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Jeff, petit garçon curieux et séduisant, est né il y a quarante-six ans dans un monde qui, sans doute encore trop ignorant des problèmes de l’autisme, ne voulait ni bouger ni se remettre en question dans ses valeurs éducatives. Il grandit dans une famille aimante, cultivée et surtout attentive à ces problèmes auxquels ni psychiatre ni institution n’apportent de solution. Malgré cela, il commence une vie désordonnée et errante, faute de réponses à ses angoisses…
Un jars sur le toit est un voyage initiatique que Jeff lui-même raconte avec humour et légèreté en compagnie de sa maman.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Parallèlement aux études de piano qui firent d’elle une concertiste, la littérature a toujours été très présente dans la vie d’artiste d’Isabelle Lecerf Dutilloy. Auteure de plusieurs livres CD pour la jeunesse, elle livre à présent un témoignage sur son fils, né différent des autres enfants et maintenant adulte. Un jars sur le toit révèle le besoin pressant de le laisser s’exprimer enfin. C’est une écriture à la recherche du bonheur.
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Seitenzahl: 210
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Isabelle Lecerf Dutilloy
Un jars sur le toit
Roman
© Lys Bleu Éditions – Isabelle Lecerf Dutilloy
ISBN : 979-10-377-6889-6
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À mes enfants et à leur père,
à ma famille très proche et déjà si clairsemée,
à la force qui m’a poussée à écrire ce texte si difficile,
enfin, à tous mes amis qui m’ont écoutée avec patience.
À Marie Dutilloy dont les conseils structurants ont permis à ce récit d’exister sous cette forme.
[…]
Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire, L’albatros
C’est l’itinéraire d’un enfant malade, désemparé, désorganisé, raconté par l’auteure de Un Jars sur le toit, la mère de Jeff. L’itinéraire d’un enfant qui très vite perd pied à l’école et que ses parents tentent de resocialiser en vain par la recherche d’institutions appropriées : Fondation Santé des Étudiants de France, établissements privés, clinique d’obédience psychanalytique ou centre institutionnel spécialisé. Ballotté d’institution en institution, Jeff rencontre d’autres adolescents tout aussi déboussolés que lui… ce qui ne fait qu’accentuer son errance et sa tendance à la désorganisation. La description du parcours chaotique de Jeff est déroutante et entre en contraste avec le long regard d’amour porté sur cet enfant qui lui-même garde beaucoup de tendresse pour son entourage et particulièrement pour ses parents.
Dans cet ouvrage, l’auteure et mère de l’enfant malade, qu’elle comprend comme s’il était elle, prend sa place et devient Jeff. On y découvre sa compréhension de cet être qui est un prolongement de ce qu’elle est. Seule une mère peut comprendre ce que ressent son enfant, y compris lorsque cet enfant devient adulte et reste malade…
On comprend aussi dans cet ouvrage que la schizophrénie n’est pas seulement une maladie de l’âge adulte mais qu’elle commence tôt dans l’enfance. Dans le cas de Jeff, la transition du normal au pathologique s’est faite très précocement, si tôt qu’on peut s’interroger sur le diagnostic de la schizophrénie et faire le lien avec les maladies neurodéveloppementales.
Jeff évolue dans ce monde qui bouge trop vite pour lui. Plein de bonté, de gentillesse, il a du mal à s’adapter. Comme un jars sur le toit, il lui faut un espace qui lui convient, un espace ami, dont la cigarette fait partie… Peut-être faut-il simplement l’aider à le trouver… Mais comment ?
L’histoire de « Jeff », qui malheureusement ressemble à celle de tant d’autres personnes, soulève la question de la prise en charge de ces maladies neurodéveloppementales, maladies difficiles à distinguer des formes incomplètes d’autisme ou bien de schizophrénie précoce. Elle nous incite à vouloir soulager cette souffrance, à servir de tuteur pour lui permettre de supporter ce décalage auquel il est confronté, face à la réalité.
Elle doit aussi nous pousser, nous les médecins psychiatres, à développer nos connaissances sur la physiologie de cette maladie, sur ce qui entraîne ce dérèglement profond du cerveau conduisant à altérer tout jusqu’à la personnalité profonde de son être. Chez Jeff, l’humanité le maintient et conduit à alimenter cette soif d’aide, qualité indispensable du médecin. Au-delà, ce récit qui décrit la profonde souffrance des parents qui accompagnent, sans guide, la souffrance de leur proche, doit servir à nous éclairer sur la meilleure conduite à avoir pour faire en sorte que les nombreux Jeff qui existent en France et dans le monde ne souffrent pas trop.
Pr. Bruno Millet
Jeff approche tout près de son visage la flamme d’un briquet et allume la énième cigarette de sa journée. Son visage aux traits tirés apparaît tout à coup sous la lumière clignotante du feu pour s’effacer brusquement dans la nuit. Il appuie son long corps maigre contre le mur qui borde le parc derrière lui et envoie des volutes de fumée vers le ciel. Il est seul. Au loin, on entend le ronronnement incessant des voitures inondant de leurs phares le boulevard. Il est immobile. Il est dans ses pensées. Il fume sa dernière cigarette.
Il a soif. Il a sommeil. Il cherche dans le noir un taxi. Il froisse au fond de sa poche un billet de dix euros qu’il a gardé pour son dîner. Mais il ne s’en est pas servi, il n’a pas faim. Il n’a plus jamais faim, juste soif.
Il écrase son mégot sous son pied et commence à marcher. Pour aller où ?
Demain, aux premières heures de l’aube, un taxi viendra le chercher pour l’emmener à l’hôpital psychiatrique, lieu qu’il fréquente beaucoup trop. Il y va si souvent depuis son adolescence ! Sans trouver jusqu’ici le moyen d’y échapper.
Dans sa poche, un paquet de tabac à rouler, un briquet et des feuilles, c’est tout. Il n’a rien d’autre. D’ailleurs, il n’a jamais cherché à aimer autre chose, la cigarette est devenue une compagne solitaire, indispensable et toujours amicale pour lui qui n’a pas d’amis.
Oh si ! Il peut dire qu’il a un ami, un ami comme lui, un peu autiste, un peu psychotique un peu… Quoi au fait ? Personne n’a jamais su ce qu’ils étaient tous les deux, juste incapables de se lier vraiment et d’entrer dans la communauté des travailleurs. On ne leur donne pas de nom, juste une énigme car l’intelligence est bien là, brillante, mais pas où il le faut dans cette société qui ne rêve que de jeunes loups brillants et efficaces. Ces deux-là ne sont pas exploitables, simplement dérangeants !
Jeff marche d’un bon pas vers son immeuble où il vit seul depuis la mort de son père. Il n’a de famille que sa mère vieillissante et aussi deux sœurs jumelles dont il se souvient bien !
Que sont-elles devenues ? Que sait-il de leur destin, de leur vie ?
Il les a si peu fréquentées ces dernières années, peut-être par manque d’intérêt de sa part, oui, sûrement, mais qui s’inquiète vraiment de son destin à lui, Jeff ? Il reconnaît n’entretenir aucun sentiment. Les sentiments ce n’est pas son truc.
Penser, c’est tout ce qu’il sait faire. Mais d’étranges pensées, de celles que l’on a du mal à raconter. Même le psychiatre ne l’écoute pas, il dit juste : ce sont des hallucinations.
Jeff les aime ses hallucinations. Il entretient avec elles des rapports amicaux, très prolixes. Il les interroge et elles lui répondent. Parfois peu aimables, il doit chercher un moyen de ne plus les entendre. C’était souvent peine perdue, moments de doute justifiant un retour à l’hôpital avec les incessantes questions des médecins sur leur présence inquiétante.
Il faut qu’il rentre dormir pour affronter une nouvelle fois la population de l’hôpital psy. Chaque fois une nouvelle épreuve. Mais à qui le dire, comment y échapper ? Sa mère a tout tenté pour l’aider, son père de son temps aussi, à sa manière.
Lorsqu’on est trop différent, comment créer un dialogue entre deux mondes parallèles ?
Les mots n’existent plus, le langage n’est plus un mode de communication. Lâcher prise et continuer seul. Ce que fait Jeff ; il est toujours seul face à ses voix ! Demain, il affrontera les médecins qui n’entendent jamais rien, qui ne savent rien de ce monde dans lequel il vit. Bref, pour résumer il passait pour un fou.
Il franchit la porte d’entrée de son appartement, la lumière jaillit, il se retrouve tout à coup dans son intérieur rassurant, là où enfin, il se sent bien. Il se jette sur son lit tout habillé et laisse ses pensées vagabonder au-dessus de sa tête.
Il pense à un ciel étoilé… À une campagne à l’odeur d’herbe mouillée, à des bruits de rivière… Il fallait qu’il dorme un peu…
Le petit matin le trouve en travers de son lit, dans ses vêtements de la veille qu’il n’a pas pris le temps de retirer, la gorge sèche, les idées sombres. Il n’a pas le sentiment d’avoir dormi, qu’importe, un café serré le réveillera.
Faire sa valise comme à chaque départ, un vieux sac à dos troué fera l’affaire. Trois slips, trois paires de chaussettes, un pantalon, deux tee-shirts, un pull chaud, oui ça suffisait. Il se changeait si peu, en fait il n’y attache aucune importance.
Sa mère lui avait appris à se laver, à rester convenable. Elle n’est pas là, trop fatiguée pour se soucier de lui au quotidien. Seul, face à lui-même, il n’a plus envie d’être présentable. Et qui d’autre qu’elle pourrait lui faire des réflexions sur son physique ? Il sait que les gens qu’il croise s’en moquent, ils ne sont pas concernés… Alors ? À quoi bon s’en soucier ?
Jeff referme son sac avec le sentiment d’oublier quelque chose d’important. Sa brosse à dents ! Combien de fois sa mère lui avait rappelé ce brossage des dents qu’il déteste !
Son regard parcourt l’ensemble de la pièce pour installer dans son souvenir ce lieu qui le rassure. Il ferme les lumières avant de tourner sa clé dans la porte d’entrée. Puis, serrant précieusement cette clé dans sa main, il la jette au fond de la poche de son blouson. Il dévale l’étage qui le sépare de la rue. Le taxi ne devrait plus tarder.
Je venais d’avoir cinq ans. Ma mère m’avait annoncé que bientôt j’aurais deux petites sœurs ! Oui ? Des jumelles ! Quelle étrange idée, deux filles ensemble dans le ventre de ma chère maman ?
Bon ! Finalement, j’étais plutôt content ! Ma petite vie d’enfant unique allait s’arrêter, pourquoi pas ? Depuis quelque temps, je m’interrogeais sur ce que mon père nommait devant moi : l’ennui !
L’ennui ? Que voulait dire ce mot pour moi ? C’était bien une idée d’adulte : car, oui, j’étais enfant unique, mais je ne m’ennuyais pas !
Je n’étais d’ailleurs pas un enfant unique, papa m’avait raconté sa première vie avec une autre femme, il disait qu’il avait même eu trois garçons avec elle.
— Des frères ? avais-je demandé très intéressé ?
— Heu ? Des frères ? Pas vraiment, avait renchéri maman qui ne savait comment répondre à ma question, tu sais ils ne veulent plus rencontrer leur père. Ils sont peut-être un peu jaloux de notre vie de famille.
— Jaloux ? Mais c’est quoi « être jaloux ? »
— Je ne sais pas, avait-elle ajouté un peu attristée, sans doute ils ne nous aiment pas, c’est tout !
Mes parents m’avaient raconté leur première rencontre, dans un train, alors que maman revenait de Bretagne où elle avait donné un concert de piano. Papa s’était assis auprès d’elle. Une place l’attendait. Le destin l’avait rendu volontairement vide et durant tout le trajet, en cette fin des années soixante, ils avaient discuté des choses importantes de la vie, de ce qui les passionnait.
À cette époque, le voyage était long pour rentrer à Paris. Ils avaient ainsi pris tout leur temps pour glisser vers une complicité voire une intimité inéluctable.
Papa avait annoncé tout de suite qu’il était en train de divorcer mais il avait oublié de préciser qu’il avait trois garçons, encore petits. Maman avait regardé cet homme avec une sorte de pensée définitive : « celui-là et aucun autre », pensée qui l’avait totalement confortée dans son désir de ne pas le perdre de vue.
Les trois garçons, c’était venu plus tard. Elle avait dû faire avec.
Sorte de demi-frères, qui avaient passé quelques années au milieu de leur vie de couple avant que je ne vienne au monde, puis s’étaient éclipsés lorsque j’avais fait mon apparition dans leur vie.
J’étais très inquiet de ce départ brutal au moment de ma naissance et je cherchai longtemps pourquoi ma venue les avait mis en fuite… ?
Sujet resté dans ma tête jusqu’à aujourd’hui et sur lequel je n’ai pas de réponse. Partis au moment de leur adolescence, les deux aînés passèrent leur bac pendant que le plus jeune retournait vivre avec sa mère. On ne les revit jamais. Papa en fut très triste. Il avait rêvé d’une grande famille, il ne parvint jamais à les réunir, le silence était leur seule réponse. On ne sut jamais ce qui les avait motivés. Papa était un utopiste et pour toutes les actions de sa vie, il le resta. Il attendit le retour de ses trois premiers fils avec un espoir qui nous fit toujours mal, à maman, à mes sœurs et à moi-même. Cet homme avait été père trop jeune, il n’avait rien compris à cette animosité qu’ils avaient développée à son égard. Toute sa vie il les imagina revenant vers lui, vers nous, avec un bouquet de fleurs et des mots d’amour plein la tête…
Nous avions une chambre, dans notre maison d’enfance, dans laquelle s’entassaient tous les cadeaux que papa faisait pour ses garçons et pour ses petits-enfants qui naissaient au fil des années. Mais ne venant jamais aux fêtes de Noël, ni à aucune de nos fêtes d’ailleurs, des paquets de toutes sortes s’empilaient, embarrassant presque la totalité de cette pièce. Nous en étions, mes sœurs et moi-même, à douter de la santé mentale de notre père : était-il sain d’esprit pour nous raconter une première vie qui n’existait pas pour nous ? Avait-il, lui aussi, des fictions qu’il entretenait subrepticement à notre encontre, on ne savait pour quelle raison ? Le climat de cette chambre encombrée dégageait un étrange vent de suspicion. Nous étions mal à l’aise vis-à-vis de ce père insondable mais c’était pour moi une raison suffisante pour entretenir mes propres fictions sans culpabiliser.
Nous n’en avons jamais reparlé ouvertement, nous avons attendu des années pour les voir apparaître, un jour, sans crier gare, à notre majorité…
Je fus très perturbé tout au long de ma jeunesse par cette idée de frères invisibles.
— Je crois que je vais les oublier, c’est plus simple, en avais-je conclu.
Quant à ce mot de « jaloux » évoqué à leur encontre, beaucoup plus tard, l’ayant traqué, recherché, je compris qu’il avait été éradiqué du vocabulaire de la génération de mes parents. (Père et mère avaient grandi dans les années Woodstock, avec le mot « jalousie » lié à liberté sexuelle.) J’ai supposé même qu’il en avait été banni. Surtout pour mon père qui en bon macho, le clamait haut et fort, pour ma mère j’en doute encore.
Je retournais tranquillement à mes jeux de téléphone, car enfant déjà, je pensais communiquer avec des voix invisibles et secrètes qui me rassuraient.
— À qui téléphones-tu ? demandait constamment maman, inquiète de ce petit jeu récurrent.
— À un ami, lui répondais-je très affairé par ce passe-temps.
La découverte de mes deux petites sœurs m’avait étonné.
Difficile de jouer avec elles, elles ne semblaient pas s’intéresser à moi et puis je les trouvais suffisamment entourées par la famille, Nonna ma grand-mère, mon papy et même mon père quand il était là ! Je voyais bien qu’elles vivaient dans leurs bulles de bébé, juste intéressées par le sein de ma mère.
Ah ce sein ! Ma mère à moi ! Aspirée par ces deux bouches gloutonnes, bouches qui n’en avaient jamais fini avec elle.
Elle, ma mère, qui m’avait consacré les trois-quarts de son temps pendant cinq longues années ! Aujourd’hui, je la voyais se pencher sur ces deux bébés avec une sorte de fascination. Elle m’abandonnait à mon propre destin, à l’aube de mes six ans, destin qui m’apparaissait tout à coup bien compliqué !
Pour que mes parents cessent de se pencher sur ces deux petites sœurs envahissantes et gloutonnes, j’ai tout essayé !
Caca dans ma culotte pour que maman s’inquiète de mes pensées et se penche sur moi, avaler n’importe quoi pour tomber malade, rester au lit en jouant le fiévreux, casser la vaisselle à grand bruit…
Mes deux petites sœurs ne disparaissaient pas et mes parents restaient penchés sur elles.
Et puis un jour, maman qui en plus de ses concerts donnait des cours à d’autres enfants, m’a offert une jolie boîte ressemblant à un grand sac à dos. Elle m’incita à l’ouvrir et je découvris un tout petit instrument : un violon !
J’ai su plus tard qu’elle avait fait tous les luthiers de Paris pour dénicher cette merveille à ma taille !
J’ai donc sorti l’instrument délicatement de sa boîte, éprouvant tout à coup un plaisir exceptionnel.
Cris de surprise de ma mère, me voyant poser le violon sur mon épaule, puis sous le menton, puis de l’autre main ajuster l’archet minuscule, enfin chercher le son sur les cordes et la musique au bout de l’exercice. Car ce que j’ai fait ce jour-là ressemblait à de la vraie musique. Je tirai sur l’archet jusqu’à en obtenir de jolis sons. Puis, j’ai redéposé délicatement le violon dans sa boîte, près de son archet, en affichant un sourire de gloire.
Maman eut du mal à retrouver la parole, elle était totalement sidérée !
— Tu sais que c’est un violon et comment on en joue ? m’a-t-elle demandé ?
— Évidemment ! Je connais le violon et je sais comment il faut faire pour en jouer.
— Ahhhh ? Je vois !
En fait, elle ne voyait rien, mais le bonheur éclairait son visage et elle m’a caressé la joue avec un sourire exalté !
— Serais-tu musicien toi aussi ?
Plus tard, je pris des cours de violon au Conservatoire avec la méthode Suzuki que maman connaissait bien et l’avait imposée au professeur, lui expliquant que pour tous les petits il n’y avait pas d’autres solutions. Ce jeune professeur n’avait pas encore découvert cette méthode. Beaucoup de vagues et quelques imprécisions – Suzuki en 1980 n’était pas arrivée en Bretagne – mais finalement, il a bien aimé, il l’a adoptée, du moins pour mon copain Dave et moi-même et cela suffisait pour maman. Méthode japonaise, très séduisante pour les jeunes enfants. On les prend en groupe pour les faire travailler ensemble, sur le même geste, à l’unisson. Le résultat est exceptionnel !
J’ai joué très vite des Ave Maria de Bach avec d’autres enfants, séduits eux aussi, puis comme je n’aimais pas travailler, trop de concentration m’était impossible, j’ai arrêté les cours…
Quant à l’école, j’ai encore du mal à en parler. Les instituteurs étaient d’une intolérance rare. À la maternelle, un jour, l’instit reçut maman en l’interpellant devant tous les parents venus chercher leurs enfants :
— Votre enfant est dangereux ! Il attaque les autres enfants et refuse d’obéir !
— Dangereux comment ? s’inquiéta maman paniquée.
— Il brandit des armes devant ses copains !
— Des armes ? Vous possédez des armes dans votre classe de maternelle ? continua maman de plus en plus terrifiée.
— Il saisit des crayons, des ciseaux, un tas d’objets qui pourraient faire du mal à ses petits compagnons !
— Oui OK, je vois, il suffirait peut-être de lui expliquer à quoi servent les crayons ou les ciseaux ?
— Madame ! Je ne suis pas là pour éduquer votre fils, je vous répète qu’il est dangereux…
Alors maman s’empara rapidement de ma main pour disparaître avec moi sous les yeux réprobateurs des parents qui espéraient bien ne jamais nous revoir.
J’avais, je pense, besoin d’un peu plus d’attention que les autres. Sans doute quelques difficultés à comprendre à quoi étaient destinés les objets que je découvrais. Mon jeu favori était de les tester en recherchant diverses attributions… J’expérimentais tout et n’importe quoi !
Années déjà difficiles, j’abordais la maternelle avec beaucoup de réticence !
Les institutrices ont conseillé à maman de me faire redoubler plusieurs fois les classes de maternelle, elles ne m’imaginaient pas apprenant à lire.
Malgré tout, j’ai fait ma rentrée en CP et pour être précis, j’y restais quinze jours, mais je l’ai faite.
Dès le premier jour, j’ai demandé à la maîtresse s’il était possible de rester sous les arbres pour voir les feuilles rouges et jaunes de l’automne tomber, ou encore sortir et regarder le soleil jouer à cache-cache entre les branches. J’étais avide de nature et de liberté. Rester assis sur un banc dans une classe fermée, franchement ce n’était pas top. Je ne voyais rien d’autre à observer que mes petits camarades sagement alignés derrière leurs tables, penchés sur des cahiers, ou levant un doigt discipliné vers le plafond pour répondre aux questions de la maîtresse. Je suis né quarante années trop tôt, car je sais qu’aujourd’hui, l’expérience à la mode est d’emmener les enfants dans la nature pour les équilibrer, leur donner le goût de la découverte, de l’apprentissage. On sait que les tout-petits apprennent mieux et plus vite en milieu de vie naturelle… J’étais un précurseur, mais ce n’était pas bien vu.
À l’époque, la maîtresse m’avait sermonné en me rappelant que je n’étais pas dans l’endroit rêvé pour regarder tomber les feuilles des arbres, que j’étais là, dans une classe fermée, pour apprendre à lire et connaître également les règles de la vie !
J’ai donc essayé d’être attentif et d’associer des lettres pour former des mots… Lettres qui dansaient sous mes yeux. Mon esprit s’envolait trop vite… Puis tout à coup, un premier mot écrit par la maîtresse sur le tableau, mot tellement familier pour moi, presque un confident :
P I A N O ! Je me suis senti tout à coup concerné. J’ai levé le doigt pour raconter que ma mère était pianiste. Le meuble principal de la maison qu’on ne pouvait pas éviter, c’était lui : le PIANO, il prenait toute la place chez nous. J’étais pressé de raconter mon histoire !
L’institutrice n’a même pas relevé l’originalité de l’évènement, elle a seulement insisté pour que j’écrive le mot sur mon ardoise.
— Eh bien alors, applique-toi et forme bien tes lettres !
Sans commentaires ! J’étais triste…
Elle aurait quand même pu me poser des questions sur ce joli mot qui m’avait fait sortir de ma torpeur. Elle aurait pu le saisir, le faire danser sous mes yeux, le sortir du tableau… Ma mère donnait des concerts un peu partout en France. J’aurais aimé raconter à mes petits camarades ce plaisir que maman avait fait grandir en moi avec « les scènes d’enfants » de Schumann, mes préférées – je les réclamais toujours –. Elle me les jouait le soir pour m’endormir. Ce « PIANO », pour la plupart des enfants du CP, aurait chanté pour eux et pour moi aussi ! Et j’aurais peut-être intégré cette classe.
Décidément, les adultes étaient bien décevants.
Heureusement, je m’étais fait un copain tout de suite, un vrai copain.
Il me ressemblait. Il aimait sauter sur les bords des trottoirs dans les rues qui nous ramenaient chez nous en fin d’après-midi. Nous attrapions des sauterelles dans les champs avoisinants pour les épingler et les cacher dans des boîtes en carton. Elles ne se sauvaient plus, prisonnières de leurs épingles.
Expériences étonnantes mais trop tristes car les bestioles ne survivaient pas…
Avec Dave, nous sommes toujours amis et notre enfance reste encore aujourd’hui notre secret.
Et puis, un jour, la maîtresse du CP a demandé à maman (encore une fois devant les autres parents qui attendaient sagement leur progéniture) pourquoi nous faisions partie de ces pères et mères « qui apprennent à donner des coups de pied à la maîtresse ? ».
Maman m’a récupéré rapidement à la maison, puis m’a retiré de la classe. Cela faisait juste quinze jours, nous étions en septembre. L’ambiance devenait trop lourde pour un enfant de presque six ans qui ne se sentait ni aimé ni admis. Alors j’ai demandé à maman de m’apprendre à lire le jour de mon anniversaire.
C’était en décembre, fin janvier je savais lire…
C’était quand même pas compliqué l’école !
Et puis la vie a basculé.
Je ne maîtrisais plus mes émotions.
Mes petites sœurs grandissaient et moi, je refusais de les suivre.
Maman a consulté des psychologues, la valse des rendez-vous a commencé.
J’ai même vu maman pleurer devant une psy, le jour où on lui a demandé si elle pensait avoir loupé sa vie…
J’ai tout de suite imaginé que c’était de ma faute et j’ai eu beaucoup de peine. Je n’ai rien montré, la dame me faisait trop peur ! Faire pleurer maman c’était quand même très méchant ! Était-ce ainsi qu’on aidait les parents ?
Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas à partir de cette première expérience que j’ai détesté fréquenter les psys !
Le fameux QI que j’avais accepté de passer devait révéler ma capacité à comprendre ce que l’on me demandait. Je trouvais ça idiot. Bien sûr que je comprenais tout. Les psys me posaient des questions totalement déplacées comme si j’étais demeuré, genre :
— Dessine des lignes et puis des carrés, après, tu nous dis à quoi ça te fait penser ?
À rien ! Que dire ? Jeu enfantin et ridicule. Aucune réponse de ma part. Qu’ils se débrouillent avec leurs questions sans intérêt. Les psychologues (ils étaient deux) rapportèrent à maman que je ne comprenais rien aux questions, que c’était très grave, sans doute de l’autisme ou un gros traumatisme ! Je me souviens de maman qui n’avait pas l’air d’y croire. Elle prenait toutes ces informations avec beaucoup de suspicion…
— N’importe quoi… avait-elle l’habitude de répondre.
