Une vie d'artiste - Roger Ballu - E-Book

Une vie d'artiste E-Book

Roger Ballu

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"Une vie d'artiste", de Roger Ballu. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Roger Ballu

Une vie d'artiste

Étude de moeurs contemporaines
Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321727

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
DEUXIÈME PARTIE
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
LVX
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
L
LII
LIII
LIV
LV

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I

Table des matières

Les soirées sont tristes dans les villes de province, bien tristes, surtout quand la ville est grande, et qu’on ne voit pas la campagne. Le semblant d’animation monotone et régulière, qui parvient à se produire le jour, disparaît quand la nuit tombe. C’est comme une cessation d’être qui s’étend sur toutes choses. Les boutiques se ferment, les rues deviennent désertes, et les quinquets clignotants éclairent le vide des carrefours. Devant ces maisons habitées, mais toutes closes, le silence est plus profond, plus morne que dans la solitude d’un paysage. A neuf heures du soir, un promeneur attardé parcourt-il les rues, on entend ses pas battre le pavé sonore à coups réguliers, et le bourgeois paisible, au fond de sa chambre à coucher, reste immobile dans le geste commencé, prêtant l’oreille au bruit insolite et inattendu.

Dans les villes de garnison, comme Châlons-sur-Marne, cet état quotidien de léthargie ne commence guère qu’après un signal qui est la retraite; et ne trouvez-vous pas qu’il n’est nullement désagréable de l’entendre cette retraite du soir? Sans doute, elle rappelle les brouhahas de la vie militaire, le voisinage bruyant de la caserne, l’incessant va-et-vient des pantalons rouges dans les rues, tout le prosaïsme de l’existence uniformisée d’une masse d’hommes; mais, ces tambours, dont les roulements distincts à peine dans le lointain, ont comme des grondements tendres, puis des plénitudes de sonorités triomphantes, ces clairons qui semblent déchirer l’espace de leurs notes de cuivre aiguës et plus grêles, cette musique qui, traversant la quiétude de la ville, naît, éclate et meurt chaque soir, tout cela bénéficie du charme et de la vague poésie de l’heure, l’heure rose en été, l’heure des veillées chaudes et intimes en hiver, près de la cheminée où les derniers tisons se consument sur la cendre.

Pour les enfants, la retraite est une occasion de voir passer des militaires, de marcher au pas derrière eux, de prendre part à un beau tapage. Ils la suivent, tout farauds, s’imaginant qu’on les regarde, et qu’ils ont des allures très guerrières.

A Châlons-sur-Marne, en 1857, le petit Jacques Damery faisait partie de la bande des gamins de la ville. Il eût eu mauvaise grâce, celui-là, à jouer au tambour-major; mince et grêle, il avait cette distinction physique que l’apparence d’une constitution délicate donne aux enfants du peuple, d’ordinaire bouffis et bien portants. Ses épaules supportaient une tête qui semblait forte, et que d’épais cheveux blonds tout frisottants grossissaient encore; mais le charme de sa physionomie c’était deux grands yeux d’un bleu pâle et doux, sans cesse étonnés, ou rêveurs. Il y avait dans son regard plus de tendresse que d’espièglerie, et comme un reflet d’intelligence pensive qui n’était pas toutefois cette gravité précoce, indice d’un flétrissement du cœur. Le contraste était étrange entre la mise déguenillée du petit bonhomme et la limpide clarté de ses prunelles ouvertes dans ce visage où fleurissait l’enfance.

II

Table des matières

De qui tenait-il ces beaux yeux clairs? J’imagine que c’était de la Providence, qui —quoi que l’on prétende — fait le plus de bien qu’elle peut: car, à coup sûr, ce n’était pas de sa mère, vulgaire marchande de charbon, dans le cerveau de laquelle il faisait aussi noir que dans le fond de ses sacs. Il pouvait moins encore en être redevable à son père: ivrogne de tempérament, fainéant de nature, et journalier de profession; un de ces êtres misérables qui, père et mari de par la loi, sont incapables de l’être jamais par le cœur. Sans avoir publiquement abandonné son ménage, il vagabondait toute l’année, entrant au logis une fois ou deux par mois, lorsqu’il passait devant la porte, ou qu’il avait besoin d’argent; le reste du temps, il vivait de besognes de rencontre, portait des fardeaux, déchargeait des voitures, s’employait aux corvées les plus basses.

Tels étaient ceux qui devaient avoir autorité sur Jacques; tel était le milieu où il fallait qu’il se développât. Quand il eut neuf ans, comme il devait bien en somme travailler, lui aussi, on l’envoya courir les rues, muni d’un tronçon de balai et d’une pelle ébréchée; il guettait le passage des chevaux, et ramassait le crottin qu’il vendait pour quelques sous aux jardiniers de la ville.

Avoir des yeux de pervenche et ramasser du crottin! voilà, n’est-il pas vrai? une de ces anomalies cruelles qui semblent prouver l’aveuglement de la destinée. — Et, cependant, ce fut au charme étrange de sa figure blonde qu’il dut de voir s’ouvrir l’horizon de son existence. Des voisins s’intéressèrent à cet enfant doux, qui, sous ses vêtements en loques, avait l’air d’être travesti; sur leurs conseils réitérés, il fut envoyé à l’école primaire; là, il apprit vite à lire, à écrire, à compter. Il était attiré comme d’instinct vers les choses où sa petite intelligence avait affaire: ça l’amusait d’apprendre; un livre sous les yeux, un crayon ou une plume aux doigts, il se sentait tout content.

Une secrète faculté d’observation qui était en lui l’invitait, sans qu’il s’en rendit compte, à remarquer les formes des objets qu’il voyait. Il s’essayait à les reproduire du bout de sa plume d’écolier, sans avoir d’autre idée que celle de se distraire, et de promener sa main sur le papier. Quand on lui parla de dessiner, il ouvrit les yeux tout grands, étonné, mais flatté au fond d’apprendre que ce qu’il avait fait, c’étaient des dessins. Il continua dès lors avec préméditation ses tentatives tout d’abord inconscientes, y réussit moins pendant quelque temps, ainsi que cela devait être, mais révéla des dispositions réelles dont on parla, et qui furent signalées d’un air d’importance par le brave maître d’école chargé, à la classe du soir, d’apprendre à copier des nez et des oreilles, sans que d’ailleurs il comprît quelque chose à ce que monsieur Ingres a appelé la probité de l’art.

Quoi qu’il en soit, Jacques fut admis à l’académie municipale de dessin. Il avait quinze ans; sa nature expansive, une grande sensibilité d’impression, le faisaient, par échappées soudaines, s’abandonner à des accès de joie, ou se livrer à des plaisirs qui eussent semblé convenir à de plus jeunes que lui.

C’est ainsi que, pendant longtemps, il ne manqua pas d’accompagner les soldats qui jouaient, le soir, la retraite à travers les rues. A vrai dire, ce n’était ni le bruit, ni les éclats retentissants qui l’attiraient, lui, ainsi que les autres: il éprouvait comme une émotion virile aux sons de cette harmonie mâle, et il l’aimait parce que, en l’écoutant, il se croyait devenir plus grand.

Or, quelque temps après être entré à l’académie de dessin, il cessa pour jamais de faire la conduite aux clairons et aux tambours. Était-ce qu’il dédaignât un amusement devenu trop puéril? Non, il y a là toute une grave histoire qu’il faut conter, et qui fera bien connaître le petit Jacques.

III

Table des matières

Un soir qu’il accourait aux premiers sons de la musique lointaine encore, il entendit, rue de la Grande-Étape, des notes de piano accompagnées d’une voix de femme, s’échapper des fenêtres d’un premier étage. Il s’arrêta court, et prêta l’oreille; mais les tambours, qui se rapprochaient, couvrant tout de leurs roulements, il se mêla à la bande joyeuse et ne pensa plus à rien.

Quelques jours après, comme il passait au même endroit un peu avant l’heure, les mêmes accords retentirent: c’était une mélodie plaintive, douloureuse, infiniment tendre, un de ces cris de passion désespérée, que semble jeter «l’âme éperdue de l’amour même», une de ces envolées d’harmonie aimante où notre immortel Gounod a mis tout le génie de son cœur, et plus encore tout le cœur de son génie. La voix qui exprimait bien le sentiment, n’était ni très fraîche, ni très pure, mais cela importait peu à Jacques qui ne pouvait même y prendre garde. Il comprit seulement qu’il était question d’un guerrier qui suppliait une femme, et il retint ce nom de Medjé qui revenait comme une prière dite dans un sanglot.

La retraite passa, il ne l’entendit pas.

Et bien des soirs, il revint anxieux de voir s’éclairer la fenêtre, heureux quand la croisée s’entr’ouvrait laissant les notes descendre sur lui, plus distinctes. Il restait là, tantôt appuyé contre le mur d’en face, tantôt assis sur le trottoir, dans ce grand silence complaisant de la rue déserte, sentant en lui un bien-être infini, comme une douceur qui le traversait, l’enveloppait; en même temps, sans comprendre pourquoi, il avait la gorge serrée, et résistait mal à de grandes envies de pleurer, qui gonflaient sa poitrine. Il n’avait jamais rien éprouvé de si bon, il n’avait jamais rien entendu de si beau, lui l’enfant de la charbonnière; mais en rentrant à la maison, fatigué de son émotion, il était inquiet parfois, et se demandait si tout cela, ce n’était pas une maladie qui commençait.

Un désir le tourmentait sans répit; il aurait voulu voir celle qui chantait si bien; elle devait être comme la déesse du musée, qu’il avait regardée tant de fois et qui se tenait debout sur le bord de la mer, toute blanche, avec une grande lyre d’or; il s’efforçait de deviner sa figure, sa taille; et, toujours l’image peinte lui apparaissait, se substituant à l’image rêvée.

«Quand on fait si bien de la musique, pensait-il, on ne peut pas être vêtu comme tout le monde, ni ressembler à une femme ordinaire. »

Un hasard lui mit sous la main un ancien flageolet relégué dans une armoire; il s’en empara, et obtint du chef d’orchestre du théâtre quelques leçons, ou plutôt quelques indications sur le moyen de s’en servir. Alors, il n’eut pas de plus grand bonheur, après une station sous la bienheureuse fenêtre, que de s’enfuir chez lui, la mémoire et les oreilles pleines encore des mélodies savourées avec délices. Il descendait dans la cave pour être tout seul, fermait bien les portes, baissait la trappe, afin que personne ne l’entendît, et là il répétait, dans une intimité de jouissance béate, sur le flageolet éraillé de vieillesse, l’air d’une de ses romances à Elle.

C’était pour Elle qu’il jouait, lui envoyant, les yeux mi-clos, la tête perdue d’extase, sous les pierres noires de la voûte où il se cognait le front parfois, ses plus belles notes fausses lancées avec sentiment; et quand, après des essais discordants, le pauvre garçon s’embrouillait à la fin de l’air, il le terminait par un long baiser envoyé de la main dans un gros soupir.

Car il était bel et bien amoureux, le petit Jacques! Il souffrait d’une de ces amourettes qui, à quinze ans, font, toutes proportions gardées de la faiblesse du cœur dont l’écorce est si tendre alors, autant de mal que les amours des hommes, et qui certainement sont plus pures.

Le jour, il ne songeait qu’à la connaître. A l’académie de dessin, il comparait sans cesse les profils qu’il traçait sur le papier, avec ce profil idéal toujours plus beau, que composait son imagination.

La nuit, tantôt il rêvait qu’elle venait à lui, dans un chemin de fleurs, au son d’une musique divine; tantôt, il la voyait se précipiter dans la mer; vite, il se jetait à son secours, et doué d’une force prodigieuse, de ses bras levés, il la tenait au-dessus des flots; alors, bercée ainsi par lui, tout en se rapprochant du rivage, au son des vagues, elle chantait!

Cependant, le moment vint où il ne lui fut plus possible de supporter l’obsession de l’inconnu, et voici ce qu’imagina sa témérité : il s’appliqua à apprendre de son mieux, par cœur, un des airs qu’il avait le plus souvent entendus; durant quinze jours, il le répéta sur son flageolet avec ardeur, avec passion. Quand il crut bien le posséder, il alla, un beau soir, se rendre à son poste, à son rendez-vous, eût-il dit volontiers, et il attendit —chaque seconde de l’attente était marquée par un battement de cœur — que le tour vînt de la romance favorite. Hélas! quatre jours se passèrent; deux fois, le caprice de la cruelle fut pour d’autres morceaux; deux fois, les touches d’ivoire restèrent muettes.

Or, à la fin d’une séance plus longue que de coutume, tout à coup, le piano attaqua la mélodie si impatiemment attendue. Jacques eut un mouvement de joie fébrile, puis il fut pris d’une grande peur. Dans son trouble il laissa passer les premières mesures; et, le flageolet collé aux lèvres, il guettait la reprise; elle vint: il souffla, la tête levée, les yeux fixés à la fenêtre.... Bien sûr, elle allait se montrer, mais à la fin seulement; il pourrait la voir: ah! si elle lui proposait de monter près d’elle!...

Sur une note frappée vivement, le piano se tut; puis après un silence très court, un tintement de pièce de cuivre résonna sur le pavé, et en même temps une voix cria:

Tenez, voilà, mon brave homme, mais maintenant, allez-vous-en!

Jacques regarda: grands Dieux! était-ce possible! Celle qui parlait, celle qui venait de chanter, celle qu’il avait adorée dans son imagination exaltée, était sèche, laide, avait bien quarante ans, et portait des lunettes!

Il resta immobile, la bouche ouverte pendant quelques instants: il lui sembla qu’il avait reçu un grand coup sur la tête: puis il s’enfuit à toutes jambes sans se retourner jusque dans sa chambre; il pleura beaucoup, longtemps; et brisa le pauvre flageolet.

Tant qu’il resta à Châlons, il évita de passer par la rue où il avait eu tant de peines, et il se détournait lorsque sonnait la retraite.

Plus tard, quand il fut homme, si on parlait devant lui de premières amours, il racontait volontiers son histoire avec un sourire pensif, mais fronçait le sourcil, si quelqu’un s’avisait de l’en plaisanter.

IV

Table des matières

Fort heureusement, cette mésaventure ne troubla pas Jacques dans ses travaux; elle eut même, par contre-coup, une salutaire influence. Les esprits très jeunes ont une tendance naturelle à s’identifier aux personnalités qu’ils ont choisies comme exemples. Lui, qui lisait beaucoup et méditait ses lectures, il fut secrètement flatté de pouvoir se comparer à un véritable amoureux de roman. En dépit de la fâcheuse issue de l’affaire, il conçut quelque amour-propre d’avoir éprouvé des sentiments dont il lisait la description dans les livres. Celte idée le releva à ses propres yeux. Du moment qu’il n’était plus un enfant, il devait se conduire en homme qui veut s’instruire, et non en écolier qui se dépêche de terminer la tâche qu’on lui a imposée.

A l’académie de dessin, tout le monde l’aimait. Enjoué à ses heures, complaisant pour tous et d’humeur égale, il avait une nature qui attirait. On pouvait bien s’amuser, sous cape, entre camarades, de ses accès d’enthousiasme, et de ses crises de découragement devant le modèle, on ne s’en moquait pas, parce qu’on y sentait une sincérité à toute épreuve, et un besoin d’expansion qui soulageait sa sensibilité.

Quelques semaines après son admission, il s’était fait une place à part dans le jugement de tous; à première vue on avait entouré de sympathie ce blondin d’apparence chétive, mais dont la physionomie éclairée d’intelligence charmait par une grande douceur.

A cette impression favorable, s’était joint un sentiment de considération pour cet enfant qui, tout seul, s’était déjà tant élevé au-dessus du niveau moral où l’avait placé sa naissance. Enfin, on avait été contraint à l’estime, par ce petit travailleur, acharné sans ostentation, qui, en même temps qu’il suivait les cours et achevait son instruction, poussait plus avant, de propos délibéré, par goût, avec plaisir, avec entrain, l’éducation de son esprit. Et tout cela justifiait la phrase que répétait souvent M. La Corrèze, sans rencontrer de contradicteurs:

«Il y a quelque chose à faire avec ce garçon-là !»

Le père La Corrèze, ainsi qu’on l’appelait, était une autorité en sa qualité de conseiller municipal, de vice-président de la société des Antiquaires de l’Est, et de membre du comité d’administration de l’académie. Cinquante ans, le teint vermeil, beau parleur à l’occasion, cultivant la métaphore, propriétaire d’une jolie fortune amassée dans la fabrication de guipures et broderies pour rideaux, il avait quitté les affaires, portait des gilets de velours, mettait des cravates blanches, et s’occupait de beaux-arts.

Il n’avait pas cessé d’être utile au petit Jacques dès ses débuts à la classe de dessin; il avait donné à l’élève de quoi se vêtir d’une façon décente, et mis à sa disposition les livres ainsi que la collection de gravures qu’il était fier de posséder.

Ces bienfaits étaient connus de tout Châlons: mais, le père La Corrèze affectait de se plaindre très haut, et à tout venant, de cette indiscrétion du public, qui ne laisse pas faire le bien sans le dire. Maintenant qu’il avait prophétisé sur le sort de Jacques Damery, et que sa prophétie courait la ville, il tenait par-dessus tout à ne pas être démenti par les événements. Il considérait que sa réputation de connaisseur était en jeu, et au cas d’un succès, il escomptait l’honneur qui lui reviendrait, d’avoir découvert, — mon Dieu, qui pouvait savoir? — un grand artiste peut-être!

Les progrès de son protégé le comblaient de satisfaction; il examinait un à un, en reculant la tête, et en clignant des yeux, ses dessins d’après la bosse, figure ou ornement. Quand les professeurs déclarèrent que Jacques était en état de commencer à peindre, la veille, le père La Corrèze dormit mal, et le lendemain, il accourut aux nouvelles d’un air affairé ; à le voir, on eût cru qu’il s’agissait des destinées de l’Empire.

Toutefois, il était homme de sens et avait conservé cette prudence que donne la pratique des affaires; aussi crut-il bon de prévoir le cas où, par impossible, Jacques s’arrêterait en route; il voulut qu’il fût capable de gagner sa vie, et s’avisa de lui mettre un métier à la main, comme on dit, mais un métier qui profitât des études artistiques faites précédemment: il le fit attacher, en qualité de dessinateur, à son ancienne maison de fabrication de guipures et de broderies.

Tout d’abord Jacques calqua et copia les modèles, il les modifia peu à peu, puis en composa qui eurent du succès. Il arriva ainsi à apporter en moyenne quatre à cinq francs par jour à sa mère, qui ne comprenait pas qu’on pût trouver tant d’argent sans faire de rudes besognes, en restant assis sur une chaise devant de grandes feuilles de papier. Dès lors elle commença à avoir de la considération pour son gars. Grâce à lui, elle se trouvait plus heureuse que jamais, surtout depuis qu’elle était veuve: son mari ayant été ramassé, un soir, mort dans un ruisseau à la suite d’une libation d’alcool plus copieuse qu’à l’ordinaire.

Que se passait-il dans l’esprit de Jacques? Il était loin de se déclarer satisfait. L’ambition avait frappé à la porte de son cœur de seize ans, et la trouvant entrebâillée, l’avait poussée toute [grande pour entrer à son aise. Il s’était bien aperçu de l’attention, de la sollicitude particulière qui l’entourait. Il était resté le même, doux, simple, très modeste d’apparence; mais au fond, il avait la tête tournée, moins encore par les compliments entendus que par les sous-entendus complimenteurs.

Maintenant, il] [rêvait Paris, l’école des Beaux-Arts, la belle vie glorieuse d’artiste, commencée dans la misère, hérissée d’obstacles qu’on renverse et qu’on passe. N’avait-il pas lu bien des histoires de peintres célèbres, qui avaient commencé ainsi? Et il prenait pour modèles ceux dont les débuts avaient été les plus durs. Volontiers, il eût désiré autour de lui plus de résistances, pour avoir la joie de lutter et de vaincre. Dira-t-on que, décidément, il était bien romanesque le petit Jacques?... Malheur à qui n’est pas romanesque à dix-sept ans! Celui-là peut se faire en toute tranquillité bonnetier ou notaire, sans avoir à craindre un jour le remords des vocations inécoutées!

Se voyant apprenti, Jacques eut conscience du danger; il comprit qu’il était condamné pour toujours au métier d’artisan, s’il n’affirmait bien haut et sans plus attendre, les aptitudes qu’il sentait être les siennes. A l’académie de dessin, il redoubla de zèle, il travailla avec plus d’ardeur que jamais, et fit si bien que, l’année suivante, il remporta presque tous les premiers prix, à l’unanimité. Sa supériorité sur ses concurrents était de celles qu’on ne conteste pas.

L’obligation de prendre un parti s’imposait; il n’y avait plus à hésiter. On était en présence d’une nature «exceptionnellement douée», disaient les uns, «faite pour le grand art», reprenaient les autres qui prétendaient s’y connaître. Et le conseil municipal, sur la proposition du père La Corrèze, vota au jeune Jacques Damery une pension annuelle de huit cents francs afin qu’il pût continuer ses études à l’école des Beaux-Arts, à Paris.

Elle pleura certainement un peu à l’idée de quitter son fils, la marchande de charbon, mais elle fut si fière! elle alla partout annoncer la nouvelle, et commença par Mme Turpin, la boulangère, à qui elle dit: «Vous ne savez pas? j’ai mon fils qui est devenu artiste, à preuve qu’au conseil municipal, ils l’envoient travailler à Paris!»

V

Table des matières

La joie de Jacques fut radieuse. Les choses qu’on a désirées de tout son être, longtemps, semblent, avec le temps, devenir irréalisables comme de beaux rêves; mais, si par hasard elles arrivent, rien n’égale le transport qui les accueille. Pour Jacques, ce n’était pas une bourse qu’on lui avait donnée, mais le talent, le génie, la gloire, tout cela ensemble, et la richesse par-dessus le marché. Paris lui était ouvert: non, Paris l’attendait, qui allait être émerveillé de ses œuvres! Et ces discrets murmures flatteurs, qui entouraient son chevalet, à l’académie de sa petite ville, il croyait déjà les entendre là-bas, considérablement grossis en proportion de l’importance de la capitale, et devenus des ovations, au milieu desquelles il s’avancerait.

Entraîné par son imagination, il ne se rendait plus compte qu’il n’était qu’un lauréat d’école, qu’un élève qui avait encore tout à apprendre: en somme, ni plus ni moins qu’une chrysalide d’artiste; il se sentait des ailes, et croyait qu’il n’avait qu’à les ouvrir pour prendre son essor à travers l’espace. Toutefois, dans ces belles idées d’avenir qui hantaient son cerveau et qu’il était trop réservé pour formuler, il n’y avait pas le plus léger souffle de ridicule orgueil, ou de vanité malsaine; ce n’était qu’un débordement d’enthousiasme juvénile, une montée de sève ardente et généreuse, un de ces nobles appels tout vibrants d’espérance, que l’adolescent jette au bord de la vie, hélas! et auxquels l’écho ne répond pas toujours!