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" On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage. " André Gide Joey fuit un passé violent qui la traque encore. Ulysse compose des mélodies mélancoliques dans les bars de la côte pour panser ses blessures. Leur rencontre est une évidence fragile, un choc de solitudes, un refrain qui s'imprime sur la peau. Elle, insaisissable comme l'océan. Lui, prisonnier de ses responsabilités. Entre eux, naît un amour qui les confronte à leurs peurs les plus profondes. Quand le passé de Joey resurgit et menace de tout détruire, ils devront apprendre ce que signifie vraiment aimer : savoir partir pour mieux se retrouver, lâcher prise sans abandonner l'autre, et comprendre que la liberté n'est pas l'absence de liens, mais le choix conscient de s'attacher.
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Seitenzahl: 241
Veröffentlichungsjahr: 2026
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« On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. »
André Gide
Début du texte
ÉPILOGUE
LE soleil plongeait derrière l’horizon, étalant sur la plage une lumière presque irréelle. Joey glissait dans l’écume, sa silhouette ondulant telle une ombre insaisissable. Ulysse la contemplait, une cigarette entre ses doigts, captivé par cette danse avec les vagues. Ses yeux gris suivaient chaque mouvement, chaque courbe de son corps qui défiait la mer. Elle appartenait plus aux flots qu’à la terre.
Il l’avait rencontrée six mois plus tôt, un soir où elle s’était installée au comptoir du bar où il jouait, une échoppe de bord de mer près d’Arcachon, où l’odeur du sel se mêlait aux relents d’alcool et à la musique trop forte. La première chose qu’il avait remarquée, c’était sa bouche, dessinée avec une insolence dangereuse. Son regard, une étendue brune et fiévreuse, parvenait déjà à lire en lui plus qu’il ne le voulait.
Ce soir-là, il avait joué pendant près de trois heures. Des reprises de Leonard Cohen, de Nick Drake, des morceaux mélancoliques qui s’accordaient à l’ambiance du bord de mer. Entre les chansons, il la cherchait, et chaque fois, elle était là, immobile, un verre de whisky devant elle qu’elle ne buvait pas. Elle ne souriait pas, ne hochait pas la tête en rythme comme les autres. Elle l’observait avec une intensité qui lui donnait l’impression d’être disséqué, mis à nu sous les projecteurs fatigués de la scène. Ses cheveux bruns tombaient en boucles désordonnées sur ses épaules, encadrant un visage aux traits fins mais déterminés. Elle avait cette beauté un peu sauvage, pas celle des magazines, plutôt celle des filles qui ont grandi les pieds dans l'eau salée. Des pommettes hautes, une mâchoire volontaire, et ces yeux, ces yeux marron profond qui semblaient avoir déjà vu trop de choses. Elle portait un jean délavé et un pull trop large qui glissait sur une épaule, révélant une clavicule saillante. Elle était mince, presque trop, avec cette fragilité qui cache parfois une force insoupçonnée.
Quand il avait terminé son set, il avait rangé sa guitare dans son étui avec une lenteur inhabituelle. Il espérait qu’elle l’attendrait. Il avait commandé une bière au comptoir, s’était installé à quelques tabourets d’elle, assez près pour engager la conversation, suffisamment loin pour ne pas paraître désespéré.
Elle s’était rapprochée et s’était assise juste devant lui, les coudes appuyés sur le bois usé du comptoir, son attention rivée sur ses doigts avec une intensité qui le troubla. Ses mains avaient accroché le regard de Joey en premier : des mains de musicien, expressives et précises, avec des cals au bout des doigts ; une cicatrice en travers de la paume droite, souvenir d'un accident d'enfance. Puis son visage : une beauté pure et désarmante qu'il ne semblait même pas conscient de posséder. Ses traits réguliers, presque classiques, étaient encadrés par des cheveux bruns courts qui se rebellaient légèrement malgré ses tentatives pour les discipliner. Ses yeux changeaient de teinte selon la lumière, parfois argentés, parfois sombres comme l'ardoise. Le genre d'homme qui pourrait faire carrière sur son physique mais qui choisissait de se cacher derrière une guitare dans des bars miteux, portant les mêmes tee-shirts un peu froissés comme pour s'excuser d'être aussi agréable à regarder.
— J’aime pas trop les types comme toi, lui avait-elle lancé sans préambule.
Intrigué, il avait lâché son verre.
— Les types comme moi ?
— Les musiciens solitaires qui se croient maudits.
Elle avait souri, et il avait su qu’il était foutu.
Il aurait dû rire, balayer la remarque d’une réplique bien sentie. Au lieu de ça, il s’était senti percé à jour. Parce qu’elle avait raison. Il cultivait cette image du troubadour blessé, du type qui chantait ses peines dans des bars miteux en espérant que quelqu’un, quelque part, comprendrait sa douleur.
— Et toi, t’es du genre à quoi ? avait-il fini par demander, une pointe de défi dans la voix.
— Du genre à fuir les types comme toi avant qu’ils ne deviennent un problème.
— Alors pourquoi t’es encore là ?
Elle avait haussé les épaules, ses doigts jouant distraitement avec le bord de son verre.
— Peut-être parce que j’aime les problèmes. Ou peutêtre parce que ta dernière chanson m’a fait chialer. Je sais pas encore.
Il avait souri à son tour, un vrai sourire, pas celui qu’il affichait sur scène pour charmer son public clairsemé. Elle l’intriguait. Sa manière de parler révélait une sorte d’indifférence. Elle feignait de se ficher de tout, mais ses yeux trahissaient une vigilance constante, comme celle d’un animal traqué.
Ils avaient parlé toute la nuit. Enfin, c’est ce qu’il avait cru. En réalité, c’était surtout lui qui parlait. Joey posait des questions, des interrogations précises qui le forçaient à aller plus loin que les réponses faciles. Elle voulait savoir pourquoi il jouait de la guitare, pas comment. Elle voulait savoir ce qui l’empêchait de dormir, pas ce qui le faisait rêver.
— Tu cherches quoi dans la musique ? avait-elle demandé alors que l’aube commençait à pointer.
— Je sais pas. Un sens, peut-être, qui justifie le reste.
— Le reste de quoi ?
— De la vie. Des jours qui s’enchaînent sans raison. De toutes ces heures où t’as l’impression de juste attendre qu’il se passe un truc.
Elle avait hoché la tête. Elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.
— Et toi ? avait-il demandé. Qu’est-ce que tu cherches ?
Elle avait lorgné vers la fenêtre, vers l’océan qui commençait à se teinter de rose.
— À ne plus chercher justement.
La réponse l’avait désarçonné. Il s’attendait à quelque chose de plus profond, de plus tragique. Mais Joey avait cette capacité à dire des choses simples qui résonnaient comme des vérités anciennes.
Quand ils s’étaient quittés ce matin-là, elle ne lui avait pas donné son numéro. Elle avait simplement dit qu’elle repasserait peut-être, si l’envie lui en prenait. Il avait passé les jours suivants à guetter son retour, scrutant chaque silhouette féminine qui franchissait la porte du bar. Trois jours plus tard, elle était réapparue, comme si de rien n’était.
Joey était entrée dans sa vie telle une tempête. Elle disparaissait parfois pendant des jours sans un mot avant de revenir sans explication, avec son sourire de travers et cette façon qu’elle avait de l’observer, genre « quoi, t’as un problème ? »
Au début, ça l’avait rendu fou. Il voulait des explications, de la constance, des promesses. Mais Joey ne fonctionnait pas comme ça. Elle était comme l’océan : imprévisible, parfois violente, parfois d’un calme troublant. On ne pouvait pas la contrôler, seulement l’accepter.
Il avait appris à ne plus poser de questions. À ne plus exiger. Il profitait des moments où elle était là, de ces soirées où elle s’installait sur son canapé avec un livre qu’elle ne lisait jamais vraiment, de ces nuits où elle se blottissait contre lui en marmonnant des choses qu’elle oubliait au matin. Petit à petit, il avait compris qu’elle lui donnait ce qu’elle pouvait. Il avait cessé d’attendre le reste.
Ce soir-là, elle revint vers lui, dégoulinante d'eau salée, ses cheveux bruns trempés collés à sa peau hâlée, formant des rivières sombres le long de son dos. L'humidité avait accentué leurs ondulations naturelles. Elle s’effondra à ses côtés, son souffle encore rapide d’avoir défié les vagues.
— Tu composes quoi, ce soir ?
Il fit glisser ses doigts fins sur les cordes, un air sans paroles qui n’existait que pour elle.
— Une chanson qui parle d’une fille qui hante mes nuits.
Elle le fixa, un sourire mutin, sa main venant effleurer son avant-bras, provoquant un frisson entre eux.
— Tu veux vraiment que j’arrête de venir squatter tes rêves ? provoqua-t-elle.
Ulysse écrasa sa cigarette dans le sable, ses yeux toujours accrochés aux siens. Il voulait lui dire tant de choses. Qu’elle ne squattait pas ses rêves, qu’elle les habitait. Qu’elle était devenue l’axe autour duquel tout gravitait, même quand elle n’était pas là. Qu’il avait peur de cette dépendance, de cette manière qu’il avait de compter les heures entre ses apparitions. Mais il ne dit rien. Parce qu’avec Jœy, les mots étaient souvent superflus. Elle savait. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert, déchiffrant ses hésitations.
La nuit tombait, enveloppant la plage d’une douceur moite. Joey se rapprocha, si près qu’il sentit le sel sur sa peau, son souffle effleurer sa joue. Il ne pouvait jamais deviner quand elle allait disparaître, alors il n’attendit pas.
Le baiser fut lent d’abord, une caresse hésitante, avant qu’elle ne vienne chercher plus, ses doigts s’accrochant à la nuque d’Ulysse, ses lèvres entrouvertes contre les siennes. Il y avait dans ce baiser l'urgence des instants qui comptent, ceux que la vie peut reprendre à tout instant.
Il l’attira sur lui, sentant la chaleur de son corps à travers le tissu humide de sa robe qu’elle avait enfilée quelques secondes plus tôt. Joey sourit contre sa bouche, une provocation silencieuse, avant de l’embrasser plus fort, son corps s’alignant contre le sien avec une évidence troublante.
Ses mains glissèrent sous le tissu, remontant le long de ses cuisses, traçant des chemins que sa bouche suivrait bientôt. Joey arqua le dos, un gémissement étouffé s’échappant de ses lèvres. Elle avait cette manière de se donner entièrement dans ces moments-là, sans retenue, sans pudeur. À cet instant, le désir était la seule chose qui la maintenait ancrée au présent.
Ses mains continuaient de caresser la peau dorée de Jœy, redessinant chaque courbe, chaque frisson.
Il connaissait son corps par cœur maintenant, ses grains de beauté, ses cicatrices dont elle refusait de parler. Il savait où la toucher pour qu’elle ferme les yeux, où l’embrasser pour qu’elle oublie tout le reste.
Elle bascula au-dessus de lui, sa robe remontant sur ses cuisses. Elle le fixa, son regard brûlant d’un désir taquin.
— C’est ça, ta malédiction ? souffla-t-elle en laissant ses doigts descendre lentement sur son torse.
Il ne répondit pas, préférant lui arracher un soupir en traçant sa bouche contre son cou. Il mordilla doucement la peau tendre sous son oreille, sentant son pouls s’accélérer sous ses lèvres. Joey laissa échapper un rire bas, rauque, qui se transforma en un gémissement quand il fit glisser une main entre ses cuisses.
— Ulysse… susurra-t-elle, son souffle se faisant plus court. Ses doigts remontèrent pour se perdre dans ses cheveux, caressèrent les mèches brunes teintées d'auburn qui retombaient sur son front.
Il aimait la façon dont elle prononçait son nom, comme une prière ou un sort, il n’aurait su dire. Elle se pressa contre lui, leurs corps se mouvant dans un rythme ancien, instinctif. Le bruit des vagues se mêlait à leurs respirations haletantes, créant une symphonie intime qui n’appartenait qu’à eux.
La nuit se referma sur eux, leurs souffles dans un rythme lent, envoûtant. Le monde se réduisit à cette bulle de chaleur et de désir, à ces instants volés au temps qui filait trop vite.
Ils restèrent enlacés, leurs corps encore tremblants, leurs cœurs battant à l’unisson. Joey posa sa tête sur le torse d’Ulysse, écoutant le rythme rassurant de son cœur. Il caressa ses cheveux, passant ses doigts dans les mèches encore humides de sel et de sueur.
— Tu vas partir, dit-il doucement. Ce n’était pas une question, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts traçaient des cercles distraits sur sa peau, comme pour mémoriser chaque détail.
— Pas ce soir, finit-elle par murmurer.
— Mais bientôt.
— Peut-être.
Il ferma les yeux, serrant un peu plus fort sa main dans la sienne. Joey n’était jamais à lui, pas vraiment.
Mais cette nuit-là, elle se donna à lui comme si elle ne comptait plus jamais s’éloigner.
Et dans le silence qui suivit, bercés par le ressac, Ulysse comprit que c’était peut-être ça, l’amour : accepter que certaines personnes ne soient jamais vraiment à nous, et les aimer quand même, de toutes nos forces, pour le peu de temps qu’elles nous accordent.
LE sable était tiède sous leurs corps, la mer continuait son va-et-vient hypnotique, et Joey ne lâchait pas l’horizon. Elle cherchait une réponse dans le reflet de la lune sur l’eau. Ulysse, étendu à ses côtés, sentait encore la chaleur de son corps contre le sien, une sensation qui lui donnait envie de l’ancrer là, de la retenir un peu plus longtemps.
Il aurait voulu que ce moment dure éternellement. Que la nuit reste suspendue, que l’aube n’arrive jamais. Mais il percevait déjà que Joey lui échappait, même si elle était encore là, allongée contre lui. La garder, c'était comme tenter de retenir de l'eau entre ses doigts. Elle tourna la tête vers lui avec une intensité chargée d’une gravité qu’il ne lui connaissait pas d’ordinaire.
— Tu crois que ça veut dire quoi, aimer ? demanda-t-elle d’une voix voilée.
La question le prit au dépourvu. Joey ne posait jamais ce genre de questions. Elle évitait tout ce qui se rapprochait de près ou de loin d’un engagement. Elle préférait les zones grises, les non-dits, les espaces flous où elle pouvait se mouvoir sans être coincée.
Il prit le temps de réfléchir, laissant une poignée de sable s’écouler entre ses doigts, grain après grain, comme un temps qui filait sans qu’il puisse le retenir.
— C’est rester, je crois. Malgré tout.
Un ricanement amer précéda la remarque de Jœy.
— Rester... C’est drôle que tu dises ça. Moi, j’ai toujours pensé que c’était partir qui prouvait qu’on aimait vraiment.
Ulysse la fixa, tentant de lire entre ses silences.
— Développe...
Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, enroulant ses bras autour, rempart dérisoire contre un froid invisible. Son corps tout entier se referma dans cette posture défensive qu’il connaissait trop bien. C’était celle qu’elle prenait quand elle était sur le point de fuir.
— Parfois, quand on aime quelqu’un, on finit par l’abîmer. Par vouloir trop, par attendre trop. On devient gourmand, on exige de l’autre qu’il comble des failles qu’il n’a pas creusées. Partir, c’est protéger ce qu’il reste de beau. C’est une façon de dire : « Je t’aime assez pour ne pas te détruire. »
Il l’observa de côté, déchiffrant ce qu’elle ne disait pas. Joey était comme ça. Elle masquait ses cicatrices derrière des sourires en coin et des répliques tranchantes, mais il y avait des instants, identiques à celui-ci, où sa carapace se fendait. Et dans ces failles, il apercevait une douleur si ancienne, si profonde, qu’elle faisait partie intégrante de qui elle était.
— Ou peut-être qu’on s’invente ces excuses pour éviter d’admettre qu’on est terrifiés à l’idée de vraiment aimer, répondit-il finalement.
Elle haussa un sourcil, intriguée par sa réponse.
— T’as la voix de quelqu’un qui s’accroche à une falaise en espérant que le vent le retienne.
Ulysse ne répondit pas tout de suite. Il craignait qu’elle ait raison. Il était suspendu au-dessus du vide, agrippé à l’espoir qu’elle reste, qu’elle choisisse de construire quelque chose avec lui. Mais au fond, il avait deviné aussi que Joey ne construisait pas. Elle habitait les lieux temporairement, laissant derrière elle des traces éphémères, comme les pas sur le sable que la marée efface.
Il se doutait aussi que l’admettre, c’était prendre le risque de la voir s’éloigner.
Alors, plutôt que de répondre, il attrapa sa guitare et se mit à jouer, laissant ses doigts glisser sur les cordes dans un air qui n’existait que pour elle. C’était une mélodie qu’il avait composée quelques semaines plus tôt, après une de ses disparitions. Un air mélancolique qui oscillait entre espoir et résignation, comme toute leur relation.
Joey le sonda encore quelques instants, son expression indéchiffrable, avant que son attention ne soit attirée par un carnet posé à moitié sous sa veste. Elle hésita un instant, puis tendit la main. Ulysse ne l’arrêta pas. Une partie de lui voulait même qu’elle lise, qu’elle comprenne enfin ce qu’il n’arrivait pas à lui dire avec des mots. Curieuse, elle le prit et l’ouvrit, feuilletant les pages couvertes de paroles griffonnées à la hâte, de ratures et de fragments de chansons inachevées. Elle reconnut certains titres, des morceaux qu’il avait joués au bar, d’autres qu’elle n’avait jamais entendus. Elle vit son nom apparaître ici et là, dissimulé dans des métaphores maritimes, des images de tempêtes et de naufrages. Elle tourna les pages lentement, absorbant chaque mot, chaque phrase raturée qui en disait parfois plus que celles qui restaient. C’était comme lire son journal intime, découvrir les pensées qu’il gardait pour lui quand elle n’était pas là. Et ce qu’elle y trouvait la bouleversait autant que ça l’effrayait. Au détour d’une page, elle tomba sur une phrase qui lui coupa le souffle : Je crois que je suis en train de tomber. Et cette fois, j’ai peur de ne pas pouvoir m’arrêter.
Elle resta figée sur les mots. Son cœur se serra brutalement. Ce n’était pas juste une phrase romantique griffonnée dans un moment de faiblesse. C’était un aveu, cru et vulnérable, de quelqu’un qui avait déjà perdu le contrôle.
— Ça parle de moi, pas vrai ? demanda-t-elle d’une voix trop calme.
Ulysse s’arrêta de jouer et leva les yeux vers elle. Il hésita, mais il ne voyait pas l’intérêt de mentir. Pas maintenant. Pas alors qu’elle tenait son cœur entre ses mains, littéralement.
— Ouais.
Joey referma le carnet et le reposa doucement sur le sable, mais ses doigts tremblaient légèrement. Elle sentait les murs se refermer sur elle, cette sensation d’étouffement qu’elle connaissait si bien. Quelqu’un tombait amoureux d’elle, vraiment amoureux, et ça la terrifiait plus que n’importe quelle menace concrète. Elle sentit la panique monter. Pas à cause d’Ulysse... Mais parce que ces mots lui rappelaient une autre histoire, une autre chute, bien plus brutale.
Son dernier amour lui avait tout pris. Elle s’était donnée toute entière, sans réserve, sans protection. Elle avait cru aux promesses, aux projets d’avenir, à cette idée que deux personnes pouvaient fusionner et ne faire qu’un. Mais elle s’était oubliée. Elle s’était juré de ne plus jamais revivre ça. De ne plus jamais laisser quelqu’un avoir ce pouvoir sur elle. De ne plus jamais être celle qui tombe sans filet de sécurité.
Viktor.
Le nom résonna dans sa tête comme un coup de tonnerre lointain. Viktor avec son sourire carnassier, sa façon de la fixer, faisant d’elle tout à la fois une proie et une déesse. Il l’avait aimée d’un amour dévoreur, possessif, qui avait fini par la consumer entièrement. Et elle, naïve, l’avait laissé faire, croyant que c’était ça, la passion.
Elle se leva brusquement, faisant un pas en arrière. Elle tentait de mettre de la distance entre elle et ces foutus mots, entre elle et Ulysse, entre elle et ce qu’elle ressentait vraiment.
Ulysse se figea, inquiet. Il voyait bien que l’équilibre fragile qu’ils avaient trouvé se brisait.
— Jœy...
— Combien de temps on peut continuer à faire des mauvais choix avant qu’il soit trop tard pour en prendre des bons ? souffla-t-elle, presque pour elle-même.
Sa voix tremblait, et elle détestait ça. Elle détestait montrer cette faiblesse, cette peur qui la rongeait de l’intérieur. Elle avait construit toute sa nouvelle vie sur l’illusion de la force, de l’indépendance, de cette capacité à partir avant d’être abandonnée. Et là, face à Ulysse et à ses mots trop sincères, elle se sentait à nu, vulnérable.
Ulysse se raidit légèrement.
— C’est quoi le mauvais choix, Joey ?
Elle secoua la tête. Les larmes n’étaient pas loin, mais elle refusait de les laisser couler. Pleurer, c’était admettre la défaite. C’était reconnaître qu’elle avait mal, qu’elle avait peur, qu’elle était humaine après tout.
— L’égo est parfois simplement de l’insécurité déguisée, dit-elle finalement. Moi, je fais semblant d’être libre, mais la vérité, c’est que j’ai juste trop peur d’être à nouveau à quelqu’un.
Les mots sortirent comme une confession arrachée. Elle se sentit aussitôt plus légère et plus lourde à la fois. Légère d’avoir enfin dit la vérité. Lourde du poids de cette vérité.
Ulysse se leva à son tour, mais il ne fit pas un pas vers elle. Il n’ignorait pas qu’elle avait besoin d’espace, qu’avancer vers elle maintenant serait la meilleure façon de la faire fuir définitivement. Alors il resta là, planté dans le sable, les bras ballants, impuissant.
— Reste, juste un peu, souffla-t-il. Pas pour toujours. Pas même pour demain. Juste cette nuit. Juste maintenant.
Joey avait envie de le rassurer. Elle voulait y croire. Tellement y croire. Elle voulait être cette fille qui pouvait aimer sans avoir peur, qui pouvait rester sans se sentir piégée, qui pouvait construire quelque chose de solide sans craindre que tout s’effondre. Mais elle imaginait déjà comment ça finirait. Elle l’avait déjà vécu. L’amour commençait toujours comme une promesse et finissait toujours comme une dette. On devenait redevable à l’autre, on lui devait sa présence, son temps, son cœur. Et quand on ne pouvait plus payer, on se retrouvait en faillite émotionnelle. Elle détourna les yeux et recula encore, ses pieds s’enfonçant dans le sable qui devenait plus froid à mesure qu’elle s’éloignait de lui.
— Je peux pas, articula-t-elle à peine.
— Jœy, attends...
Mais elle ne l’écouta plus. Elle ramassa sa robe abandonnée près d’eux, l’enfila maladroitement par-dessus son maillot, et se mit à marcher. D’abord lentement, guettant malgré elle un geste de sa part, une main qui la forcerait à rester. Puis plus vite, presque en courant, ses pas s’accélérant sur la plage dans un rythme chaotique qui ressemblait aux battements de son cœur.
Ulysse fit un pas dans sa direction, mais s’arrêta immédiatement. Il était conscient que courir après elle ne servirait à rien. Joey ne se laissait pas rattraper. Le soleil se levait, mais le regard de Joey s’assombrit encore plus.
Elle tourna les talons et s’éloigna dans le soleil levant, le bruit des vagues couvrant presque les battements affolés de son cœur.
Ulysse resta seul sur la plage. Il ramassa son carnet, relut la phrase qui avait tout fait basculer. Je crois que je suis en train de tomber. Et cette fois, j’ai peur de ne pas pouvoir m’arrêter. C’était vrai. Il tombait. Et contrairement à ce qu’il avait espéré, Joey n’était pas là pour le rattraper. Elle était partie, comme elle partait toujours, laissant derrière elle une béance comparable à un naufrage.
Il pensa à ranger ce carnet et à ne plus jamais écrire sur elle. Mais au lieu de ça, il sortit son stylo et ajouta une ligne, juste en dessous : Elle est partie. Encore. Et je suis toujours là, à attendre qu’elle revienne. C’est peut-être ça aussi, aimer. Attendre quelqu’un qui ne reviendra peutêtre jamais.
Il referma le carnet, le glissa dans son sac, et commença à marcher dans la direction opposée. Ses pas le menèrent vers le bar où tout avait commencé, là où il avait vu Joey pour la première fois. Le lieu était encore fermé, les chaises empilées sur les tables, les lumières éteintes.
Il s’assit sur les marches de l’entrée et alluma une cigarette. La fumée s’éleva dans l’air du matin, se dissolvant lentement dans la lumière naissante. Il pensa à Jœy, quelque part dans cette ville. Il pensa à tout ce qu’il aurait voulu lui dire mais qu’il n’avait pas su formuler. Qu’il ne voulait pas la posséder. Qu’il voulait juste être là, à ses côtés, sans exiger quoi que ce soit en retour. Mais les mots étaient inutiles face à la peur. Et Joey avait trop peur pour entendre quoi que ce soit.
Le soleil continuait de monter dans le ciel, et avec lui, la certitude qu’elle ne reviendrait pas cette fois. Pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Peut-être jamais.
Et pourtant, au fond de lui, une petite voix têtue répétait qu’il l’attendrait quand même.
ULYSSE marcha longtemps sur la plage après le départ de Jœy. Pieds nus sur la grève froide du matin, il tentait de chasser cette sensation de manque qu’elle laissait derrière elle. L’air salé lui brûlait les poumons, et chaque souffle de vent dispersait un peu plus le son de sa voix. Il connaissait Joey depuis assez longtemps pour savoir qu’elle n’agissait jamais sans raison. Mais cette fois, il avait senti autre chose, une panique plus profonde. Il ne s’agissait plus seulement de fuir.
Elle cherchait à s’effacer.
Le soleil montait lentement, transformant le ciel en une palette de roses et d’oranges. Normalement, il aurait trouvé ça beau. Mais ce matin, les couleurs lui semblaient fausses. Le monde entier, il en était certain, conspirait à lui mentir sur la beauté des choses. Il ramassa quelques galets, les lança dans l’eau avec une rage contenue. Chaque ricochet était une question sans réponse : Pourquoi ? Où ? Quand reviendra-t-elle ?
Plus tard dans la matinée, il prit enfin la direction de son appartement. Le quartier où elle vivait était à l’image de ce qu’elle fuyait : fissuré, abîmé, marqué par des départs et des absences. L’immeuble se dressait, fatigué, au bord d’une ruelle jonchée de détritus. Des enfants traînaient près d’un mur tagué, échangeant des plaisanteries trop adultes pour leur âge. Une vieille femme fumait sur son balcon, observant la rue en contrebas, indifférente au monde qui s’effritait autour d’elle.
Ulysse connaissait ce chemin par cœur. Il l’avait emprunté des dizaines de fois, parfois avec espoir, souvent avec inquiétude. Il savait combien de marches menaient à son étage, il connaissait le grincement de la rampe sous sa main, l’odeur de moisi qui imprégnait les couloirs. C’était devenu familier, presque rassurant. Mais aujourd’hui, chacun de ses pas lui pesait comme du plomb. Arrivé devant la porte de l’appartement de Jœy, Ulysse se figea. Elle était restée entrouverte. L’angoisse lui noua l’estomac. Joey ne laissait jamais sa porte ouverte. Elle était paranoïaque sur ce point, vérifiant toujours deux fois qu’elle avait bien fermé à clé. Il poussa doucement, retenant son souffle, s’attendant presque à la voir surgir, esquisser un sourire moqueur et lui lancer une réplique mordante sur son inquiétude. Mais l’appartement était vide. Pas seulement d’elle. De tout. Les murs dénudés portaient encore la marque de cadres arrachés à la hâte. Une odeur de renfermé flottait déjà dans l’air, trahissant une atmosphère figée depuis des jours. Une valise avait dû être traînée sur le sol, laissant un sillon à peine visible sur la poussière accumulée.
Il entra lentement, ses pas résonnant dans le silence. Le salon où ils avaient passé tant de soirées était nu. Plus de coussins jetés en vrac sur le canapé, plus de livres empilés sur la table basse, plus de ces petits objets inutiles qu’elle collectionnait. Même les rideaux avaient disparu, laissant la lumière crue du matin envahir la pièce sans filtre.
Il passa dans la chambre. Le lit était encore là, mais dépouillé de ses draps. Le matelas nu ressemblait à un cadavre, froid et impersonnel. Il ouvrit l’armoire par réflexe : seuls quelques cintres orphelins y pendaient encore. Pas un vêtement. Même son parfum avait disparu, cette fragrance de jasmin et de sel qu’il pouvait reconnaître les yeux fermés.
Dans la salle de bain, la même désolation. Pas de brosse à dents sur le lavabo, pas de produits alignés sur l’étagère. Elle avait tout emporté, ne laissant aucune trace de son passage. C’était comme si elle n’avait jamais existé.
De retour dans le salon, sur la table, une simple feuille était posée. Ulysse la prit, ses doigts tremblant légèrement, et lut :
Le cerveau a cette tendance un peu tordue de zapper en quelques secondes le sentiment de joie pour laisser la place à la terreur. Ne m’en veux pas. Oublie-moi. C’est mieux pour toi, je te promets.
Un goût amer lui remonta dans la gorge. Il relut les mots plusieurs fois, cherchant un sens caché, un indice sur sa destination. Mais il n’y avait rien. Juste ces quelques phrases griffonnées à la hâte, probablement dans la panique, peut-être dans les larmes.
Il resta figé, le papier entre les doigts. Peut-être parviendrait-il à le faire mentir en le serrant plus fort... Joey était partie. Encore. Mais cette fois, sa fuite était plus définitive. Ce n’était pas une de ses disparitions habituelles de quelques jours. C’était un effacement total, méthodique.
Il plia la lettre soigneusement, la glissa dans la poche de sa chemise, contre son cœur, dans l’espoir que ce contact puisse le rapprocher d’elle.
Quand il sortit enfin de l’immeuble, le visage fermé, il faillit bousculer la gardienne, une femme trapue au chignon serré qui l’interpella :
— Vous cherchez Jœy, pas vrai ?
Il hésita avant d’acquiescer. Une boule d’émotion l’étouffait.
La gardienne poussa un soupir et s’appuya contre l’encadrement de la porte.
— Cette gamine... Je savais bien qu’elle tiendrait pas longtemps.
Ulysse tiqua à ses mots. Il cherchait juste une explication, n’importe quoi qui pourrait éclairer ce mystère.
— Vous la connaissez depuis longtemps ?
— Assez pour savoir qu’elle a toujours un pied dehors, répondit la femme en croisant les bras. J’ai vu des mômes paumés, des vrais. Mais elle... elle était pas paumée. Elle était juste fatiguée de se battre.
