Une carte postale du bonheur - Cristina De Amorim - E-Book

Une carte postale du bonheur E-Book

Cristina De Amorim

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Beschreibung

Le portrait bouleversant d’une femme, emportée dans une tourmente sentimentale effrayante.Juliette vit depuis neuf ans avec un mari qui ne la fait plus rêver. Amoureuse de l’amour, elle le vit désormais par procuration en lisant Jane Austen et en élevant son petit garçon de cinq ans. Mais, à quinze jours de fêter son trentième anniversaire, Juliette suffoque et ne parvient plus à fairesemblant. Elle décide de demander le divorce.Quand son mari quitte le domicile familial, Juliette se retrouve plongée dans un état de fragilité et de confusion totale. Thomas débarque alors dans sa vie sans crier gare. Par ses attentions, ses cadeaux et sa présence parfois oppressante, il se rend rapidement indispensable. C’est le début d’une histoire d’amour qui ne va pas tarder à se transformer en une véritable descente aux enfers. En l’espace de quelques mois, Juliette se métamorphose pour devenir une personne qu’elle n’a jamais été : soumise, dépendante, à la recherche d’un physique qui n’est pas le sien. Thomas surveille non seulement son poids, mais aussi ses tenues, ses mails et le moindre de ses mouvements. Ses amis ont beau l’exhorter à fuir cet homme qu’ils qualifient de pervers narcissique, Juliette ne veut rien entendre. Elle veut croire au bonheur et revient même sur sa décision de ne pas avoir d’autre enfant. À la naissance de son deuxième garçon, il lui faudra pourtant puiser dans ses dernières ressources pour ne pas sombrer définitivement.Un formidable récit tiré d'une histoire vraie, qui mêle comédie et drame, rires et larmes.EXTRAIT« La tête est là, Madame, je la vois ! Elle est É-NOR-ME, me dit la sage-femme, que je soupçonne d’avoir terminé sa formation hier.Vous travaillez bien : encore un effort, allez-y, un tout petit effort et vous pourrez manger vos sushis ! »Une dizaine d’étudiants boutonneux aux yeux écarquillés s’approchent de mon vagin qui n’en est plus un.« Oh oui, elle est É-NOR-ME ! »Magnifique. On m’annonce, comme si je ne l’entendais pas, que mon enfant va me déchirer les entrailles sur son passage. Mais pourquoi me suis-je lancée dans cette nouvelle aventure ? La première grossesse ne m’avait-elle pas suffi ? Les vergetures, le ventre fripé d’un sharpeï à la retraite, les poignées amovibles sur les côtés, pourquoi avoir eu envie de retrouver tout cela ?À PROPOS DE L'AUTEURNée à Paris en 1977, fille d’immigrés portugais, Cristina De Amorim est une amoureuse des mots et une dévoreuse de livres. Après avoir longtemps écrit en secret, elle décide d’ouvrir le « Blog de la Cristina sans h » en 2014, dans lequel elle aborde notamment le grand dilemme de ses contemporaines : être femme ou mère. Elle y raconte également ses coups de coeur, les joies de la famille recomposée et la manière dont elle a retrouvé le chemin du bonheur. Elle publie aujourd’hui son premier récit, tiré d’une histoire vraie.

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Seitenzahl: 917

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Préface de Anne Montecer

En tant que femme, il paraît que nous rencontrerons toutes au moins une fois dans notre vie un pervers narcissique. C’est dire comme ils sont nombreux ! Dieu merci, la plupart du temps nous nous contentons de croiser brièvement ces personnes toxiques, sans que le destin nous lie à eux d’une quelconque manière. Mais quand par malheur nous tombons amoureuse de ce type d’homme hautement manipulateur, il est déjà trop tard. Nous ne sommes plus qu’une proie sur laquelle le piège se referme, et nous demeurons seule à la merci d’un prédateur qui entame bientôt notre transformation, lente et destructrice.

Ma lecture du manuscrit d’Une carte postale du bonheur a été marquée par des éclats de rire, mais aussi de colère, et ponctuée de très élégants « Non, mais quel connard ! » prononcés à voix haute. En le refermant, j’ai très vite ressenti l’envie, ou plutôt le besoin, d’approfondir mes connaissances en matière de psychologie, comme s’il devenait tout à coup urgent de savoir comment se protéger d’un tel homme. Car si toute cette histoire était arrivée à mon amie Cristina, une jeune femme dont j’avais toujours admiré la force de caractère, alors elle pouvait m’arriver à moi aussi.

Je me souviens parfaitement du jour où je rencontrai Cristina pour la première fois. J’étais réceptionniste dans un centre d’affaires renommé de Paris quand elle était venue se présenter, en m’annonçant qu’elle avait rendez-vous avec la directrice afin de passer un entretien pour un poste de chargée de clientèle. Je l’avais donc invitée à patienter dans l’un des grands fauteuils en cuir très chics du hall d’accueil, mais je n’avais pu détacher mon regard d’elle. Grande brune au teint mat et aux courbes féminines, elle possédait un petit quelque chose de fascinant que je n’avais jamais vu auparavant. Elle ne parlait pas et était probablement stressée par son rendez-vous, mais elle dégageait une énergie singulière. Sa seule présence emplissait le hall d’une atmosphère chaleureuse.

Cristina fait selon moi partie de ces personnes que j’aime à qualifier de « solaires », celles qui illuminent de manière totalement innée ce qu’elles touchent et ceux qu’elles croisent.

J’eus la chance de pouvoir travailler avec Cristina par la suite, et elle ne cessa jamais de me surprendre. Je n’étais pas la seule à l’apprécier, bien au contraire. Je remarquai rapidement que la plupart de nos clients aimaient retrouver sa bonne humeur communicative et que les hommes étaient loin d’être insensibles à son charme naturel.

J’ai rapidement démissionné de mon poste de réceptionniste et, à mon grand regret, nous nous sommes perdues de vue. Avant mon départ, Cristina m’avait cependant confié ses doutes quant à l’avenir de son couple. Elle était alors mariée et maman d’un petit garçon, et je me souviens avoir pensé qu’une vie sans passion lui serait insupportable. Une femme aussi passionnée, aussi belle et ambitieuse que Cristina ne pouvait connaître qu’un amour exceptionnel. Il me paraissait évident qu’elle vivrait une nouvelle histoire merveilleuse avec un autre homme.

Mes retrouvailles avec Cristina eurent lieu quelques années après les faits évoqués dans ce livre. Grâce aux réseaux sociaux, nous reprîmes contact l’une avec l’autre et nous nous retrouvâmes dans un bar à tapas du XVIIe arrondissement où elle avait ses habitudes. À la question « Alors, qu’es-tu devenue ? », elle me répondit avec son verre à la main et me dévoila son histoire dans les moindres détails : son divorce, puis sa rencontre passionnée avec celui qui allait la détruire. La soumission, la dépendance, le mépris, la perte de confiance en soi et, enfin, la descente aux enfers.

À mesure que ces mots cruels et si durs à entendre sortaient de sa bouche, mon cœur saignait de plus en plus fort. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle puisse un jour défricher tout le champ lexical de la souffrance pour me parler d’elle.

Je rentrai chez moi ce soir-là avec un sentiment de gâchis et d’impuissance terrible qui m’empêcha de trouver le sommeil. Pourquoi n’avais-je pas été là pour Cristina ? Aurais-je pu l’aider ? Comment une femme aussi brillante et intelligente avait-elle pu se laisser berner à ce point ? Qu’aurais-je fait à sa place ? Et, surtout, jusqu’où pouvait-on aller par amour ?

Une carte postale du bonheur nous apprend que le seul moyen de s’en sortir face à une personne au profil tel que celui que nous dépeint Cristina consiste à fuir au plus vite. Mais ce serait oublier le pouvoir de l’amour et les jeux de la séduction, qui peuvent amener à perdre la raison. Il serait vain de se croire invincible ou plus maligne qu’une autre, et tout aussi illusoire de se penser à l’abri d’une telle mésaventure. Cela reviendrait à ne pas reconnaître à sa juste valeur le statut de victime de toutes celles et de tous ceux qui ont été sous l’emprise d’une de ces personnes toxiques, ou qui le sont encore.

Anne MontecerCofondatrice du site de social média féminin Hellocoton,et auteure du blog Annouchka

Prologue

« La tête est là, Madame, je la vois ! Elle est É-NOR-ME, me dit la sage-femme, que je soupçonne d’avoir terminé sa formation hier. Vous travaillez bien : encore un effort, allez-y, un tout petit effort et vous pourrez manger vos sushis ! »

Une dizaine d’étudiants boutonneux aux yeux écarquillés s’approchent de mon vagin qui n’en est plus un.

« Oh oui, elle est É-NOR-ME ! »

Magnifique. On m’annonce, comme si je ne l’entendais pas, que mon enfant va me déchirer les entrailles sur son passage. Mais pourquoi me suis-je lancée dans cette nouvelle aventure ? La première grossesse ne m’avait-elle pas suffi ? Les vergetures, le ventre fripé d’un sharpeï à la retraite, les poignées amovibles sur les côtés, pourquoi avoir eu envie de retrouver tout cela ?

Jamais je n’ai eu autant de personnes autour de moi alors que j’ai les jambes en l’air et que je ne porte pas de culotte. J’aurais préféré être à mon avantage plutôt que me retrouver ainsi emballée dans une blouse en papier ! Mais il n’y a que moi pour avoir ce genre de considération alors même que je suis en train de donner la vie. En ayant l’impression de perdre la mienne.

Je devrais plutôt concentrer mon énergie sur la dernière poussée.

Mais peut-être ai-je déjà deviné que c’était la fin annoncée d’une histoire ? Après tout, ce sentiment ne m’a pas quittée depuis le jour où j’ai trempé le test de grossesse dans un ancien verre à moutarde rempli de mon urine matinale.

Le géniteur se tient sur le côté, avec sur le visage cet air d’impatience que je connais si bien, presque irrité que je n’accouche pas plus vite. Comme si je lui faisais perdre son temps.

« Allez, Madame, on reprend son souffle, on respire bien… Un, deux, trois, elle arrive ! crie la sage-femme.

– Comment ça, elle arrive ? Ce n’est pas un garçon ?

– La contraction, Madame ! Vous êtes une petite rigolote, vous, non ? On y va ! »

Je pousse alors aussi fort que je le peux.

J’ai faim, j’ai soif, je suis morte de fatigue, je veux être la Reine des Neiges. Libérée, délivrée.

Je sens toutes mes veines se dessiner sur mon front, les mèches de mes cheveux trempés glisser sur mes tempes tandis qu’une souffrance silencieuse s’insinue en moi. Je pousse de toutes mes forces pendant un instant qui me semble durer mille ans.

« Bravo, Madame, il est là ! Regardez ce beau bébé ! C’est bien un petit garçon, il n’y a pas de doute. »

Fait-elle référence au gros sexe de l’enfant ?

« Bienvenue, Maxence ! » s’écrient en chœur tous les membres du personnel médical qui m’entourent désormais.

Je ne sais plus si je suis joie ou peine.

« Comme il est beau, votre bébé, regardez comme il est gros ! »

Je tourne la tête vers le géniteur, il n’est plus là. Plus avec moi, en tout cas. Je n’ai pas droit à une caresse, à un baiser sur le front, ni même à un merci. Ne surtout pas espérer de « Je t’aime ».

A-t-il jamais existé ?

Maxence ne pleure pas.

J’ai à peine le temps d’entrevoir les grands yeux en amande de mon fils qu’il est aussitôt enveloppé dans une couverture et coiffé d’un petit bonnet vert avant d’être emmené par les auxiliaires de puériculture.

« Il semblerait que la clavicule gauche de votre bébé soit cassée. Ce n’est rien, cela arrive à beaucoup de nouveau-nés, surtout quand ils font ce poids. Ne vous inquiétez pas, nous l’emmenons chez le pédiatre. »

Je n’ai pas le temps de comprendre ou de réaliser ce qui se passe, mais je ne suis pas inquiète. Je reste dans un état second.

La salle de naissance est pleine de monde, pourtant je ne me suis jamais sentie aussi seule. La sage-femme, dont je me rappelle enfin le prénom, Lisa, semble percevoir la tristesse qui s’est emparée de moi. Elle me prend la main.

Pas si débutante que ça, ce petit bout de femme.

« Tout va bien, l’arrivée d’un bébé est toujours un chamboulement dans un couple. »

Aucun son ne sort de ma bouche, je sens mon cœur dans ma tête mais plus ma tête dans mon cœur.

Emma, dont je lis le nom sur son badge rose, ramène Maxence au bout de quelques minutes et le pose sur ma poitrine. Je l’enveloppe de ma chaleur et ferme les yeux. Maxence est calme, il ne pleure toujours pas.

Les rôles sont inversés. C’est l’enfant qui essaie d’apaiser la maman. En m’offrant un moment de calme alors qu’il ressent certainement la tempête qui gronde en moi, Maxence fait preuve dès les premières heures de sa vie de cette intelligence émotionnelle qui le rend si unique.

Ne m’en veux pas.

Chapitre 1L’investiture

« Il disait : “Le problème du mariage, c’est qu’il meurt toutes les nuits après l’amour et qu’ilfaut le reconstruire tous les matins avant le petit-déjeuner”. »L’Amour aux temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez

Ce 16 mai 2007, le printemps ferait presque pâlir les plus belles journées d’été. Les immenses fenêtres de nos bureaux, situés dans un immeuble ostentatoire de l’avenue des Champs-Élysées, sont grandes ouvertes. Nous les gardons habituellement fermées à cause de l’intense circulation qui règne sur ce qu’on appelle la plus belle avenue du monde, mais aujourd’hui est un jour spécial pour la France.

Celui que l’on surnomme le petit nerveux, le nain aux talonnettes, a recueilli quelques jours plus tôt une majorité de votes au suffrage universel. En cette lumineuse journée de mai, Nicolas Sarkozy devient le septième président de la Cinquième République.

Tous mes collègues sont à la fenêtre, attendant le cortège présidentiel qui va passer dans quelques minutes.

Sauf moi.

Dans quinze jours, précisément, je vais avoir trente ans et je suis enfin décidée à lancer ma procédure de divorce. Trente ans, c’est pour moi l’heure du premier bilan. Je ne sais pas combien de temps durera ma vie, mais j’ai la vertigineuse sensation qu’elle n’a pas encore vraiment commencé.

Du moins, elle ne me plaît plus et je suis déterminée à en infléchir la trajectoire.

Mariée trop tôt, devenue maman dans la foulée, j’ai brûlé les étapes et oublié de franchir les seuils nécessaires à ma maturité affective. Ce que je désirais à vingt ans n’est plus valable à trente. Je présume que ce sera encore différent à quarante. En somme, un schéma qui se reproduit des milliers de fois.

Tout vouloir faire trop vite sans être forcément prêt nous condamne à payer cher nos erreurs par la suite.

On écoute durant toute notre existence les autres nous raconter leurs mésaventures, on compatit, on se dit « Oh le pauvre » ou « Moi, cela ne m’arrivera jamais ». Bien sûr…

Mais pourquoi ne tirons-nous aucune leçon des mauvaises expériences de nos semblables ? Je ne suis visiblement pas encore assez mûre, du haut de mes presque trente ans, pour savoir que l’on doit fabriquer ses propres moments de vie, bons ou mauvais. Essayer, chuter et recommencer. Il ne sert à rien de vouloir échapper à son destin, paraît-il. Si ce n’est que j’ignore encore que c’est moi qui m’apprête à chuter. Encore plus bas.

J’entends tinter la sonnette de la porte d’entrée de nos bureaux. Je me lève paresseusement pour aller ouvrir tout en me demandant qui ça peut bien être, puisque personne n’est autorisé à circuler sur les Champs-Élysées avant le passage de notre nouveau président.

« Bonjour, j’ai rendez-vous avec Élisa Basquez », m’annonce un jeune homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, qui doit d’ailleurs, lui aussi, porter des talonnettes.

C’est la journée des nains, ne puis-je m’empêcher de songer tout en informant ce visiteur d’une erreur probable.

« C’est impossible ! Élisa est en Angleterre aujourd’hui. À moins que vous n’ayez une visioconférence prévue ?

– Ah non ! Elle m’a encore confirmé ce rendez-vous la semaine dernière. Cela fait des mois que nous devons nous voir et elle me sort à chaque fois une excuse de dernière minute. Cette-fois-ci, j’étais persuadé qu’elle allait s’y tenir. Elle est quand même terrible, Élisa ! Mais au fait, mon nom est Thomas Narcise, poursuit-il en me tendant sa longue main aux ongles impeccables. Enchanté.

– Ah, c’est vous, Thomas ! Je suis Juliette, nous nous parlons souvent au téléphone. C’est moi que vous harcelez quand vous souhaitez avoir des informations en avant-première sur nos projets !

– Mais oui, bien sûr ! JU-LIETTE. »

Je sens alors son regard aux sourcils épilés me scanner pour en déduire toutes mes mensurations. Je m’attends à ce qu’il me dise dans quelques secondes que je suis taillée en huit, ou peut-être en H. Tout ce qu’il veut, pourvu que ce ne soit pas en bouteille d’Orangina. Je m’attends presque à ce qu’il me demande de faire un tour sur moi-même pour pouvoir scruter l’intégralité de mes courbes de presque trente ans.

Mais je me préfère de face. Le verso, c’est une autre histoire.

« C’est incroyable, ça ! enchaîne-t-il. Incroyable ! Je n’en reviens pas. Je ne vous imaginais pas du tout comme ça ! »

Moi non plus, je ne l’imaginais pas du tout comme ça ; petit, un peu grassouillet, un air très féminin. Je lui réponds d’un air moqueur, en haussant les sourcils à mon tour : « Ah bon ? Vous m’imaginiez comment, alors ? »

Nous avançons dans l’open space. Quelques collègues ont fini par rejoindre leur poste, d’autres fument à la fenêtre en profitant des rayons de soleil qui réchauffent leurs pensées.

L’ambiance de travail est tout de même très agréable dans ces bureaux. Surtout quand Élisa n’est pas là. Élisa, c’est le petit bout de femme à la tête de notre société d’investissement immobilier. Un mètre cinquante de dynamisme et de volonté. Toujours vêtue de noir, osant parfois un chemisier de couleur, elle incarne la sobriété même. Mais il ne faut pas s’y tromper ; elle est impitoyable et dotée d’une force de caractère sans égale.

Nous l’admirons d’autant plus qu’elle a grimpé les marches une par une avant d’arriver au sommet puisqu’elle a intégré la société en tant que secrétaire de direction. Des rumeurs ont bien entendu couru sur cette ascension fulgurante, mais je pense qu’elle doit tout à son talent. C’est une bosseuse qui mouille la chemise.

Un silence étrange règne sur l’avenue, la circulation n’a pas dû encore être rétablie. L’approche de l’été semble faire naître de nouveaux désirs dans la tête de mes collègues. Je les sens tous songeurs, lointains, avec des envies d’ailleurs. Un vent de liberté fait claquer les fenêtres.

Camille se lève pour fermer celle qui se trouve dans le couloir où Thomas et moi nous nous tenons.

« Bonjour, moi c’est Camille », annonce-t-elle en se dirigeant vers Thomas, un air amusé flottant sur ses lèvres carmin.

Camille est notre responsable des ressources humaines. Une fille jeune, charmante et rigolote, souvent gaffeuse, avec laquelle je m’entends très bien.

Nous allons souvent boire des mojitos ensemble, le vendredi soir, après le boulot. Après cinq ou six verres, elle m’avoue envier mes seins, moi ses fesses, et nous tombons dans les bras l’une de l’autre en promettant de nous faire mutuellement don, un jour, d’une partie de notre anatomie. Elle me dit souvent qu’elle va prendre la pilule, bien qu’elle n’en ait pas besoin, pour essayer de gagner une taille de bonnet. Camille est en quête de l’homme idéal depuis presque toujours ; c’est notre Bridget Jones.

« Bonjour, Camille ! Décidément, c’est le paradis, ici ! Une jolie fille dans chaque recoin ! », s’esclaffe Thomas, manifestement ravi.

Par pitié. Technique de drague aussi vieille que l’arrière-grand-mère de Cléopâtre. Sortez-le.

« Oui, c’est ça, c’est le paradis ici, Thomas ! répond Camille, taquine. Qu’est-ce qui vous amène chez nous ? Il me semble qu’on ne se connaît pas ?

– Effectivement, je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer avant. »

Ne bougez pas, je vais vomir.

« Je disais justement à Juliette que je ne l’imaginais absolument pas comme ça, dit-il en pointant de nouveau ses sourcils épilés sur moi.

– Ah oui ? », rétorque Camille, de plus en plus amusée.

Je ne connais que trop cet air-là.

« Et vous l’imaginiez comment ?

– Bon, ça suffit, Camille ! dis-je pour couper court. Thomas avait rendez-vous avec Élisa.

– Ah ! Et elle l’a planté, n’est-ce pas ?

– C’est à peu près ça, en effet.

– Tu pourrais bien offrir un café à Monsieur pour nous excuser ? »

Je vais la tuer.

« Mais oui, bien sûr. Où avais-je la tête ? Un café, Thomas ?

– Avec grand plaisir, je suis un caféinomane, chère Juliette, c’est mon petit côté nerveux. »

Décidément, il en a, des points communs avec notre président.

Pendant que le café coule, mon téléphone sonne et je m’excuse auprès de Thomas pour aller décrocher le combiné. Il s’agit de mon homologue italienne. J’adore l’entendre parler en roulant les R, je trouve cela terriblement sexy ! Tout comme moi, Sabrina est responsable marketing. Je suis si heureuse à l’idée de la revoir dans deux mois, à l’occasion de notre séminaire annuel, qui se tiendra cette année à Lisbonne. Nous sommes toutes deux arrivées au sein de la société il y a près de quatre ans et, malgré la distance, nous avons bâti depuis une véritable relation d’amitié.

C’est une richesse que de pouvoir travailler dans une entreprise possédant des filiales à l’international. Malgré les importantes sommes d’argent véhiculées dans ce milieu et la pression sous-jacente, nous formons tous une grande famille.

J’avais été surprise, à mon arrivée au sein de cette société, de voir que le PDG, lors de sa venue à Paris, se contentait la plupart du temps de déjeuner d’un sandwich avec le reste de l’équipe. S’il ne s’intéressait pas vraiment à nous, il faisait très bien semblant.

Je finis par raccrocher avec Sabrina, mais demeure à mon poste de travail. Je coupe cependant le son de mon ordinateur qui ne cesse d’émettre des bips : Camille me parle sur la messagerie instantanée.

« Alors, il te plaît ?

– Arrête, il est planté devant moi !

– Bah oui, je sais, c’est ça qui est drôle. Tu ne crois pas qu’il est bisexuel ?

– Comment ça ?

– Il te drague, non ? Mais à côté de ça, il s’épile les sourcils, il fait des UV et il est un peu maniéré. Tu ne trouves pas ? interroge Camille.

– Oui j’ai vu ça. De toute façon, je m’en tape. Débarrasse-moi de lui.

– (Smiley de diable)… Non, non, tu te débrouilles, j’adore !

– Salope. »

Thomas se tient devant moi, affichant un sourire à la Aldo Maccione.

« Je l’ai bu tout seul, ce café, pas cool.

– …

– Vous avez l’air bien occupée, ajoute-t-il devant mon silence.

– En effet, une deadline à remplir.

– Je comprends. Je voulais juste vous dire que je ne me doutais pas que la Juliette que j’ai si souvent au téléphone ressemblait à ça… À vous, quoi.

– …

– Vous avez une très belle voix, très sensuelle.

– …

– Neuf fois sur dix, les physiques ne correspondent pas du tout aux voix. Alors que vous, c’est au-delà de mes espérances.

– …

– Est-ce que vous seriez libre pour boire un verre un soir, après une de vos journées très chargées, chère Juliette ?

– Arrêtez vos bêtises, Thomas. Voulez-vous que je laisse un message à Élisa ?

– Vous avez l’air assez typée. Vous êtes sud-américaine, n’est-ce pas ?

– Absolument pas.

– Latine tout de même ?

– Oui, on va dire ça.

– Je progresse, vous voyez, laissez-moi une chance.

– Je ne vous raccompagne pas, Thomas, je laisse un message à Élisa. Désolée que vous vous soyez déplacé pour rien.

– À bientôt au téléphone, alors ! »

Thomas s’éloigne lentement vers le couloir qui mène à l’ascenseur, tout en me lançant des appels de phare.

Quel culot il a, celui-ci.

Je regarde ma montre, il est 17h30. Nicolas Sarkozy a pris officiellement ses fonctions aujourd’hui et tourne une nouvelle page de l’histoire de la France. Je m’apprête à tourner la mienne. J’imprime la convention de divorce à l’amiable établie par Stéphanie, mon amie avocate.

C’est décidé, ce soir, je lui parle.

Il ne s’y attend pas.

Je ne l’attends plus.

Chapitre 2Venise

« Je suis venu te dire que je m’en vaisEt tes larmes n’y pourront rien changerComme dit si bien Verlaine au vent mauvaisJe suis venu te dire que je m’en vaisTu te souviens des jours anciens et tu pleuresTu suffoques, tu blêmis à présent qu’a sonné l’heureDes adieux à jamais… »Je suis venu te dire que je m’en vais, Serge Gainsbourg

J’inspire un grand coup avant de tourner la clé dans la serrure de l’appartement familial. J’essaye de me dessiner un piètre sourire avec le peu de couleurs qui restent sur ma palette. Je pense à mon petit garçon que je souhaite préserver avant toute chose. Comme tous les parents, je présume.

Beaucoup de couples restent ensemble toute une vie pour conserver l’image du foyer parfait, incarner la famille idéale. À moins qu’ils ne choisissent de rester pour leurs enfants. C’est le cas de mes parents.

Je n’ai aucun souvenir d’avoir vu mes parents amoureux, de les avoir vus échanger des gestes tendres. Bien au contraire, je les ai toujours vus se détester.

Quand j’ai eu l’âge de comprendre, j’ai supplié ma mère de quitter mon père. Les pleurs et les cris incessants hantaient mes nuits et je souffrais pour elle. Sa tristesse était mienne, son désarroi m’habitait. Je ne comprenais pas pourquoi ils n’avaient jamais eu le courage de suivre des chemins différents. Je ne voulais pas reproduire cette mauvaise comédie.

Un énorme sentiment de culpabilité me dévore tandis que j’entends la petite voix de mon fils Tom dire gaiement « Encore, encore ! » de l’autre côté de la porte.

Et si je restais pour lui ? N’a-t-il pas droit à un papa et une maman ensemble ? Je n’aurai qu’à me contenter d’être maman. Tant pis pour ma vie de femme.

J’ouvre la porte.

Comme chaque soir depuis des mois, je suis la dernière à arriver à la maison. Comme chaque soir, mon mari est allé récupérer Tom chez mes parents, qui habitent à deux rues de chez nous.

Tom sort de l’école à 16 heures, c’est ma maman qui va le chercher. Je préfère ne pas le laisser à l’étude jusqu’à 18 heures.

Tom n’a que cinq ans… Non, en fait, bientôt six. Cinq ans et trois quarts, comme il se plaît à le dire à quiconque lui demande son âge.

« Mamaaaaaaan ! Tu es rentrée ! Tu regardes Franklin avec moi ?

– Bonsoir, mon chéri. Tu as passé une bonne journée ?

– Oui, mais tu regardes un épisode de Franklin avec moi ? »

Lui sort de la cuisine et s’approche de moi, une bière à la main. Je me demande si c’est la première de la soirée.

Je m’empresse de prendre Tom dans mes bras pour éviter tout contact physique avec lui et lui lance un bonsoir crispé. Tous mes muscles se raidissent, enfin ce qu’il en reste après une grossesse.

J’éprouve désormais du mépris à l’égard de ces lèvres, de ce corps et de cet air de chien battu qui me rendent sa présence insupportable depuis des mois. Il m’est de plus en plus difficile d’utiliser les pronoms possessifs. Je n’aime plus dire « mon » mari, « ses » lèvres, « notre » vie. Il tente de m’arracher un baiser mais je tourne la tête. Je me remémore le roman d’Alberto Moravia, Le Mépris, lu sur la plage, l’été dernier. Il me semble que j’incarne à mon tour le rôle d’Émilie, cette femme qui a subitement cessé d’aimer son mari pour ne plus éprouver que de l’indifférence, voire du dégoût. À elle aussi, tout contact physique est devenu insupportable. Je l’avais alors trouvée si cruelle, si condescendante…

Pourtant, je suis cette Émilie, une héroïne transalpine, un personnage de Godard. Et j’éprouve maintenant de la répulsion à l’égard de ma propre personne.

« Je vais mettre Tom au bain. Tu gères le dîner ?

– Bonsoir quand même, me répond-il. Tu as vu l’heure à laquelle tu rentres ? »

Je réponds, sur la défensive :

« Excuse-moi. J’ai eu un rendez-vous qui a duré plus longtemps que prévu.

– Oui bien sûr, comme hier et avant-hier, et comme toutes les dernières semaines. Tu ne te foutrais pas un peu de moi ?

– S’il te plaît, pas devant Tom. On discutera calmement quand il sera couché.

– Je n’aime pas qu’on me prenne pour un con », marmonne-t-il dans sa barbe de plusieurs jours.

Ses mots transpirent l’alcool et je comprends que je ne vais pas avoir le courage de lui soumettre l’idée du divorce ce soir. Comme ma mère, je vais me dégonfler. Pour ce soir.

« Maman, on regarde un épisode de Franklin ensemble ? S’il te plaît ! Tu ne regardes jamais avec moi, supplie Tom en s’agenouillant devant moi avec sa moue irrésistible.

– Mon chéri, il est tard et tu dois aller au bain. Est-ce que tu veux que Maman prenne le bain avec toi ?

– Ouiiiiii, Maman chérie ! »

Tom s’empresse de se déshabiller en plein milieu du salon et se retrouve rapidement en slip Winnie l’Ourson. Je me débarrasse de mes escarpins et cours derrière lui pour nous enfermer dans la salle de bains. Je profite ainsi d’un moment en tête-à-tête avec mon fils et, surtout, d’un sursis. La confrontation est ajournée.

Tom rit aux éclats quand je fais semblant de croquer ses petits doigts de pieds encore potelés. C’est un enfant joyeux par nature, qui chante du réveil à l’heure du coucher. Mais depuis quelques semaines, je passe de nombreuses nuits dans son lit. Je profite du fait qu’il me réclame pour lui chanter la chanson du soir avant de faire semblant de m’endormir avec lui. Son odeur d’enfant est pour moi si rassurante. Rien ne peut m’arriver sous le ciel étoilé qui lui sert de tête de lit.

L’attente est souvent longue car je sais que son père vient toujours vérifier si je dors. Il me soulève le bras, murmure mon prénom, pose sa main sur ma joue et, sans réaction de ma part, finit par repartir.

À chaque fois, je simule un profond sommeil. Je ressens sa colère dans sa respiration mais il n’ose rien faire. Mon fils est mon meilleur alibi.

Tom me soustrait de mes pensées en venant se coucher sur moi dans le bain, son petit corps bouillant collé contre le mien, poitrine contre poitrine.

Nos cœurs ne font plus qu’un, son souffle devient mien. Il est mon ancre, je suis sa voile.

« Maman, est-ce que je pourrais retourner dans ton ventre ? »

J’esquisse un sourire qu’il ne voit pas.

« Eh bien non, mon chéri, tu vois bien que ce n’est plus possible, tu as trop grandi. En plus, tu l’as drôlement abîmé, le ventre de Maman, alors je te garde maintenant ! Tu vois toutes ces lignes violettes sur les côtés, Tom ? »

Il se redresse pour dégager la mousse qui recouvre mon corps. Il suit du doigt les traces indélébiles de son passage.

« Ça, Maman ?

– Oui. Ce sont des marques qui signifient que tu as été dans mon ventre, et que tu y étais tellement bien que tu as pris toute la place.

– Et ton ventre, il était comme un ballon de la Coupe du Monde ? Ou comme une bulle de Malabar ?

– Comme un ballon qui a failli éclater ! »

Il rit de son rire d’enfant, limpide et innocent.

« Alors, même si je disparais, tu auras toujours un souvenir de moi avec les marques que je t’ai dessinées ? enchaîne-t-il très sérieusement.

– Oui, c’est exactement ça, mon chéri. Impossible de t’oublier. Mais pourquoi parles-tu de disparaître ?

– Parce que des fois, j’aimerais bien retourner dans ton ventre, quand même.

– Pourquoi ça, chéri ?

– Parce que Papa, des fois, il dit que depuis que je suis arrivé, tu ne t’occupes plus de lui. Alors, si je retourne dans ton ventre, on sera tous les deux et tu pourras continuer à t’occuper de Papa. Je pourrai continuer à manger tout ce que tu manges et je pourrai même boire du Coca, parce que dans le ventre, c’est pas interdit !

– Mais tu ne pourrais plus regarder Franklin.

– Si, on voit tout dans le ventre. Et comme ça tu le verras enfin avec moi, hein Maman ?

– Viens par ici mon petit ourson, que je te rince ! Ferme les yeux !

– Est-ce que je peux rêver de toi, Maman, pendant que je ferme les yeux ?

– Mais tu es réveillé, Tom. On ne rêve vraiment que quand on dort.

– Oui mais des fois, tu es là, mais c’est comme si tu n’étais pas là.

– Ah bon ? fais-je étonnée, en enlevant ce qui reste de mousse sur son petit corps.

– C’est Papa qui le dit. Alors je rêve que tu viens me chercher à l’école pour que tous mes copains te voient. Je rêve que tu m’emmènes manger une glace à la pistache même si tu dis que ça te donnera des grosses fesses. Et que tu regardes Franklin avec moi. Tu m’écoutes, là, Maman ?

– Je t’ai entendu, Tom. Promis. »

C’est l’instant qu’il choisit pour frapper à la porte et demander s’il peut entrer.

– Donne-moi cinq minutes !

J’enfile mon vieux peignoir jauni, habille Tom de sa cape grenouille et sors de la salle de bains complètement embuée.

« Vous en avez mis du temps, le dîner va être froid. Pourquoi est-ce que tu t’enfermes toujours ? Je ne peux pas voir mon propre fils s’amuser dans son bain ? Tu as peur que ton mari te voie toute nue ?

– C’est un vieux réflexe. Je vais mettre Tom en pyjama et nous pourrons dîner. »

Tom est particulièrement affectueux ce soir. Il me couvre de baisers et ne cesse de mettre sa tête sur ma poitrine.

« C’est pas bien de fermer la porte, Maman. Tu me le dis toujours. Pourquoi tu as le droit de le faire, toi ? »

Comment lui expliquer que, oui, son père a raison. Je ne veux plus qu’il ait accès à ma nudité, je ne supporte plus ses yeux sur mon corps qui a longtemps été sien. Ma réaction est épidermique. Rejet total. Il est si dur de penser que j’ai aimé profondément cet homme et d’être amenée, aujourd’hui, à me demander comment j’ai pu le faire. Jusqu’à m’enfermer dans une vie qui n’est pas la mienne.

Il ne me plaît plus. Plus du tout. Comment un tel sentiment de dédain peut-il apparaître après neuf années de vie commune ?

Une fois Tom vêtu de son pyjama Buzz l’Éclair, j’enfile un vieux jogging, ma tenue anti-rondade de l’amour. En m’habillant de la sorte, je lance un message très clair : Merci de ne poser aucun regard de désir sur moi, je ne suis absolument pas baisable. Bien à vous.

Je suis pourtant tout le contraire. Je revendique haut et fort ma féminité, j’adore la mode, et bien m’habiller est l’un de mes plus grands plaisirs. Avant, je ne quittais jamais mes vêtements en rentrant à la maison et j’aimais rester séduisante pour susciter le désir. C’était pour moi très important de lire ce sentiment dans le regard de l’autre, moi qui ai toujours manqué de confiance.

Pourtant, aujourd’hui, je ne suis plus dans une approche de séduction. J’essaie plutôt de devenir transparente, insignifiante, frigide.

À ma grande surprise, le dîner se passe dans le plus grand calme. Mais, bien que je ne le regarde pas, je sens son regard insistant posé sur moi. Il est calme, sa voix est plus suave que d’habitude, il ne hausse pas le ton une seule fois. Je mets ça sur le compte de la fatigue. Ou de l’alcool.

À l’issue du dîner, Tom nous aide à mettre les assiettes dans le lave-vaisselle et demande s’il peut regarder un épisode de Franklin.

« Non mon chéri, tu connais la règle. Pas de télé avant le dodo. Par contre, tu peux aller choisir ton histoire. Mais avant, brossage de dents !

– C’est Papa qui te lira ton histoire ce soir, Tom, intervient son père. Maman a besoin de temps pour elle.

– Mais elle viendra me chanter la chanson, quand même ?

– Ce sera aussi Papa. Je sais faire, tu sais. Ce n’est pas exclusivement réservé aux mamans.

– Mais Maman a la voix plus douce ! Et toi, tu te trompes toujours dans les paroles.

– Oui, laisse, dis-je. Je m’en occupe. Et je n’ai rien à faire de spécial ce soir.

– Si, tu as quelque chose de spécial. Je m’occupe de tout. Attends-moi dans la chambre. »

Je sens qu’il est inutile d’argumenter. Son ton et son regard en disent long sur sa volonté de prendre les choses en main. Pour une fois, il a l’air déterminé. Ça n’a rien d’habituel et ça m’inquiète.

Tom donne la main à son père après quelques minutes de pleurs et part dans sa chambre avec lui, en me gratifiant d’un « Bonne nuit Maman » chargé de reproches.

Quelques minutes plus tard, je l’entends rire aux éclats. C’est ça aussi, la magie des enfants.

Je ferme le sac poubelle pour le descendre, attrape mon mobile et mes cigarettes au passage. Dans la cour, je croise notre charmant voisin du troisième, Alexandre, que je n’ai pas vu depuis des semaines. Nous avions sympathisé quand il avait volé à mon secours alors que j’avais claqué la porte de mon appartement après avoir laissé les clés à l’intérieur. Muni d’une simple radiographie, Alexandre avait réussi à ouvrir la porte en moins de deux minutes.

J’avais cru comprendre qu’il venait de se séparer de sa petite amie, Alexia. Cela avait d’ailleurs été une bonne chose pour tout le voisinage, qui ne supportait plus leurs cris nocturnes, leurs disputes et leurs concours de lancer d’objets au sol. Le calme était revenu dans l’immeuble, mais Alexandre semblait maintenant à l’agonie.

« Bonsoir, Alexandre.

– Salut, Juliette. Ça va ?

– C’est à toi qu’il faudrait demander ça. Tu as l’air de ne pas avoir dormi depuis une éternité. »

Il passe la main dans ses cheveux grisonnants, trop longs, puis ferme les yeux quelques secondes en soupirant.

« C’est dur. Beaucoup plus dur que je ne le croyais. Tout me ramène à elle dans l’appartement. Il y a son odeur partout, ses petites culottes dans le panier de linge sale. Comme un con, je me surprends parfois à humer leur odeur. C’est la seule chose qui me reste d’elle.

– Mais enfin, Alex, ça ne pouvait pas durer entre vous. Tout le monde était au courant que vous ne pouviez plus vous supporter. Mon sommeil en sait quelque chose », dis-je en lui faisant un clin d’œil pour le détendre.

En cet instant, je me sens pourtant mal placée pour donner des conseils à qui que ce soit.

« Peut-être, murmure Alexandre. Mais je l’avais dans la peau. C’est physique, chimique, tout ce que tu veux. Nous ne savions pas faire autrement, nous ne savions pas communiquer d’une autre façon. Parfois, il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer. C’était elle, je le savais. Point barre… Elle m’avait menacé des dizaines de fois de partir, mais je ne l’ai jamais crue. C’est comme quand elle partait en claquant la porte et en me disant qu’elle ne rentrerait pas dormir. Elle rentrait toujours. Toujours. »

Il soupire de nouveau. Je peux lire la détresse sur son visage.

« Et toi, reprend-il ? Je croise souvent ton mari, seul. Ça va entre vous ? »

Nous entendons une fenêtre s’ouvrir au-dessus de nos têtes. Puis sa voix.

« Juliette ?

– Oui, je suis là ! Je suis descendue fumer une cigarette. Je remonte.

– Dépêche-toi, Tom s’est endormi.

– Je ferais bien de remonter », dis-je à Alexandre en lui offrant une bise de réconfort.

Son regard me supplie de rester. Moi-même, je n’ai pas envie de remonter. Je l’entoure alors de mes bras et lui promets un verre le lendemain s’il a envie de parler. Il acquiesce.

« Bonne nuit, Alex. Essaie de dormir.

– Toi aussi. »

Je remonte à pied tout en jetant un coup d’œil à mes mails sur le portable. Je réponds rapidement à une demande de rendez-vous pour le lendemain puis, à l’instant où je le range dans ma poche, je l’entends sonner pour indiquer la réception d’un nouveau message. Je le ressors devant la porte et lis le nom de l’expéditeur : Thomas Narcise.

« Objet : Vous ne pouvez pas refuser ».

Je ne lis pas le mail et mets mon portable en mode silencieux avant d’ouvrir la porte. Il m’attend, assis sur le canapé. Il se lève et me dit, avec cet air d’excitation que j’avais déjà remarqué à l’heure du dîner :

« Entre dans la chambre. »

Obéissante, je m’exécute afin d’éviter tout nouvel esclandre.

La chambre, cette pièce que je fuis depuis des mois, baigne dans une lumière tamisée. Il s’en dégage un parfum subtil. Une dizaine de bougies allumées sont disposées tout autour de la pièce, deux foulards rouges recouvrent les lampes de chevet. On se croirait dans le Red Light District, à Amsterdam.

Sur le lit, une paire de bas, un body affriolant et une paire de chaussures que je n’ai jamais vus auparavant.

« Habille-toi ! », m’ordonne-t-il.

Je réponds d’une façon plus agressive que je ne l’aurais souhaité.

« Mais qu’est-ce qui t’arrive ? On n’a rien à célébrer, que je sache ?

– On a besoin d’avoir quelque chose à fêter ? Ça fait des semaines que je n’ai plus le droit de t’approcher, de te toucher. J’ai quand même le droit de vouloir te retrouver, de vouloir retrouver ma femme ?

Ce « ma » me donne la nausée. Non, je n’ai plus envie d’être « ta » femme.

« Que se passe-t-il ? poursuit-il. Tu as tellement changé depuis que nous nous sommes rencontrés. Tu ne fais plus attention à moi, tu ne vis que pour Tom et ton boulot. Et moi, là-dedans ? Elle est où, ma place ? Je peux savoir ?

– Oh, arrête. C’est normal, la vie change les gens. Peut-être avons-nous évolué de manière trop différente ? Moi non plus, je ne te reconnais plus.

– Je suis toujours le même, moi. Je t’aime toujours et j’ai envie de toi de la même façon.

– Le cul, toujours le cul. C’est ça le problème, alors ?

– C’est aussi le problème, oui ! Tu ne peux pas le nier. Quand on s’aime, on baise ! Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas touché ? Ça ne te manque pas ?

– Je n’ai pas la tête à ça.

– Tu as la tête à quoi, alors ? Tu es trop courtisée dans ton boulot, c’est ça ? C’est pour eux que tu te fais toute belle et sexy tous les matins ? Parce que moi, à la maison, j’ai droit au vieux jogging. Tu n’étais pas comme ça, avant. Je me pose des questions et ça me rend dingue.

– Moi aussi je me pose des questions, tu sais. Peut-être aurions-nous dû en parler avant. C’est vrai que nous ne communiquons plus beaucoup ces derniers mois.

– À qui la faute ? crie-t-il, désormais hors de lui.

– Le but de cette conversation n’est pas de trouver un coupable. Nous en avons manifestement tous les deux assez de cette situation. Ça ne peut plus durer.

– Non, je te confirme que ça ne peut plus durer. J’aurais voulu que ça se passe autrement ce soir, mais tant pis. »

Il sort une enveloppe du tiroir de sa table de chevet et me la tend fièrement.

« Tiens, ouvre », me dit-il.

Un des foulards rouges tombe au même moment, rendant la lumière plus agressive. Pendant quelques secondes, je me demande s’il ne m’a pas devancée. Je deviens presque euphorique en imaginant que tout va bien se terminer puisque nous souhaitons tous les deux divorcer.

Mais pourquoi cette mise en scène ?

« Allez, ouvre ! », répète-t-il.

Je décolle le rebord de l’enveloppe et tire sur le papier glacé qui se trouve à l’intérieur. J’y découvre deux billets d’avion pour Venise. Je vérifie rapidement les noms des passagers. Ce sont bien les nôtres.

Abasourdie, je ne peux que balbutier :

« Mais, qu’est-ce que c’est ?

– Tu ne sais pas lire ? Puisque nous n’arrivons pas à nous retrouver ici, je nous ai concocté une petite escapade dans la ville de l’amour. Je sais que tu rêves d’y aller. Ça nous fera tellement de bien, tu vas voir.

– Mais non, tu n’as rien compris. Ce n’est pas possible ! »

J’ai l’impression de me retrouver en plein drame d’Alfred Hitchcock. Tout ceci ne peut être vrai.

« Pourquoi ça ne serait pas possible ? J’ai tout prévu, j’ai vu avec tes parents. Ils garderont Tom. Ta mère est super-contente de l’avoir pendant tout un long week-end. Ça va être génial !

– Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. »

Désormais assise sur le rebord du lit, j’enfouis mon visage dans mes mains et continue à répéter sans cesse « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ».

« Mais pourquoi ce n’est pas possible, Juju ? Explique-moi.

– …

– Dis-moi ! hurle-t-il.

– Parce que… Parce que je veux divorcer. »

Parce que, pour moi, le printemps s’est enfui depuis longtemps déjà.

Chapitre 3Joyeux anniversaire

« Soudain je sentis qu’un de ses genoux cherchait à me frapper au ventreet elle y parvint en effet avec une telle violence que j’eus le souffle coupé.Ce coup me fut aussi douloureux que la phrase “Je ne t’aime plus”, car c’était le coup d’unennemi qui cherche à faire le plus de mal possible à son adversaire. »Le Mépris, Alberto Moravia

Plus lourde qu’auparavant malgré le poids dont je me suis délestée la veille, je manque de me faire renverser par une voiture au feu rouge, devant l’école de Tom.

« Fais attention, connasse ! me lance le conducteur en freinant à quelques millimètres de la pointe de mes escarpins rouges. Retourne te coucher au lieu de te jeter sous une voiture et de faire chier le monde. Ou alors fais comme les autres, essaie sous le RER ! J’te jure, ces bonnes femmes ! »

Il redémarre en trombe, sans me laisser le temps de lui répondre. Je lui adresse tout de même un grand doigt d’honneur en espérant qu’il me verra dans son rétroviseur : c’est le minimum du savoir-vivre parisien.

Je viens de déposer Tom à l’école, à 8h25, comme d’habitude, alors que son copain Tristan l’attendait déjà devant la grande porte bleue.

En se réveillant ce matin, Tom avait été surpris de me trouver dans son lit.

« Mais Maman, tu as dormi avec moi ? C’est pourtant pas toi qui m’as chanté la chanson hier soir.

– Non, en effet, chéri. Je suis venue te faire un bisou de bonne nuit, puis je me suis allongée un peu contre toi et je me suis endormie.

– Ah bon. Je pensais que tu avais encore crié fort avec Papa. »

Il était déjà parti de la maison quand je m’étais levée à mon tour, et je ne l’avais même pas entendu. Je pensais pourtant ne pas avoir dormi de la nuit. Je m’étais réfugiée dans le lit de Tom après ma violente annonce de la soirée, à laquelle il ne s’attendait visiblement pas. Froide et impassible, j’avais répété « Je veux divorcer », « Je veux te quitter » jusqu’à ce que cela lui devienne insupportable. La force de ma détermination m’avait surprise moi-même. J’avais fait mal et je ne m’étais plus arrêtée.

Guidée par cette soif de liberté nouvelle, j’avais continué à appuyer.

Fort, encore plus fort.

Peut-être avais-je eu envie qu’il passe de l’amour à la haine en quelques minutes ? De telle sorte que ce soit lui qui prenne la décision ? Il est tellement plus facile de choisir la lâcheté pour se délester de tout sentiment de culpabilité.

Ç’aurait été le chemin le plus facile, enfin, surtout pour ma conscience.

Touché en plein cœur par le flot de paroles cruelles qui s’était déversé de ma bouche, il était tombé à mes pieds en me suppliant de ne pas le quitter. Je ne m’étais pas laissé attendrir.

« Je suis désolée, je ne t’aime plus. Je ne veux plus marcher à tes côtés dans la rue, ni ailleurs. Je ne veux plus faire de projets avec toi. Nous ne regardons plus dans la même direction. Je veux grandir et m’épanouir autrement. Et je ne le pourrai pas à tes côtés. Nous sommes devenus trop différents, nous n’avons plus rien à faire ensemble. Tom restera avec moi, bien entendu, mais tu pourras le voir aussi souvent que tu le voudras. »

Tels avaient été les mots que j’avais aboyés pour lui donner le coup de grâce, pour provoquer en lui la rébellion, la colère, la fureur, mais surtout la volonté de croire que oui, j’avais raison, que nous n’avions véritablement plus rien à faire ensemble. Mais j’avais obtenu tout le contraire, un petit chat recroquevillé qui s’était agrippé à ma jambe et qui avait tenté de conjurer le destin qu’il n’avait à aucun moment imaginé ainsi.

Il avait crié, imploré et pleuré. Puis le silence, avant que les larmes ne reviennent et qu’il ne quémande quelques miettes d’amour par-ci, par-là, se disant prêt à tout pour me reconquérir. Je lui avais répété que sa quête était vaine, que ma décision avait été mûrie et qu’aucune action de sa part n’y changerait plus rien.

Il m’avait successivement menacée, embrassé les pieds, redemandée en mariage, traitée de putain, promis une belle vie, demandé pardon, affirmé que j’étais belle, puis que j’étais la personne la plus ignoble qu’il eût jamais rencontrée, et qu’il ne me laisserait jamais partir.

Cet assaut brutal, ce soulèvement de sentiments si opposés, cette virulente passion, cette féroce attaque avait pris fin au bout de deux heures qui m’avaient semblé avoir duré toute une semaine. Il s’était relevé lentement en s’accrochant à mes jambes et en essuyant ses dernières larmes de résignation sur la manche de son pull.

Il avait passé une main dans mes cheveux en me regardant droit dans les yeux. Je n’avais alors pas su déchiffrer le sentiment qui l’animait car je n’avais jamais vu ce regard chez lui. Puis il m’avait saisie par le bras et m’avait retournée contre la porte en prenant soin de la fermer à clé. Il avait alors baissé mon pantalon de jogging et commencé à m’embrasser dans le cou.

Des spasmes de dégoût avaient gagné tout mon corps, que le désir n’habitait plus depuis longtemps. Mais j’avais senti le sien grandir dans mon dos tandis que chaque parcelle de ma chair criait sa répulsion. C’est ensuite sur mon visage que des larmes s’étaient mises à couler.

Il m’avait prise violemment, me secouant comme une poupée que l’on aurait eu envie de chiffonner, de déchiqueter. Je n’avais rien dit, estimant que je lui devais bien ça après ce que je lui avais annoncé.

J’avais été soumission pour quelques instants, sans qu’il prononce un seul mot. J’avais juste entendu ses gémissements houleux au creux de mon oreille avant de décider de fermer les yeux en attendant qu’il termine. Ma dernière attention à son égard.

À son tour, je l’avais senti secoué de spasmes. J’avais compris qu’il avait fini. Sans un mot, sans un regard, me sentant sale et honteuse, j’avais ouvert la porte de la chambre. Comme un peu plus tôt dans la soirée, je m’étais réfugiée dans la salle de bains. Toute nue, à même le sol, j’avais pleuré mon ignominie pendant de longues minutes.

C’était bien la fin.

Finies, les pleurnicheries et les minauderies.

Je m’étais regardée dans le miroir, découvrant mes traits rougis, souillés par le mascara qui avait coulé le long de mes joues. J’avais détesté cette image de moi-même.

J’allais bientôt avoir trente ans, il était temps que ma vie commence enfin.

J’étais restée de longues minutes sous le jet brûlant de la douche pour laver mon abjection, mais aussi cette peine que je ne pensais pas ressentir aussi tôt. Puis je m’étais couchée à côté de Tom en prenant soin de le couvrir et de lui chuchoter : « Tu resteras avec Maman. »

Jamais la nuit ne m’avait paru aussi noire et silencieuse, au point que les cris d’Alexandre et d’Alexia m’avaient presque manqué. Cette nuit-là, il n’était pas venu vérifier si je dormais. À mon réveil, déterminée à avancer, j’avais essuyé toute trace de coups et de blessures sur mon corps comme sur mon âme.

Plus tard, quand j’avais pris Tom dans mes bras pour lui donner un dernier baiser avant de le déposer à l’école, il m’avait murmuré à l’oreille :

« Maman, tu sais pourquoi j’aimerais bien être Franklin ?

– Oui, parce qu’il a beaucoup d’amis trop sympathiques et drôles ! avais-je répondu.

– Non, non. C’est pas ça !

– Dis-moi vite alors, mon chéri. Tu vas être en retard.

– C’est parce qu’il a une carapace.

– Oui, mais les tortues c’est lent et toi tu adores courir vite ! À quoi te servirait donc une carapace ?

– À rentrer à l’intérieur, Maman. Comme je ne peux plus rentrer dans ton ventre, eh bien, quand il se passe quelque chose qui ne me plaît pas, je pourrais rentrer dans ma carapace.

– Dépêchez-vous, les enfants, je vais fermer la porte ! », avait alors crié Mme Tissier, la directrice de l’école, en nous regardant.

Mais quand Tom était parti rejoindre son copain Tristan, je m’étais retrouvée assommée par ses paroles d’enfant, et je m’étais surtout demandé ce qui pouvait ne pas lui plaire dans sa vie de petit garçon de cinq ans et trois quarts.

*

Je reprends mes esprits en marchant vers le bureau, qui se trouve à vingt minutes de l’école. Quoi qu’il arrive maintenant, la machine est lancée. Pas programmée, mais lancée. Impossible de savoir comment les choses vont se dérouler. Je n’ai pas écrit le scénario, même si j’en ai déjà envisagé mille, tous plus différents les uns que les autres au cours de ces nuits sous le ciel étoilé de la chambre de Tom, toutes ces nuits où j’ai feint de dormir.

Bien qu’il ne fasse pas très chaud, le temps est assez clément pour rendre le trajet agréable. J’en profite pour consulter mes mails, dont celui de Thomas Narcise, que je me rappelle avoir reçu hier soir. Je l’ouvre, intriguée par l’objet du message : « Vous ne pouvez pas refuser ».

« Chère Juliette,

Si j’avais su que vous étiez cette femme fatalement attirante, je n’aurais pas fait que vous appeler.

En plus de votre voix, votre sourire et votre charme ont hanté ma nuit.

Je vous propose un dîner pour célébrer deux choses : mon anniversaire et le vôtre !

Eh oui, ne me demandez pas comment je l’ai découvert, mais nous sommes nés le même jour !

Est-ce que ce n’est pas un signe, ça ?

J’ai découvert également d’où vous venaient cette chevelure brune et ce teint hâlé. Je me suis juste trompé de continent.

J’adore l’Espagne et je recherche actuellement un professeur d’espagnol.

Un autre signe du destin !

Je vous propose donc de nous retrouver le 31 mai, à 19 heures, au bar du Four Seasons.

Je vous emmènerai ensuite dîner dans mon restaurant préféré, qui va certainement devenir le vôtre.

Vous ne pouvez pas me refuser ça pour mon anniversaire, n’est-ce pas ?

Ce sera mon plus beau cadeau… et peut-être en aurez-vous un autre en retour.

À très, très vite,

Thomas

P. S. Le caractère des femmes espagnoles me rend fou. »

Eh bien. Il ne manque pas de culot celui-là. Et surtout, il n’a pas perdu de temps ! Moi qui le croyais gay… Il y a des gens comme ça qui, dès qu’ils voient une chose qui leur plaît, foncent tête baissée, sans se poser de questions. Cela a parfois du bon, j’en suis persuadée. Nous passons trop souvent à côté de personnes ou de projets qui nous séduisent sans avoir nous-même le courage d’oser. Par peur de l’échec, nous choisissons plutôt la frustration et demeurons dans notre zone de confort, dont nous avons tant de mal à sortir. En tout cas, c’est certain, ce n’est pas le cas de Thomas.

Un nouveau message SMS s’affiche sur mon écran :

Alexandre : Hello Juju. Toujours OK pour boire un verre ce soir ?

Juliette : Hello Alex. Oui bien sûr. Par contre après avoir couché Tom. C’est tendu avec son père. Je t’expliquerai. 21 heures ?

Alexandre : OK, oui bien sûr. Tu me dis quand t’es prête. De toute façon je ne fais rien de mes soirées à part entasser les pots de glace devant ma télé. J’ai compris que c’était tendu. Tu ne l’as pas appelé par son prénom, tu as écrit « son père ». À ce soir. Bisous.

Juliette : Perspicace ! OK pour t’éviter de te transformer en égérie Michelin. Bisous.

Alexandre : Ahaha. Si je fais Michelin, tu seras la nouvelle muse de Nikki de Saint Phalle.

Juliette : Au moins je serai la muse de quelqu’un. Alors que toi, Michelin, à part les camionneurs, je ne sais pas qui tu peux faire rêver… à moins que tu n’aies décidé de virer de bord. J’arrive au bureau. Bizzzz.

Alexandre : Merci de m’avoir fait rire. Bizzz.

P. S. Fais gaffe, je reste très hétéro sous mes apparences de chaton perdu.

Je ne sais pas comment je lui présenterai la chose ce soir, mais il est certain que la cohabitation va devenir clairement invivable. Il est maintenant impossible pour moi de passer du temps avec lui dans la même pièce, à respirer le même air, à fabriquer de l’électricité avec nos reproches et nos rancœurs. Si je souhaite avancer rapidement, de peur de revenir sur ma décision, surtout pour Tom, j’ai cependant conscience que je ne peux pas lui faire signer les papiers du divorce dès ce soir.

Je me suis comportée en vraie salope hier soir, je le sais. Il me paraît juste de lui accorder un répit de quelques jours.

Comme d’habitude, en arrivant sur l’avenue des Champs-Élysées, je manque de me coincer un talon en traversant. C’est décidé, je vais adopter la méthode des working girls. Baskets aux pieds pour me rendre au bureau, escarpins dans le sac.

Arrivée dans le hall de l’immeuble, je dis bonjour à Pénélope, l’hôtesse d’accueil, une fille extrêmement bavarde, qui comprend à mon pas pressé que je n’ai pas le temps de m’arrêter pour papoter.

« Bonjour, Juliette. Tu as eu une livraison très tôt ce matin, m’annonce-t-elle.

– Ah merci, Pénélope. Je file ! Bonne journée. »

Je me recoiffe dans l’ascenseur qui me conduit au septième étage. Pour quelqu’un qui n’a pratiquement pas dormi, je m’en sors plutôt pas mal. Merci aux blogueuses beauté pour leurs techniques de contouring que j’ai appliquées à la lettre !

En entrant dans nos bureaux, je constate que je ne suis pas la première. J’entrevois de la lumière et entends du bruit en provenance de la cafétéria. Camille et Éric passent la tête par la porte pour m’offrir un généreux sourire.

« Saaaaaluuuuut, Juju ! Comment ça va, aujourd’huiiiiiiii ? s’écrient-ils en chœur.

– Salut ! Ça va, et vous ? C’est quoi, ces airs débiles sur vos visages ?

– Tu as quelque chose à nous raconter, viens par ici !

– J’arrive, je pose mes affaires. »

Je me dirige vers mon bureau et reste bouche bée. Le plus grand bouquet de roses que j’ai eu l’occasion de voir de toute ma vie se trouve pris en otage entre ma pile de dossiers à traiter, mes tisanes minceur et mon ordinateur. Des roses couleur lavande. Je n’en ai jamais vu de telles, au point que je ne peux m’empêcher de hurler à l’attention de Camille :

« Mais, c’est quoi, ça ?

– À toi de nous le dire, Madame ! Ton anniversaire, c’est dans quinze jours. Qui est en décalage horaire ? Il y a une carte, ajoute-t-elle en pointant du doigt une grande enveloppe noire avant de s’esclaffer sans vergogne : Je n’ai pas réussi à lire au travers ! »

Je m’empare nerveusement de la carte. Elle ne peut pas être de lui. Au cours de toutes nos années de vie commune, il ne m’a jamais offert de fleurs. Non pas qu’il n’ait jamais eu d’attentions à mon égard, mais les fleurs, ce n’était pas son truc. J’espère secrètement qu’il s’agit d’une erreur.

Je n’ai aucune envie d’être à nouveau méchante ce soir en lui disant qu’il pourrait tout aussi bien m’offrir la Lune ou un voyage à Tahiti, ma décision est prise. Mille roses ne peuvent rien changer quand plus rien ne peut fleurir sur un cœur asséché.

C’est bien mon prénom qui est écrit au stylo doré sur l’enveloppe. Je l’ouvre pour en sortir un carton couleur lavande, lui aussi, sur lequel je découvre ce message :

« J’ai attrapé un coup de soleil

Un coup d’amour

Un coup d’je t’aime J’sais pas comment

Faut qu’j’me rappelle Si c’est un rêve t’es super belle

J’dors plus la nuit

J’fais des voyages

Sur des bateaux qui font naufrage

J’te vois toute nue

Sur du satin

J’en dors plus

Viens m’voir le 31.

Ces mots ne sont pas les miens, je les ai empruntés à Richard Cocciante. Il a dû vivre la même chose que moi car il décrit si bien ce que je ressens. Pardonnez-moi le tutoiement. J’espère que ces quelques roses pourront parfumer votre journée comme vous parfumez désormais les miennes.

Votre dévoué, Thomas. »

Camille m’arrache le carton des mains.

« Vas-y, laisse-moi lire, je suis sûre que c’est Chouchou de la place de Clichy qui t’a envoyé ces fleurs. »

Je la vois qui écarquille les yeux. Eric, plus discret, se tient un peu en retrait mais semble attendre d’en savoir plus.

« Mais ce mec est un grand malade ! s’écrie Camille. Il te voit une fois et te sort le grand jeu, en mode poetic lover, la petite chanson, une tonne de fleurs. Je n’en reviens pas ! Je pensais qu’il était gay ! »

Je ne trouve rien de mieux à dire que « Moi aussi ».

Éric demande alors :

« Qui c’est, qui c’est ? Ton mari ?

– Quel mari ? lance Camille, ironique. C’est Chouchou ! T’as pas vu le type qui est venu hier au bureau pendant que Sarko descendait les Champs dans sa voiture Playmobil ?

– Ah, je n’ai pas fait attention, j’étais en conférence téléphonique. C’est qui ?

– C’est Chouchou, alias Thomas Narcise, l’adepte des UV et des salons d’esthétique.

– Oui mais il est venu faire quoi, au bureau, Chouchou ? demande Éric d’un ton impatient.

– Il avait rendez-vous avec Élisa. Il est responsable des investissements chez Étoile Développement, dis-je, agacée.

– Et il a envie de goûter à notre Juju ! Ah mais bien sûr ! Muy bonita la señorita Julieta ! »

Camille éclate de rire et me pousse vers la cafétéria. Elle me fait asseoir sur une chaise, près de la fenêtre, avec vue sur l’Arc de Triomphe, vue que je n’admire même plus tant elle me semble routinière. C’est un peu comme dans un couple… Je ne prononce pas un seul mot, ne sachant comment réagir.

Devrais-je me sentir flattée ou honteuse ? Quelque chose dans mon attitude d’hier lui aurait-il montré une ouverture de ma part ?

Non. Impossible. Je ne l’ai même pas trouvé séduisant. Du moins, il n’est pas du tout mon genre. Camille allume la bouilloire et sort deux tasses du placard.

« Fruits rouges ou noir, poulette ?

– Noir avec un nuage de lait, s’il te plaît. Tu es bien mignonne. Ça t’amuse tout ça, hein ?

– C’est plutôt drôle, à vrai dire, avoue ! Il n’y a que toi que ça n’a pas l’air d’enchanter. Détends-toi, Juju. Ce ne sont que des fleurs. Tu le remets gentiment à sa place et c’est fini. Je parie que le mec fait ça à chaque fois qu’il voit un petit bout de chatte qu’il a envie de renifler. Il s’en remettra, t’inquiète ! »

Camille décroche mon premier vrai sourire de la journée. Comme d’habitude, elle est très pragmatique, toute en finesse et subtilité ! Elle vient s’asseoir à côté de moi et pose une mignonnette de chocolat devant ma tasse.

« J’ai attrapé un coup de soleil, un coup d’amour, un coup d’je t’aime, lalalala lalalala lalalalaaa !

– La ferme ! »

Je lui pose une main sur la bouche et fait mine de l’étouffer. Nous rions de bon cœur pendant quelques instants, à la manière d’intérimaires insouciantes. J’aime la fraîcheur et le naturel de cette fille. Avec elle, il n’y a pas tromperie sur la marchandise. D’une franchise inégalable, elle ne triche pas, ce qui lui vaut parfois quelques déconvenues avec les personnes qui ont un sens moins développé de la spontanéité.