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Les 'Véritables mémoires de Cagliostro' est une anthologie qui explore la vie fascinante et énigmatique de l'illustre aventurier Cagliostro à travers une série de narrations variées et captivantes. Le livre se distingue par sa diversité de styles littéraires, allant du documentaire au romanesque, reflétant l'esprit de l'époque des Lumières, richement empreinte d'un mysticisme intriguant. Les œuvres incluses sont soigneusement sélectionnées pour offrir une vision plurielle de Cagliostro, mettant en lumière sa personnalité complexe, son influence sur la société de son temps, et son rôle dans les cercles ésotériques, évoqués avec une profondeur étonnante et un souci du détail remarquable. L'implication de Catulle Mendès et Richard Lesclide, figures littéraires éminentes, est cruciale dans ce recueil. Mendès, connu pour son symbolisme poétique et son exploration des thèmes psychologiques et occultes, et Lesclide, journaliste et écrivain réputé, s'unissent pour recréer un tissu narratif riche et nuancé. Leurs contributions collectives revisitent l'histoire de Cagliostro dans le cadre des courants littéraires du XIXe siècle, intégrant des nuances de réalisme et de romantisme dans une exploration dynamique et complexe de l'identité et du mystère, reflétant ainsi les multiples facettes de l'homme et du mythe. Ce livre est une invitation à plonger dans un univers où histoire et fiction se rencontrent, offrant aux lecteurs une occasion unique d'explorer des perspectives diverses sur la vie de Cagliostro. Sa richesse narrative éduque et stimule, proposant un dialogue vibrant entre les œuvres, qui transcende le simple récit pour devenir un véritable outil d'exploration intellectuelle et culturelle. La collection est indispensable pour quiconque s'intéressant à l'histoire, à la littérature et à l'alchimie des mythes qui façonnent notre compréhension du passé.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Lecteur,
Tu es peut-être en droit de nous demander si ces Mémoires sont réellement authentiques.
Ils le sont.
Ou du moins nous ne voyons pas de raison pour qu’ils ne le soient pas en effet, puisque les circonstances qu’ils relatent sont conformes aux mœurs véritables et au caractère de l’illustre comte de Cagliostro.
Accepte-les donc pour l’œuvre personnelle du Grand-Cophte.
Si tu nous demandais par quelle suite d’aventures le manuscrit de ces Confessions est arrivé entre nos mains, tu en serais puni par une histoire que nous te raconterions.
Une bonne vieille, du nom de Lorenza, vivait encore à Rome en 1649, à l’époque de l’occupation française. Elle demeurait dans une de ces petites rues qui avoisinent San Bartolomeo, dans l’île Tibérine. Tous les jours de soleil, — ces jours-là sont fréquents à Rome, — la vieille sortait de sa maison et venait s’asseoir au bord du Tibre, sur une petite chaise qu’elle traînait après elle. Elle écoutait le babil d’un bateau de blanchisseuses voisin, et se réjouissait des éclats de rire de cette jeunesse. Le soleil lui chauffait le dos, le rire lui chauffait le cœur.
Nous aimions aussi les blanchisseuses. Elles nous saluaient sans se retourner, rajustant sur leurs cheveux défaits leur mouchoir de tête. Nous nous plantions bravement au bord de l’eau, servant de cible à leurs quolibets, quelquefois à leurs sourires. Les Romains aiment les compliments en face ; il eût été impertinent de ne pas l’être. La vieille s’amusait à ces joutes galantes et entreprenait quelquefois de nous soutenir par de bons propos. Elle parlait bien, comme une personne qui a vu le monde. On disait qu’elle avait été autrefois la femme d’un fameux magicien ; elle se mêlait elle-même de dire la bonne aventure et vivait de sa sorcellerie.
C’était une sorcière bienveillante ; une belle vieille qui avait du être une jeune belle. Elle nous empruntait volontiers quelques baïoques pour acheter du tabac dont elle se bourrait le nez. Cela nos avait fait amis.
Un soir qu’elle se plaignit d’une de ses jambes qui ne voulait pas la suivre, nous lui offrîmes notre bras et l’accompagnâmes chez elle, aux bravos un peu moqueurs des lavandières qui nous félicitaient de notre conquête. Nous les laissâmes rire. Nous eûmes le courage de notre charité. Lorenza en fut touchée. Elle nous dit son nom, nous montra des lettres et des papiers qu’elle avait dans un tiroir. Ils étaient curieux. La bonne vieille ne savait pas lire. Elle nous les prêta. Les voici.
VÉRITABLES MÉMOIRES DE CAGLIOSTRO
Que vient de m’apprendre Fra Pancrazio, mon geôlier et ami ? La Révolution française se fâche, et le roi Louis a été décapite au moyen d’une machine appelée « guillotine », qu’un médecin français s’imagine avoir inventée, bien qu’elle ait été employée, il y a fort longtemps déjà, à Rome particulièrement, car on lit dans la relation du supplice des Cenci: « Quand la signora Lucrezia se fut étendue sur la planche, le bourreau lâcha le ressort, et le couperet tomba. »
Un peuple libre, un roi tué, que d’histoire en peu de jours ! Et moi, que fais-je ici ? Dans quel sépulcre m’a-t-on plongé ? Au moment où une volonté suprême bouleverse l’Europe et la jette dans les aventures, je pourris entre quatre murs. Pourtant, n’est-ce pas par moi et les miens que cette révolution a été préparée ? Ne l’ai-je pas annoncée dans mes prophéties ? N’est-ce pas moi qui ai prédit trois ans d’avance la chute de la Bastille ?
Ah ! la France était encore le meilleur pays ! J’avais bien besoin, moi, le divin Cagliostro, de venir à Rome, comme un imbécile, me mettre sous la griffe de l’Inquisition ! M’ont-ils assez torturé, assez humilié, ces moines m’ont-ils fait assez plat, assez lâche, dans leurs monstrueux interrogatoires !
Cependant, que faire ?
Attendre. Je me sens plus fort, plus ardent que jamais. Ai-je cinquante ans ? A peine. Et puis, quelle imagination est-ce là ? ne suis-je pas immortel ?
Pour se résigner, pour se réserver avec fruit, il faut être sans colère, sans emportement, et quand on ne peut oublier, il faut se souvenir. Cela use le temps. — Si je racontais à Fra Pancrazio cette étrange histoire que je traîne après moi, inconnue, prodigieuse, obscure et éblouissante à la fois ? Oui, je l’écrirai et la lui lirai ; cela nous amusera tous les deux. Pancrazio m’est fidèle. Cet espion qu’on a placé près de moi pour me vendre, est devenu mon ami. Il m’appartient, car je l’ai fait Rose-Croix et l’ai converti à la Lumière.
D’ailleurs, s’il m’arrivait quelque chose, — on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec la sainte Église romaine, — ces papiers seraient un adieu pour ma femme, pour cette pauvre Lorenza, qui doit bien s’ennuyer au couvent de Sainte-Apolline. Que diantre peut-elle y faire, elle qui, de sa vie, n’a récité un Ave ? Je sais bien qu’elle cause et badine avec son confesseur et qu’elle voit de loin, le matin, le prêtre qui dit la messe. C’est quelque chose, cela. Un couvent vaut mieux qu’une prison. O mon Dieu ! je l’atteste et vous prie d’y réfléchir, je n’ai vu depuis quatre ans que la jupe de la Madone ! Le temps n’est plus où je donnais le Baiser de Paix à tant de belles Initiées ! Chassons ces chimères aimables et commençons d’écrire la Divine Aventure du comte de Cagliostro.
« J’ai passé ma première enfance dans la ville de Médine, en Arabie, élevé sous le nom d’Acharat, nom que j’ai conservé dans mes voyage d’Afrique et d’Asie. J’étais logé dans le palais du muphti Salahaym, avec mon maître Althotas… »
Quelle est cette distraction ? Hélas ! c’est ainsi que commençait l’apologie que je fis paraître en France, après qu’on m’eut mis à la Bastille. Personne n’osa la révoquer en doute, mais jamais Pancrazio n’en voudrait croire un mot, ni Lorenza, ni moi… Il est extrêmement difficile de dire la vraie vérité. Cela est presque impossible.
Tant mieux ! Ne suis-je pas un faiseur de miracles ?
Je suis né à Palerme, le juin 1743, d’une jolie brune, Félicia Braconieri, et d’un marchand passementier appelé Pierre Balsamo.
Ma mère avait de grands yeux doux et savait de belles chansons ; mais je n’ai conservé aucun souvenir de mon père.
En revanche, je me rappelle très distinctement mon oncle Tomaso, qui distribuait plus de soufflets que de bénédictions, et mon oncle Cagliostro, qui était mon parrain et de qui j’ai gardé le nom.
Je ne sais pas grand’chose de plus sur mes débuts dans la vie. Je passais pour un bel enfant, et comme j’étais paresseux, sale, gourmand, et voleur à mes moments perdus, mon oncle Tomaso me destina à l’état ecclésiastique.
On me mit au couvent de Saint-Roch, de Palerme, d’où je m’échappai en escaladant les murs ; mais on me reprit et je fus claquemuré dans le cloître des Ben-Fratelli, à Castelgirone, d’où je ne m’échappai point, si fort que j’en eusse envie, parce que les murailles étaient très hautes et les portes bien fermées. Je n’avais pas encore le don des prodiges.
A Castelgirone, la règle était très rigoureuse ; il fallait devenir savant et se comporter comme un saint ; cette dernière condition me chagrinait beaucoup.
On me confia à l’apothicaire du couvent, espèce de vieux moine médecin, qui m’employa à piler des drogues et à faire des mixtures. Je passais mes journées dans son laboratoire, où je me plaisais bien plus qu’à l’église et au confessionnal. Puis, j’allais avec lui soigner les malades au dehors. Cela rompait ma clôture et me donnait quelques distractions. Je me plaisais avec les fiévreux, je m’intéressais aux moribonds. Je regardais volontiers le trépas en face, ne le trouvant pas de mauvaise compagnie. Le révérend père, qui ne se gênait pas avec moi, me montrait le fort et le faible de la science, et, de moi-même, je m’aperçus bien vite que les bonnes paroles qu’il débitait étaient pour plus de moitié dans ses cures.
Oui, je compris des lors la puissance du verbe humain ; en outre, j’aidais quelquefois les gens à mourir, et cela me fit une sorte de philosophie.
Mais le moine, — qui fut mon véritable Althotas, — n’était pas seulement médecin ; il se piquait aussi d’alchimie. Il employait des soirées, et souvent des nuits, à compulser de gros vieux livres jaunis qu’il ne me défendait pas d’ouvrir. Je n’y compris rien d’abord. Pourtant, je m’associai avec une passion singulière aux travaux du vieux moine. A côté des cornues où nous distillions les herbes médicinales, nous avions presque toujours un creuset sur un fourneau à lampe, et cette dernière cuisine n’était pas celle qu’on soignait le moins.
A vrai dire, comme Althotas soufflait beaucoup et causait peu, je n’ai jamais su précisément ce qu’il cherchait ; cela ne m’a pas empêché plus tard de déclarer aux hommes que je l’avais trouvé. Et les hommes m’ont cru. Or, puisque, toute conviction sincère engendre une espèce de réalité, il est certain que j’avais trouvé quelque chose en effet.
Quoi donc ? Je serais curieux de l’apprendre.
Cependant, tandis que je devenais médecin et alchimiste, je devenais aussi un grand garçon, et je commençais à m’en apercevoir.
A quelques pas du couvent demeurait une très belle fille, nommée Rosaura ; et il me semblait que ce nom, — car j’avais appris un peu de latin, — voulait dire à la fois rose, brise, aurore.
Il y avait un peu de tout cela dans notre jolie voisine.
Elle se tenait ordinairement à sa fenêtre. Quand je sortais du couvent avec Althotas, je ne manquais jamais de la voir, et je remerciais Dieu de lui avoir fait aimer le grand air à ce point. Il va sans dire que je la regardais avec des yeux fort allumés. De son côté, elle n’était point avare de sourires ni de jolis coups d’œil, qui me brûlaient la fressure, comme on dit ; tout cela donnait beaucoup à penser à mes seize ans de novice.
Mais j’avais la timidité de l’adolescence, avec toute son effronterie, et les cent pas qui me séparaient de Rosaura me paraissaient infranchissables.
La belle fille finit par obséder à tel point mes pensées que je commis sans doute de graves erreurs dans nos mélanges pharmaceutiques ; le père Timothée, notre prieur, ayant pris médecine pour la goutte qu’il avait, faillit trépasser, non de la maladie, mais du remède ; pour me punir et me corriger de mon étourderie, on me nomma lecteur au réfectoire, avec jeûne obligé.
Encore que la pitance du couvent fût assez médiocre, ce fut un crève-cœur pour moi que de voir les frères se régaler de soupes à l’oignon et de légumes assaisonnés de sel, pendant que j’étais réduit au pain sec et à l’eau pure. Aussi m’abandonnais-je avec ardeur à mes rêves d’amour, et il me sembla plus d’une fois voir se former dans la fumée des soupes une image féminine qui était la Rosaura elle-même, habillée de cette seule vapeur.
Ma distraction donna lieu à des scandales qui firent plus de brunit qu’il n’était nécessaire.
Une fois, je lisais à notre table le chapitre de la Bible qui traite de l’arche de Noé, et qui est assurément l’un des plus intéressants de cette merveilleuse histoire…
« Et le Seigneur dit à Noé: Je veux faire alliance avec toi. Tu entreras dans l’arche avec ta femme, tes fils et les femmes de tes fils. Prends une paire de chaque espèce d’êtres vivants qui sont sur la terre ou dans le ciel ; prends avant tout la Rosaura, de Castelgirone, et fais-lui la meilleure place dans ton bateau ! C’est la plus belle des créatures que tu y feras entrer ; tu la serviras à genoux, et ses yeux t’éclaireront pendant les jours de pluie. Va la chercher: tu la trouveras à sa fenêtre, inclinée comme une fleur, avec de blanches épaules qu’on voit sortir de sa robe de soie. Tu l’envelopperas de chauds vêtements, pour qu’elle ne s’enrhume pas, car il va faire humide, et quand le beau temps reviendra, je t’enverrai mon arc-en-ciel pour lui faire une ceinture… »
On me laissa poursuivre assez longtemps, car les moines qui mangent écoutent d’une oreille fort distraite les pieuses lectures qu’on leur fait. Quelques mots principaux, perçus confusément dans une histoire qu’ils savent par cœur, leur suffisent pour en suivre le fil par l’imagination plus que par l’ouïe. Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que des murmures croissants, des rires étouffés me rappelèrent à moi ; et je fus terriblement fouetté par le père prieur lui-même, redoutable dévot qui, quelquefois, prenait par plaisir la place du frère fouetteur, et qui, au surplus, m’en voulait particulièrement à cause de mon remède.
Une autre fois, je commis une faute bien plus grave. Poussé par je ne sais quelle chaleur de sang, je montai dans la chaire de lecture avec des intentions agressives. J’avais la Rosaura dans la tête et dans les veines, et quand j’ouvris les évangiles placés devant moi, je l’aperçus en marge, gracieusement enluminée, en toilette de visite, avec un page qui portait la queue de sa robe. Le livre la nommait… je ne sais plus de quel nom. Mais que m’importait ! Je l’appelais Rosaura, moi. Feignant de lire, je la dépeignis avec enthousiasme à mes auditeurs, et, Dieu me pardonne, je leur parlai de ses bras nus dont j’avais rêvé la nuit précédente.
Rosaura cherchait son fils, un chérubin, qu’elle avait égaré quelques jours auparavant. Elle le trouva à l’église, le gronda, voulut l’emmener, et demeura stupéfaite quand l’enfant lui répondit: « Femme, pourquoi me cherchez-vous ? » Alors je m’indignai d’une telle réponse à une pareille mère ! je déclarai qu’à sa place j’aurais appliqué de bons soufflets à cet impertinent. Rumeur. On m’enjoint de descendre. Je refuse ; j’affirme avoir lu le texte ; je compromets la Vierge et la Rosaura dans une telle histoire qu’on ne peut les distinguer l’une de l’autre ; on me tire violemment par ma robe ; je lance un coup de pied dans la figure de l’agresseur qui n’est autre que le père Timothée ; cris, tumulte ; je suis renversé, garrotté, houspillé et plongé dans un cachot où l’on m’abandonne à mes pensées.
Jamais je n’avais été soumis à pareille épreuve. Après quelques heures de rage impuissante, je m’endormis. Quand je me réveillai dans une atmosphère lourde, épaisse et froide, dans une humidité malsaine, avec une faim dévorante, je crus être à jamais enfoui dans un in-pace et condamné à mourir de privations.
On racontait dans le couvent de sinistres légendes sur des moines disparus tout à coup, dont on n’avait jamais plus entendu parler. La punition me parut hors de proportion avec ma faute. Cependant le temps s’écoulait. Je parcourus ma prison ; je n’y trouvai qu’un amas de paille pourrie, avec les débris d’une grosse cruche cassée. Les heures me parurent bien longues. Je croyais avoir passé deux ou trois jours dans ce tombeau, quand des pas traînants et une lueur rougeâtre m’apprirent qu’on venait vers moi. Je reconnus deux mauvaises figures, le frère porte-clefs et le père Timothée. Ce dernier avait sous son bras l’instrument de supplice, — un martinet orné de fort beaux nœuds, — qu’il caressait avec complaisance. Je frémis de colère, et je sentis dans mes nerfs une tension formidable ! Mon affaiblissement, mon découragement avaient fait place à une résolution énergique. Je regardai ces monstres comme s’ils étaient venus pour me tuer et m’ensevelir. Puisant dans mon désespoir une intrépidité dont je me souviens encore, je me mis en défense. Aux clignements d’yeux des survenants, je devinai qu’en sortant du grand jour ils étaient aveuglés par l’obscurité. Prompt à profiter de cet avantage, je saisis un énorme fragment de poterie, et j’en assénai un coup violent sur la tonsure du prieur ; il tomba à la renverse. Je me retournai vers le frère geôlier qui n’était point capable d’une grande résistance. Je m’emparai de son trousseau de ferrailles, et je sortis, après avoir refermé la porte sur mes ennemis vaincus.
J’avais les clefs, et je connaissais la maison. Précisément c’était l’heure où les frères étaient presque tous à l’office. Je me fis petit, je me dissimulai, j’attendis, j’évitai de rencontrer personne ; enfin j’arrivai dans la rue, étourdi de ma réussite, suffoqué par le grand air ! Rosaura était à sa fenêtre, je poussai sa porte toujours entre-bâillée, et un moment après j’étais à ses pieds.
Ce que je dis à Rosaura, je ne m’en souviens plus. Je parlai à tort et à travers. Les idées se pressaient dans ma tête, les paroles sur mes lèvres. Je lui fis l’effet d’un extravagant, d’un fou, d’un amoureux. Elle ferma sa porte, elle ferma sa fenêtre, elle ne ferma pas son cœur. Cette bonne fille me sauva.
A vrai dire, quoique sans expérience, je m’aperçus que j’avais un peu outré les choses en la comparant à la vierge Marie. Mais si elle ne valait rien pour le calendrier, elle avait de grandes qualités dans les tête-à-tête profanes.
Comme la Rosaura n’était pas sans relations dans le monde, mes affaires ne pouvaient être remises en de meilleures mains. Elle voyait assez souvent le cardinal C…, qui la recevait à ses heures intimes et lui donnait volontiers des conseils. L’excellent prélat, qui s’intéressa à ma mine éveillée, se chargea d’arranger mon affaire avec le couvent. Il y réussit ; en outre, il me dégagea de mes vœux, me réconcilia avec ma famille et promit d’assurer mon avenir, ce qu’il fit sans retard, en me donnant, avec vingt écus, l’ordre de quitter immédiatement Castelgirone. Je crois qu’il était devenu un peu jaloux de moi, à cause de notre amie commune. Quant à la Rosaura, elle me vit partir sans chagrin ; j’étais si jeune et si passionné que j’avais fini par l’encombrer de mon amour.
Quand je fus de retour à Palerme, il ne me restait que trois écus ; je m’étais quelquefois arrêté en route, plutôt dans les cabarets que dans les églises, et j’avais vu moins de robes de moines que de robes de demoiselles.
Mon oncle Cagliostro m’ouvrit sa porte et ne m’épargna pas les avis. Pour lui faire plaisir plutôt que par inclination, j’entrai dans un atelier de peinture, où je pris des leçons de dessin. En réalité, je ne réussis qu’à y faire de mauvaises connaissances. On m’enrôla, sans avoir besoin de me prier beaucoup, dans une bande de garnements qui mettaient la ville au pillage et se faisaient redouter des femmes et des bourgeois attardés. Quand le guet nous apercevait d’un côté, il passait de l’autre ; il n’avait rien à gagner avec nous que des horions, et ne mettait point son nez dans nos affaires. J’appris dans cette belle compagnie à manier l’épée assez habilement, et je fis mon apprentissage de spadassin dans des querelles qui pouvaient me jeter sur le carreau. J’en fus heureusement quitte pour des égratignures. On m’apprit à boire, et quelques cottes fripées, dont la doublure n’était point laide, achevèrent l’éducation galante heureusement commencée par la Rosaura.
Il convient que je parle d’une faculté singulière, dont je ne saurais m’enorgueillir, car je la dois surtout à la nature. Si je fis peu de progrès dans le dessin, ma main acquit une souplesse et une dextérité telles, que j’imitais sans effort les écritures les plus compliquées, et cela avec une perfection si grande, qu’on ne pouvait distinguer ma copie de l’original. Je ne mésusais point de ce talent que je n’employais qu’au service de mes camarades. Comment leur aurais-je refusé des billets de spectacle, quand ils ne me coûtaient que le temps de les écrire ? Cela ne portait aucun préjudice au directeur, qui avait toujours des places de reste. D’ailleurs, mes gens se conduisaient bien ; heureux d’entrer sans payer, ils n’insultaient personne et ne sifflaient point les pièces. Quand un bon garçon, mal noté par une police tracassière qui s’effarouchait de nos peccadilles, avait besoin de papiers ou de certificats, n’aurais-je pas eu mauvaise grâce à les lui refuser ? Je l’obligeais, et ne faisais de mal à personne. J’avoue cela librement et franchement, car jamais il ne me vint à l’idée de faire des billets de caisse, travail du reste assez long et fort difficile.
On jouait beaucoup dans nos tripots, mais j’avais peu de goût pour les cartes et les dés. Il me répugnait d’être assez habile pour y gagner, et je n’avais pas assez d’argent pour y perdre. Le génie de quelques-uns de nos compagnons me paraissait dangereux, et je sentais qu’il me serait malaisé d’y atteindre. Je pourrais en citer, et des plus adroits, qui ont fini par les galères ; c’était la seule chose qu’ils n’eussent pas volée.
Pendant ces études mêlées de distractions, j’accomplis ma dix-huitième année, et je devins amoureux pour la seconde fois de ma vie.
Je devrais dire « pour la première », car le sentiment que m’inspirait Émilia était si pur, quoique très ardent, qu’il effaçait jusqu’au souvenir de l’ivresse sensuelle à laquelle m’avait initié la conquête de Rosaura.
Émilia n’était autre que ma cousine, et, tout enfants, nous avions joué ensemble. Elle rentrait dans sa famille, après avoir fini son éducation chez les sœurs du Rosaire. Je la vis avec stupéfaction, presque avec épouvante, belle et fière comme une jeune reine.
Cette Italienne de seize ans était déjà femme jusqu’au bout des ongles. En me tendant sa main brune, en me disant « Bonjour, cousin » en me dévisageant d’un regard, elle fit de moi son esclave. J’eus peine à m’empêcher de tomber à genoux.
Une chose qui me déplut, ce fut de voir arriver chez nous, en même temps qu’Émilia, un de mes coquins d’amis, le chevalier Trivulce. Il paraît qu’il avait vu quelquefois ma cousine, par hasard, au parloir du couvent. Mon oncle lui permit de présenter ses respects à la pensionnaire défroquée, et l’impudent nous accabla de visites.
Émilia, d’abord, lui fit bon visage, et je pus croire que j’avais un rival dangereux. Je me trompais. Italienne, et par conséquent deux fois femme, ma cousine aimait à être courtisée, voilà tout ; en réalité, elle n’était touchée que de mes soins et de mes tendresses. Sa préférence s’accusait davantage tous les jours, et je regardais le chevalier d’un grand air de pitié. Plus d’une fois déjà j’avais imploré de ma cousine qu’elle m’accordât un rendez-vous mystérieux, la nuit ; elle me priait d’attendre, ne disant ni oui ni non, mais avec un tel sourire, mais avec de tels yeux qu’elle me donnait des palpitations de cœur.
Enfin, elle me parla un jour en ces termes:
—Tu es un bon garçon, Joseph, et je suis sûre que tu m’aimes.
—Si je vous aime, Émilia !
—Viens ce soir au jardin, quand tout le monde dormira.
—Ciel !… A quelle heure ?
—A minuit, veux-tu ?
—Oh ! Émilia !
—A ce soir ! fit-elle en s’esquivant.
Quelle journée ! Un premier rendez-vous est une bonne chose: cela fouette le sang et exerce les nerfs.
La nuit arriva. Je ne touchai guère au souper, si bien que l’oncle Cagliostro me dit:
—Tu as l’air bien préoccupé, Joseph ?
—Non, mon oncle.
Enfermé dans ma chambre, j’entendis sonner dix heures, onze heures, onze heures et demie, onze heures trois quarts. Je descendis au jardin, à pas de loup, et me cachai dans un bosquet, sur le passage de l’allée qui s’éloignait de la maison. Minuit sonna ! Quelques minutes s’écoulèrent. Dans la nuit épaisse, je distinguai une forme légère qui s’avançait vers moi, baignée d’une blancheur lumineuse, et je compris pourquoi la nuit était si noire: toutes les clartés éparses s’étaient rassemblées sur ma cousine.
—Est-ce toi, Joseph ?
—Oui, cousine, c’est moi.
Je ne pus en dire davantage. Ma voix mourait dans mon gosier. Émilia prit mon bras et nous suivîmes l’allée obscure. Moi, si bavard avec la Rosaura, je ne savais que dire à cet ange.
J’avais envie et peur de la prendre follement dans mes bras et de la couvrir de caresses. Je tremblais pendant que ces folles imaginations me passaient par la tête. Enfin, comme impatientée de mon silence, Émilia se décida à parler.
—Mon Joseph ! dit-elle…
Je frissonnai délicieusement. Elle reprit:
—Nous sommes seuls, n’est-ce pas ? Viens tout près de moi, plus près encore, et sache mon secret… Joseph, j’ai un amant !
—Toi ?… Vous, Émilia ?… un amant !
—Sans doute, dit-elle ; tu ne t’en doutais pas ? C’est Trivulce.
—Trivulce Ah ! j’entends. C’est un amant, j’en conviens, et j’en suis un aussi. Et le frère Peppo, qui vient demander l’aumône tous les samedis et qui vous fait des déclarations, c’est encore un amant ? Cela vous en fait trois.
—Rêves-tu ? dit-elle. Me prends-tu pour une petite fille ? Le chevalier est mon amant ; tu dois savoir ce qu’un tel mot veut dire. Si je t’avoue cela, c’est parce que nous comptons sur toi pour nous aider dans nos amours…
Vous concevez ma stupéfaction et mon désespoir. Qu’allais-je répondre ? Je ne sais. Je sentis tout à coup quelque chose me tomber sur la tête.
C’était un coup de bâton.
Il fut suivi d’un autre, puis d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce que mon oncle, reconnaissant ma voix, s’arrêta subitement pour me dire:
—Comment ! c’est toi, Joseph ?
Émilia s’était enfuie.
—Que diantre fais-tu là ? continua le bonhomme stupéfait. Je te prenais pour Trivulce qui, à ce qu’on m’a raconté, vient la nuit donner la sérénade à ma fille. Est-ce l’heure et le moment de bavarder avec ta cousine, que tu vois toute la journée et à qui tu peux parler dans tous les coins ? A quoi bon ces cachotteries ? Est-ce que vous vous aimez par hasard ? Eh ! eh ! cela m’arrangerait tout à fait. J’ai songé plus de vingt fois à vous marier ensemble.
—Ah ! mon oncle, quel affreux bâton !
—Je l’avais choisi exprès.
—Vous m’avez cassé quelque chose.
—Peut-être bien.
—Oh ! la ! la !
—Oui, cela te fait mal, je le comprends. Va te coucher, ce n’est pas le moment de parler affaires. Nous nous expliquerons demain. Je ne t’en veux pas.
—Ni moi, mon oncle.
Oh ! non, ce n’était pas le moment de parler affaires. Dire quelle nuit je passai est impossible ! Je mordais mes draps, je déchiquetais mon traversin, je bondissais tout d’une pièce, je poussais des cris absurdes, j’avais envie de me lever et d’aller tuer Trivulce ! Pour me soulager, simplement. Tuer quelqu’un, surtout Trivulce, m’eût été une bien grande consolation. Ce n’est qu’au matin que je m’endormis, épuisé, éreinté. Je me réveillai fort tard et ne descendis qu’à la tombée du jour.
Mon oncle souriait d’un air encourageant ; Émilia baissait les yeux et paraissait très intéressée par son ouvrage de couture. Moi, j’avais l’air assez penaud, naturellement.
—Eh ! tu peux l’embrasser, dit mon oncle avec un gros rire. Voyons, fillette, laisse-toi faire. Tu lui dois bien un dédommagement pour ce qui s’est passé hier soir !
