Une si longue vie - Pierre Gobiet - E-Book

Une si longue vie E-Book

Pierre Gobiet

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Beschreibung

L'ultime quête de sens des personnes âgées.

À quoi pensent donc les personnes très, très vieilles, qui donnent parfois l’impression de ne plus rien attendre de la vie ? C’est la question que pose ce livre. L’auteur y propose un regard innovant sur ceux qu’il appelle « les arpenteurs du temps ». Il aborde les thèmes délicats de la solitude, de la mémoire et de l’oubli, du corps et de la tendresse, de l’espace d’intimité, du souhait de mourir.
Les personnes très âgées se préparent toutes à leur manière au grand départ, en cherchant à atteindre un sentiment d’achèvement et de paix avec leur propre histoire. Si nous créons les conditions propices, nous pouvons les soutenir dans cette ultime quête de sens.

Destiné aux personnes âgées ainsi qu'à leurs proches et leurs soignants, cet ouvrage propose des pistes d’accompagnement concrètes et innovantes pour vivre sereinement le grand départ.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

Découpé en chapitres thématiques, l’ouvrage conjugue analyses, témoignages, récits illustrés, pour comprendre comment les personnes très âgées, les "dinosaures" pas encore fossilisés, comme s'en amuse l'auteur, se préparent à la mort et comment nous, aidants, nous pouvons les accompagner et les soutenir dans leur ultime quête de sens. - Juliette Viatte, Agevillage.com

À quoi pensent donc les personnes très, très vieilles, qui donnent parfois l’impression de ne plus rien attendre de la vie ? C’est la question que pose ce livre. L’auteur y propose un regard innovant sur ceux qu’il appelle "les arpenteurs du temps". Il aborde les thèmes délicats de la solitude, de la mémoire et de l’oubli, du corps et de la tendresse, de l’espace d’intimité, du souhait de mourir. [...] Ce livre s’adresse aux proches et aux soignants, mais aussi aux personnes âgées elles-mêmes. - L’Observatoire, n°85

Ce livre précieux, indispensable même, a le mérite de recentrer le propos sur la tâche si particulière de l’ultime étape de la vie. - Annick Hovine, La Libre Belgique

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Gobiet
est psychologue ; il travaille notamment dans un centre de consultation ambulatoire pour personnes âgées sur leur lieu de vie : domicile, maison de retraite… Au fil des ans, il a porté une attention particulière aux personnes du très grand âge. Aujourd’hui, il travaille également avec des adolescents. Pour lui, ces deux thématiques se font écho : les ados cherchent à se créer une place dans la société, et les personnes très âgées ont parfois le sentiment d’en avoir été dépossédées.

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Seitenzahl: 239

Veröffentlichungsjahr: 2015

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BILLET D’HUMEUR DE PIERRE PERRET

Quel effet ça me ferait si j’étais vieux ?

D’abord pour savoir si on est vieux, il faut s’être posé la question. Moi, j’ai jamais osé.

Des fois que je me réponde… « Mais t’es complètement écroulé, mon vieux ! »... Voilà. Voilà ce qui m’attend si je me pose un jour la question. Alors, je ne me la pose pas.

Des fois, je me dis, t’as quand même les jointures qui coincent, ça grince même de temps en temps au niveau des genoux, des coudes, des rotules, des lombaires, de la colonne… Ça manque d’huile, quoi ! Eh bien d’accord, peut-être que ça manque d’huile, mais alors quand je me dis ça, vous savez ce que je me réponds ? (Parce que bien élevé comme je suis, je me réponds toujours quand je me questionne.) Eh bien, peut-être que ça manque d’huile, mais je m’en fous !

Et boum ! Prends-toi ça dans les gencives.

Alors, me dit-on, pose-toi la question : pourquoi tu vis encore ? Oui, très bonne question. Eh bien, là encore, je réponds : pour continuer à déguster des éclairs au chocolat et pour faire sangloter mes ennemis ! Et puis, peut-être, pour savourer le bonheur de courir moins vite qu’avant. Car, lorsqu’une très belle fille, très intelligente, très sensuelle, parvient à me rattraper dans la rue pour me déclarer qu’elle est folle de moi, eh bien, je mentirais en prétendant que cela me contrarie. Voilà !

Voilà pourquoi, pour moi, encore et toujours, « ya d’la joie », comme disait mon collègue, et pourquoi encore « je chante soir et matin », pourquoi j’écris, pourquoi je cours les rivières pour y pêcher le saumon, pourquoi j’en fais profiter les copains qui viennent mettre les pieds sous la table devant une bouteille de Ducru-Beaucaillou… Voilà pourquoi je vis !

De toute façon, dis-toi bien que si tu te réveilles un matin sans avoir mal nulle part, c’est que t’es mort !

Juillet 2015

À tous ces arpenteurs de si longue vie, pour m’avoir permis d’être leur témoin. Et pour toute l’énergie reçue.

INTRODUCTION

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu les personnes très âgées en couleurs. Pas en noir et blanc. Et encore moins en gris. Cela tient au fait que, déjà dans ma petite enfance, elles et moi avons vécu ensemble des instants précieux, dont je comprends aujourd’hui qu’ils furent déterminants dans ma vie personnelle et dans ma profession.

L’une d’elles, plus particulièrement, a joué un rôle clé et continue de m’habiter. Elle était venue vivre avec nous après les désastres de la Seconde Guerre mondiale, dans lesquels elle avait tout perdu. Elle n’était pas de ma famille, mais cela ne soulevait, à l’époque, aucune question ou interrogation particulière. Juste un fait, une évidence. Une sorte d’habitat kangourou avant la lettre. « Mimoine » – c’est ainsi que nous l’avions surnommée – était au cœur de la maison et, d’une certaine façon, elle en était l’âme. J’étais un tout petit garçon, nouveau venu dans l’existence, et elle déjà aux confins de la sienne. Sans chercher à m’enseigner quoi que ce soit, elle m’a appris à accepter la vie telle qu’elle se présente, à voir les lumières dans l’obscurité, à croire en mes capacités à traverser les vicissitudes de la vie. Et, par-dessus tout, elle ne me jugeait pas malgré le fait que, moi aussi, je lui en aie fait voir de toutes les couleurs.

Je suis devenu psychologue, puis psychothérapeute. Il y a une vingtaine d’années, j’ai commencé une pratique d’accompagnement psychologique des personnes âgées. À l’époque, je n’avais guère de références ou d’exemples de pratiques similaires. Je travaillais déjà dans un centre de consultation ambulatoire, en milieu rural, ouvert à tous. J’avais bien des confrères psychologues ou neuropsychologues qui travaillaient en gériatrie, mais ils exerçaient en milieu hospitalier. Leurs institutions étaient pour la plupart localisées dans les grands centres urbains, assez éloignées de mon « territoire » de travail. Je devais donc partir de presque rien. J’étais convaincu de toute la pertinence d’un projet d’accompagnement de la santé mentale des personnes âgées, mais je me suis vite aperçu qu’il était nécessaire d’élaborer des modalités spécifiques. En effet, il ne suffisait pas de leur donner la possibilité théorique de consulter : très peu de personnes âgées en faisaient la démarche. Il n’était sans doute pas dans la culture de l’époque, pour les personnes de cette génération, de recourir de leur propre initiative aux services d’un psychologue. La représentation qu’elles pouvaient se faire d’une telle fonction était sans doute trop lacunaire. Les professionnels, eux aussi, s’interrogeaient sur l’opportunité de mettre en place ce genre d’accompagnement. En particulier, les psychologues étaient rétifs à l’idée de se déplacer à domicile ou en maison de retraite. Le fait de se rendre directement sur les lieux de vie est pourtant d’une très grande richesse : je suis invité dans la sphère du privé, là où se déploie, au quotidien, la vie intime de mes patients. C’est donc dans ces circonstances privilégiées que j’ai peu à peu découvert et sillonné les territoires du très grand âge.

C’est de cette exploration que ce livre essaye de rendre compte. Il rend hommage aux très longues vies, celles de ces grands vieillards que j’aime appeler les « arpenteurs du temps » : ceux-là mêmes que l’on perçoit au-delà du temps, « hors catégorie », voire même « hors jeu ». J’ai pu, au gré des multiples liens tissés, m’apercevoir à quel point leur vie reste dynamique et surprenante.

Les personnes du très grand âge, derrière une apparence souvent désœuvrée et passive, sont en réalité très activement occupées par l’élaboration de la question de leur fin de vie, au sens large du terme. Cette activité intense se développe tout en intériorité ; elle est donc peu perceptible à qui n’y prête pas attention. Selon les trajectoires de vie personnelles, les ressources psychiques disponibles, les personnalités individuelles, ce travail essentiel est plus ou moins laborieux, mais pour tous, il a pour vocation de conduire à l’apaisement. Et contrairement à une idée reçue, les personnes âgées sont très demandeuses d’être accompagnées dans l’élaboration de ces questions, pour peu bien entendu que l’offre de soins soit aménagée et adaptée à leurs réalités de vie.

J’ai construit cet ouvrage comme un voyage coloré dans les contrées des longues vies : par les témoignages qu’il contient, les exemples concrets, les fragments de récits de vie, il s’adresse non seulement aux aidants ou aux proches, mais en premier lieu à tous ceux qui se questionnent sur les enjeux de ce très grand âge. Pour peu que l’on soit curieux de faire de belles découvertes et que l’on accepte de se laisser surprendre, le voyage vaut le détour. Puisse ce livre en témoigner, et vous mettre en appétit de rencontrer ces grands arpenteurs du temps.

1LE SYNDROME DU DINOSAURE - AUTOPORTRAITS DU GRAND ÂGE

Jamais dans l’histoire de l’humanité, il n’y a eu autant de personnes âgées et, sans rien concéder aux visions alarmistes ou apocalyptiques, il faut bien reconnaître que nous n’avons pas encore pris, dans nos sociétés occidentales, la mesure de cette nouvelle donne. En particulier, et de façon plus récente encore, ce sont les « âgés d’entre les âgés » qui montent en puissance. Il peut paraître bien audacieux de parler de montée en puissance pour ces personnes du grand âge, du très grand âge, alors que l’image convenue voudrait ne voir en eux qu’une tombée en déliquescence… Cette grande longévité que nous commençons à découvrir, à côtoyer et à accompagner laisse perplexe. Et d’abord, qu’est-ce que ce grand âge ? À partir de quand cesse-t-on d’être une personne âgée pour devenir une personne très âgée ? Et qu’est-ce qui, concrètement, distinguerait l’une de l’autre ? Ces questions, loin d’être oiseuses, éveillent en chacun de nous des sentiments mêlés, souvent contradictoires. Le grand âge force l’admiration, parfois, quand nous pouvons repérer chez les personnes très âgées des résiliences magnifiques, des flamboyances ou des perles de sagesse. Il nous fait craindre le pire, aussi, lorsque nous les voyons dans une extrême solitude ou dans un état de santé très précarisé. Il peut parfois nous inspirer de l’angoisse si nous pensons à ces grands vieillards errant dans les couloirs de leur maison de retraite, à la recherche de leur mère ou de leur maison, de quelqu’un de familier ou de quelque chose qui leur appartienne. Bien souvent, sans oser vraiment nous l’avouer, nous avons peur pour nous-mêmes, pour notre propre devenir : de quoi seront faits nos horizons de fin de vie ? Combien de fois n’ai-je pas entendu : « Si c’est pour finir comme ça, je préfère mourir avant. » Admiration, crainte, effroi, respect, ces sentiments nous habitent et nous avons du mal à y mettre de l’ordre. Les représentations que nous nous faisons du grand âge sont parfois convenues, voire stéréotypées, et souvent liées à la méconnaissance.

Quoi de mieux, pour faire connaissance, que de donner directement la parole aux personnes très âgées elles-mêmes ? À travers les témoignages que j’ai recueillis au fil de mes accompagnements, comment parlent-ils d’eux-mêmes, ces arpenteurs du temps, lorsqu’ils évoquent leur grand âge ? Rudement parfois, sans mièvrerie. Avec humour aussi, un sens du second degré prononcé. Mais souvent avec lucidité et réalisme. Là aussi, les évocations des uns et des autres ne sont pas superposables, mais nous verrons qu’elles rejoignent très souvent des thématiques communes, un socle identitaire partagé, propre à ces confins de la vie.

Un dinosaure bien vivant

Tout le monde a entendu parler de cette anecdote savoureuse : une petite fille interroge son arrière-grand-mère : « Mamy, quand tu étais petite, tu les as connus, les dinosaures ? » L’innocence de l’enfant fait sourire, bien sûr. Mais qui sait en fait si elle s’interroge vraiment sur l’âge de son arrière-grand-mère ou si elle désire surtout en savoir plus sur les dinosaures ? Les dinosaures ! Comment Mamy a-t-elle pu survivre à ce Jurassic Park ? Ce qui semble évident, c’est qu’elle est si vieille qu’elle appartient à un âge révolu, obsolète, venu d’une ère du temps qui échappe à la mémoire collective : les temps immémoriaux. Une survivante d’un autre temps. Quand j’évoque cette charmante histoire avec mes proches, je n’ai encore jamais entendu personne me demander : « Et qu’a répondu l’arrière-grand-mère ? » Sans doute parce que l’auditeur est plus captivé par la candeur et la fraîcheur naïve de la question de l’enfant que par la réponse supposée convenue de la vieille dame. Mais que serait-il arrivé si la vieille dame avait affirmé qu’en effet, elle a bien connu les dinosaures ? En dehors de la petite qui aurait eu la confirmation de son intuition, il est probable que la plupart d’entre nous aurions commencé à nous apitoyer sur les affres de la confusion du grand âge. Pauvre Mamy !

Si j’évoque cette anecdote, c’est justement parce qu’une très vieille dame, à qui je demandais précisément quel était l’attribut qui qualifierait le mieux son grand âge, m’a répondu : « Je suis un dinosaure, mais pas encore fossilisé. » L’appréciation qu’elle portait sur elle-même était piquante et pleine d’humour : le dinosaure auquel elle s’identifiait appartient sans doute à une espèce disparue, un genre de vivant dont elle serait une survivance, un des derniers prototypes. Le « pas encore fossilisé » vient dire qu’elle n’a pas de doute sur ce qui l’attend : un jour, elle aura disparu. Mais elle ajoute aussi, incidemment, qu’à travers son fossile, il en restera une trace. Et pas n’importe quelle trace : un fossile, une trace minéralisée, une empreinte qui traversera le temps et les époques bien au-delà de la mort. Une trace enfouie, sédimentée dans les profondeurs de l’histoire. Une trace intrigante donc, susceptible d’éveiller toujours de la curiosité.

« Je suis un vieux dinosaure pas encore fossilisé », affirmait-elle. Et ce pas encore introduit aussi une autre question, que j’ai souvent entendue, posée de mille façons par les personnes parvenues à ce grand âge : « Pourquoi est-ce que je vis encore ? » Et, en filigrane, cette autre question : « Pourquoi est-ce que je ne suis pas encore morte ? » Et « Pourquoi moi ? »

Un autre très vieux monsieur m’a dit un jour : « Je suis l’oublié de Dieu et des hommes. » Connaissant l’extrême solitude dans laquelle il traversait son quotidien, je comprenais sans difficulté son sentiment d’être oublié par les humains. Mais sachant aussi ce vieil homme très croyant, je m’étonnais qu’il se sente oublié par son créateur. « Dieu est tellement vieux, m’a-t-il répondu, qu’il est lui-même depuis longtemps malade d’Alzheimer, il ne sait plus qu’il m’a créé. » Tout le monde oublie tout, semblait-il dire, les dieux eux-mêmes vieillissent et oublient. Y avait-il pire solitude pour lui que de se sentir abandonné par les hommes, et de surcroît de sentir vaciller ses croyances, fidèles compagnes de toute son existence ?

Plus que d’oublier (au sens mnésique du terme), c’est bien davantage le vécu d’être oublié qui est douloureux dans le grand âge. Quelle souffrance, quand l’identité en vient à se réduire à cette définition : Je suis l’oublié. Il ne semble rester de lui qu’une identité en creux, une mise en abîme. J’admire encore cet homme, aujourd’hui décédé. En dépit des déserts qu’il traversait, il n’était pas dénué d’humour et d’esprit. Il trouvait, dans toutes ces aridités, le moyen de ne pas être oublieux de lui-même et de demeurer pour le grand vieillard qu’il était devenu un bon compagnon. Résilience et grande solitude.

Être seul

Beaucoup de grands vieillards évoquent une forme de solitude particulière, qui n’a pas d’équivalent à d’autres âges de la vie : les styles de vie qu’ils ont connus, les airs du temps d’autrefois, les quartiers, les habitations, les jardins, les arbres. Tant et tant d’humains croisés, aimés, enviés, admirés ou détestés. Les compagnons d’école, les anciens voisins, les collègues au travail. Tous et tout ont souvent vraiment disparu. Le répertoire téléphonique, patiemment constitué au fil des années, est devenu une compilation de fantômes : morts souvent, ou alors devenus injoignables, dotés d’un numéro de téléphone improbable. Égarés sans laisser de traces : morts, vraiment ? Ou alors seulement disparus, mais où et comment ? Pas de nouvelles…

Sans nouvelles et sans nouveauté. Dans le film Nebraska d’Alexander Payne, Woody, un homme très âgé à la recherche de son passé (et de son avenir), traverse tout le Nebraska avec son fils. Un habitant l’interroge : « Alors, Woody, quoi de neuf ? » Et lui de répondre : « Que du vieux… »

Nouveauté et vieillesse semblent antinomiques. Non qu’il n’y ait plus, chez les grands vieillards, de véritable curiosité, mais bien plus souvent parce qu’ils se trouvent confinés dans des univers prévisibles desquels tout espace de risque, donc de nouveauté, est évacué. Sécurité oblige.

Ce sentiment d’être oublié, tout comme celui d’être captif d’une routine alors que le désir de prendre les choses en main est souvent encore très vivace, sont des sentiments largement partagés par les personnes du grand âge.

Et que dire de la famille et des proches ? Les parents et les grands-parents sont évidemment décédés depuis des lustres, même s’ils restent extrêmement présents, parce que très souvent évoqués par les personnes très âgées. Leur famille s’est aussi dilatée, les cousins et cousines avec lesquels ils partageaient jeux d’enfant et événements familiaux sont partis parfois depuis longtemps, pour d’autres horizons, sans donner de nouvelles. Pas de signes. Pas de traces. Fréquemment aussi, frères et sœurs sont décédés. Et s’ils sont toujours en vie, ils sont devenus injoignables, inaccessibles : « Ma sœur vit dans une autre maison de retraite, à 1 kilomètre d’ici », me dit cette dame de 89 ans. « Nous ne nous sommes plus parlé depuis plus de cinq ans. Mais je sais qu’elle vit encore. » Il y a souvent une descendance, pourtant : des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants. Et, selon les familles et les contextes particuliers, les liens sont proches ou distendus, parfois limités à l’une ou l’autre relation privilégiée. Après tout, c’est le cas dans beaucoup de familles. Mais quand on est devenu l’ancêtre, le patriarche, deux ordres de difficultés apparaissent. La première tient au fait que dans le grand âge, rester propriétaire de ses relations n’est plus aussi évident. Dans toute relation, en effet, les deux personnes qui la constituent en sont chacune propriétaire. Cependant, dans un âge beaucoup plus avancé, il devient nettement plus difficile de pouvoir entretenir les liens, de leur donner la forme qu’on souhaiterait : les capacités de mobilité et de déplacement se sont souvent considérablement réduites, diminuant d’autant les occasions de contacts. De surcroît, l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication et les connaissances requises pour les maîtriser sont très largement insuffisants. L’ère informatique a complètement changé la donne et, faute d’en maîtriser les outils, les plus âgés d’entre nous n’arrivent pas à en bénéficier. La situation évolue pourtant : on assiste à un développement de l’équipement, par exemple dans le secteur résidentiel, mais je ne peux m’empêcher de penser que ces dispositifs sont davantage déployés au service de la sécurité et de la surveillance qu’au bénéfice de la communication véritable.

Quels que soient les liens entretenus vaille que vaille avec la famille (ou par celle-ci), une autre difficulté apparaît. Je viens de signaler que ces relations ne concernaient plus que la descendance : il n’y a plus de famille « latérale », et, a fortiori, plus de famille « ascendante ».

L’image du rescapé, du survivant, est ainsi souvent évoquée pour souligner cette solitude particulière aux si longues vies : il est devenu presque impossible de rencontrer son semblable, quelqu’un avec qui entrer en résonance, susceptible d’avoir connu les mêmes personnes, d’avoir partagé des événements semblables ou similaires ou des faits de même nature. On imagine la solitude ressentie par la personne âgée quand elle parle de personnes qui lui ont été chères, mais qui ne disent rien aux autres. Dans cette solitude là, ce que je suis ne fait plus écho. Et ce silence peut être assourdissant.

Doublement seul

Le mot « seul » a au moins deux sens (Larousse) :

Qui est sans compagnie, isolé : Vivre seul.Unique, excluant toute autre personne ou chose : C’est le seul exemplaire qui reste.

Dans le grand âge, on cumule souvent ces deux sortes de solitudes : l’isolement, la solitude et le sentiment d’être le vestige d’un passé révolu.

Je vis dans une petite ville de l’est de la Belgique, dans laquelle les habitants, parvenus à l’âge de 50 ans, ont coutume de se réunir au moins une fois par an, par classe d’âge de la même année de naissance. Le but est de partager un moment festif, chargé de souvenirs et d’émotions. On vient parfois de très loin pour y participer. Cette coutume, appelée Jahrgang, est prétexte, pour les personnes partageant identiquement le même âge, à évoquer des souvenirs d’enfance, d’école, de jeunesse, de famille, etc., dans une ambiance conviviale. Mais au-delà des remémorations, c’est aussi une opportunité pour apporter les nouveautés faites de l’actualité des uns et des autres : naissance, mariage, séparation, changement de cap professionnel, mise à la retraite... Ces rencontres réunissent encore régulièrement une centaine de personnes ; la tradition ne s’est pas perdue. Au fil des ans cependant, les effectifs des participants se réduisent, pour des raisons évidentes liées aux décès survenus, aux difficultés de mobilité et autres soucis de santé. Ceux du grand âge ne sont plus que portion congrue. Ainsi, dans la classe d’âge de ma maman, née en 1927, elles ne sont plus que trois à perpétuer la tradition. Trois femmes. Les nouveautés à échanger sont maigres, ou concernent des faits pas très drôles à évoquer : décès de connaissances, états de santé déficients. Mais ces réunions restent pour elles vecteur de plaisir, opportunité d’apporter les bonnes nouvelles : « Je suis arrière-grand-mère pour la 7e fois. » Surtout, ces retrouvailles, même en nombre très limité, sont l’occasion de se réinscrire dans la continuité et le rythme du temps, le temps présent et même celui du projet, fût-il minuscule. Bref, une façon d’être encore dans la vie…

Jo Carlier

Madame Josette, 88 ans, était retoucheuse dans un atelier de confection autrefois prospère. L’atelier a disparu, tout comme ces métiers de « petites mains » qui nécessitaient une grande habileté. Elle souffre de grande solitude, mais elle s’anime dès qu’elle peut ouvrir les tiroirs de cet univers et le partager avec son interlocuteur. Lors de l’une de nos premières rencontres, elle aborde ce sujet : « J’ai taillé les costumes de scène de Jo Carlier, vous n’imaginez pas le travail que ça demandait. Bien entendu, vous ne pouvez pas savoir qui est Jo Carlier. » Par chance, ce n’était pas le cas, je savais de qui elle me parlait : c’était un musicien célèbre en Belgique, trompettiste et chef d’orchestre, qui avait connu son heure de gloire. Mes grands-parents appréciaient son talent et avaient quelques-uns de ses disques. Ce fut pour Madame Josette comme un petit miracle : ce qui n’était que purement anecdotique à mes yeux – le fait que je sache moi aussi qui était ce musicien et que je puisse mentionner l’un ou l’autre détail de sa vie – se révéla d’une grande importance pour elle. Ce socle commun d’évocations créait la surprise et, pour minuscule qu’il fût, jetait les bases d’une confiance entre nous. J’entrais par la petite porte dans le cercle du familier, de la résonance intime. Les portes d’entrée sont souvent petites et étroites, mais elles sont multiples. La plupart du temps, nous les ignorons, tout simplement parce que nous ne les remarquons pas. Mais s’il nous est donné de voir la porte et de saisir délicatement l’opportunité offerte, alors il y a souvent amorce des possibles.

La porte de la chambre de Jeanne, dont il est question dans l’exemple suivant, je n’ai pu la franchir qu’après avoir subi (et réussi pour le coup) un examen en bonne et due forme. La toute première fois que j’ai pénétré dans son lieu – une chambre en maison de retraite –, Jeanne m’a apostrophé : « Vous êtes un vrai psychologue ? » Comme je n’avais pas l’air de bien saisir sa question, elle a ajouté : « Je ne veux pas d’un curé ou d’un aumônier, hein, j’ai sans doute fait bien des péchés, mais ça ne regarde que moi ! » Je lui ai dit qu’en effet, j’étais bien un « vrai » psychologue, mais elle n’en est pas restée là : « Êtes-vous menteur, parfois ? » Ne comprenant pas la portée de sa question ni la réponse qu’il convenait d’y apporter, j’ai balbutié, après un silence intimidé : « En effet, ça m’arrive quelquefois. » « Bravo ! m’a-t-elle dit, c’est la bonne réponse. Si vous m’aviez dit que vous ne mentiez jamais, je ne vous aurais pas cru et je vous aurais mis dehors. » Au lieu de quoi, elle m’a invité à prendre un siège. J’avais réussi mon examen d’entrée dans la vie de Jeanne, avec la mention « honorable ». Si je n’avais pas reconnu que, occasionnellement, je pouvais mentir, les conditions d’une relation vraie n’auraient pas été réunies : il fallait que la sincérité soit non pas une donnée évidente, mais quelque chose de toujours à construire pour parvenir à une vérité partagée. On constatera au passage que ce ne sont pas toujours les psychologues qui font passer les tests ! En l’occurrence, Jeanne traversait depuis plusieurs mois une période de prostration aux sombres couleurs de l’impuissance, de la révolte et du désespoir. L’équipe des soignants lui avait suggéré de rencontrer un psychologue, et après de longues hésitations, elle avait accepté. Sous des dehors abrupts, elle avait peur de me rencontrer, et je dois bien dire qu’il en était de même pour moi, tant le personnage en imposait : « Un petit bout de femme de 93 ans », comme elle aimait à se présenter, au regard pénétrant, à l’esprit vif et piquant. Imaginez-vous quand même, pour préciser le portrait, que quatre ans auparavant, elle avait fait une thrombose qui lui avait laissé, entre autres séquelles, une hémiparésie gauche. « Cette satanée thrombose » qui l’avait obligée à quitter son chez-soi pour terminer ses jours en maison de retraite. Voilà sa colère et sa révolte : finir sa vie dans une voiturette motorisée. Et voilà aussi son désespoir. C’est pourquoi, lors de notre toute première rencontre, elle avait eu un si grand besoin de me mettre à l’épreuve avant de tenter l’aventure de la confiance.

Je reviendrai sur le parcours de Jeanne ultérieurement, notamment pour illustrer une des idées clés de ce livre : les personnes du grand âge sont d’incroyables voyageurs, arpenteurs des méandres du temps, et ces voyages incessants constituent la règle plutôt que l’exception. Bien plus, ils sont nécessaires pour mener à terme le chantier existentiel qui s’est ouvert à eux. Voilà une représentation bien éloignée des images habituellement figées et immobiles que l’on se fait du grand âge.

Pour l’instant, intéressons-nous à la façon dont Jeanne se perçoit, elle qui est née juste après la Première Guerre mondiale et qui a traversé tout le siècle dernier en conservant des événements une incroyable mémoire.

« Je suis une vieille bestiole »

Jeanne, souvent seule dans sa chambre et immobilisée physiquement, a beaucoup de temps pour penser. Elle est une personne fort cultivée (bien qu’elle en doute elle-même) et ses capacités d’élaboration et de remémoration sont quasi intactes : dans son cas particulier, cela signifie qu’elles sont immenses. Entre autres passe-temps, elle est devenue une collectionneuse d’attributs : « je suis une vieille bestiole », un « vieux débris ». Elle en joue, elle en pleure, elle en rit. Souvent, elle dit sa révolte d’être prisonnière de ce corps-là, dans cet âge-là. Il faut dire que, jeune déjà, elle n’appréciait pas son physique, qu’elle a toujours trouvé disgracieux. Quand elle a fait sa communion, en 1931, elle a gardé sur elle toute la journée le voile que l’on portait à l’époque pour la cérémonie, afin de dissimuler son visage, comme le lui avait recommandé son père. « Vous savez, j’étais déjà très moche quand j’étais petite. » L’image qu’elle a de son corps a toujours été problématique. Et ce n’est pas aujourd’hui, plus de 80 ans plus tard, que cela va s’améliorer. La thrombose, quatre ans plus tôt, l’a laissée gravement invalidée. Elle vivait jusque-là en très grande autonomie et a dû accepter, soudainement, à 89 ans, de quitter son domicile pour aller vivre en maison de retraite. Malgré de multiples essais et séances de kinésithérapie, elle a bien dû se résoudre, la mort dans l’âme, à ce douloureux constat : elle ne remarchera plus. Pour elle, la sentence est tombée : « Je suis momifiée, et cette voiturette est mon sarcophage. » Pourtant, elle se bat, avec une énergie peucommune, croit en la force inébranlable de sa volonté, qui l’a toujours portée. Elle multiplie les examens, les avis, espère à nouveau pouvoir marcher, se méfie des médecins et des soignants, « qui n’admettent jamais leur ignorance ». Elle préfère Marcel Pagnol, au sujet duquel elle me raconte une anecdote : Pagnol avait besoin, pour un de ses films, de faire construire un décor dans une vallée retirée. Les producteurs et techniciens étaient d’avis que la chose était tout à fait impossible à cet endroit. Arriva un imbécile, auquel Pagnol parla du projet. Et l’imbécile, qui ne savait pas que c’était impossible, le réalisa ! « Et moi, dit Jeanne, je voudrais être aussi imbécile que celui-là, pourquoi donc est-ce que je ne marcherais pas ? » Malheureusement, malgré toutes ses entreprises, ses efforts constants, sa détermination sans faille, Jeanne n’est pas parvenue à remarcher, pas même à se tenir debout : elle restera prisonnière de son sarcophage. Son corps, qu’elle a toujours trouvé inesthétique mais qu’elle pouvait utiliser au mieux comme un outil, à défaut de pouvoir plaire, lui fait à présent défaut. Ce n’est pas simplement qu’elle ne l’aime pas – elle ne l’a jamais vraiment aimé – mais maintenant, elle en a une aversion totale : « une carcasse », « des tuyauteries bouchées ». Sa révolte est immense, à la mesure de son impuissance. Ce qui l’indigne le plus est que ce corps ne lui obéit plus : elle est devenue dépendante. Tout devoir demander, expliquer, justifier : la souffrance d’être aidée au quotidien.

On pourrait penser de Jeanne qu’elle n’est devenue que souffrance, détestation d’elle-même et de son corps indocile. Ce serait lui faire offense. Un jour, elle me demande une fois encore : « Qu’est-ce qui peut bien encore sortir de bon de cette vieille momie ? » Comme nous en avons déjà maintes fois parlé, elle et moi, je peux me permettre de rester silencieux. La réponse lui appartient, c’est une mise en abîme de ce pour quoi elle vit encore. Il se trouve que la momie dont elle parle tantôt avec mépris, tantôt avec dérision est toujours très intensément habitée. Jeanne n’en a pas fini avec l’existence, parce qu’elle n’en a pas fini avec son questionnement. Un jour, alors que nous parlons une fois de plus de ce qui la tient en vie, elle a cette fulgurance : « J’ai encore des questions qui me secouent. » C’est une chercheuse, constamment à remodeler les réponses qu’elle donne aux questions qui l’assaillent depuis « toujours ». Elle sait la vanité de l’entreprise. Elle sait qu’il y a des questions qui demeurent sans réponse et que, parmi celles qui en reçoivent, aucune n’est définitive. Bien au-delà d’une simple curiosité intellectuelle, elle se pose comme une énigme pour elle-même, et tant qu’il y a de l’énigme, il y a de quoi donner du feu à la vie, malgré la bestiole si fatiguée.

Je ne sers plus à rien, donc je ne suis plus rien

Un des ressentis les plus communément partagés par les personnes très âgées est celui d’être hors d’usage, au sens littéral : « Je ne sers plus à rien. » Ni à personne. Le sentiment d’inutilité est très souvent nommé, et éprouvé comme une