme masse de métal. Birdie Gordon venait d’émettre un grognement.

Le cœur battant, Leslie attendit. Puis, comme rien ne se produisait, elle poursuivit sa tâche. Elle tira le container jusqu’au milieu de la clairière. L’étranger ne bougeait toujours pas... S’efforçant de maîtriser son tremblement, Leslie humecta son mouchoir d’eau fraîche et le tamponna délicatement sur les tempes brûlantes de l’homme. Un gémissement sortit de ses lèvres tandis qu’elle continuait à lui prodiguer ses soins. Puis, il entrouvrit les paupières.

— Je... je crois que j’ai perdu connaissance, bredouillat-il d’une voix affaiblie.

De nouveau, Leslie sentit une indescriptible émotion s’emparer d’elle. Elle recula, comme pour résister au magnétisme qui l’attirait vers lui.

— Que diable se passe-t-il donc par ici ?

Birdie Gordon avait écarté les pans de la bâche qui recouvrait la roulotte et pointait un fusil en direction de la clairière.

— Leslie ? Tout va bien ? prononça la femme avec inquiétude.

Avalant avec peine sa salive, Leslie répondit d’un air aussi naturel que possible :

— Ne vous tourmentez pas. Je suis ici.

La corpulence de Birdie Gordon n’entravait en rien la souplesse de ses mouvements. Elle sauta hors du chariot, toujours armée de son fusil, et rejoignit Leslie. Son regard acéré se posa tour à tour sur la jeune fille puis sur l’homme qui gisait sur l’herbe, sans dissimuler sa stupéfaction.

— D’où sort-il ? gronda-t-elle en ébouriffant d’un geste machinal ses mèches grisonnantes.

Au même instant, la voix rocailleuse du chef du convoi fusa derrière eux.

— Qu’y a-t-il, mes petites dames ?

Frémissante de rage, Birdie se retourna pour le toiser.

— Surveillez donc votre langage ! lança-t-elle, furieuse. Je n’ai peut-être pas reçu la meilleure éducation qui soit mais je ne vous laisserai pas nous parler sur ce ton.

Elle attendit avant de reprendre :

— J’étais en train, précisément, de chercher à comprendre ce qui se passait, monsieur Alonzo Simms, lorsque vous avez fait irruption en hurlant.

Puisque c’est ainsi, je m’adresserai à Miss Leslie, rétorqua Simms, offusqué. J’effectuais mon tour de garde lorsque j’ai entendu du vacarme. Alors qu’y a-t-il ? insista-t-il.

Leslie se troubla.

— Je n’arrivais pas à dormir. Je suis sortie prendre l’air et...

Elle n’acheva pas sa phrase. Les pupilles de l’inconnu ne reflétaient à présent qu’une étonnante sérénité comme si toute appréhension avait brutalement disparu. Elle seule savait qu’il avait repris conscience et qu’il les écoutait en silence. Aucun de ses compagnons de voyage ne connaîtrait le secret qui l’unissait désormais à l’étranger. Pourtant, l’éducation qu’elle avait reçue lui enseignait les vertus de l’honnêteté, honnissant le mensonge et la dissimulation. Mais rien ne lui ferait avouer en quelles circonstances étranges elle s’était trouvée face à l’homme allongé devant eux.

— Ainsi, vous êtes sortie en plein milieu de la nuit, enchaîna Alonzo Simms.

— Oui et j’ai aperçu cet homme dans la clairière, s’empressa de poursuivre Leslie. Il est blessé à la tête.

— Est-il armé ? lança Simms.

Dans sa chute, le poignard de son agresseur avait volé parmi les hautes herbes. Certaine que personne ne le retrouverait, Leslie déclara :

— Vous voyez bien qu’il n’a pas de revolver. Je ne crois vraiment pas qu’il soit animé d’intentions hostiles.

Simms se frotta le menton d’un air dubitatif.

— Il s’agit peut-être d’un hors-la-loi.

— A moins qu’il n’ait été attaqué par des bandits, au contraire, répliqua Birdie, ravie de contrecarrer le chef de convoi.

Celui-ci lui adressa un regard courroucé.

— Dans l’état où il se trouve, reprit Birdie, il ne risque pas de nous faire le moindre mal. Transportez-le près de ma roulotte. Je le surveillerai jusqu’à son réveil. Il pourra nous expliquer les raisons de sa présence dans notre campement lorsqu’il aura recouvré ses esprits.

Simms haussa les épaules avec résignation. Puis il souleva le blessé de ses bras solides et le déposa auprès du fourgon bâché.

— Méfiez-vous de lui ! jeta-t-il avant de s’éloigner dans l’obscurité.

— Que voulez-vous donc qu’il m’arrive, murmura Birdie en brandissant son fusil. Je suis en sécurité.

— Quelle radoteuse ! siffla Simms entre ses dents.

Leslie épousseta la poussière collée sur sa chemise immaculée. Sa compagne, qui n’avait rien perdu de son geste, demeura silencieuse.

— Mon enfant, êtes-vous sûre de ne rien me cacher ? dit-elle après un moment d’hésitation. Vous me semblez bien étrange...

La voix de Birdie contenait des inflexions d’une douceur inhabituelle.

— Tout va bien, je vous assure. Ne vous inquiétez pas pour moi, articula Leslie avec difficulté. Bonne nuit !

Mettant un terme à une conversation qu’elle jugeait trop embarrassante, la jeune fille se glissa à l’intérieur du chariot. Elle s’enroula dans sa couverture et ferma les paupières. Il lui était impossible d’effacer le visage de l’étranger de sa mémoire.

Etait-ce bien elle, Leslie Cabot, qui avait menti à ses compagnons de voyage pour protéger un homme dont elle ne savait rien ? Un long soupir s’échappa de ses lèvres. L’inconnu avait vraisemblablement pénétré dans leur campement dans le but de les voler. Mais, pour la première fois de sa vie, elle s’était rangée du côté du mal pour une raison inexplicable...

Leslie s’agita longuement sur sa couche avant de parvenir à trouver le sommeil. Lorsqu’elle s’endormit enfin, les images de la scène nocturne continuèrent à hanter ses rêves...

John Cabot, le grand-père de Leslie, lui avait inculqué le respect de la droiture et de l’honnêteté. C’était un homme d’une intégrité remarquable qui jouissait de l’estime de tous. Sa longue barbe blanche, la vivacité de son regard perçant évoquaient en Leslie un personnage biblique. Tel un patriarche, il déclarait souvent à sa petite-fille avec emphase :

— Souvenez-vous que l’école que je dirige, l’institution Cabot, a été fondée par mes aïeux. N’oubliez jamais, ma chère enfant, de respecter le souvenir de notre ancêtre Jérémie Cabot. C’est lui qui a créé cette respectable école en 1631 afin de prodiguer aux riches comme aux pauvres un enseignement sans discrimination de race ou de fortune.

Le flambeau avait été transmis de génération en génération. Les Cabot, de père en fils, avaient repris la noble mission de Jérémie. Tour à tour, chacun d’entre eux s’était efforcé de suivre ses préceptes afin d’atteindre l’idéal dont Jérémie rêvait ; un collège ouvert à tous, formant des hommes courageux et animés d’une grande force morale.

Pourtant, une terrible tragédie s’était abattue sur la famille Cabot. Une épidémie avait mis fin aux jours heureux que Leslie connaissait depuis son enfance. Son père et sa mère avaient été emportés brutalement par la maladie, laissant deux enfants dans l’affliction

— Promets-moi de demeurer courageuse, avait insisté Micah, le frère de Leslie. Père et mère te guideront où que tu ailles mais il faut que tu sois digne d’eux.

La petite fille avait acquiescé d’une voix solennelle. En dépit de son jeune âge, elle sentait que, quoi qu’il advienne, il lui faudrait désormais se conduire comme un être responsable. Micah, son aîné de plusieurs années, lui avait arraché cette promesse le jour des funérailles de leurs parents. Et depuis lors, elle n’avait jamais cessé de se conformer aux principes moraux et religieux chers à son grand-père ou à son frère.

John Cabot s’était donc fait un devoir d’élever les deux orphelins. Micah était devenu une jeune homme studieux, semblable de caractère à son grand-père. Quant à l’enfance de Leslie, elle s’était écoulée comme dans un tourbillon. Lorsqu’elle s’efforçait d’y songer, elle se souvenait uniquement de la somme des tâches ménagères qui lui incombait : repassage, raccommodage, préparation des repas. Le soir, elle étudiait également sous l’œil vigilant de John Cabot.

L’orage qui menaçait la tranquillité de leur pays avait fini par éclater, semant la mort et la consternation autour d’eux. Les Etats-Unis s’étaient scindés en deux nations hostiles : Le Nord et le Sud s’affrontaient sans relâche dans une guerre civile dont personne ne connaissait encore l’issue.

Par un beau jour de juillet, Micah avait été appelé sous les drapeaux pour combattre. Leslie se rappelait l’expression bouleversée de son grand-père brandissant une feuille de papier officielle. Les traits décomposés par le désespoir, John Cabot s’était alors retourné vers sa petite-fille :

— Cette lettre est adressée au lieutenant Micah Cabot. Il doit immédiatement rejoindre son régiment.

Ainsi donc, Micah était parti l’un des premiers. Puis le tour des étudiants de l’institution Cabot était venu. L’armée avait besoin de soldats pour résister à l’ennemi. L’Institution avait fermé ses portes. Le souvenir des adieux poignants échangés par les élèves et leur directeur bouleversait encore Leslie. Jérémie Cabot, son ancêtre, avait rêvé d’harmonie et de compréhension entre les hommes mais son idéal s’effondrait brutalement. La guerre était là avec son fardeau d’horreurs et de violence...

— Nous partons en Californie. Je veux ouvrir une nouvelle institution là-bas et vous m’apporterez votre concours, avait déclaré John Cabot au cours d’une soirée de l’hiver 1864.

Leslie n’avait rien répondu. Qu’aurait-elle bien pu dire ? On lui avait enseigné les vertus de l’obéissance depuis sa plus tendre enfance. Elle avait l’habitude de se montrer docile et de respecter les ordres donnés.

Grand-père John, quant à lui, le regard perdu dans le vague, imaginait déjà la vie qui l’attendait dans cette contrée inexplorée. Puisqu’il lui était impossible de poursuivre sa mission à Boston, il fonderait un collège dans l’Ouest. Là, il saurait insuffler à d’autres la flamme transmise par Jérémie Cabot.

— On raconte que la Californie ressemble à un véritable paradis, avait repris le vieillard. Un pays empli de torrents, de montagnes et de richesses innombrables. Lorsque la guerre sera terminée, des milliers des gens y afflueront. Ils auront besoin d’écoles !

Au début du printemps suivant, John Cabot avait pris la route en direction de l’ouest. Aussi impatient qu’un jeune enfant, rien ne l’aurait retenu plus longtemps à Boston. Leslie était demeurée seule dans l’immense maison, attendant des nouvelles de son grand-père. Celui-ci avait prévu de prendre le bateau à vapeur lui permettant d’atteindre une petite ville située le long du Missouri. Une fois arrivé à destination, il se joindrait à un convoi de négociants effectuant le voyage jusqu’à Fort Laramie.

Fort Laramie était le point de rencontre des trappeurs, commerçants et prospecteurs du pays. C’était également là que l’on abandonnait la civilisation pour pénétrer dans des territoires inconnus et dangereux. Le vieil homme avait donc décidé qu’il séjournerait à Fort Laramie un certain temps afin de réunir tous renseignements nécessaires à son expédition. C’était là aussi que Leslie le retrouverait dès que possible.

— Lorsque la guerre aura pris Fin, vous vous rendrez à Fort Laramie, lui avait annoncé grand-père John en guise d’adieu. Ensemble, nous irons en Californie et nous nous établirons sur cette terre promise. La terre promise... avait-il repris songeur, c’est ainsi que l’on appelle la Californie... Sur cette terre miraculeuse, nous fonderons une institution comme Jérémie Cabot l’a fait en arrivant à Boston...

Ces paroles résonnaient encore dans l’esprit de Leslie. Pour elle, cependant, il n’y aurait pas de terre promise. Que Leslie se trouve à Boston ou en Californie, la vie s’écoulerait avec la même monotonie. Son existence serait éternellement faite de devoirs et d’obligations

Au mois d’avril, les troupes nordistes remportèrent une brillante victoire sur les Sudistes. Le Sud étaint vaincu grâce à l’armée du général Grant.

Conformément aux instructions de son grand-père, Leslie vendit la demeure familiale. Puis elle s’achemina vers la ville d’Independence, sur les berges du Missouri. La première étape de sa longue pérégrination vers l’ouest était achevée. Dans le petit bourg rempli de cris et d’animation, elle partit en quête d’Alonzo Simms. « M. Simms, disait le message provenant de John Cabot, jouit d’une excellente réputation. Cet homme prendra la tête du premier convoi se dirigeant vers la Californie depuis la fin des hostilités. Entrez en contact avec lui et il vous aidera. »

Leslie était enfin parvenue à trouver l’individu dont lui avait parlé grand-père John.

Des passants la renseignèrent : Alonzo Simms veillait aux derniers préparatifs du voyage et achetait des vivres en vue de cette longue expédition. Elle pénétra dans la petite échoppe qu’on lui avait indiquée.

Au dehors, le vacarme était assourdissant. Le grincement des roues des charrettes sur les pavés se mêlait aux vociférations des badauds. Dans la pénombre, Leslie aperçut une sorte de géant disposant du ravitaillement dans d’énormes sacs de toile. En quelques mots, Leslie se présenta à l’homme.

— Je n’ai aucune envie de me charger d’une femme seule pour effectuer un trajet aussi long, grommela Simms après un silence pesant. J’aurai assez à faire avec les Sioux et les Cheyennes sans m’encombrer d’une jeune fille prête à tourner la tête à mes hommes.

Le rouge monta aux joues de Leslie, et elle rétorqua sèchement :

— Vous n’avez rien à craindre, je saurai garder mes distances.

— Hum ! émit Simms d’un air perplexe.

Alonzo Simms ressemblait à un véritable colosse : une force de la nature à la taille exceptionnelle et dont l’embonpoint était tout aussi remarquable.

Il toisa Leslie des pieds à la tête. Ses yeux se portèrent sur le chapeau qui recouvrait sa chevelure puis sur sa robe stricte, au col montant. La mise simple et modeste de son interlocutrice parut alors le rassurer.

— J’aimerais vous faire confiance, concéda-t-il, radouci.

Leslie esquissa un geste nerveux.

— Mon grand-père m’attend à Fort Laramie. Il doit se procurer un chariot pour que nous puissions nous rendre en Californie. Je pensais que vous m’autoriseriez à me joindre à votre convoi et que vous m’assureriez votre protection.

Simms se racla la gorge avec embarras.

— Fort bien, j’accepte que vous soyez des nôtres ! lança-t-il enfin.

Au même moment, la porte de la boutique s’ouvrit brutalement. Une femme à l’allure décidée fit irruption dans la pièce. Elle s’approcha à grandes enjambées du comptoir de bois, martelant le plancher de ses lourdes bottes de cuir. Leslie lui lança un coup d’œil interloqué. Elle devait avoir une cinquantaine d’années. Vêtu comme un homme, elle cachait ses formes rebondies sous une salopette de toile et une ample chemise à carreaux. La femme s’avança vers Leslie et échangea avec elle une poignée de main énergique.

— Je me présente : Birdie Gordon, déclara-t-elle avec un large sourire. J’ai entendu parler de vous en ville... Moi aussi je ferai partie du convoi dirigé par M. Simms. J’ai quitté ma ferme du Missouri pour aller dans l’Ouest !

Elle ponctua ses paroles d’un éclat de rire tonitruant. Puis elle assena une tape amicale sur l’épaule de Simms. Celui-ci chancela tout en la foudroyant du regard.

— J’ai acheté un fourgon et des chevaux. Je vous propose de voyager en ma compagnie. Qu’en dites-vous ? interrogea-t-elle.

— Je vous remercie, madame, euh... Miss Gordon, se corrigea Leslie à peine remise de sa surprise.

— Birdie, rectifia aussitôt la femme. En réalité, je m’appelle Jeanne-Ernestine mais j’ai assommé il y a quelques jours l’imprudent qui s’était permis d’utiliser ce nom affreux.

Sa voix puissante dominait pratiquement le tumulte de la rue. Les mains solidement plantées sur les hanches, elle poursuivit :

— Je vais en Californie pour trouver un mari. Un homme fort et vaillant pas comme les gringalets que l’on rencontre dans l’Est ! Alors, Miss, êtes-vous décidée à accepter mon offre ?

Birdie Gordon, songea Leslie, n’avait aucun point commun avec les femmes raffinées et élégantes qu’elle côtoyait à Boston. Mais après tant d’heures passées à errer dans cette ville frontière, la proposition de la pionnière lui allait droit au cœur. D’ailleurs, cette dernière, en dépit de ses manières rustres, lui donnait l’impression d’être une personne honnête et courageuse.

— Je voyagerai avec’ vous, décida Leslie d’un ton raffermi.

— Tout s’arrange, vous voyez ! rétorqua Birdie, serrant de nouveau la main de la jeune fille.

Simms, une expression soucieuse sur le visage, les interrompit brusquement.

— Comment parviendrez-vous à vous débrouiller pendant le voyage ? questionna-t-il à l’adresse de Leslie. Vous avez toujours vécu en ville et vous n’avez pas la moindre habitude de la vie au grand air. Notre expédition ne ressemblera pas à une partie de plaisir. Il vous faudra faire preuve de présence d’esprit et de ténacité pour affronter les incidents qui jalonneront notre route.

Leslie, la première, s’était interrogée à maintes reprises sur l’aspect périlleux de l’entreprise. Aujourd’hui, cependant, la réponse lui semblait évidente.

— Je suis sûre que je saurai m’adapter. J’espère que mes compagnons me permettront de profiter de leur expérience et qu’ils m’enseigneront tout ce qu’il est indispensable de savoir, déclara-t-elle avec sérieux.

Birdie se campa devant Simms pour intervenir à son tour.

— C’est moi qui ferai équipe avec la jeune demoiselle et je me chargerai de lui apprendre les rudiments du métier !

Quelques jours plus tard, le convoi constitué d’une vingtaine de chariots s’ébranla lentement. Au cours des premières semaines de ce long voyage, Leslie apprit à conduire un attelage, à établir un campement et à prendre soin des chevaux. Elle savait aussi désormais accommoder une nourriture simple mais nourrissante sur un simple feu de bois ou bien franchir une rivière tumultueuse en maîtrisant sa monture.

Sous l’œil vigilant de Birdie, elle progressait dans l’accomplissement de toutes ces tâches quotidiennes. Peu à peu, elle adapta ses vêtements citadins à la vie active qu’elle menait. Malgré les exhortations véhémentes de Birdie, elle refusa catégoriquement d’abandonner ses robes en faveur du pantalon. Leslie se contenta donc de modifier la coupe de ses jupes afin de tenir plus aisément en selle.

La longue caravane poursuivait sa route. Les compagnons de voyage de la jeune fille, hommes, femmes et enfants, n’avaient qu’un seul et unique désir en tête : leur rêve commun était d’atteindre l’Ouest puis de s’y établir pour vivre dans la tranquillité et la prospérité...

Leslie s’agita sur sa couche. A travers les pans entrouverts de la bâche, filtraient les premières lueurs rosées de l’aube. Le souvenir de l’incident de la nuit, lui revint brusquement à l’esprit.

Discrètement, elle écarta la toile rêche puis sauta hors du chariot. Un simple coup d’œil lui apprit que l’étranger avait disparu. Ce qu’elle avait redouté en secret s’était, hélas, produit.