Qui parle l’Européen ? - Jacques Darras - E-Book

Qui parle l’Européen ? E-Book

Jacques Darras

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Voici un livre qui pose la question essentielle de l’avenir des langues dans une Europe « unifiée ». Peut-on réellement envisager un « pays européen » sans langue commune, alors que l’Europe pratique vingt langues qui arriment vingt nations à leur sol, leurs frontières et leurs morts ? Les Anglais, pragmatiques et cyniques, semblent considérer le problème comme résolu. Les Français ne sont pas d’accord et le disent. Les Allemands se taisent. Entre muets et sourds la cacophonie commence à être assourdissante. Jean Monnet affirmait qu’il recommencerait l’Europe par la culture. Le mot « culture » ne ressemble-t-il pas aujourd'hui à un cache-sexe pour la langue ? N’y aurait-il pas lieu de replacer la langue au cœur du débat politique, d’où les linguistes l’ont chastement excisé ? C'est à une réflexion originale et dynamique autour de ces questions brûlantes d'actualité que nous convie Jacques DARRAS.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jacques DARRAS, né à Bernay-en-Ponthieu (Somme) en 1939, est professeur de littérature anglo-américaine à l’Université de Picardie. Après des études à la rue d’Ulm à Paris, il a publié les quatre premiers chants d’un long poème ( La Maye I, Le petit Affluent de la Maye II, L’Embouchure de la Maye dans les vagues de la Manche III, Van Eyck et les rivières IV), des essais ( Le Génie du Nord, La Mer hors d’elle-même) et des traductions ( Ezra Pound, Walt Whitman, Malcolm Lowry). Il est également le premier Français à avoir prononcé les Reith Lectures à la BBC en 1989, lors du bicentenaire de la Révolution française. Il dirige la revue In’hui depuis 1979.

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Seitenzahl: 289

Veröffentlichungsjahr: 2021

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QUI PARLE L’EUROPÉEN ?

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur *

Poésie

La Maye,1988.

Le Petit Affluent de la Maye.

Poème en 4 épisodes souligné de dix gouaches, l993.

William Shakespeare sur la falaise de Douvres.

Avec plusieurs adpatations de sonnets de Shakespeare, l995.

Van Eyck et les rivières, dont la Maye, l996.

Gracchus Babeuf et Jean Calvin font rentrer la poésie avec l’Histoire dans la ville de Noyon, 1999.

L’embouchure de la Maye dans les vagues de la Manche,2000.

Traductions de l'anglais et autres langues

Jean Wahl. Four Anti-Quartets, l992.

Marina Tsvetaeva.Le poème de l’air.Traduction en collaboration avec Véronique Lossky, l994.

Panorama poétique de la Russie Moderne. l8 poètes à voix-basse.Traduction collective, l998.

* Pour les ouvrages parus chez d'autres éditeurs, voir bibliographie en fin de volume.

Jacques Darras

QUI PARLE L’EUROPÉEN ?

L’Europe dans la contrainte

des langues nationales

Essai

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

ISBN 978-2-8710-6669-9

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

En couverture :Liberale da Verona(détail), 1475.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

INTRODUCTION

Au contact de la langue étrangère nous confortons notre personnalité mythique au détriment de nos incertitudes individuelles, sociales ou psychologiques. L’épreuve de la frontière avec l’autre nous fait toucher une incompréhension primitive, marque du destin de l’humanité. Notre surdité a été faite double, en quelque sorte. D’abord par le simple exercice de l’élocution phonatoire où nous ne nous entendons pas parler. Mais aussi parce que nous entendons encore moins l’étranger parler en nous. En vérité nous comprenons d’autant plus mal sa langue que notre incompréhension nous protège contre les déstructurations dont nous la croyons porteuse. Cette infirmité peut certes être dite « souffrance » mais cette souffrance-là n’est en aucun cas du « verbe incarné ». Le manque n’affecte pas la chair comme une maladie. On n’est pas malade d’un manque de langues. L’infirmité peut même parfois être alléguée comme une excuse et retournée subtilement en défense. Nombreux sont par exemple nos amis anglais qui, ayant appris la langue française de manière suivie au cours de leur scolarité, demeurent d’un mutisme absolu quand ils débarquent en France. Ils laisseront le plus souvent leurs hôtes jouer les bons Samaritains et aller au-devant d’eux dans l’anglais. Quel motif invoquent-ils donc ces hommes et ces femmes d’outre-Manche ? Qu’ils « souffrent » de ne pas assez bien parler la langue étrangère — le français en l’occurrence — et donc qu’ils ne souffriraient pas d’y commettre des solécismes. Hypocrisie de qui sait pertinemment que sa langue est devenue véhicule universel et attend paresseusement qu’on lui en apporte la bonne nouvelle !

L’argument invoqué a cependant quelque raison. La langue de l’autre nous est incompréhensible, mais notre propre langue parlée par l’étranger suscite en nous une sympathie non moins teintée de commisération, d’intolérance, parfois plus gravement encore de mépris. Bousculant notre incarnation dans la langue au plus vif, le franchissement par d’autres de nos propres frontières linguistiques nous heurte. Nous vivons dans un corps linguistique autant que physique. Nous habitons à notre insu un espace qui impose à nos consciences les contraintes étroites d’un territoire. Le couple que forment langue et nation est le lieu des plus grandes expressions d’irrationalité, le motif des plus grandes douleurs et des plus grands crimes. Pourrions-nous nous arracher à ce corps-là sans nous mutiler plus encore ? «Rémunérer le défaut des langues» proposait un poète comme ambition à la poésie. Objectif louable mais tellement modeste lorsque le poème est d’application aussi étroite que le poème mallarméen ! Plus consciente qu’aucun art de l’exiguïté de notre prison, la poésie forge des clés, des doubles, ouvre des meurtrières aux fins d’élargir les conditions de notre séjour. Mais elle n’accomplit jamais de plus grand miracle que lorsqu’elle fait saigner nos stigmates.

Puisque nous ne pouvons jamais prétendre être totalement bilingues, où est la solution ? Il semble qu’il y ait malédiction du deux dans l’homme, qu’il soit impossible pour lui d’être deux choses simultanément. On peut à la rigueur concevoir une double nationalité symbolique, permettant à qui la demande d’afficher une autre nationalité que celle à lui échue par la naissance. Une nationalité élective, consciente, voulue et aimée ne serait pas d’une grande dépense pour les nations et États qui l’accepteraient. Mais pour ce qui est de la langue étrangère, l’acquisition ne vaut rien s’il n’y a pas possibilité d’application immédiate. Or nous vivons quotidiennement dans une seule langue, n’habitons que dans une seule langue. Le schéma primitif de l’énonciation, de l’élocution, du discours est monolingue. Notre « corps linguistique » coïncide mesquinement partout et toujours avec notre corps national.

À force de s’être mutuellement infligé blessures et souffrances au nom de leurs agressivités identitaires, les différents « corps nationaux » européens ont toutefois fini par s’habituer un jour à l’idée d’appartenir à un corps supérieur. Mettre un terme aux noces sanglantes de l’histoire avec la géographie, fut le raisonnement de quelques esprits lucides. Profitant de l’inimaginable épuisement auquel étaient parvenus les combattants de la vieille geste carolingienne, ils entreprirent une reconquête de la raison. Originaires d’espaces aussi excentrés que le plateau du Luxembourg, protégé par ses écrans de sapins, ou que les vallées suisses, formées depuis des siècles à la neutralité, ces « chirurgiens » minimalistes tentèrent de greffer des cellules saines au corps malade du géant européen. Cinquante années se sont écoulées depuis leur intervention. Les greffes ne sont pas si fréquentes en histoire, nul ne peut tenir pour certain que l’opération aura réussi. De décisions économiques en choix de symboles, ces pragmatiques, ces méthodiques sont pourtant parvenus à imposer quelques unes de leurs vues. Mais l’image du « corps national » implantée par force au cours des siècles est demeurée tellement imprimée dans nos consciences, se transférant à nos réflexes, à nos instincts, que nous ne nous laissons pas facilement convaincre. En dernier ressort nous en appelons à nos langues qui restent pour nous la vérité profonde de nos existences, l’expression la plus géographique de notre enracinement dans l’espace. Être mobile, en ce sens, signifierait forcément changer d’idiome, se désapprendre, se déstabiliser. Or nous avons de la vénération pour ces monumentales et fragiles cathédrales, dont la pointe vacille dans nos bouches. Oserons-nous les ébranler d’une onde phonétique impure, aux sonorités contaminées ?

En face des sédentarités légitimes auxquelles ces nations s’étaient habituées, chacune défendant farouchement ses édifices tout en essayant de les imposer aux autres comme lieux de culte, les grandes synthèses du passé ne sont pas moins délabrées. Qui rêverait encore d’un grand palais autrichien pour l’Europe, depuis que le nain Hitler s’est échappé des caves par un soupirail ? Au milieu d’un tel champ de ruines conceptuelles, la méthode empirique a du bon. Elle avance à pas de taupe, définissant prudemment plusieurs états successifs de l’horizon. Il est vrai que dans les légendes les taupes se transforment parfois en magnifiques princesses. Mais les légendes européennes ont été définitivement rattrapées par la nuit souterraine où errent de mauvais fantômes. Personne n’entend plus échanger un « corps réel » contre un « corps métamorphosé ». Cela ressemblerait trop à un conte romantique, or nous préférons pratiquer un romantisme réduit à sa plus simple expression, un romantisme plat. Dans quelle direction irons-nous désormais ? Devrons-nous acclimater la théologie négative en politique ? Envisagerons-nous de vivre dans un « corps transitoire » divisé entre deux forces opposées, un instinct national contre une raison européenne ?

Illusion de perspective ou réalité nouvelle, il semble que nous commencions à ne plus autant rêver avec l’espace dans le champ de l’histoire. C’est peut-être cette dissociation einsteinienne qui guidera nos projets de fondation. On comprend que nous soyons fatigués de l’examen minutieusement militaire des surfaces et des reliefs. Le mur de Berlin est tombé qui symbolisait à lui seul toute l’histoire européenne passée, comme un concentré quintessentiel de frontières, comme un spectre de mur vaubanien. À sa suite, l’espace donne l’impression de s’être écroulé en une débâcle sans fin jusqu’aux frontières de l’Asie, parmi les lichens gorgés d’eau de la toundra. À la place du mur un vide, une coupure. L’Europe a-t-elle encore vocation définitive à les suturer ? Ce qui est sûr c’est qu’elle n’a plus le droit d’oublier ces vides, ces vacances, ces blessures mal cicatrisées. Il y a une douleur de l’Europe qui lui est consubstantielle. Elle seule aura eu le privilège du mal, qu’elle a laissé mainte fois éclore comme des fleurs nocturnes dans ses jardins. L’Europe est d’abord et avant tout devoir de mémoire. C’est impérativement par là qu’elle doit recommencer. Nous n’en sommes, avouons-le, qu’au début. Tout ce qui en face croit relever de la diversité, du spécifiquement local ou régional, du réveil des coutumes ancestrales, tout ce que réunit cet affreux et détestable mot d’enracinement ne pèse par comparaison d’aucune gravité. Il y eut unanimité dans le mal en Europe, c’est la seule forme d’unité que l’Europe aura connue jusqu’à présent. Une Europe des cimetières, des camps de concentration et des charniers compose un itinéraire plutôt refroidissant. Mais la marche à l’union qui ne tiendrait pas compte de cette signalétique monumentale se fourvoierait. C’est à la lumière de cette lucidité qu’il convient spécifiquement de reprendre le problème des langues nationales et des frontières dans l’Europe d’aujourd’hui.

1. LA HAINE À LA SOURCE DES HYMNES

Mes Remerciements Vont À Jacques De Decker, Germain Lutz, Joseph Reisdorffer Et Georges Lüdi.

Jacques Darras.

S’il est une idée qui paraît neuve en Europe au lendemain de la Révolution française ce n’est certainement pas le bonheur comme le prophétisait Saint-Just mais l’idée de nation. Bien entendu les historiens favorables à la Révolution ne manquent pas de fondre ce nouveau concept politique dans le projet plus vaste d’universalité révolutionnaire. Porteuse des Droits de l’homme et du citoyen (pourquoi oublie-t-on de plus en plus le second terme ?) la Révolution propose un modèle de souveraineté nationale à l’univers entier. En face, les historiens moins favorables à la Révolution tendent à relativiser la radicalité de l’idée de nation en suivant sa trace jusque dans les prémisses les plus lointaines de la monarchie. Il faut admettre que la Nation n’est pas tout à fait aussi neuve que la proclament les délégués nationaux de la Constituante le 26 août l789. Il y avait longtemps qu’un sentiment national était en formation en Europe. Les premières nations rencontrées remontent aux corporations d’étudiants qui peuplent les universités européennes. Le collège de la Sorbonne fondé au début du treizième siècle classe ses recrues par « nations » géo-linguistiques. Il y a quatre provenances principales qui sont la nation anglaise, la nation allemande, la nation française et la nation picarde. Hormis la dernière passée à la trappe de l’histoire européenne et morcelée entre les terres du Nord et de la Belgique (le recrutement picard s’étend alors jusqu’à Maastricht sur la Meuse !) les trois autres sont, on le voit, déjà bien répertoriées. La Sorbonne a d’ailleurs conservé les archives des trois premières, pas de la quatrième, mystérieusement volatilisée. Nous avons envie de la considérer comme la pièce manquante dupuzzleeuropéen, celle qu’on déplace en tout sens parce qu’elle ne convient pas.

Ces nations privées de légitimité représentative hors les murs parisiens sont linguistiques sur le mode mineur puisque l’université impose que l’on parle universellement latin au Quartier latin. Quelle joie ce doit être pour les « goliards » de rompre et corrompre ce même latin dans l’arrière-fond des brasseries de chaque nation ! Le sentiment linguistique national devient politique avec la guerre de Cent Ans. Walter Scott dans son étonnantIvanhoeparu au déclin de l’époque romantique a écrit des pages mémorables sur le crépuscule de la période anglo-normande qu’il situe peut-être un peu tôt, à l’époque de Richard Cœur-de-Lion. Alors on parlait français en Angleterre, Richard semble-t-il ne connaissant même que cette langue et se rendant d’ailleurs fort peu dans son royaume outre-Manche, tout attiré qu’il était par la culture provençale. Lagentrydans son ensemble parle français, ce sont les classes inférieures qui utilisent la langue anglaise, et élèvent le porc fangeux (pig) pour qu’il devienne viande succulente (pork) dans l’assiette nobiliaire. Deux langues, deux cultures. Le bilinguisme, rappellerons-nous à nos amis anglais qui souvent minimisent dans leur histoire nationale cette longue latence française, se poursuit dans le pays jusqu’en l362. C’est une date officielle importante. Edouard III qui va déclencher cette guerre généalogique dite guerre de Cent Ans fait passer cette année-là un décret qui fixe que les débats au Parlement seront conduits en langue anglaise. Faut-il rappeler qu’Edouard III est le vainqueur de Crécy, où il a écrasé la noblesse française avec ses archers communaux ? Le prestige de la langue suit souvent celui des armées.

En face la réplique nationale française prend forme d’un destin et d’un symbole qui va modeler notre histoire jusqu’à ce jour. Une jeune Lorraine frontalière de l’Empire fortement appuyée par son propre héroïsme ainsi que par les promoteurs royaux, Jean Gerson et Christine de Pizan, lève le drapeau. Jeanne d’Arc parle la langue de la Vierge dit-elle dans son procès, laquelle «parle la douce langue de France». Mais tout le monde y compris les Anglais parle alors la « douce langue de France ». Y compris le roi Henry V qui vient de mourir à Vincennes où il a coiffé la double couronne et que Shakespeare nous montre balbutiant humblement la langue de son épouse la jeune Catherine de France. Il est vrai que pour Shakespeare, ce fin linguiste, ce sont les femmes qui parlent le français. Aux hommes, à la virilité revient l’anglais. Le cliché persistera longtemps, jusqu’à nos jours peut-être, en Angleterre. Les Françaises auront auprès des hommes la faveur du rôle secondaire que l’histoire a laissé jouer aux Plantagenêts. Elles seront les ambassadrices de la culture amoureuse, celle des troubadours, celle duRoman de la Rose, en un mot la culture du jardin. La grande plaine ouverte appartiendra à l’homme aventurier. Chaucer en l400, ce fils d’importateur de bordeaux clairet ouclaret, marie et tisse un fois pour toutes les mots français et saxons en un subtil mélange gardant aux uns et aux autres leur prononciation. Et puis les diphtongues se tordront, se plieront définitivement aux exigences saxonnes. L’anglais sera lancé sur ses routes maritimes, langue fluctuante et flexible.

L’épisode suivant, dans le long processus qui fera se rejoindre les nations et les langues, est la cassure avec le latin. La cassure du latin, pourrait-on même dire, comme si l’on avait alors cassé de l’intérieur la langue. Quand François Ierprononce son célèbre édit de Villers-Cotterêt en l539, promouvant le « parler maternel » dans les actes notariés (sans que l’on sache encore s’il s’agit du français national ou des dialectes dans leur diversité), il ne fait que couronner un mouvement de « translation » manifeste dans le courant de la Réforme. Les princes du protestantisme ont aidé Luther dans sa lutte contre l’Empereur en faisant la promotion de la langue allemande. Luther est certes un réformateur mais aussi un humaniste traducteur. Il donne la Bible au peuple qui ne parle pas le latin, ce latin de plus en plus étroitement identifié à Rome. Calvin l’imitera à Genève pour ce qui est du français. En Angleterre il y aura eu successivement Wycliff (1380),Tyndale (1523), puis plus tard au tournant du siècle (1611) la Bible commandée par Jacques Ierdont la traduction fait encore aujourd’hui foi et date.

Le nationalisme linguistique serait-il un produit du protestantisme, donc du démantèlement du Saint Empire romain germanique, donc allemand jusqu’au romantisme lui-même qui ne serait que le mouvement final de cette décomposition ? Vision pour le moins panoramique, dira-t-on, par conséquent superficielle. Pourtant, laissent songeur ces tentatives étalées dans le temps pour venir à bout de la citadelle ecclésiastique héritière du lointain Empire romain. N’est-ce pas une surprise d’apprendre que les dernières universités à faire leuraggionarmentoconcernant le latin furent les nombreuses et dynamiques universités allemandes qui passèrent à la langue nationale au cours du dix-huitième siècle seulement ? Le conflit à l’intérieur du romantisme germanique entre Novalis et Fichte, entre le catholicisme et le protestantisme, est à cet égard d’un intérêt capital. Il semble que l’on pourrait réorienter l’histoire complète de la période en partant de ce problème linguistique apparemment excentré. Que dit Novalis dansEurope ou la Chrétientéen l799 ? Que les communautés protestantes originelles ont enfermé la chrétienté dans les limites étroitement nationales en s’appuyant sur des princes à l’autorité politique chancelante qui ont vu dans l’événement l’occasion de rétablir leur souveraineté. Cette conjonction du politique et du religieux signifie pour Novalis la mort même de la Chrétienté et la disparition de toute référence spirituelle suprême. Voici la prophétie la plus forte de l’ouvrage : «Il y aura du sang sur l’Europe aussi longtemps que les nations ne seront pas averties de leur épouvantable folie, où elles tournent en rond ; tant qu’elles n’auront pas été, par quelque sainte musique, touchées et apaisées au point de revenir ensemble par-devant les autels anciens pour entreprendre l’œuvre de paix ».On n’aime pas trop souvent citer ce texte qui dort entre autres dans le magnifique numéro desCahiers du Sudconsacré au « Romantisme allemand » par Albert Béguin. On n’y a pas fait le moindre écho en France, il faut pourtant le mettre en regard des considérations protestantes elles-mêmes et en regard des réponses allemandes à l’impact de la Révolution française.

Y avait-il dès l’origine une finalité nationale à l’œuvre dans l’histoire européenne et cette finalité avait-elle pour tâche de manifester politiquement des destinées culturelles et linguistiques singulières ? Posée dans ces termes la question peut paraître vertigineuse, et cependant rares sont les historiens qui s’aventurant du côté de la philosophie osent remettre en question les termes mêmes de cette finalité trop souvent fondatrice de leur légitimité. Cette légitimité historique implicite s’affiche d’ailleurs certaines fois — exemple l’Identité de la Francede Fernand Braudel — avec une assurance de soi qui confine à l’arrogance politique. Pur anachronisme, en somme, qui est le comble du contestable pour un historien. Fallait-il que la nation fût le terme de la décomposition européenne de l’Empire romain laïque puis chrétien ? Ne répondons pas aussitôt mais venons-en à l’épisode franco-allemand suivant la Révolution. Pour l’Angleterre, pas de problème. Les considérations sur la Révolution française du libéral irlandais Edmund Burke ont dit tout haut ce que le pays pense dans sa majorité. Quelques rares contestataires radicaux réunis à Londres autour de Godwin, William Blake ou Thomas Paine, représentent une minorité négligeable. L’Angleterre romantique et réaliste repousse la notion de coupure (coupure de tête ou d’histoire) pour mieux favoriser la continuité organique, végétale. Une nation pousse et croît par accrétions successives et réorganisations. Jamais par révolutions. Le dossier Cromwell est fermé. La monarchie est tellement enracinée dans le sol local que l’on peut greffer dessus des rameaux aussi faibles que ceux des Hanovre avec l’effet qu’ils reverdiront.

Pour l’Allemagne les choses sont différentes. Au lendemain de la Révolution, les Allemands engagent avec la France une relation conceptuelle et émotionnelle qui va irrésistiblement orienter jusqu’à nos jours le destin de l’Europe. Trop occupée à défendre ses idées par les armes, la France se veut alors conquérante, donc militairement aveugle aux autres. Devenue consciente de l’impact réel de ses conquêtes beaucoup plus tard, beaucoup trop tard, elle fera à son tour une analyse réactive qui relancera la machine un peu plus avant vers l’abîme. Si à l’époque dite des Lumières les philosophes étaient nos ambassadeurs à Berlin, les soldats vont prendre leur relève pendant près de trente ans. Trente ans d’occupation, n’ayons pas peur des mots ! Les soldats de Dumouriez puis de Bonaparte, enfin la Grande Armée impériale vont défaire et humilier l’Autriche et la Prusse, amenant les principautés allemandes à réfléchir à chaud sur leur devenir. Lorsque par exemple le philosophe Johann Fichte prononce entre décembre l807 et mars l808 à Berlin ses treize conférences intituléesDiscours à la nation allemande,la censure française d’occupation vise scrupuleusement chacune des conférences, au point « d’égarer » la treizième que le philosophe devra reconstituer de mémoire pour la publication. Ce sont des philosophes engagés, résistants qui s’expriment et tentent de maîtriser par la pensée un événement monstrueux se développant sous leurs yeux avec l’apparence d’un raz-de-marée irrésistible. L’on voudrait minimiser aujourd’hui l’importance de ces conférences sous prétexte qu’elles n’eurent pour auditoire que de bonnes dames de la société berlinoise mais comment ne pas y lire une impossible — voire dangereuse — synthèse tentée dans l’urgence.

Pour son grand mérite, Fichte condamne l’épopée napoléonienne tout en demeurant un défenseur constant des principes de la Révolution française. Ceux de liberté et de nation particulièrement. Sur le premier l’accord est unanime. Pour l’autre, longtemps la tradition nationale française refusa de reconnaître lucidement ses implications. Concept politique s’il en fut, que l’histoire et les historiens allaient constamment réactiver, et qui partage les frontières les plus floues avec le mythe, donc l’inconscient collectif, la nation est l’invention la plus terrible léguée par la Révolution française à l’humanité. Personne n’est d’ailleurs vraiment sûr de l’auteur de l’idée, ce qui est tout de même étrange en regard des conséquences. Serait-ce Mirabeau ou Sieyès ? Ou bien, horreur ! La Fayette et son invention de « garde nationale » ? Que le concept soit anonyme sied bien à la pensée collective de l’Assemblée. Très vite pourtant la politique se chargera d’induire une réalité substantielle de l’adjectif. À Valmy les soldats de Dumouriez exaltés par la victoire s’écrient « Vive la Nation ! » en présence d’un spectateur privilégié nommé Gœthe. Plus étonnant, les concepts eux-mêmes entrent en contradiction les uns avec les autres. La fête dite de la Fédération qui célèbre le premier anniversaire de la prise de la Bastille rassemble à Paris sous une pluie battante des milliers de délégués venus de leurs lointaines provinces sacrifier leurs origines « régionales » sur l’autel de la Nation. La délégation de la Bretagne et de l’Anjou, rappellent François Furet et Mona Ozouf dans leurDictionnaire critique de la Révolution française,a solennellement renoncé dès mars l790 au titre de Bretons et d’Angevins. Les historiens parlent avec émotion de l’expérience de l’homogénéisation de l’espace national faite par ces marcheurs enthousiastes montés à Paris pour l’occasion. La réalité paraît nettement plus contraignante.

Deux éléments déterminants accompagnent d’entrée la jeune idée de nation. L’un poétique et géographique — donc épique — que symbolise l’hymne des régiments de l’armée du Rhin,la Marseillaise,traçant son mythique sillon autour du territoire dont les cartographes de la monarchie avaient antérieurement délimité les frontières. On sait l’effusion de sang promise à ceux qui le franchiraient. Devenu « national » l’hymne programmera effectivement les esprits avec une ineluctabilité que l’histoire se chargera d’enregistrer. L’effusion de sang annoncée viendra plus tard sur les rives de la Somme et de la Marne, des centaines de milliers de jeunes soldats versant leur sang pour protéger l’inviolabilité des frontières. Le second élément déterminant est linguistique. Il aura fallu attendre l975 et l’étude entreprise par Michel de Certeau sous le titreUne politique de la langue. La Révolution française et les patoispour prendre conscience du dossier de la langue nationale. La conclusion de l’ouvrage présentant une analyse précise des questionnaires envoyés en août l790 par l’abbé Grégoire à ses correspondants provinciaux sur l’usage respectif de la langue française et des patois dans leur province, montre admirablement comment la Révolution fait coïncider limites territoriales et linguistiques. La langue homogène constitue la nation comme espace du dedans par opposition à l’espace du dehors étranger, créant, pourrait-on avancer, une « intériorité » voire une « intimité » nationale modelée sur l’intimité du corps individuel. Il s’agit moins de symbole que d’incarnation. Concept vide à l’origine, concept juridique suspensif et opératoire repris dans l’article III de laDéclaration des droits de l’homme et du citoyen,la nation devient très vite concept plein par alliance du poétique et du politique, mariage de la terre et de la langue. Qui est le contrat sous lequel nous autres Européens vivons depuis.

S’il aura fallu attendre toutes ces années pour que le corps « idéologique » républicain français s’interroge sur les origines de sa formation, en partie sous l’écho du réveil des langues régionales, l’analyse avait été faite depuis longtemps à l’étranger. En Allemagne particulièrement, de manière active et réactive. La puissance française y était progressivement apparue comme puissance d’occupation militaire et politique mais plus encore culturelle et linguistique. Le premier à sonner le réveil avait été Johann Gottfried Herder, ce Balte adversaire de l’influence française qui régnait à la cour de Prusse. Après un voyage d’un an à Nantes et à Paris passé dans l’imprégnation de la langue et la lecture de Voltaire et Montesquieu, le jeune philosophe était rentré dans son pays où il avait déclaré le français aussi mort que le latin et les philosophes français — les Diderot, les d’Alembert — occupés à la dégradante compilation d’un savoir encyclopédique non moins inerte. Si critique qu’ait été la relation de Herder à la langue « étrangère » française elle lui donna pourtant l’élan de composer unTraité sur l’origine de la languecommencé en l769 à Nantes. Analysant l’exemple français de l’extérieur comme la France ne pensait à le faire, il pose que la langue et la culture d’un peuple sont ses grands ressorts. Ce sont les épopées fondatrices d’une nation, annonce-t-il de manière redoutablement prémonitoire, dont les rêves continuent d’animer l’héroïsme des chefs. La division des langues suit la division des guerres. Sceptique quant au rationalisme revendiqué par l’étude linguistique, il désigne l’antériorité des désirs et des haines dans la motivation du langage. Le même sentiment familial qui forge une langue est aussi, dit-il, celui qui crée la différence des langues et alimente «la haine entre les nations ». Personne n’a jamais pu empêcher des voisins polyglottes d’être les pires ennemis. Reconnaissons que le réalisme cynique de Herder aura tragiquement correspondu au déroulement des histoires nationales européennes tel que le craignait son compatriote Novalis.

Herder croyait à la réalité originelle des familles, des tribus et des peuples, à leurs dissensions passionnées mais aussi à leur apparition successive au premier plan de l’histoire mondiale ainsi qu’il le précise en l773 dansUne Autre Philosophie de l’histoire. Avec lui, nous sommes encore dans le monde idéal pré-révolutionnaire de Rousseau, son rêve de petites communautés villageoises résistant à l’emprise de l’État. Trente ans plus tard la Révolution française est passée par-là, le messianisme allemand de Johann Fichte en tire les conséquences jusqu’à la caricature. Conjuguant critiques de Herder à l’égard du français et travail scientifique des premiers philologues de l’indo-européen, Fichte se veut prioritairement national et linguistique. Les langues néo-latines sont désormais déclarées mortes parce que dérivées. Par contraste, l’allemand moderne tire sa force de sa continuité ininterrompue avec la souche germanique originaire. Le peuple allemand doit donc désormais entreprendre un voyage vers l’intérieur de lui-même — voyage linguistique et national mêlé où l’on reconnaît l’ombre de ce « renfermement » que l’abbé Grégoire avait appelé de ses vœux pour le français. AuHuitième Discoursle philosophe berlinois trace un parallèle entre le désir de pérennité d’un individu et celui d’un peuple ! «La croyance de l’être noble dans la pérennité de son activité, même sur cette terre, se fonde par conséquent sur la manière dont il espère que le peuple au sein duquel il s’est développé continuera, en vertu de cette loi cachée, d’exister pour l’éternité, avec la même individualité — sans que vienne s’y mêler pour la corrompre le moindre élément étranger n’appartenant pas à l’ensemble de cette législation. Cette individualité est l’instance éternelle à laquelle il confie l’éternité de son moi et de son activité, l’ordre éternel des choses où il inscrit sa propre éternité ; cette pérennité, il lui faut la vouloir, car elle seule est pour lui l’unique moyen de délivrance, grâce auquel la brève durée de sa vie sur cette terre s’élargit en une vie capable de persister à l’infini ». Donna-t-on jamais plus implacable définition de la mystique nationale qui continue de régir la marche de nos nations européennes ?

À la différence de Herder mais en parfaite conformité avec le dogme révolutionnaire, Fichte croit à l’État comme instrument privilégié de cette continuité nationale. L’État réunit la force armée qui au-delà du maintien de la paix intérieure, de la liberté personnelle et du bien-être de tous, choses somme toute secondaires et banales, a pour but supérieur d’entretenir la flamme du patriotisme. Comment ne pas être tenté en lisant aujourd’hui ces conférences d’y voir, de toute évidence, un appel immédiat à la nation allemande à se constituer sur le modèle de l’État français, par esprit de résistance à Napoléon, mais plus durablement encore l’élaboration du programme de certitudes morales et psychologiques qui allait présider à deux siècles de conflits européens ? Fichte affirme avec beaucoup de détermination la primauté de l’instrument sur l’institution qu’il doit servir. Dans les circonstances de force majeure, dit-il, L’État doit l’emporter sur la Nation afin de protéger celle-ci pour ainsi dire à son corps défendant ou, comme il énonce précisément, l’État fait prévaloir «les véritables droits souverains que possède le gouvernement de risquer, en se faisant l’égal de Dieu, la vie inférieure de la nation pour sauver sa vie supérieure ». Combien de dictateurs en Europe et de par le monde feront appel à ces principes ! Fichte trace ici pour l’Allemagne, dans l’urgence mais aussi par volonté d’une synthèse d’effet durable, un programme qui additionne les principes du romantisme et du centralisme révolutionnaire français. On croirait à du jacobinisme romantique, n’était l’évidente contradiction ! Voici d’un côté une nation que l’on appelle à se former idéalement dans et par l’unité vivante de sa langue, et que l’on dote d’autre part d’un outil étatique non moins transcendantal. N’est-ce pas pourtant ce programme contradictoire que s’efforcera de remplir l’Allemagne au cours des siècles suivants jusqu’à la tragédie hitlérienne ? On ne peut vraiment plus prétendre comme le fait encore en l991 le penseur del’Idéologie allemande,Louis Dumont, que l’Allemagne se serait «éloignée de ses voisins occidentaux (selon) un processus par lequel le développement des idées et des valeurs en Allemagne divergea de celui de l’Ouest d’une manière qui a pu apparaître fatale aux meilleurs observateurs ». À qui tient les deux côtés de l’analyse impartialement, l’esprit critique éveillé, l’histoire européenne des deux derniers siècles ne peut apparaître que comme un mouvement dialectique, réactif et souvent réactionnaire, n’ayant laissé absolument personne de côté.

Qu’est-ce qui rend la lecture des treize conférences de Fiche toujours aussi actuelle ? Le fait sans doute qu’on y sente une pensée en construction, donnant à des matériaux douteux une légitimité d’autant plus terrible qu’elle les transfigure et les purifie par le raisonnement. Plus encore peut-être, que nous soyons mieux à même de mesurer la valeur prophétique de son programme à la lumière des deux cents dernières années. Avouons cependant que notre fascination a une origine tellement plus obscure et ambiguë ! Avec l’insolence arbitraire du poète, Fichte, dans sa quatrième conférence, associe quasiment pour la première fois la force de la langue à une énergie naturelle. Les poètes l’avaient fait plus discrètement avant lui. Dante qui, dans leDe vulgari eloquentia,s’interrogeait sur l’outil le plus adéquat à saDivine Comédie, avait désigné le toscan après examen. Ici l’affirmation conceptuelle prend la forme d’un postulat. D’un syllogisme en l’occurence — toutes les langues néo-latines sont mortes parce que dérivées, l’allemand seul est demeuré identique à ses origines germaniques, donc l’allemand a l’énergie en lui et pour lui. Constatons que l’acte de pensée de Fichte n’est ni plus ni moins qu’un acte de captation poétique. Une pensée politique s’annexe froidement sous nos yeux la force qu’elle reconnaît à la poésie, pour l’embrigader aux fins supérieures de patriotisme. C’est la partie « épique » du programme de la Révolution française laissée inachevée que l’Allemand récupère et mène à ses conséquences ultimes par une manière de renversement. Pour Fichte, à l’origine il y a la langue, c’est dans la langue que nous habitons, nous sommes les produits et les héritiers de notre langue. Ce n’est pas proprement l’homme qui parle dans la langue mais la langue qui parle en l’homme. Nous voici tout près de Heidegger exploitant la carrière poétique, de même qu’à quelques pas des postulats de la psychanalyse lacanienne, son héritière.

Qu’elle soit venue par réflexion politique sur les données nationales ou par la voie scientifique, cette antériorité du langage sur les hommes qui le parlent est un acquis de la révolution allemande. Il s’agit en effet d’une révolution, révolution certes moins spectaculaire d’apparence que sa contrepartie juridique française et surtout moins bruyante puisque les législateurs ne sont pas des orateurs mais des poètes, des philosophes et des linguistes. Quand paraissent à Berlin en l836 deux éditions de sonÜber die Verschiedenheit des menslichen Sprachbaues,le philosophe linguiste Wilhelm von Humboldt est mort depuis un an. À la fin d’une carrière consacrée en majeure partie à la diplomatie — il a successivement représenté la Prusse pendant six ans auprès de Rome puis occupé pendant trois ans l’ambassade à Vienne et, après avoir assisté au Congrès en l815, été envoyé à Londres pendant deux ans — Humboldt laisse derrière lui une œuvre scientifique et philosophique en apparence dispersée. Au cours de ses nombreux déplacements il a côtoyé les esprits les plus intéressants de l’Allemagne, du poète Schiller rencontré à Weimar en l789 à qui l’unira une longue amitié, au linguiste Franz Bopp fréquenté à Londres où ce dernier travaille sur des manuscrits sanscrits. Derrière un titre de longueur décourageante dont la traduction la plus courte en français serait sans doute «Sur la diversité de structure du potentiel linguistique de l’humanité »,l’œuvre majeure de Humboldt se présente comme une étude linguistique serrée d’une langue malaise, lekavi.C’est l’introduction qui suscite aujourd’hui encore l’intérêt. Par la modernité de son analyse, le scrupule de la méthode suivie, la clarté de la conceptualisation mais aussi sa hardiesse, Humboldt nous y livre la première véritable étude philosophique du langage. Nous sommes ici aux antipodes de Fichte et cependant tous deux partent des mêmes prémisses, savoir que la langue est une création « nationale ». L’opposition se manifeste cependant très vite, pas plus tard que le titre lui-même qui parle de « diversification » (Verschiedenheit) ou encore de « différence » aimerions-nous dire aujourd’hui. Humboldt ne succombe pas à l’idéologie « allemande » de Herder et de Fichte. Ce voyageur cosmopolite européen est un homme d’ouverture et de science qui a longtemps mûri sa réflexion à la lumière des principes kantiens.

Il y a au fond de la langue une énergie, reconnaît-il, tout en faisant discrètement remarquer que cette énergie est une énigme qui ne demande pas qu’on perde son temps à la connaître. Il suffit d’admettre que la langue est manifestation de la puissance de l’esprit. Il met cependant en garde les linguistes qui se soucieraient uniquement des effets formels de cette énergie, les grammairiens venus après les poètes et les écrivains «aplanir les accidents et combler les vides». L’aller et retour entre créateurs et législateurs est une exigence fondamentale de l’étude linguistique, proposition que la linguistique moderne aurait sans doute bien fait de méditer. «Il s’agit d’être attentif au fait que cet empire des formes n’est pas le seul domaine offert à l’élaboration du linguiste, et que ce dernier ne doit pas à tout le moins méconnaître qu’il y a dans la langue un autre domaine, plus éminent et plus originaire, dont à défaut de connaissance il doit maintenir en lui l’exigence». L’alliance du mot et de la pensée, du «phonétisme et sa signification