Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
À déplacer des montagnes de conventions littéraires et de clichés romanesques — en renouant avec les musiques de l'oralité —,
Jacques DARRAS parvient ici à faire couler avec bonheur (parfois tourbillonner) des rivières dans lesquelles on imagine volontiers un
Joyce se baignant. Où il fait bon revenir souvent, même si cela n'est pas sans risque…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques DARRAS, né à Bernay-en-Ponthieu (Somme) en 1939, est professeur de littérature anglo-américaine à l’Université de Picardie. Après des études à la rue d’Ulm à Paris, il a publié les quatre premiers chants d’un long poème (
La Maye I,
Le petit Affluent de la Maye II,
L’Embouchure de la Maye dans les vagues de la Manche III,
Van Eyck et les rivières IV), des essais (
Le Génie du Nord,
La Mer hors d’elle-même) et des traductions (
Ezra Pound,
Walt Whitman,
Malcolm Lowry). Il est également le premier Français à avoir prononcé les
Reith Lectures à la BBC en 1989, lors du bicentenaire de la Révolution française. Il dirige la revue In’hui depuis 1979.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 403
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Le Petit Affluent de la Maye,poème, 1993.
William Shakespeare sur la falaise de Douvres,poème, 1995.
CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS
La Maye,poème en sept chants. Amiens, Trois Cailloux, 1988.
La Forêt invisible. Littérature du Nord,essai. Amiens, Trois Cailloux, 1986.
Le Génie du Nord,essai. Paris, Grasset, 1988.
La Mer hors d'elle-même,essai. Coll. « Brèves ». Paris, Hatier, 1991.
Joseph Conrad veilleur de l'Europe,essai. Paris, Marval, 1992.
Verdeur dans l'âme, la Picardie,essai. Paris, Autrement, 1993.
Arpentage de la poésie contemporaine,essai sur la poésie. Amiens, Trois Cailloux, 1987.
Progressive transformation du paysage français par la poésie, essai sur la poésie. Bruxelles, Le Cri, 1993.
Ezra Pound,Cantos(traduction collective). Paris, Flammarion, 1986.
Malcolm Lowry,Sous le volcan(traduction nouvelle). Paris, Grasset, 1987.
Malcolm Lowry,Textes choisisdont 50 poèmes inédits. Coll. « Pochothèque ». Paris, Hachette, 1995.
Basil Bunting,Briggflatts(traduction). Amiens, Trois Cailloux, 1988.
David Jones,Anathemata(traduction). Amiens, Trois Cailloux, 1988.
Geoffrey Hill,Hymnes de Mercie(traduction). Amiens, Trois Cailloux, 1989.
Walt Whitman,Feuilles d'herbe,
Jacques Darras
VAN EYCK
ET LES RIVIÈRES
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6673-6
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Jan Van Eyck,L’Homme au turban rouge(1433).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Aussi loin qu’elle remontait, elle n’avait jamais aimé la couleur ni l’odeur des canaux. Elle se demandait encore si la boue du fond était noire par corruption, tourbière ou macération pourrissante des lessives, épluchures, urines, excréments jetés à longueur de journées par les fenêtres. Quatre dizaines de milliers de gens s’entassant dans de toutes petites maisons de brique par familles de huit ou dix faisaient bouillir la ville comme une cornue du diable d’où s’échappait la vapeur des fièvres estivales. On mourait beaucoup en juin à Bruges, on mourait davantage l’été que l’hiver et les petits enfants qui comme elle étaient nés dans la chaleur avaient eu beaucoup de chance de survivre. C’est pourquoi elle aimait incomparablement mieux la grande route d’eau grise dans la large vallée où elle habitait maintenant — la Meuse —, voyageant depuis la France très loin au-delà de Maastricht ou Liège et, rapportaient ceux qui l’avaient accompagnée depuis le commencement, d’au-delà les collines et les forêts opaques de l’Ardenne. Avec les agnètes ses sœurs elles allaient quelquefois respirer la libre circulation du vent sur ses rives. Elle lui paraissait encore plus belle dans sa nature de Meuse pour l’avoir vue briller, enfant, sur plusieurs tableaux peints par son père Jan dans leur maison de Bruges. L’ayant aujourd’hui réellement devant les yeux, qui aurait jamais pu douter que ce fût la Meuse qu’il peignît alors ! Elle conservait par-dessus tout l’image d’un balcon, peut-être une terrasse où l’on voyait la Vierge tenir l’Enfant Jésus — elle n’avait pas servi de modèle, Seigneur, quel blasphème rien que de l’évoquer ! —, d’où le regard s’abaissait aux sinuosités d’une rivière coulant sous les arches d’un pont arrondi avant de disparaître dans la direction des montagnes. Elle ne reverrait sans doute jamais le tableau mais avait certitude que c’était la Meuse. Elle sentait sa présence tout près d’elle comme une onction d’huile qui vous ferait voir, yeux fermés, jusqu’aux limites de l’éternité. Elle avait seize ans, cette année mil quatre cent cinquante, et si dans son souvenir la ville de Bruges ranimait son image tout à coup, c’était parce que juin était une seizième fois revenu pour elle et que, presque jour pour jour, l’année auparavant, elle était entrée comme novice au couvent de Maaseik. Juin était décidément beaucoup plus supportable ici qu’à Bruges, mais comment avait-elle pu accepter aussi facilement de renoncer à la nature et au monde ? Comment avait-elle pu quitter la grande maison de la rue Neuve Saint-Gilles aux fenêtres donnant sur la route liquide de Damme ? C’était une affaire sue d’elle seule. Elle s’était très intimement tenu promesse de ne jamais trahir son cœur jusqu’à la mort. Personne n’en connaîtrait rien. La Meuse coulerait, coulerait sous les arches des ponts avant qu’ils ne l’apprissent parmi des millions d’autres secrets au jour du Jugement dernier. Il y aurait alors une telle somme de secrets, une tellement volumineuse somme de Meuse de secrets, que l’on verrait les hommes les femmes de la Résurrection flotter joyeusement nus à même la limpidité qui les laverait. À moins que ce ne fût l’image impie que lui soufflaient ses rêves terrestres les jours d’air plus doux que d’autres où elle confondait le bruit de l’eau du fleuve tout proche cheminant vers son embouchure et le cours des vies humaines allant vers le Seigneur. Qu’elle s’imprégnât plutôt de son modèle, conduite de force dans la piscine par le fils du préfet romain ! De même que sainte Agnès, alors miraculeusement nimbée d’un voile de feu et de lumière la protégeant du ravisseur, pour elle ce serait feu et soleil aussi, le jour du Jugement dernier. Elle avancerait aux tout premiers rangs de la troupe des Saintes. Elle retrouverait l’Agneau glorieux son Père rayonnant dans le mitan de la prairie.
Pareille énormité doit-elle se confesser ?
Oui pour que l’on comprenne le sens des lignes qui vont suivre.
(La honte sera secrètement partagée par beaucoup).
Nous n’avions évidemment pas pu ne pas savoir.
Comment eussions-nous voté l’été précédent lors du référendum ?
Dire « oui » sur papier blanc ne nous suffisait pas.
Nous voulions nous unir dans la ville elle-même.
Jeunes conjoints de l’Europe.
Vérifier notre légitimité à Maastricht.
Catastrophe de la mémoire, nous ne nous souvenions plus que Maastricht fût aux Pays-Bas.
La faute à Liège.
Nous avions descendu la colline pour contourner la ville par l’ouest, délaissant la direction d’Aix-la-Chapelle et l’Allemagne, obliquant vers l’autoroute qui suit la rive droite du fleuve.
Diagnostic : syndrome classique de l’amnésie.
La ville endormie dans son reflet glissait vers l’aval des langues germaniques, flamande, néerlandaise, allemande, feignant de croire que sa source la baptisait éternellement française.
D’amnésie plus grave que celle du futur il n’y a pas.
Dangereuse la ville qui oublie dans quel sens le courant la traverse.
Riveraine d’un suicide.
Le sien.
Nous frissonnâmes.
Ce vingt-sept décembre il faisait froid.
Nous nous en rendîmes compte dès l’ouverture des portières.
Engouffré dans le couloir de la rivière le vent protesta immédiatement contre nous de sa voix négative.
Depuis plusieurs semaines la pluie était tombée à longueur de journée, gonflant jusqu’à la crue les eaux de la Meuse.
La Meuse, avait-on vu entendu lu sur trente-six canaux d’information, noyait les parties basses de plusieurs villages ardennais.
De la Campine, du Limbourg plus loin vers l’aval,niente !
C’était comme si cette partie du fleuve ne les concernant pas, l’information coulait hors de portée des oreilles, des yeux français.
Interdite de rumeur.
Comprendre que le rayon de notre intérêt aux choses change suivant la découpe des langues nationales, nous devions venir à Maastricht aussi pour cela.
Outre la crue du fleuve, l’hostilité du vent, la noirceur de la nuit, notre ignorance du néerlandais — où avions-nous lu que Maastricht fût en Belgique ? — nous angoissa la constatation que la majorité des hôtels était fermée.
Aventure pour un couple français que de se retrouver ici un 27 décembre.
J’aime la Meuse.
Ai composé plusieurs poèmes à cette rivière.
Ou plus précisément avec elle, tant je la sens qui me guide le coude le bras — directrice mieux encore qu’inspiratrice.
J’aime croire que d’entre toutes les rivières françaises elle est celle qui me correspond le mieux.
Né moi-même près d’un petit ruisseau dont le filet d’eau s’étire jusqu’à la Manche sur une distance de quarante kilomètres, au nord de la Picardie, à la frontière des départements Somme Pas-de-Calais.
J’aurai beaucoup écrit sur lui.
Lui donnant les lettres de noblesse qu’il ne m’avait pas demandées, dont il n’a sans doute que faire, étant occupé à garder son lit inviolé par autoroute résidences secondaires ambitions cadastrales des fermiers.
Son nom : la Maye.
Que les vingt lecteurs qui achetèrent mon livre — quatre cents cinquante pages prose vers croisés comme par confrontation typographique, caractères romains italiques dialoguant en présence du blanc — ont toujours eu quelque mal à prononcer.
Dit-on « Maille » m’interrogent-ils soupçonneux sur la justesse de mon « oreille » (il a la surdité de certaines harmoniques).
Je les invite à ouvrir la bouche le plus ovinement possible pour que sonne la diphtongue.
« Mêê ».
Maye Meuse la distance en kilomètres n’est pas tellement immense.
Notre conscience géographique n’a cependant pas grand-chose à voir avec la géographie.
La psychologie plutôt.
Trois heures trente d’automobile suffisent pour monter d’Amiens à Namur par l’autoroute Nord.
Curieusement, à l’embranchement Cambrai puis en Belgique Feluy, les véhicules semblent s’évanouir deux fois.
Nous Français privilégions depuis des temps immé-moriaux l’axe perpendiculaire (cardo/décumane)
Aimant depuis/vers Paris lever droite imaginaire montant d’un côté à Lille, horizontalement Brest-Strasbourg.
Dessinant en somme mannequin articulé — tête épaules concentrant le pouvoir pendant que côté sud-ouest les jambes sont promises à la course du rugby, sud-est les cabrioles de l’amour.
Les Ardennes, que la Meuse rejoint après avoir pris source tournant dos à la Seine la Marne sur le désertique plateau de Langres, ont l’inconvénient du décentrement par rapport à l’axe.
Les Ardennes s’en vont en biais chevreuils coupant des laies jusqu’aux forêts du Luxembourg, de l’Allemagne.
Demandez à un Français de vous parler de cette capitale aux immenses viaducs aériens dont les jambes évitent de piétiner la minuscule Alzette, remparts jaunes d’où l’on distingue dans la direction de l’est une trouée à travers les sapins qui semble aller droit en Bohême — la Bohême de Jean de Bohême.
Luxembourg, il ne connaîtra pas.
J’aime que la Meuse soit française en Germanie.
La rejoindre d’une course oblique versant ensommeillé de la France.
Namur par exemple.
Non pas la ville basse humide de brumes, Sambre glissant jusque dans la gorge des églises — Saint-Loup voûtes vermicellées Saint-Jean l’obscure.
Mais les collines d’où l’on aperçoit au loin l’arc de forêts rouges rousses à l’automne défendant l’entrée d’une contrée impénétrable, cependant que dans le matin brume bleue mêlée au soleil sur le fleuve, montent les fumées des dinanderies.
Très tôt à neuf heures rive gauche ou redescendant cette même route à quatre heures de l’après-midi vers Namur est comme d’épeler la géographie française langue étrangère.
Traduction dans le dictionnaire bilingue aux teintes fluviales, nuancier gris bleu vert que la Meuse ouvre à disposition.
J’allie Maye à Meuse son affluent imaginaire.
L’y baigne baptême dans la somptueuse rivière où rebondissent très loin par écho à sa surface les heurts des marteaux du chantier Rotterdam.
Lui confère une identité plus ample.
La fais changer de nationalité.
Maastricht.
Au fond de la place de l’hôtel de ville l’hôtel du Chêne
Néerlandais eyck, allemand eisch, anglais oak.
Appuyé contre le bureau de la réception du Eyck Hotel je demande pour la nuit — formulant question dans mon français de France le plus limpide, nous sommes dans la cité de toutes les langues de l’Europe — une chambre.
Crispation immédiate.
Je viens de toucher la peau de mon interlocuteur.
Comme si la langue était derme.
Comme si notre langue natale-nationale nous enveloppait d’une membrane sensible.
Après la crispation, retour de l’instinct professionnel.
Par souci d’expérimentation je me réserve d’utiliser l’anglais demain matin au moment où je réglerai la facture.
Je sais que je me ferai rétrospectivement pardonner ma « faute » de la veille.
Faudra-t-il imaginer une biologie biotopie biopraxie des langues.
Dehors dedans — comme lorsque nous dormons sous nos couvertures.
N’étant préparés par aucune forme d’éducation à vivre dans l’inconfortable « entre deux » — deux langues, deux pays, deux hôtels, deux vies.
Toujours il faut que nous décidions.
Si nous sommes dehors.
Si nous sommes dedans.
Comme si l’indécidabilité ne concernerait que l’énigme de l’au-delà (serons-nous mélangés à la matière anonyme, serons-nous accueillis par Dieu dans son nom ?)
Mon pessimisme est grand.
Nos fenêtres place de l’Hôtel de Ville : double vitrage rideaux amidonnés parfum de tabac froid sous les plinthes.
Dans dix minutes nous bravons la nuit pour aller juger de plus près l’étendue de la crue.
Je t’embrasse sur la joue à ce moment-là.
Toi paupières baissées sur les yeux comme pour le sommeil.
Fatiguée par la longue route dans le soir d’hiver tombant.
De la difficulté qu’il y a à s’aventurer en langue, terre étrangères, sans personne ni rien au bout du voyage pour vous accueillir qu’un personnel d’hôtel indifféremment aimable.
Dehors la fatigue.
Dehors — le nom de notre fatigue au monde
27 décembre huit heures sortie dans un bloc de glace noire.
Ville deux moitiés égales de part et d’autre du fleuve.
À contre-couloir du vent rues piétonnes la rive gauche — vitrines illuminées pour rien entre Noël Nouvel An — nous dirigeant vers l’eau dont nous entendons la rumeur comme une brume bruyante.
Sur la rive en face les lumières éclairent à peine les pignons, augurant encore moins du degré d’activité commerciale réelle.
Nous nous approchons par la pente conduisant au pont.
L’eau recouvre les quais.
Des planches accèdent aux péniches dont l’hermétisme des ouvertures ainsi que l’oscillation au bout de leurs amarres comportent une menace.
Omniprésente.
Sur le pont, des jeunes cou mains engoncés dans leur blouson sont venus voir le spectacle du fleuve se précipiter contre les piles dans un tourbillon de colère offensée avant de trouver voie difficile sous les arches.
L’idée nous saisit que les pierres pourraient s’effondrer sans prévenir.
Oreilles emplies par la symphonie des affluents, ruisseaux, rigoles, fossés ayant hiérarchiquement contribué au gonflement de cette volumineuse voix réminiscente du romantisme, nous avons peur.
D’une peur étrangement confortable.
28 décembre.
Grésil blanc sur toute la ville.
Grésil blanc sur fond de grisaille.
L’eau du chauffage dans le serpentin placé bas sous la fenêtre bout, directement alimentée par la Meuse venue faire quelques boucles supplémentaires pour éponger son volume excessif en vapeur.
Au rez-de-chaussée dans une salle moquette verte où traînent mauvaise chiennerie des relents de nourriture du soir précédent, petit déjeuner germanique.
Früchstuck conquiert l’hôtellerie européenne.
Chaque matin, dorénavant, nous nous réveillerons fruchtuqués.
Au nom de quel croissant décongelé ou café noir acide protesterions-nous contre cette conquête-là ?
Les sauces au vin s’en trouveront simplement repoussées vers la nuit.
Dehors, l’humidité du froid grippe les automobiles.
Français en panne — pas la plus infime étincelle dans la batterie !
Voter pour ou contre un garagiste ?
Décembre pour décembre court-circuit d’images — il y a trente-trois ans au parvis de Saint-Bavon à Gand, faute de précaution d’antigel, je découvrais au matin bloc de glace dans mon radiateur.
Ne sachant plus maintenant ce qui l’emporte, du sentiment d’écrasante répétition du destin ou de la honte du mauvais représentant commercial automobile à l’étranger.
Europe, combat permanent entre adolescence âge adulte.
Eau fluide la même solidifiée en glace.
Croire aux miracles, l’énergie qui nous fera peut-être redémarrer.
Moteur remis en marche (résurrection ?) d’une toute petite boucle effectuée avec la Junior, moi tête baissée bras en croix au cul de la carlingue, toi pieds à l’embrayage.
Le miracle ne s’était pas produit il y a trente-trois ans.
Redémarrer — croire à ce qui se produit deux fois.
Il faudra que nous changions de roman de romantisme.
« Quelle direction ? »
Tu ne m’as pas réellement posé la question.
Je te la fais prononcer parce que menant ma réflexion à voix haute je prends forme momentanée du dialogue.
Je me fais l’impression de toujours conduire.
D’aller à la rencontre de quelque chose que je ne connais pas.
Je nous conduis comme si ton acquiescement que je tiens trop souvent pour acquis était d’une passagère silencieuse.
Place du mort disait-on avant l’invention des ceintures de sécurité.
Qui ne dit mort consent.
Je t’imagine transie par la fluidité sans fin du paysage comme rivière dont fuieraient sur chaque côté les deux rives.
L’image de notre mouvement reflété dans l’eau transparente de ton silence m’emplit soudainement d’un vertige
Je me tais pour t’entendre parler.
Est-ce toi qui parles ?
Ou le reproche que fait résonner en moi ton silence auquel je fais écho ?
Maaseik chêne sur la Meuse.
Sans attendre ma réponse tu as ouvert la boîte à gants devant toi, en as extrait la carte topographique Belgique numéro 26 publiée par l’Institut géographique national.
Je me revois l’achetant à l’abbaye de la Cambre à Ixelles.
Matin de février aussi gris qu’aujourd’hui où croire en la beauté de la géographie exige une lumière intérieure.
Je n’oublierai pas le Flamand qui nous la vendit.
Figure massive à la serpe, roux désordonné de la tignasse qui, faute de pouvoir me refuser l’échange des mots au taux français — un fonctionnaire belge ne doit-il pas être bilingue ? — se racheta sur l’échange des monnaies.
M’obligea à courir les banques du voisinage où convertir mes francs qu’il avait refusés.
Les sarcasmes de mes amis contre mon idéalisme maastrichtien m’apparaissent cruellement justes.
Je concède avoir rencontré échantillon d’humanité exécrable en ce Flamand.
Non pas ennemi parce que Flamand.
Mais parce que mesquin — Charles le Mesquin.
Prendre conscience que ses compatriotes pourraient accaparer la topographie de leur pays fût-ce à échelle symbolique microscopique du 1/50 millième, dans le plus fin maillage de ses frontières (Belgique, terre de frontières imperceptibles) m’apparut ce matin-là impératif catégorique.
Je me jurai de ne jamais oublier sa physionomie.
Entre Meuse et Zuyd Willems sur la gauche les prairies étaient inondées.
Vicinales barrées sauf aux riverains vers Uikhoven Boorsem.
L’eau mangeait la terre encerclait la base des peupliers pour en faire des saules d’occasion.
En moins blanchi par la neige, en moins durci par le gel, c’était l’hiver de Bruegel dans lequel nous avancions.
Les automobiles feux de croisement allumés semblaient glisser sur des patins de caoutchouc.
Fut-ce à Meeswijk ou plus haut à Molenveld ou encore à Elen, que nous nous rangeâmes avec vingt autres en contrebas d’un talus ?
Visiblement quelque chose se passait sur le fleuve, des familles sortaient par les portières, enfants courant en tête, d’autres serrant la main de leurs pères, tous saisis d’une fièvre les haussant sur leurs semelles
Tu avais trop froid pour m’accompagner.
Je suivis seul la parabole des curieux.
Au fleuve, il y avait à voir le fleuve.
La difformité de sa crue.
Comme une fable en train de se raconter elle-même silencieusement.
Avec suffisamment de menace en elle pour faire frissonner les enfants et les hommes mais la bienveillance aussi d’une créature antédiluvienne.
Les clôtures avaient l’air particulièrement absurdes de ne plus délimiter aucun espace.
Il n’existe pas de pire maladie pour un piquet de clôture que celle du narcissisme riverain.
Une frontière contemplant sa propre image dans l’eau est proche de la dilution.
À Maaseik dans le milieu du courant de la Meuse a été tracée la frontière entre Pays-Bas Belgique.
Les riverains étaient inconsciemment venus assister à une invasion naturelle d’une frontière par l’autre.
Faire constatation que l’extension de l’eau de quelques centimètres dans le sens de la hauteur suffit à oblitérer les lignes coutures laborieusement incisées par les hommes sur le sol.
Ne devrions-nous pas vivre nos propres vies en état de crue permanente ?
Constamment nous déborder.
Sortir de nos rives individuelles plutôt que vivre à leur abri par défaut.
Je ne t’ai pas fait toutes ces réflexions rentrant dans l’automobile dont tu avais laissé marcher le moteur pour jouir d’une climatisation tempérée.
« Petit agneau » dis-je, m’engouffrant très vite pour ne pas laisser échapper la douceur de l’air, frottant mon nez glacé par la morsure mosanne contre ton front.
Nous serions à Gand aux alentours de seize heures, ai-je ajouté.
Comme si ma brutale transition du dehors à l’air chaud du dedans m’avait subitement dégelé la langue.
Cela impliquait de ne pas trop s’attarder à Maaseik dont, à juger par les toits les clochers d’ardoise qu’on apercevait de la route où nous nous engagions maintenant, la taille était d’un gros bourg fermier.
Déboucher par accident sur la place centrale — place tendue dans toutes ses dimensions comme si son espace avait été dynamiquement noué au centre par un architecte — me donna instantanément du regret.
L’étrangeté venait de la profusion des scintillations de Noël suspendues aux arbres aux vitrines en hauteur contre les pignons de brique rouge fumée.
À mesure que je fis le tour du périmètre mon esprit se promit d’en savoir plus sur Maaseik.
Mon désir emmagasina la proximité surréelle de la ville à la Meuse en crue.
La comparant au fond de mon musée secret à un étrange tableau de Khnopff où l’on voit les vagues de la mer lécher les soubassements d’une ville flamande imaginaire.
Flocons de neige sur les sapins noirs de la Campine.
Nous nous élevons maintenant au-dessus du fleuve par une route dont l’existence se réduit à deux sillages laissés par les pneus.
Le reste est hypothèse blanche.
Dangereusement glissante sans doute.
Accompagner le volant dans le sens d’un dérapage est comme ces premiers conseils que l’on donne au skieur — inutiles puisque de toute façon la chute suivra immanquablement.
Sommes-nous dans les Fagnes ?
Que la Belgique soit montagneuse m’apparaît comme évidence sitôt que j’évoque les amis poètes qui par naissance ou habitation ont partie liée aux cantons du Condroz, de la Campine, des Hautes-Fagnes.
Les Français sont seuls à sourire.
J’ai souvenir de mon immense étonnement l’hiver où, montant par la route Charlemagne depuis Laon, j’avais sauté la frontière à Macquenoise glissé entre le bois de Chimay les Fagnes jusqu’à Couvin Mariembourg pour tomber sur une station de ski avec pylones de remonte-pente (laquelle ?)
Neige fréquente sur les Ardennes.
L’évidence m’est tout à coup apparue qu’Arthur Rimbaud n’aimait pas l’hiver.
Manque un versant nord de sa poésie qu’il va exposer au sud en même temps que Gauguin Van Gogh et autres.
Se produirait-il de soudaines mutations collectives dans nos tropismes — tropes, troupeaux ?
Cent cinquante kilomètres d’autoroute entre Meuse Flandre, Meuse Escaut.
Comme nous descendons vers Louvain la neige se liquéfie pluie, que la vitesse automobile l’émulsionnant sous le caoutchouc des roues fait rebondir élastiquement au pare-brise.
Panique des balais — pinceaux à pluie automatiques.
Notre plaisir au vingtième siècle transformer l’espace en salle de bal valser en couple avec lui.
En toute gratuité.
En toute chasteté.
Technologie primitivisme s’épousant chaque seconde par le rythme.
Ne plus s’étonner que l’art s’essouffle à rejoindre ces dynamiques machines automobiles qu’aucune huile même acrylique ne va assez vite pour fixer sur le tableau.
Depuis toujours mobiles sans notre permission les fleuves seuls de fluidité comparable.
Incomparable.
« Te rends-tu compte qu’il nous aura fallu à peine deux heures d’autoroute pour condenser toute la carrière de van Eyck — Maaseik Gand ? — mystiques malgré nous aujourd’hui, c’est notre drame, circulant dans la vie comme dans un musée d’art abstrait sans nous rendre compte de rien. Faisons pause à Bruxelles, il est déjà une heure de l’après-midi, que dirais-tu d’une bonne casserole de moules de Zeelande avec frites et bouteille de Moselle frais ? »
Ciel gris de mer du Nord Gand paraît rétracté.
Notre plaque minéralogique française induit l’hostilité sur les visages.
Ruraux profitant du dimanche pour venir occuper cette ville qu’ils mépriseront le reste de la semaine.
Si indéracinablement loin pousse la racine du racisme chez le moindre propriétaire terrien !
Homme de la campagne moi-même, j’ai douloureusement appris à haïr son esprit.
Ne conservant de mes années villageoises qu’une légère trace de cette essence de lisières qui me communique propension animale à fuir dans la direction de l’horizon au lieu de m’agréger m’enclore dans les bornes de mon cadastre.
Ce sera la douleur secrète de mon existence cette aliénation progressive d’avec les miens.
Quoique grise la ville me va comme gant, parce que l’histoire y sécréta l’onguent miraculeux de la fréquentation entre femmes et hommes dont l’agissement n’est pas encore évanoui.
Devant toi la feuille sur laquelle notre ami nous a dessiné à grands traits de plume le plan des rues.
Sint-Niklaas Michielsbrug Burgstraat Prinsenhof — la dilatation magique d’espace que produisent ces noms croît en raison proportionnellement inverse du résillement de plus en plus serré des ruelles où s’enfonce l’automobile.
Où commence à pénétrer en même temps la nuit.
Gauche une fois, droite une deuxième fois — la vue du même béguinage ne nous rapproche toujours pas de la demeure natale de Charles Quint, comme si être Français nous interdisait l’accès au cœur historique de l’Europe.
Sur le sommier de nos hôtes la lumière du matin qu’affaiblit un store blanc nous surprend.
Ensevelis dans la neige de la mort gisants côte à côte
Comme si l’accident nous avait rattrapés que nous fussions allongés sur bas-côté de route dans les sapins, dissimulés sous les plis d’une toile.
Claus Sluter notre ciseau.
Loin devant toi tu sembles prolonger en imagination toutes les routes que nous avons prises ensemble.
Qui reconduisent au même reproche muet.
Trente années communes pour quelques imperceptibles centimètres de froideur.
Ne suffit-il pas que la Terre penche sur son axe d’une seconde pour que s’abatte une catastrophe climatique ?
Ton corps sculpté dans la glace me demande pressamment ce que fait mon désir.
Te répondre que notre route hier Maaseik Gand avait pour but van Eyck son Agneau mystique, quand même le croirais-tu, tu ne l’accepteras pas.
L’amour demande preuve par le ciseau sexuel.
Dans l’impatience de l’inachèvement.
La plaie du plaisir, l’entaille, l’incise.
« Étends sur moi la main par pitié je serai guérie ! »
Malgré ta plainte d’agnelle je ne bouge pas, les images de la ville défilent au fond de mon regard où est la naissance des rêves.
Je nous revois marchant par les ruelles au confluent de la Leie avec la Lieve.
La Leie la Lys dont je connais le cours depuis la source très loin en arrière les vallons crayeux autour de Thérouanne aux confins des premières pentes du Boulonnais.
La Lys qu’il y a pour moi fierté naïve à voir parvenue, la paysanne, à son statut d’eau réfléchissante.
D’eau méditative méditante.
Pour avoir interminablement prêté sa surface aux pensées rouges et vertes des peintres de Latem.
Pour avoir interminablement tourné autour d’elle-même comme un choix délibéré de lenteur entre les pins nordiques le sable où se cachent encore aujourd’hui les villas.
La Leie la Lys dont la réussite — les réussites se font à l’étranger — se mesure à la capacité d’avoir su s’approfondir sans inutile humilité pour accueillir dans leur jeune arrogance les fortunes commerçantes de Korenleie de Grasleie.
La magnanime bienveillante Leie dont la tolérance alla jusqu’à adoucir dans son grand cœur d’eau horizontale la masse brute du Gravensteeen (résidence des Comtes de Flandres) sur Sint-Veerleplein.
Au fond de mes yeux en ce moment, il est à la fois matin et veille.
Je nous imagine hier soir marchant sur les pavés du quai aux Herbes Graslei dans une élongation du temps infiniment suspendu par contact magique avec les noms-images qu’éveillent — nous fûmes extraordinairement éveillés ! — ces façades anciennes dans nos mémoires.
Je nous revois marcher au pas de la rêverie nocturne.
Quasiment immobiles dans notre mouvement.
Marcher tout à coup sur le reflet d’une haute façade viennoise illuminée de blanc, à quelques mètres de Michielsbrug, qu’il est tellement plus beau de contempler tête en bas dans l’eau — unité double.
Sais-tu que j’ai depuis trente ans toujours fait le même rêve, qui est le rêve d’une ville peinte par van Eyck jusque dans les détails les plus infimes clochers toits, où nous habiterions dans l’extension illimitée du plaisir — ville fleuve, ville fluide, ville Lys, ville Meuse — à moins que, j’avoue ne pas très bien savoir, il ne s’agisse du diffèrement interminable du désir.
Nommé Virginité
Se pouvait-il que la nostalgie de sa ville s’emparât aussi précocément de lui alors que leur compagnie longeait à peine la rivière et que, visage tourné vers le Nord et les pentes de Montjeu où l’herbe d’avril faisait comme une étoffe d’un bleu froid, il n’aurait eu qu’à effectuer une légère rotation du tronc sur sa selle pour distinguer à l’horizon derrière eux les remparts dans lesquels ouvraient les deux majestueuses portes romaines d’Arroux et de Saint-André ? Non, son esprit n’allait pas le trahir à ses émotions, comme on peut avoir soudainement décidé d’échanger un prisonnier dont on craindrait que sa résistance ne finît par dévaluer le prix. D’aussi loin qu’il se souvenait de son enfance dans le sombre hôtel familial sur la colline d’Autun, au sommet de la rue des Bans, dont il avait fait, adulte, sa somptueuse résidence, l’enrichissant de tentures et de tableaux parmi lesquels il vouait une adoration quasiment religieuse, il avait pu hier encore le vérifier, à cette Vierge au manteau d’étoffe rouge que son ami Jean de Bruges lui avait offerte, c’était l’exemple des Romains et leurs exercices à fortifier l’assurance de l’âme qu’il s’était toute son existence appliqué à reproduire. S’il eût dû répondre à la brise d’avril descendue à l’instant des plateaux du Morvan chuchoter à son oreille l’impertinente question plutôt que la laisser jouer plaisamment dans son cou dénudé par la tonsure, il aurait attesté qu’écrire avait été la plus constante de ses occupations. Que par milliers, voire par dizaines de milliers se dénombraient aujourd’hui les lettres, missives, avis au Duc, ordres aux Chambres, authentifiés de sa main et de son sceau. Car, respectueux plus que quiconque de la chose écrite sans laquelle aucun État ne pouvait assurer sa propre continuité, il avait voulu, lui chancelier des ducs de Bourgogne, que fût créé dans chaque cour ducale un office des archives que les âges postérieurs, s’ils en prenaient soin, pourraient suivre en exemple aussi bien que soumettre à l’approbation de leur scepticisme. Les chiffres de l’arithmétique n’avaient pas moins de noblesse en eux que les lettres de l’écriture n’avaient obligation, si elles voulaient être entendues par l’oreille, d’entretenir une proche familiarité à la parole vivante qui s’échappe de nos bouches comme la fumée. Jeune avocat, fils d’avocat, dont le Parlement de Paris avait à vingt et un ans reconnu les promesses, il avait employé les vingt années suivantes à acquérir outre la force d’éloquence la maîtrise du silence et de la dissimulation. Pouvoir déployer l’étendue de son art, l’occasion s’en était présentée lors de ce fameux lit de justice du vingt-trois décembre de l’année mille quatre cent vingt en l’Hôtel de Saint-Paul à Paris où Georges Chastellain présent à la scène l’avait dépeint — les chroniqueurs sont peintres avec les mots — genou en terre, requérant humblement aux deux rois Charles VI de France, Henry V d’Angleterre et de France, d’être entendu ou comme l’écrivait Chastellain qu’il citait à lui-même de mémoire « pour bénigne permission d’être ouy ». Vingt années plus tard par cette fraîche matinée d’avril où leurs chevaux allaient l’amble à l’abri des haies d’aubépine blanchissante, au bord du petit affluent de la Loire dont ils remonteraient le cours encore pendant deux ou trois lieues jusqu’au Grand Bessay, avant de tourner vers l’Ouche, l’affluent de la Saône qui les conduirait au cœur de Dijon, la pensée se faisait mûrement jour à son esprit que le plaisir qu’il avait toujours pris aux mots n’était pas tant celui de leur ordre dans la phrase, dont il imaginait que ce devait être le plaisir du chroniqueur, que celui de l’effet qu’ils étaient susceptibles de produire, en certaines circonstances, directement sur ceux à qui ils étaient destinés. Lors de cette mémorable séance du vingt-trois décembre où s’étant relevé face aux deux souverains en leur cour assemblée, il avait commencé d’énoncer les demandes sévères, qu’il savait pour plusieurs d’entre elles inacceptables, par quoi il avait conseillé à son futur maître le jeune duc Philippe de demander réparation au Roi de France son oncle du meurtre commis à Montereau contre son père Jean, duc de Bourgogne, dit Jean sans Peur, par les hommes du Dauphin, il avait éprouvé un délicieux tremblement de crainte à invoquer que fût versée compensation par le sang royal. Que lui, Nicolas Rolin, simple fils d’avocat autunois, promu au rang de chancelier par Philippe, en reconnaissance de son éloquence procédurière, eût osé cette fois-là en toute légitimité porter condamnation contre les Grands, il le devait à la supériorité que le soutien des armes et du droit donne aux mots sur leurs séductions sonores ou colorées. Écrire, il le faudrait assurément toujours davantage aux fins de conserver mémoire des actes importants comme des comptes les plus infimes, mais parler persuasivement pour qu’aient lieu les actes qui changent le monde, était l’art qu’il affectionnait sur tous les autres et qu’il avait retenu par fréquentation, depuis les années de collège, de l’exemple cicéronien. Partout dans la ville d’Autun, dont elle avait aménagé la colline au-dessus de l’Arroux en forme d’amphithéâtre s’appuyant aux contreforts du Morvan et de l’Autunois pour défier plus spectaculairement les ombres animales de l’ancienne forêt, était visiblement inscrite la marque de Rome. N’avait-il pas de même cherché à communiquer plus profondément, plus durablement son amour du commerce des mots et des choses, des mots avec les choses, par le truchement d’images peintes ? Il doutait si les générations futures sauraient deviner dans l’arrondi des collines bleutées qu’il avait humblement suggéré à son ami Jean, le peintre Brugeois, de dessiner, par-delà la terrasse où on le voyait lui-même en conversation secrète avec la Vierge, et d’où l’on domine la rivière Meuse, fleuve favori du peintre, ses propres collines natales de l’Autunois. Quoique l’Arroux fût vif dans la lumière d’avril et que le courant, à mesure qu’ils montaient vers la source, devînt un subtil contrepoint, il se savait avoir plus de désir dans les yeux que d’harmoniques dans l’oreille. Voilà qui l’eût sans doute empêché de jamais devenir l’écrivain que son esprit lui avait fait comme un reproche furtif, ce matin, alors qu’ils quittaient tous les cinq la ville, de ne pas avoir songé à être. Admettant que son nom les atteignît, comment en effet les âges futurs entendraient-ils le bruit de ses paroles, les mots de sa conversation, si personne ne les avait notés ? Ils approchaient du confluent de la Drée mais lui, s’abstrayant du bruit de l’eau, portait déjà le regard loin devant jusqu’au fond de la vallée pour deviner les pentes du plateau où ils chevaucheraient aux heures de midi. Le terrien qu’il avait toujours été conjointement à l’homme de droit qu’il était devenu lui avait facilité sans trop de peine l’accès à la chancellerie. Voir loin, savoir se taire, s’apprenait au pas des montures qui vous véhiculaient tout au long de la plaine pendant des jours entiers. Au-delà de la parole efficace et vive, il y avait en effet le pays du silence dont les domaines s’ouvraient aux confins de la religion et de la diplomatie. Être un jour l’ambassadeur des hommes auprès du silence divin, n’était-ce pas le rôle auquel le chancelier des puissants et tonitruants ducs de Bourgogne aspirait suprêmement ? Avait-on compris sa force d’entêtement, tellement plus proche que tout des racines jurassiennes à quoi l’attachait sa famille ? Jean son ami le peintre l’avait étonnamment saisie. Bien qu’il lui eût fait les mains jointes trop petites à son goût en proportion du volume des mâchoires et du front, il se reconnaissait dans son portrait — la tension silencieuse des yeux, le regard rentré en lui-même — qu’il se surprit précisément à imiter à la minute qu’ils atteignaient le confluent de l’Arroux et la Drée. Ni les grands fleuves comme la Meuse ni les ruisseaux n’étant destinés à être contemplés longuement, car la Terre est notre souci immédiat et le Ciel ne s’aperçoit jamais qu’à travers les yeux baissés d’une Vierge, il commanda par la bride à sa monture de ralentir, et levant le bras droit dans son dos, intima au dernier cavalier du groupe, l’homme que l’on appelait le chauffe-cire et qui préparait les sceaux, de venir à sa hauteur.
Complicité d’une femme sourire aux lèvres s’adressant à lui d’en bas.
Ce sont les anges que vous dessinez ?
Que peut-on faire d’autre que dessiner les anges !
Élus.
Appelés.
Angeloi.
Tolérance pour les hommes qui voient angéliquement des anges.
Qui ne voient pas que les anges ont ailes d’oiseaux de proie.
Peut-on sourire aux anges ?
Sans même savoir de quoi ils seraient l’annonciation.
Annonciateurs ?
Prédateurs ?
Quatre flammes.
Quatre flammes sur marbre noir.
Marbre noir (cela se vérifie dans un livre dont, tellement vive l’image d’ailes brûlant comme de flammes, il a, dépliant les pages, le sentiment d’ouvrir les ailes elles-mêmes) provenant des carrières de Dinant sur la Meuse.
Que le sculpteur a fait venir à Dijon bloc noir dans quoi tailler la table — autel table.
Deux chandeliers allumés posés à une extrémité les anges.
Messagers à peine atterris des hauteurs du Ciel tout en or.
Mission de ne jamais replier leurs deux ailes en contact avec l’air.
Par lesquelles ils activent l’insaisissable étoffe de flammes.
Comme s’il leur brûlerait — ces anges — de devoir refermer leurs ailes.
Qu’ils continuent à battre dans une silencieuse polyphonie de plumes.
Pour qu’aux imaginations résonnent les harmonieux tuyaux de la création.
Dessiner dans la salle des Gardes du palais des Ducs de Bourgogne à Dijon implique.
(Scène en progression)
Que l’on dispose d’une boîte couvercle entr’ouvert par le pouce de la main contenant quinze pastels Caran d’Ache où choisir avec l’autre main, prenant chaque fois scrupule de les replacer dans l’ordre chromatique.
Dans le même temps d’un carnet.
Noir feuilles détachables (marque anglaise Daler 3405 coincé cela ne va pas nécessairement de soi aux plis d’un imperméable Saint-Laurent étoffe ample pour faire coussin à l’angle de la balustrade avec le mur).
Où crayonner main libre forme de deux anges (tombeau de Philippe le Hardi).
Lesquels sont perfection de fuite profil fugace.
Plus ou moins d’élection (d’ange) en soi.
La difficulté est.
Comment se poser sans cesser de voler.
Comment couvrir la terre de son envergure effaçant simultanément les marques au sol.
Dessiner, dessiner un ange — tout un.
Imperfection l’angoisse de l’ange.
Vallée haute à mi-chemin d’une vallée basse.
Au centre du village la route de plus en plus sinueuse à mesure que les pignons prennent suffisamment confiance en eux pour la coincer.
Ruade d’un petit coup de rein, elle monte sa pente pour essouffler le poursuivant puis musarder à l’abri des vents du Nord — forêt de Pasques — au milieu d’aubépines chatons.
Pâques à Pasques.
Charolais à flanc de collines pâquant dans l’herbe neuve.
L’œil croit à des blocs de craie pour un marnage.
Ou une intempestive floraison de pâquerettes.
D’en bas.
Quelle idée !
Quand ils bougent l’œil accommode — ce sont des bœufs.
L’illusion de la couleur perspective a mis telle incertitude dans l’ensemble du paysage que l’animalité s’étend par contagion aux formes arrondies des collines environnantes.
À l’oblique de la vitre où l’on voit passer le pied d’une pente dont on ne peut appréhender le sommet trop gigantesque pour le cadre, les jambes se prennent à fourmiller.
Le paysage leur communique directement son impulsion.
Message, ses messagères.
La maison de l’Historienne (elle enseigne à l’Université de Dijon) fut naguère moulin.
Sans qu’on sache vraiment pour quelle raison la dérivation fut interrompue.
Le pré conserve diffusément mémoire de ces années comme une imprégnation favorisant la croissance de l’herbe rebelle qu’il faudrait quasiment discipliner à la faux.
La propriétaire ne semble pas avoir choisi cette solution.
Dilaté par l’humidité naturelle de l’hiver le bois des portes grince contre la pierre des seuils.
La maison exprime sa réticence à l’usage occasionnel.
C’est une maison retraitée qui le sait mais ne l’accepte pas.
Quelques mètres plus loin entre deux haies le minuscule ruisseau Bie.
Dont la précipitation anonyme à se fondre dans la petite Oze beaucoup plus bas traverse les murs.
Pour peu que les oreilles dans le moulin soient fines, leur sera accordé d’entendre l’immense ramification vers l’aval.
La Drenne qui ajoutera tantôt son chant à celui de l’Oze sur sa gauche.
L’Ozerain, compagnon masculin de l’Oze, à distance dialogante de qui coule longtemps cette dernière jusqu’à ce que, traçant boucle personnelle autour d’Alise Sainte-Reine, chacune des deux rivières vienne tendrement laver les pieds endoloris d’histoire de la montagne.
Pourquoi ne ferait-on pas remonter jusqu’au moulin l’écho tellement plus lointain du confluent où se marient dans un même lit et s’aimeront sans doute pour toujours comme dans les histoires qui finissent bien l’Ozerain et l’Oze, entre-temps visitée par le luronnant Rabutin, avec la Brenne tout à l’heure qui accueillera sur son côté gauche le Dandarge pour mieux tenir conversation au langoureusement vert canal de Bourgogne, avant de se vassaliser à l’Armançon qui l’emmènera chevauchant en croupe jusqu’à l’Yonne ?
Peut-être même suffirait-il d’un bond de l’imagination au-dessus des six cents mètres de pente du mont Tasselot dont l’ombre projette précocément sur le moulin de l’historienne le royaume de la nuit pour que, à mi-flanc du versant nord, du côté de la France, l’oreille perçoive minuscule bruissement d’eau — la jeune Seine.
Réparer l’aube n’est pas tâche d’historien.
Il y faut la connaissance des sources.
Premier essai l’allumette fait jaillir la flamme.
La cheminée directe appelle l’air.
Les bûches imparfaitement abritées de la pluie ont humidité en elles.
Pincettes d’une main jambes accroupies il faut surveiller l’économie de la chaleur.
Remonter le bois trop entamé contre la plaque à feu, par exemple.
Derrière dans un coin de la cuisine l’Historienne s’absorbe à des légumes.
Plastic contre jet du robinet.
Premiers radis.
Ils luisent.
Table dressée les deux convives face à face chacun son banc.
Par une fenêtre basse la prairie la pente le fond de la vallée.
Plus loin l’horizon lumière rouge sur les collines bleu froid.
Qu’est-ce qui vous a tellement plu dans les anges ?
Question tout à l’heure quand traversant l’Ouche l’automobile grimpait sur le plateau surface stérile au-dessus de Dijon.
Plusieurs réponses.
L’humour du coussin apporté pour le confort de la tête de Philippe le Hardi — ces années-lumière d’ange rien que pour une aussi minime attention ! Comme si, bourguignonne, la mort n’aurait plus froideur ni dureté de la pierre mais confort d’une étoffe soyeuse.
Contradiction cependant le tombeau n’est pas pour la terre non plus. Il décolle, s’envole. Le battement continu des quatre ailes d’or angéliques opère comme une respiration artificielle. L’Annonciation est technique postale, les anges, ingénieurs de la messagerie.
Flamboiement de joie dans l’âtre, l’air frais d’avril emporte la flamme comme une aile.
Claquer les mains pour faire choir la suie.
De l’or dans la nuit cendre.
Cendre d’or.
L’Histoire est tombeau dit l’Historienne à un moment obscur.
Lampe de porcelaine suspendue à deux chaînes au plafond, lumière circulaire sur la table.
Il arrive qu’au milieu de la conversation retentisse claquement d’arme.
Une forêt expire dans une bûche — orme sapin.
Coudes sur la table pour soutenir avec la main la fatigue du menton l’Historienne rêve ses paroles.
Courtoisement penché pour accentuer l’attention, lui fixe les paillettes animant chaque prunelle.
Mot à mot se sculpte un sens.
Lapidaire comme il sied à l’heure au sujet.
C’est, reprend-elle, l’histoire d’un Tombeau autour duquel des hommes se battent.
Jérusalem.
Auschwitz.
Silence tonitruant.
L’Histoire (Occident Islam) est histoire du sens donné à la mort.
Luxueusement confortable dans le cas de Philippe premier Bourguignon.
Ne dirait-on pas anticipés les cercueils flamands exposés en vitrine à Anvers (les prostituées ne sont pas loin), capitonnage de satin rose.
Que diriez-vous d’un coussin sous votre tête — grande ou petite mort ?
Peut-être les Européens commencèrent-ils de préfèrer leur mort à celle du Christ.
(Commentaire hasardeux ; ânerie pour l’Historienne ? mais pourquoi toujours tenir au piquet ses ânes !)
Ce n’est pas impossible.
(Coloration noir foncé des prunelles, comprendre que nos idées varient aussi souvent que le ciel le climat).
Cela pourrait aussi bien avoir correspondu au désir de rouvrir les croisades autrement dit le tombeau du Christ — obsession continuelle des Bourguignons qu’ils semblent s’être transmise d’un Philippe l’autre, du retentissant échec de Nicopolis en 1396 à la création en 1430 de l’ordre de la Toison d’or ou encore les vœux prononcés au banquet du Faisan à Lille en 1456 (cf. Huizinga sur le sujet,L’Automne du moyen âge). Comme si rien n’eût été trop luxueux ni lumineusement angélique pour exhorter les hommes à triompher de leur propre mort en se lançant à la reconquête du Sépulcre suprême.
Les hommes ne peuvent pas croire à l’échec final.
Dès qu’elle se fait idée fixe d’une nation d’un règne leur fascination pour la mort devient catastrophe
L’Histoire récente donne des preuves irréfutables.
N’oubliez pas que ce tombeau est fragment d’Histoire de l’Occident chrétien. Laquelle parle d’un seul et même tombeau depuis le commencement.
Quel héroïsme Sluter arracher tous ces copeaux à l’image de la Mort, quel excès, quelle abondance de vie !
On dirait bourrasque la mer du Nord sur les vignobles de la Bourgogne, crue de la Meuse refluant bien au-delà de Domrémy.
Bousculées au passage les pierres tombales apparemment les mieux scellées.
Jamais l’optimisme ne fut catégorie historique !
Quand elle atteint cette densité de confiserie minérale la sculpture dépasse infiniment l’Histoire dans ses interprétations les plus audacieuses, parce que ces deux anges aux ailes enluminées d’or qui ont l’air d’être en sucre comme sur un gâteau de mariage sont si rubensiennement mozartiennement irréalistes surréalistes que le tombeau n’a plus rien à voir avec tombeau réel en marbre noir réellement extrait à Dinant, mais est comme une de ces enveloppes qu’on envoie à Noël Saint-Nicolas pour annoncer la plus inouïe la plus gratuitement heureuse des nouvelles — il y a Résurrection !
Si affligeante que résonne aux oreilles des hommes la contre-nouvelle, l’historien a responsabilité de dire qu’il ne connaît jusqu’à preuve du contraire que la mort
(Un complot de deuil se tisse entre la nuit la robe noire la tristesse des prunelles).
Comment en irait-il autrement tant qu’il y aura l’obscène puante mort de ces millions de cadavres entassés dans les tombeaux dont l’Histoire doit tenir à jour compte décompte se livrant elle aussi à des batailles de chiffres ?
La conversation s’échauffe, l’entretien du feu s’oublie.
Progressivement l’humidité reprend possession du sol.
Mort nocturne, le froid s’attaque aux jambes.
Chacun sent le sommeil inconciliablement le pousser vers sa chambre.
Confluentes en aval, les paroles ne communiquent plus à la source.
Qu’aurait naguère signifié dormir dans la maison d’une femme aux yeux aussi flamboyants, au cœur d’une combe perdue de la Bourgogne ?
De plus en plus souvent se demander s’il ne faudrait pas d’abord parler la même langue pour s’aimer.
Plus que tout s’entendre sur la mort.
Chère Madame, accepteriez-vous de partager ma mort ?
Mon tombeau, mon luxe.
Très vraisemblablement ma résurrection aussi.
Monsieur l’Ange, votre attention me touche mais j’entends rester fidèle à mes convictions historiques.
Elle choisirait une robe lie de vin pour s’harmoniser avec la journée.
Hier les tombeaux aujourd’hui les Hospices.
Programme régressif.
Prairies vert d’Oze sous ciel ardoise la matinée dominicale n’invite pas aux sentiments polychromes.
Caran d’Ache laissera l’arc-en-ciel de ses crayons au pied du lit.
L’humilité s’impose à qui rend visite à Roger des Pâtures.
Même si l’imagination imagine un sulfureux roman policier qui révélerait que l’Agneau mystique eût pu mystérieusement changer de signature.
Mystification des dates des noms.
Jean du Chêne (Eyck) s’arroge la royale prairie Pâture (der Weyden) mouton mystique inclus.
Problème de croix, qui imite la signature de qui ?
L’automobile longe la lisière du bois de Pasques — coïncidence.
À Pont-de-Pany franchit l’Ouche
Virages en épingle à cheveux par Urcy Ternant l’Étang-Vergy au pied de châtellenies tourelles d’ardoise façades en pierre jaune ayant chacune résonné en leur temps d’un monologue d’Alphonse de Lamartine rêvant à la pureté minérale d’un pack de bouteilles d’Évian.
Village atteint en plein jour comme promesse mystique au bout d’une longue route — Nuits-Saint-Georges.
