Vassilissa la très belle - Landry Miñana - E-Book

Vassilissa la très belle E-Book

Landry Miñana

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Beschreibung

Vingt ans de silence volent en éclats lorsqu'un crâne d'enfant est déterré dans les terres isolées du Poitou. Le commandant Ange Bastien, figure de la Crim' de Rennes, voit ses vacances avec sa fille Sophie brutalement interrompues. Rappelé d'office par sa hiérarchie pour identifier ces restes que le temps semblait avoir oubliés, Bastien pressent que cette enquête sera celle de trop. Mais Sophie est là. Dix-huit ans, une mèche bleue et un regard plus affûté que celui des experts. Entre complicité et devoir, il finit par l'embarquer dans la recherche de la vérité. Sur place, l'accueil est pour le moins singulier : un adjudant-chef à l'ancienne et un brigadier zélé les attendent dans une estafette d'un autre âge. De l'austérité des massifs forestiers au luxe feutré des clubs de golf, l'enquête s'enlise dans un jeu de miroirs où chaque certitude se dérobe. Qui, dans cette campagne trop paisible, a intérêt à ce que la vérité sur le petit Thomas demeure enfouie ? Alors que la mort va finir par s'inviter sur les greens impeccables, Bastien découvre que derrière le conte « Vassilissa la très belle », se cache un terrible secret.

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Seitenzahl: 264

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Sommaire

Chapitre 1: Home sweet home

Chapitre 2: Autel en forêt

Chapitre 3: Les os parleurs

Chapitre 4: Surf sur toile Art Déco

Chapitre 5: À l’ombre du marronnier !

Chapitre 6: Bleusaille et vieux briscards

Chapitre 7: Tomates et chorizo entre deux maux !

Chapitre 8: Piste blanche et nœuds de tête !

Chapitre 9: Ligne pourpre sur papier glacé…

Chapitre 10: Vassilissa la très belle…

Chapitre 11: Sous les plis de l’indiscrétion

Chapitre 12: Des chiffres et des lettres !

Chapitre 13: Comme un chien dans un jeu de quilles

Chapitre 14: Au perron on ne pérore pas

Chapitre 15: Gendarme une fois, gendarme toujours

Chapitre 16: Serge Lambert

Chapitre 17: Green vert et trous explosifs

Chapitre 18: Épilogue

Chapitre 1

Home sweet home

***

Septembre 2005

Il est des lieux où l’empreinte olfactive est tellement particulière qu’ils sont capables de creuser au plus profond de nos souvenirs pour en faire ressortir des émotions souvent oubliées. Certains nous transportent dans des recoins de notre passé avec une douceur maternelle, tandis que d’autres nous retournent l’estomac et nous étouffent en faisant rejaillir une histoire que nous avions cru perdue à jamais. Ici c’était autre chose. Une odeur tenace très particulière flottait dans l’air, sorte de mélange d’éther ou d’alcool et d’excréments qui vous pressait les tripes et où chaque inspiration provoquait un haut-le-cœur. Cet effluve ressemblait à celui que l’on pouvait trouver dans les lieux de fin de vie. Pourtant l’institution Sainte-Anne ne s’occupait pas de cela, au contraire, il s’agissait d’une institution psychiatrique pour enfants en difficultés. Ceux-ci pouvaient avoir subi des violences familiales ou non mais tous nécessitaient une prise en charge psychologique, souvent médicale et parfois sociale. Devant la nécessité et l’urgence de certaines situations, une unité médicalisée avait été créée il y a quelques années. Cependant comme partout, le manque de moyens était criant, malgré le fait qu’ici, une bonne partie du budget provenait de fonds privés. De toute façon, qu’il s’agisse du domaine médical, social ou psychiatrique, seul l’engagement d’âmes charitables au quotidien faisait la différence.

L’unité médicale d’accueil avait été déplacée au premier sous-sol alors que l’accueil des familles se faisait au rez-de-chaussée. C’était bien pratique pour les véhicules sanitaires d’arriver directement au garage, mais surtout cela permettait d’éviter que le hall d’accueil ne se transformât en salle de spectacle lors de l’arrivée de patients dits « sensibles » ou « turbulents ». À chaque arrivée, une équipe d’urgence était dépêchée pour prendre en charge le patient qui, en fonction de son état, était conduit, conscient ou non, parfois entravé, sur un brancard ou un fauteuil roulant vers l’unité de soin. Celle-ci possédait deux salles situées au commencement d’un interminable couloir qui traversait de part en part le bâtiment. Ensuite venaient les salles techniques, les débarras, les réserves, la blanchisserie, le local poubelle et la morgue, car il en fallait une ! Elle était toujours vide et personne ne se risquait à l’utiliser par superstition sans doute. Toujours est-il que malgré la propreté irréprochable de l’endroit, la proximité des déchets au sous-sol avec celle des produits d’entretien, rendait l’odeur très particulière.

La première salle de l’unité de soin, celle de gauche, était parfaitement équipée de matériels médicaux des plus modernes – pour parer à toutes les éventualités. Malgré la vétusté de l’établissement, l’endroit se voulait accueillant. Les murs étaient d’un orange chaud tirant sur le rouille et une frise garnie d’animaux stylisés et colorés à la manière du « Douanier Rousseau », faisait le tour de la pièce. Elle était suffisamment vaste pour accueillir au moins dix personnes et deux brancards. Un fauteuil plutôt moelleux trônait dans un coin et avait pour unique locataire un énorme ours en peluche à l’allure débonnaire. Dans le couloir donnant sur l’extérieur, un gendarme, la cinquantaine frissonnante, était adossé au mur. Peu soucieux de l’interdiction de fumer, il tirait longuement sur une cigarette comme pour conjurer l’ennui… faute de mieux.

Dans la salle de droite, l’ambiance changeait de ton. Il était impossible de rater la porte d’entrée. À la différence des autres portes, celle-ci était en métal percée d’un oculus grillagé qui lui donnait des airs de cellule. La pièce était bien plus petite et l’ameublement spartiate se limitait à une table et deux chaises. Pas d’armoire, pas de matériel médical, ni même un lit ! Ici, manifestement on ne soignait personne. En s’approchant le malaise devenait plus palpable : la table et l’une des chaises avaient été boulonnées au sol. Un anneau métallique massif avait été fermement fixé au plateau, vestige ou promesse de quelque enchaînement. Un unique néon faisait office d’éclairage, rescapé d’un autre âge, il vibrait avec un bruit de gorge sèche en crachotant des vapeurs de poussière.

Le bleu hospitalier des murs avait depuis longtemps perdu son éclat, laissant place à une atmosphère glauque. Ici, pas d’ours en peluche. Pas d’animaux colorés batifolant sur la frise. De part et d’autre de la porte, deux malabars en blouse blanche, adeptes de fitness, se tenaient raides comme des piquets. Impassibles, ils ne quittaient pas des yeux l’enfant recroquevillé sur sa chaise.

Assis en face de lui, un homme d’une quarantaine d’années compulsait en silence un dossier. Sa blouse ternie et fripée portait le nom brodé de l’institution ; un badge épinglé à la va-vite indiquait laconiquement « Psychiatre », sans aucun nom. Il tournait précautionneusement les pages, s’arrêtant sur les photos glissées dans le rapport. Il lisait lentement, très lentement, comme pour déchiffrer ce qui se tapissait au-delà des lettres. Ses yeux bleus s’arrêtaient de temps en temps sur un passage avant de reprendre leur balayage mécanique. Régulièrement, son index venait repousser presque automatiquement le pont de ses lunettes rouge-vif qui glissaient inexorablement sur le nez. Il en profitait à chaque fois pour jeter un regard fugace sur l’enfant avant de replonger dans sa lecture.

L’enfant était là, tassé sur lui-même et se balançait sans cesse d’avant en arrière sur la chaise qui ne bronchait pas. Il marmonnait des mots incompréhensibles tel un rituel chamanique. Huit ans, peut-être dix. Les traits de son visage disparaissaient sous une tignasse hirsute et nauséabonde. Il était impossible de déterminer son âge, ni même s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille. La noirceur de ses ongles et la crasse omniprésente sur son corps tout entier, indiquaient au mieux un séjour prolongé dans la forêt ou une négligence profonde. De la maltraitance peut-être. Cela pouvait expliquer la présence du gendarme, en faction derrière la vitre.

Par moments, le flux de paroles s'interrompait net. L’enfant focalisait alors toute son attention sur une cordelette de cuir qu’il broyait dans son poing. Il la tendait à s’en blanchir les phalanges, la faisait glisser entre ses doigts sales, puis la dissimulait de nouveau dans sa paume avant de reprendre sa logorrhée incompréhensible. Difficile de dire s'il s'agissait d'un lacet ou d'un collier, mais un éclat métallique – un fermoir ou une médaille – trahissait une finition au clinquant calibré qui finit par obséder les yeux du psychiatre.

Près de l’enfant, un gobelet en plastique avait été posé sur la table. Un fumet s’en échappait encore. À l’odeur, on pouvait deviner qu’il s’agissait d’un chocolat chaud pris à la cafétéria de l’institution. Certainement une tentative pour intéresser l’enfant et peut-être l’aider à sortir de son repli sur soi. Mais celui-ci continuait d’osciller en psalmodiant. Il ne manifestait aucun autre intérêt que pour sa cordelette.

Quelqu’un frappa à la vitre. Une infirmière, flanquée d’un couple dont le visage trahissait l'inquiétude, tenta d’ouvrir la porte. Les parents, sans aucun doute. Le psychiatre leva les yeux et fit un petit signe de la main, un refus net, avant de s’asseoir plus près de l’enfant. Contre toute attente, l’enfant interrompit son balancement. Enhardi, le psychiatre tenta une approche : « Regarde sur la table, il y a un chocolat chaud pour toi ! »

L’enfant ne répondit rien mais leva tout de même les yeux en direction du gobelet. Cette réaction était prometteuse, pensa la psychiatre. L’enfant était capable d’interagir. Il continua : « Il est vraiment pour toi ! Tu as envie d’un chocolat chaud ? » L’enfant ne bougea pas et répondit par un grognement que l’homme interpréta comme un « non ». « Tu veux peut-être quelque chose d’autre ? » Le psychiatre s’adressait à lui en mettant toute la douceur qu’il était possible d’avoir mais l’enfant ne répondit rien. « Tu sais, ici on a aussi de la soupe, tu as peut-être faim ? ». Toujours aucune réponse. L’enfant restait impassible. « J’ai aussi de l’eau, ou bien veux-tu un jouet ? ». Toujours rien.

Le psychiatre changea de thème. « Tu veux bien me raconter ce qu’il s’est passé dans la forêt ? ». L’enfant regarda alors le psychiatre mais il resta muet. L’homme continua. « Tu sais ton papa et ta maman sont ici. Ils s’inquiètent pour toi. As-tu envie de les voir ? » Cette fois l’enfant répondit clairement par la négative. Le thérapeute continua « Tu ne veux pas voir tes parents ou bien tu ne veux pas me raconter ce qu’il s’est passé ? » L’enfant retourna alors à son balancement et à son verbiage. C’est alors que le psychiatre posa la main sur celle de l’enfant mais celui-ci la retira brusquement en hurlant. Les deux armoires à glace à côté de la porte se tendirent manifestement prêts à bondir.

« Non, non…Je ne veux pas le prendre ! C’est à toi ! » s’empressa de dire le psychiatre ce qui arrêta l’enfant tout net. « Tu veux bien me le montrer ? Il doit être très joli ! » L’enfant regarda le psychiatre et commença à desserrer les doigts. Cependant le psychiatre eut un geste maladroit en s’avançant vers l’enfant qui se mit à crier.

— « Noooon ! Noooon ! Sinon la sorcière va nous manger ! Elle va venir ! ».

Le psychiatre recula à nouveau en faisant signe aux deux infirmiers de ne pas s’approcher.

— Tu ne risques rien ici ! Personne ne va te faire de mal ! — Si ! La sorcière va venir ! continua l’enfant.

— Quelle sorcière ?

— Dans la forêt ! Dans la forêt…marmonna-t-il.

— Dans la forêt il y a une sorcière ? Tu en es sûr ? ajouta le psychiatre.

— Ouiiiiiii ! s’égosilla-t-il !

— Elle veut te prendre ton…euh… ton collier ?

— Elle veut nous manger !

— Tu ne risques rien ici. Elle ne viendra pas, on lui fait trop peur, on est trop forts.

— Nonnn ! Elle a peur de rien, elle tue les enfants. »

Le psychiatre s’appuya sur le dossier de sa chaise pour réfléchir un instant. Il y avait du positif, l’enfant pouvait interagir mais malheureusement cette interaction le confortait aussi dans son délire. Il décida de se focaliser sur le collier.

— Tu sais ma fille… Elle aime bien les bijoux. Elle doit avoir ton âge.

— …

— J’aimerai bien voir le bijou que tu tiens. Je suis sûr qu’il est très joli.

L’enfant regarda à nouveau le psychiatre. Il recommença à desserrer les doigts comme tout à l’heure. Cette fois le psychiatre prit bien soin de ne pas refaire la même erreur et ne bougea pas d’un cil. Ainsi il parvint à discerner entre les doigts de l’enfant la présence d’une petite médaille en argent sur un cordon en cuir somme toute très banal. Par contre, il n’arrivait pas à voir le motif de la médaille.

« C’est ton bracelet ? Il est joli ! » murmura le psychiatre sans obtenir le moindre signe de la part de l’enfant. Il continua « Tu veux bien me le prêter ? Juste un moment, c’est pour le regarder, je te le rends tout de suite après ! »

L’enfant regarda son bracelet puis le psychiatre. Manifestement il s’interrogeait. Il desserra davantage les doigts. Le psychiatre y vit une invitation, mais à l’instant où il effleura la cordelette, l’enfant se raidit violemment et reverrouilla sa main fermement emprisonnant celle du psychiatre. Un craquement se fit entendre. « Bon dieu, il m’a cassé le doigt ! » fit le psychiatre en dégageant sa main. Cette fois les deux infirmiers se jetèrent sur l’enfant pour le maitriser ce qui eut l’effet de le mettre dans un état hystérique. Il hurlait et se débattait dans tous les sens tel un démon.

— Allez-y doucement les gars, ce n’est qu’un gosse ! lança le psychiatre.

Il plongea sa main valide dans la poche de sa blouse et en sorti une espèce de gros stylo métallique. Il s’approcha de l’enfant et posa le stylo sur son cou en lui parlant doucement « Calme toi, tu vas te faire mal ! Doucement… Tu vas t’endormir et demain tu verras tu te sentiras mieux. Voilà doucement… ». Le médecin retira le stylo et déjà l’enfant ressentait les effets du sédatif. Les deux infirmiers relâchèrent la pression pour enfin s’éloigner de l’enfant qui s’était endormi en un rien de temps sur la chaise.

Le psychiatre abandonna son stylo anesthésiant sur la table et entreprit de se saisir du bracelet. Il le regarda sous tous les angles. Il n’avait vraiment rien de particulier. Une médaille quelconque au motif enfantin. Une pacotille gagnée dans un baril de lessive, pensa-t-il. Il replaça l’objet dans la paume de l’enfant, referma les petits doigts sales dessus, puis se redressa.

— Bon les gars, vous l’emmenez à l’étage et vous lui faites une toilette, ça lui fera du bien.

— Doit-on l’entraver, docteur ? demanda l’un des deux soignants. L’autre s’était déjà éclipsé à la recherche d’un moyen de transport.

— Non je ne pense pas mais vous me le mettez en étroite surveillance, avec caméra… Je ne veux pas risquer qu’il panique à nouveau et se fasse mal.

— Bien docteur !

— Ah euh surtout vous lui laissez son bracelet dans la main ! Vous faites bien attention qu’à son réveil il l’ait bien dans sa main !

— Bien sûr… Mais à propos, vous ne voulez pas qu’on regarde la vôtre ?

— Non je verrai ça tout à l’heure… Pour l’instant je dois parler aux parents, je pense qu’ils doivent mourir d’inquiétude. En partant, demandez à Marie de les faire venir.

— Bien…

Le deuxième soignant était déjà revenu avec un brancard tandis que le premier s’était chargé de porter l’enfant. Il le déposa avec grand soin et délicatesse sur le matelas ce qui tranchait avec la vigueur dont il avait fait preuve tout à l’heure pour le maîtriser. Puis les deux soignants disparurent dans le couloir, laissant seul le psychiatre dans la pièce. Celui-ci se massait doucement la main afin d’enrayer quelque peu la douleur qu’il ressentait en murmurant « Pauvre gosse ! ».

L’infirmière qui avait frappé à la vitre tout à l’heure se manifesta à nouveau, accompagnée des mêmes personnes.

— Tout va bien docteur ? demanda-t-elle en observant le doigt du médecin qui avait déjà doublé de volume.

— Oui, oui, merci Marie ! répondit-il.

— Je vous ai amené les parents…

Elle s’écarta de la porte et laissa entrer le couple dans la petite pièce. Le gendarme qui jusqu’à présent était resté planté devant l’entrée du sous-sol avec sa cigarette les avait rejoints.

— C’est grave docteur ? demanda la femme en tremblant.

— Je vais être franc avec vous, Madame. Votre enfant a subi un traumatisme qui l’a très fortement secoué !

— Vous voulez dire qu’il a été… fit la femme en commençant à pleurer.

— Je n’en sais rien ! Seul l’examen clinique pourra le dire. Pour l’instant il est perturbé et il a peur !

— Mais que lui est-il arrivé ? demanda le père.

— Nous l’ignorons ! lança le gendarme qui avait récupéré le dossier que le médecin avait laissé sur la table. Nous l’avons retrouvé comme ça au milieu de la forêt, recroquevillé dans un trou d’eau. Il était dans un état second.

— Un état second ?

— Oui, il ne réagissait pas ! Cela nous a permis de l’amener ici sans véritable problème.

— Sans véritable problème ? déclara le père dont le regard s’était noirci.

Le médecin perçut la maladresse du gendarme et s’empressa d’ajouter pour la défense du fonctionnaire.

— Oui ce qu’il veut dire c’est que dans ce genre de cas, le simple fait de toucher l’enfant, voir même de s’adresser à lui peut provoquer des crises de panique ou d’hystérie. Il est très difficile de maîtriser le patient qui finit immanquablement par se blesser ou blesser quelqu’un.

— Je vois… fit le père.

— Mais je vous rassure, votre enfant interagit maintenant.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Eh bien, qu’il n’est plus figé dans sa torpeur ! Et c’est un excellent signe vous pouvez me croire ! J’ai pu dialoguer avec lui.

— Dialoguer ?

— Oui ! Il a pu comprendre que je lui parlais et répondre à des petites questions.

— Répondre ?

— Je vous arrête de suite ! Il est pour l’instant incapable de dire quoi que ce soit sur ce qu’il s’est passé et cela prendra peut-être des mois voire des années, avant de savoir quelque chose, ou peut-être jamais. Mais ce n’est pas ça le plus important.

— Euh enfin… commença le gendarme.

— Je veux dire que pour son bien, ce n’est pas la priorité ! La priorité est qu’il reprenne ses marques, qu’il revienne à la réalité de notre monde et qu’il reprenne une vie normale ! ajouta le docteur.

— Et ça va prendre combien de temps ? demanda la femme entre deux sanglots.

— Sincèrement, je ne peux pas vous dire, mais vous ne devez pas vous attendre à une amélioration avant plusieurs mois.

— Si long ?

— Oui, tout dépend du traumatisme psychique…

— Vous voulez dire qu’il est devenu fou ?

— Non ! Non ! Absolument pas ! Je veux dire que lorsque vous subissez un choc, quel que soit ce choc, une perte d’emploi, une déception amoureuse… Cela provoque un traumatisme plus ou moins important. Et l’esprit se protège en développant des méthodes, la fuite par exemple, des phobies, des histoires de sorcières dans le cas de votre enfant…

— Des histoires de sorcières ? s’étonna le père.

— Oui ! Il est certain qu’il existe une sorcière qui veut le dévorer ! C’est sa manière à lui d’éviter le réel, ou d’y faire face, vous comprenez ?

— Vous voulez dire qu’il se réfugie dans un autre monde pour éviter la réalité de ce qu’il a subi ?

— En quelque sorte… C’est sa méthode à lui pour se protéger, pour ne pas regarder la réalité en face, ou la fuir ! Mon but est de le ramener au monde réel en le persuadant qu’il s’agit de rêves ou de cauchemars qui n’ont rien de réel. Peut-être que les événements qu’il a subits vont disparaître dans son esprit ou qu’il va les refouler.

— Les refouler ?

— Son esprit va les enfouir au plus profond de lui-même et il pourra peut-être les oublier, ou non ! Mais il aura appris à vivre avec. Ou bien il pourra accepter les évènements comme réels mais ils n’auront, sur lui, plus le même impact.

— C’est difficile tout ça…

— Vous savez, rien n’est simple lorsqu’il s’agit de l’esprit humain et ce que vous pensez comme étant évident peut parfois remettre tout en question. C’est pour ça que je ne peux pas être plus explicite… Ce serait vous mentir.

— Je comprends docteur… Mais il y a de l’espoir n’estce pas ? demanda le père, un peu décontenancé par ce qu’il venait d’entendre.

— Oui, je suis très confiant ! Comme je vous l’ai dit j’ai pu communiquer avec lui et c’est vraiment formidable et très encourageant pour la suite. Vous savez parfois il faut attendre des mois avant qu’un patient puisse parler ! Avec votre enfant, il n’a fallu que quelques heures !

— La femme pleurait silencieusement bouleversée comme toutes les mamans pourraient l’être dans une telle situation. L’homme l’enlaça et lui murmura quelque chose d’apaisant à l’oreille. Le médecin ajouta.

— J’ai administré un sédatif à votre enfant. Nous allons en profiter pour lui faire un check-up et une toilette. Si vous voulez, vous pourrez le voir demain.

— Demain ? demanda la femme inquiète.

— Oui pour ce soir on va le laisser tranquille… J’espère qu’il va pouvoir manger et dormir un peu mais demain venez le voir et amenez des choses qu’il aime et des vêtements dans lesquels il se sente bien.

— Des choses qu’il aime ?

— Oui je ne sais pas… Poupée, voiture, son ancien doudou, des peluches, ce genre de chose là… Par contre vous pourrez le voir mais peut-être pas le serrer dans vos bras… C’est prématuré…

— Vous voulez dire que je ne pourrai pas l’embrasser ?

— Maintenant, là de suite, je ne peux pas rien vous promettre… Nous verrons demain comment il se sent et nous en discuterons ensemble. Vous voulez bien ?

— Oui merci docteur.

— Je vous en prie, ne vous inquiétez pas ! Votre enfant est entre de bonnes mains…. Marie, pouvez-vous voir avec ces messieurs dames pour l’administratif avec l’accueil. Autant se débarrasser de la paperasse au plus vite, voulez-vous ?

— Oui docteur ! Madame, Monsieur, si vous voulez bien me suivre ?

— Oui, oui… Merci docteur, fit le père en tendant la main.

— Euh désolé si je vous salue de la main gauche, j’ai me suis cogné bêtement dans l’ascenseur tout à l’heure et je crois que je me suis cassé la main.

— Oh je suis désolé !

— Merci, on se voit demain de toute façon…

— Cette fois le médecin resta seul avec le gendarme.

— Vous vous êtes cassé la main dans l’ascenseur, doc ? Vraiment ?

— Non bien sûr que non… Depuis le temps qu’on se connait, vous savez bien que non ! Je n’allais pas dire aux parents que leur gosse m’avait broyé la main, ils en ont bien assez sur les épaules, non ? Au fait, a-t-on retrouvé le deuxième ?

— Toujours pas. Les recherches continuent. Mais pour le gosse, ça va aller ?

— Comme je l’ai dit, je suis confiant… Mais cette histoire de sorcière est curieuse, dit-il en se massant les articulations qui le lançaient.

— Pourquoi ?

— D’habitude se sont les ogres qui dévorent les enfants. Pas les sorcières !

Chapitre 2

Autel en forêt

***

De nos jours…

La Ford Focus filait au milieu des champs de maïs encore verts et des tournesols qui commençaient à peine à brunir. En arrivant sur une étendue boisée Ange Bastien s’adressa à sa fille Sophie.

— Dis-moi pour ce soir, tu veux qu’on se fasse un resto ou qu’on se fasse livrer une pizza ? fit Bastien sans quitter les yeux de la route.

Sophie ne répondit pas. Les pieds sur le tableau de bord, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, elle faisait mine de regarder le paysage en chantonnant par moment.

— Hé ! Ho ! Ma fille ! Faut baisser le son ! dit-il en haussant la voix.

Cette fois Sophie retira les écouteurs. — Quoi ? Tu as dit quelque chose ?

— Eh bien il m’arrive de parler tu sais !

— Non mais sérieux ! Tu voulais quoi ? lança-t-elle agacée.

— Je te demandais si tu voulais qu’on se fasse livrer une pizza ou que tu préfères qu’on se fasse un resto ?

— M’en fiche… J’ai pas encore faim et puis il n’est que 3 heures de l’après-midi !

La mâchoire de Bastien se raidit.

— Combien de fois je t’ai dit de ne pas mettre les pieds sur le tableau de bord !

— Bof !

— Si je freine d’un coup, tes genoux vont te défoncer le crâne ! Au mieux tu seras décapitée, au pire ce sera la défiguration !

— Qu’est-ce que tu peux être rabat-joie parfois ! dit-elle en retirant tout de même les pieds du tableau de bord. Puis elle ajouta. T’es de mauvais poil parce que je n’ai pas faim ?

— Non… Enfin tu pourrais faire un petit effort ! Quinze jours de vacances avec ton père ce n’est pas la mer à boire !

— Enfin… S’enterrer dans un bled au milieu de la Vienne, ce n’est pas ce que j’appelle passer des vacances. J’aurais préféré aller sur la côte. La mer c’est bien mieux !

— Poitiers ce n’est pas un bled ! Et puis je t’ai déjà dit que je n’ai pas eu le choix ! Je n’ai pas pu planifier mes vacances plus tôt à cause du boulot… et puis la côte tu la vois tous les jours, non ?

— Le boulot, toujours ton boulot ! Tu te rends compte que ton boulot à fichu en l’air ton mariage avec maman ? Et puis franchement l’eau en Bretagne est glaciale, je n’y mets pas les doigts de pied !

— On pourrait changer de sujet, Sophie ? fit-il désappointé.

Sophie lui lança un regard noir avant de remettre ses écouteurs ce qui énerva d’avantage son père.

— Franchement, Sophie, tu as 17 ans ! Tu pourrais te conduire comme une personne responsable et pas comme une gamine pourrie gâtée !

Sophie arracha ses écouteurs et les balança sur le tableau de bord.

— C’est toujours pareil avec toi… Le soir, tu n’es jamais là ! Les vacances c’est jamais possible même quand tu t’y prends tôt… Il y a toujours un truc qui ne va pas et là tu veux jouer les pères responsables ! cria-t-elle en s’enfonçant sur le siège, le regard vissé à nouveau sur le paysage.

Ange fronça les sourcils. Au fond de lui, il savait qu’elle n’avait pas tort mais qu’y pouvait-il ? La criminalité n’allait pas s’arrêter pour lui permettre de passer des vacances tranquilles en famille ! Il choisit la voie de la diplomatie.

— Un point pour toi ! Tu as complément raison ! répondit-il sincèrement.

Cette fois Sophie fut surprise par la réponse de son père qui poursuivit.

— Écoute, je n’ai pas d’excuses, c’est vrai ! Et souvent… enfin trop souvent mon boulot prend le pas sur la famille… Et malheureusement je n’y peux rien.

— Tu n’y peux rien ? Tu parles… bougonna-t-elle, un poil radoucie.

— Bon, peut-être un peu quand même ! Si je démissionne c’est clair que ce boulot n’envahira plus ma vie mais pour faire quoi d’autre, franchement ?

— Je ne sais pas moi, il y a bien des mutations possibles chez vous ?

— Ce n’est pas si simple, je pourrais effectivement demander un poste dans un service plus administratif, avec des horaires de bureau.

— Ouais, c’est vrai que je ne te vois vraiment pas derrière un bureau ! dit-elle en esquissant un sourire. Ce sourire en disait suffisamment long sur l’image qu’elle se faisait de son père à un poste administratif.

— Mais… Je te promets d’y réfléchir… sérieusement.

— Mais non ! Ton boulot c’est toi, papa. Je sais bien que tu t’éclates, mais des fois, il faudrait que tu prennes tes distances.

— … Alors ?

— Quoi alors ?

— Et bien resto ou pizza ?

— Mais qu’est-ce que j’en sais ? C’est une idée fixe décidément ! se moqua-t elle… On verra quand on sera arrivé à la location. Là, tu vois, je ne suis pas inspirée !

— Ok ! O.K. ! Demain, je t’emmène à la pêche ! Tu vas voir on va s’éclater tous les deux !

— Quoi sérieux, tu veux qu’on aille pêcher ? Berk !

— Mais non ! Je me moque de toi…

Dix minutes s’étaient à peine écoulées que la sonnerie du portable d’Ange retentit. Mais celui-ci l’ignora bien que l’engin persistât pendant cinq bonnes minutes.

— Pourquoi tu n’as pas décroché papa ?

Son père grommela quelque chose entre les dents que Sophie ne parvint pas à déchiffrer. Cependant le visage d’Ange avait changé, ses traits s’étaient raffermis, ses sourcils fronçaient et ses mains se crispaient sur le volant. Quelque chose le tracassait et ça, ça n’avait pas échappé à Sophie aussi elle répéta sa question.

— C’est le boulot… maugréa-t-il. Je suis en vacances alors ils peuvent aller se faire voir ! s’empressa-t-il d’ajouter.

— Oui tu as raison ! De toute façon ils n’auraient pas le droit de t’obliger à revenir, non ?

— Eh bien ça…

Ange ne put terminer sa réponse que le téléphone se remit à sonner de plus belle. Cette fois la sonnerie était différente, c’était une mélodie un peu plus rythmée, un peu plus solennelle. Cette fois Ange décrocha.

— Inspecteur…euh Commandant Ange Bastien, police criminelle, à qui ai-je l’honneur ?

— …

— Bonjour, monsieur le directeur, mais avant toute chose sachez que je suis en congés et très loin de la Bretagne !

— …

— Bien merci… Mais je …

— …

— Comment ? Mais je viens de vous dire que je ne suis pas en service et de plus je suis en famille.

— …

— Quoi ? C’est une demande du ministère ?

— …

— Mais… Vous pourriez envoyer quelqu’un du coin ! Ce n’est pas ma juridiction de toute façon…

— …

— En détachement provisoire ? Vous plaisantez ?

— …

— Comment ça il y aura de la promotion dans l’air ? Mais je m’en fiche ! Ça fait deux ans que je n’ai pas pu poser de congés et je…

— …

— Vraiment… Et si j’estime que c’est de la foutaise, je clos le dossier et rien d’autre ?

— …

— Bien… Dans ce cas je suis d’accord ! Je vous tiens au courant. À bientôt monsieur le directeur !

Il raccrocha et envoya valser son téléphone sur le siège arrière.

— Mais quel con je fais ! Putain ! Mais quel con ! laissa-t-il échapper entre les dents.

Sophie, qui n’avait rien perdu de la discussion, s’inquiéta pour la suite des vacances.

— Alors c’est fichu ? Il faut annuler ?

— Non… On n’annule rien mais on me demande de venir voir quelque chose dans le coin. Mais je te promets que cela ne va pas impacter nos vacances !

— Un meurtre ?

— Non, en fait je ne sais pas. C’est sans doute un truc de gamin !

— Un truc de gamin ?

— Oui, des promeneurs ont trouvé des ossements disposés de manière bizarre et du coup on me demande de venir voir.

— Mais pourquoi toi ?

— C’est ce que j’ai demandé ! Mais a priori, les collègues du coin sont débordés ou en sous-effectif… ou alors ils ne sont pas assez compétents…

— Ils ne sont pas assez compétents ?

— Oui… enfin non… En fait c’est une demande du cabinet du ministre !

— Du ministre directement ? Depuis quand tu fréquentes les ministres ?

— Ministres, Préfets, Procureurs… qu’est-ce que j’en sais, je ne les fréquente pas ! Mais d’après le directeur ça vient d’en haut et ils veulent quelqu’un de compétent, enfin de chevronné !

— Et ils demandent à un gars de Bretagne de venir enquêter sur un événement dans la Vienne ? C’est une blague ?

— Non hélas ! Le directeur et cette personne se connaissent bien ! Et j’ai l’impression qu’il s’agit d’en renvoi d’ascenseur ou un service pour faire plaisir, histoire d’être dans les bonnes grâces ministérielles…

— Pourquoi ça ?

— Parce qu’il m’a dit qu’il y aura de l’avancement…

— Ah !

— Oui Ah ! Mais je m’en fiche… J’y vais, je regarde… et si c’est pas pour la Crim’ je passe le dossier, à un autre service ! Ça ne mettra pas en péril nos vacances, je te le promets Sophie !

— Vini, vidi, vinci… Quoi !

— Hein ?

— Laisse-tomber, c’est du latin ! Et c’est où ta scène de crime ?

— C’est pas loin, il m’a envoyé des coordonnées par SMS, tu peux les rentrer dans le GPS de la voiture, s’il te plaît !

Sophie se contorsionna pour récupérer le téléphone de son père qui gisait encore sur le siège arrière. Une fois le SMS affiché, elle rentra les coordonnées dans le GPS de la voiture.

Le système leur demanda de quitter la D6 après avoir passé le CREPS pour prendre en direction des Basses Roches. 5 kilomètres plus tard, ils aperçurent quelques voitures stationnées sur le côté et les gyrophares crépitants d’une estafette de la gendarmerie. Deux jeunes gendarmes en treillis faisaient le planton au milieu de la chaussée.

— Ce doit être là… souffla Bastien.