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Comment la ville numérique affecte-t-elle la qualité, l’attractivité et la vitalité des territoires ? Comment les objets connectés urbains sont-ils appréhendés ? Remettent-ils en cause nos représentations de la ville et nos perceptions des paysages urbains ?
Dans le contexte de la promotion de la ville numérique, Emeline Bailly et Dorothée Marchand interrogent les implications de son essor sur la qualité urbaine. Prenant appui sur une recherche empirique interdisciplinaire, elles explorent comment les smartphones et les objets numériques urbains médiatisent la relation aux lieux, aux autres et à soi.
Le numérique transforme la relation à la ville et révèle une mise à distance des territoires. Des formes de reterritorialisation éclosent. Le lieu apparaît comme une unité de sens forte. La présence de la nature, la qualité des ambiances et des paysages créent des expériences urbaines plus sensibles. L’enjeu ne serait-il pas alors de mieux considérer ces dimensions dans la création des lieux ? Ne faudrait-il pas imaginer et raviver des formes d’urbanité conciliant une transition urbaine et numérique avec la qualité de la vie ?
Une réflexion singulière pour réinventer la ville et sa relation au numérique.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Dans le contexte de la promotion de la ville numérique, Emeline Bailly et Dorothée Marchand interrogent les implications de son essor sur la qualité urbaine. Prenant appui sur une recherche empirique interdisciplinaire, elles explorent comment les smartphones et les objets numériques urbains médiatisent la relation aux lieux, aux autres et à soi."
- WBArchitectures
"L’ouvrage d’Émeline Bailly et de Dorothée Marchand est un ouvrage très intéressant qui vient interroger les caractéristiques d’un habiter possible futur dans lequel l’individu vivrait la ville de manière connectée."
- La Cliothèque
"Auteurs du récent ouvrage
La ville numérique. La qualité urbaine en question (Mardaga, 2021), Emeline Bailly et Dorothée Marchand ont pris le temps de revenir sur la manière dont les smartphones et les objets numériques redéfinissent notre rapport à la ville."
- Société de Géographie
À PROPOS DES AUTEURES
Emeline Bailly est docteure en urbanisme et chercheuse au Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) depuis 2010. Ses recherches portent sur la ville écologique et sensible et les concepts de paysage, d’espace public, d’ambiance et de qualité urbaine.
Dorothée Marchand est chercheuse en psychologie sociale et environnementale au CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment) de l’Université Paris-Est. Elle mène ses recherches sur les processus psychologiques qui opèrent dans les relations entre l’individu et son environnement.
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Seitenzahl: 241
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Des proximités entre nos résultats scientifiques présentés dans cet ouvrage et l’œuvre littéraire, poétique et politique d’Alain Damasio1nous ont invitées à échanger avec lui sur ses points de vue, réflexions et propositions en réponse au développement du numérique urbain. Cet avant-propos nous permet de présenter sa pensée sur des phénomènes qu’il explore sous l’angle de la science-fiction… la ville numérique, une science-fiction devenue réalité ?
Pouvez-vous nous parler du termedividuque vous présentez comme une forme de soi inaccompli ?
Le dividu est un terme repris à Deleuze, qui me semble très adéquat pour qualifier la façon dont l’empire numérique nous découpe, au sein de cette machine-monde que constituent les réseaux. Chaque acte numérique que l’on fait, aussi minime soit-il, un simple scroll, un ridicule like, crée une trace sur les réseaux. Cette trace n’a, par elle-même, aucun statut organique, articulé. Elle est un copeau de nous, dont on ne sait même plus le bois ou le métal. Informatiquement, nous n’apparaissons plus comme une entité unifiée, mais comme un ensemble de fragments dividuels, pulvérulents, une poudre de soi qui n’est pas forcément ré-agrégeable autour d’une personne assignée et qui n’a souvent, séparément, aucun sens. Je pense que l’un des premiers effets du numérique est d’avoir profondément attaqué les liens qu’on entretient avec soi-même. Le lien à soi devient complexe, clivé, stratifié. Le fil en est systémiquement coupé, haché, la trame s’effiloche. À mes yeux, nous sommes plus proches de nébuleuses dividuelles que d’une unité mentale et physique. Diviser pour régner ?
Ce terme de dividu, je l’avais utilisé dans La Zone du Dehors, paru en 1995. Ce qui m’intéressait, c’était le type d’humain que produit tel ou tel agrégat statistique de traces. Ton profil Twitter ne fonctionne pas sur les mêmes agrégats dividuels que ton profil Facebook ou Insta. Tu n’y es pas le même, pas simplement psychologiquement, mais comme synthèse de traces. Il est impossible d’emboîter tous ces fragments, d’en reconstituer le puzzle, l’identité. Ce n’est pas forcément dramatique ni négatif. Ça offre une mobilité certaine. Mais ça rend aussi très difficile la construction de soi comme entité solide, stable et combative.
Pourquoi le numérique fragmente-t-il plus qu’autre chose ?
Le numérique fragmente davantage parce qu’il n’a pas la contrainte d’un corps organique à assumer, à faire vivre. Qu’on surfe assis sur une chaise ou mobile avec son portable, le corps est désinvesti comme corps. Observez une fille qui est en train de marcher avec son portable dans la rue, elle bouge bien sûr, mais sa présence physique est vide, ou plutôt vidée. Plusieurs fois, elle va compenser cette désincarnation subreptice par le toucher, des gestes inconscients – cheveux, mains, tapotis… Le corps tente de conjurer ou de compenser son effacement, il se rappelle à l’existence, précisément parce que l’univers numérique n’a aucunement besoin de lui et de son unité de chair, de sang, de circulation interne du souffle, etc. Les penseurs de la Silicon Valley ne parlent d’ailleurs plus de corps depuis longtemps, mais de viande. La viande se découpe, se désosse, elle s’équarrit. Elle devient pièce.
Si je me prends pour exemple, chez moi, en train de naviguer sur Internet, eh bien mon corps est dans une pièce à vingt degrés, il n’a ni chaud ni froid, il est en situation assise, sans gravité forte, il ne produit aucun effort. J’ai abstrait au maximum toute dimension physique de ce que je suis en train de faire. Je suis uniquement en interaction avec un écran lisse, des cubes de plastique tiède, une courbure ergonomique qu’on appelle souris et la technologie logicielle. De site en site, de news en tweet, je me divise, me fractalise. J’atomise sans le savoir mes identités, je m’auto-clive. Je « m’éclate ». Sans corps actif, où former le lien à soi, comment le maintenir ? Comment faire individu ?
Le dividu est en parfaite adéquation avec la société de contrôle. Nos rôles sociaux s’y subdivisent et s’y contredisent beaucoup plus facilement. Tu peux être un salaud de shooter sur un MMORPG2, un donateur de change.org, un consommateur de porno et piloter le groupe des amis de Greenpeace sur Facebook, sans aucun souci. La liberté de tes modalités d’être sur réseau est beaucoup plus grande, tout y coule plus liquide.
Quand on relevait des régimes disciplinaires, ces dividualités étaient plus délicates à cliver. La discipline, elle, individualise. Elle place le corps dans un espace fixé et l’oblige à exécuter un certain nombre d’actes dans un temps limité, souvent en milieu fermé – l’usine, l’hôpital, l’école, la prison. C’est un pouvoir anatomo-politique qui passe nécessairement par les corps. Le numérique n’a plus besoin de ce type de régime fastidieux. Il a besoin de molécules aimantées, de vegans pratiquant le yoga et aimant la bière artisanale pour cibler des process d’achat ou des constitutions éphémères de communautés. L’identité n’y est plus centrale. On peut jouer avec elle, la démultiplier.
Vous parlez d’un jeu d’identité. Dans un concert, vous criez dans une de vos chansons : « l’identité, c’est de la merde ». Et pourtant, l’identité est composite, c’est une construction. Il y a l’identité que l’on crée en relation avec les autres, en rapport avec l’enfance, avec les environnements que l’on expérimente. Pourquoi avoir chanté cela ?
Les grandes chaînes conceptuelles de la philosophie moderne, en tout cas deleuzienne ou foucaldienne, suggèrent que nous sommes constamment assignés à une identité et que le pouvoir cherche à la contrôler. En l’occurrence, désormais, il s’agit des GAFAM3 et de leurs équivalents asiatiques, qui réassignent l’ensemble des fragments dividuels à l’individu, à une identité pour pouvoir ensuite cibler cette identité et lui proposer tous les produits et services nécessaires.
L’arrivée de la 5G est moins un accroissement de bande passante qu’un enjeu industriel pour les opérateurs télécoms. L’enjeu est de pouvoir assigner à un seul individu, en permanence, l’ensemble de ses comportements, ce que ne permettent pas les box actuelles qui sont des chevaux de Troie pour les GAFAM. Avec la 5G, plus de box nécessaire ! Tout passera par le smartphone qui centralisera vos données. Le numérique opère ainsi un double mouvement : un mouvement d’éclatement avec une dynamique de libération et d’émancipation puisque l’on peut être plusieurs personnes, autant d’avatars qu’on le souhaite, sur le réseau. Mais demain, on va chercher de plus en plus à nous réattribuer nos traces, comme si on nous les recollait dessus pour pouvoir ensuite faire appel à un moi centralisé pour le solliciter à chaque suggestion d’achat.
La vision de l’identité que je développe dans La Zone du Dehors avec un Captp4 mouvant, celle de La Horde du Contrevent avec Caracole, être de vent, et enfin celle des Furtifs, animaux métamorphiques, est simple : devenir capable d’être chaque jour différent de ce qu’on était la veille. Cette capacité de se dédifférencier sans cesse signe à mes yeux la vitalité d’un être, quel qu’il soit. Plus on est capable de varier qui l’on est, de transformer ses habitudes, plus on est apte à ressentir des sensations différentes chaque jour, à renouveler son champ conceptuel, son mode de perception du monde, plus on diversifie sa façon de se relier aux autres, de construire ses rapports aux autres et au vivant, plus nous sommes vivants selon moi. Et même : mieux, nous le sommes.
J’aime ce terme de différencier car c’est toujours un exploit, un défi, de s’extraire de son habitus, de le contre-effectuer, de ne pas reproduire les mêmes comportements, le familier. La capacité à se différencier de son soi, à faire muter son identité pour accroître ses marges de liberté, est précieuse. Moins on est assigné à son identité, plus on échappe à ce qui est pour moi la base de l’exercice du pouvoir gouvernemental.
Même ontologiquement, croire à la fixité, à l’essence, me semble erroné. L’origine de l’être est toujours mouvement, vibration. Comme dans la théorie des cordes.
C’est intéressant de s’interroger sur la remise en cause de la place du corps liée à l’usage numérique. Peut-on parler selon vous d’une perte du corps ?
Je crois que nous ne sommes pas assez attentifs aux mécanismes de compensation. On s’égare beaucoup dans l’analyse du numérique. Par exemple, on ne voit pas à quel point tout fonctionne par des systèmes de conjuration, de rééquilibre, de compensation, de contrecarrement des effets de perte. Le numérique est un régime désincarné, oui. Ce n’est pas pour autant un régime dématérialisé, parce qu’on sait désormais que les réseaux consomment environ 20 % de l’énergie mondiale, que des centrales nucléaires tournent pour alimenter les data centers, qu’il y a du matériel derrière, des mines de terre rare, des enfants exploités dans ces mines, etc. Cela demande des infrastructures lourdes et impacte furieusement la planète et ses ressources.
Je n’ai pas de smartphone. Je n’en ai jamais voulu. Je fais un slam là-dessus en ce moment. Dans mes concerts, ça s’appelle Une vie passée à caresser une vitre. Qu’on observe le sens du toucher, ce qu’il est devenu. Je touche des cuticules en plastique blanc en permanence ou j’effleure une surface vitrée qui a le plus faible taux d’information tactile possible. On essaie en fait d’atteindre le niveau de neutralité sensitive le plus élevé possible pour ne pas être perturbé. Parce qu’on pourrait faire des objets granuleux, chauds, en bois… non, on caresse un appareil tiède. Pareil, les touches de clavier pourraient être en velours ou en bois ? Non, parce qu’il y aurait trop d’informations sensorielles à chaque mot tapé, donc on essaie de les limiter au maximum !
Le corps est au maximum désinvesti et à un moment donné, il se rappelle à vous et il a besoin de se resituer, de se respatialiser, d’aller chercher des éléments de nourriture émotionnelle, de s’accrocher à des supports tactiles, d’aller parfois chercher des sons ou en tout cas de s’appuyer dessus pour s’orienter. C’est nécessaire, d’autant plus quand on utilise son smartphone à l’extérieur.
Miguel Benasayag, psychologue et philosophe argentin, avance cette idée claire : quand on utilise son portable, on se tient dans le non-lieu de la communication. J’aime beaucoup ce terme de non-lieu. En réalité, on ne sait pas exactement où on est. Nous ne sommes pas en train de parler avec la personne, puisqu’elle n’est pas là, son corps n’est pas là, néanmoins bruisse sa voix et on essaie d’interagir. Imaginons que vous décrochiez maintenant un appel sur votre smartphone, vous ne seriez ni avec moi ni avec la personne au bout du fil. Vous seriez dans ce non-lieu, qui est pourtant communicant. Cet espace existe, mais personne n’est vraiment capable de le qualifier. Ce qui crée une sorte de scissiparité, laquelle implique que déjà, vous vous coupez en deux.
Je reste très entier dans mes relations humaines, du coup, je supporte mal cette scissiparité.
En vingt-cinq ans, les gens ont acquis cette virtuosité d’opérer dans cette espèce de non-lieu communicationnel. Leur territoire premier est devenu numérique. Où qu’on se trouve sur Terre, même très loin de chez soi, la déterritorialisation devient faible : les réseaux sociaux sont toujours là, on les a hautement personnalisés, on s’y connecte, on y vit, on y transmet le plus neuf de ce qu’on expérimente. Ce sont eux les vecteurs de reterritorialisation, eux qui font que l’altérité d’une culture, d’une ville jamais visitée, d’une plage unique, se réduit. Partout chez soi et… nulle part ailleurs.
Le corps a besoin de la spatialité, de se situer. Il a ses repères calorifiques, il sent l’humidité, il sait interpréter une ambiance sonore, il se fatigue ou il se fait plaisir. Un corps est un corps dans l’espace, ici et maintenant. Si vous n’êtes pas ici et que vous n’êtes pas non plus maintenant (asynchrone), vous êtes vraiment dans un état d’ubiquité maximale. Plus on recherche et plus on se tient dans cette ubiquité, plus on est censé être performant, efficace. Cette ubiquité fait qu’en termes de spatialité, je ne sais pas où vous êtes et le corps ne le sait pas non plus. Comme il ne le sait pas, il a besoin d’aller se chercher, de se rassurer sur son existence.
Le besoin tactile semble compenser la déconnexion du réel quand une personne utilise son smartphone. Il se ré-ancre dans l’espace sensoriel. Le corps cherche une expérience. L’essor du numérique va encore s’étendre, notamment avec la 5G. Comment trouver des pistes pour favoriser l’expérience des lieux, le ré-ancrage dans le corps et le rapport aux autres et au vivant ?
Benasayag, encore, a cette intuition superbe : il suggère que le smartphone est une « mauvaise rencontre », à la fois psychologique et anthropologique. Il met en lumière le continuum fusionnel entre nous et nos proches induit par le portable, l’incapacité qu’ont les utilisateurs de vivre la coupure et à quel point cette coupure est pourtant fondamentale pour pouvoir reconstituer l’autre en soi. Construire le désir d’être avec l’autre, pas son besoin. Cela m’a énormément marqué et inspiré pour écrire. Quand je m’isole sans communiquer, mes proches reprennent leur présence et se remettent à « monter » en moi. Expérimenter le lien, c’est refaire émerger l’autre, par soi-même, de l’intérieur, ce n’est pas l’appeler dès qu’un léger manque se fait sentir !
Le numérique s’avère aussi une mauvaise rencontre si l’on souhaite éprouver les possibles d’une ville. L’interfaçage incessant des écrans et du clavier tactile crée des bulles de repli, des technococons portatifs extrêmement puissants et prégnants qui amoindrissent l’expérience urbaine. Plein de moments de rencontre, d’observation ou d’immersion ne vont tout simplement pas pouvoir « avoir lieu » si l’on se met au monde à travers une interface qui systématiquement va nous retenir dans un non-lieu numérique et couper, ou férocement filtrer, nos liens possibles avec un dehors.
Comment écouter la ville ? Comment échanger sur un banc ou au café si l’on est rivé à ses sms, à ses mails, à ses appels ? La proxémie hallucinante que possède le smartphone en habitant nos poches, en se posant sur la surface des tables, le tableau de bord des véhicules, en ceignant le bras des joggers, suscite une distanciation sociale naturelle. Elle éloigne les autres, comme un amant trop présent. Avoir une bulle technologique collée à vous pollue, interrompt ou rend très intermittentes les relations qu’on peut entretenir avec la ville. C’est donc une mauvaise rencontre par rapport à une ville qui serait réellement vécue, en direct et à nu. Cette pollution de nos modes d’attention s’étend désormais aux parcs et balades de pleine nature.
Bien sûr, le portable peut être un support précieux de distanciation/filtrage des importuns. Typiquement, vous êtes dans la rue, il y a un relou ou un vendeur qui veut vous aborder, vous faites semblant d’être sur votre smartphone, vous créez votre bulle et vous passez. Dégainer son portable est un conjurateur de drague très efficace par exemple. Si vous flânez le nez en l’air, attentif à chaque émergence de la rue et observant les enfants qui jouent, vous devenez disponible au harcèlement. Du coup, les gens jouent avec ce mécanisme de filtre. Cela permet de tamiser la sursollicitation sociale que la dynamique urbaine peut générer.
Ces stratégies de défense existaient avant le numérique, c’est donc une recomposition.
Bien sûr, et c’est une facilité. C’est pour cela que je reprends ce terme de « mauvaise rencontre ». Cela rend facile un régime pulsionnel qui était peut-être moins évident avant. Typiquement m’exaspère cette habitude qu’ont beaucoup de citoyens de porter tout le temps un casque. Ils sont avec leurs écouteurs, alors que pour moi, le bruit est aussi un sens de la vigilance, de l’attention aux autres. La dimension physiologique est très significative. L’arc du casque crée une première amorce circulaire. Ensuite, on les retrouve dans le bus ou le métro, courbés sur leur smartphone ou leur ordinateur portable. Un deuxième arc s’esquisse par la colonne vertébrale et se prolonge par un ensemble de gestes centripètes. C’est toute une gestuelle qui est autocentrée et qui trace dans l’espace une bulle à taille humaine. C’est d’ailleurs comme ça que l’expression du technococon m’est venue. Constater ces gestes de tissage qui courbent une sphère autour des êtres, leur fait du bien, les protège.
Cette approche en termes de filtre est intéressante. Pour vous, est-ce que le numérique peut être un objet qui médiatise le rapport au monde ? Et peut-on y entrevoir une échappée pour y trouver du plaisir à être ? Walter Benjamin montre,à travers la notion de phénoménotechnique (reprise à Bergson), que la technique peut changer notre rapport au monde. Par exemple, l’appareil photo a donné lieu au cadre, à un regard. De même, quand on est dans le train, on a un regard panoptique sur le paysage qui défile bien que le corps soit immobile. Il y a une perte du corps, mais il y a un mouvement, il y a une échappée. Dans le numérique, existe-t-il une possibilité d’échappée ?
Bien sûr, il y a une possibilité d’échappée. Les puissances émancipatrices du numérique existent. Après, nous sommes prisonniers d’un contexte « so 21th », qui est celui du business über alles. Ceux qui pilotent l’empire numérique sont des capitalistes, pas des associations humanitaires, une élite de pédagogues éclairés ou des États qui auraient un souci de citoyenneté et de respect des libertés. Ce sont des vendeurs de technologies et d’applis qui doivent fidéliser leur clientèle, en verrouiller la dépendance, maximiser leurs profits.
L’ironie historique est celle-ci : ceux qui ont fait la Silicon Valley d’aujourd’hui, les précurseurs des GAFAM, ont été nourris de science-fiction et biberonnés à la vision cyberpunk. Dans les années 1970, ils croyaient authentiquement que la technologie allait être émancipatrice et que le couplage de l’Homme et de la technologie allait produire de nouvelles formes de libération. L’une des intuitions que je défends est que cette promesse d’émancipation du cyberpunk a été trahie. Parce que les GAFAM, en instaurant un monopole de nos rapports au numérique, ont mis en œuvre des régimes d’aliénation féroce, optimisés à un point qu’on soupçonne à peine ! Ils exploitent absolument tous les biais cognitifs du cerveau humain, toutes nos failles psychologiques – fomo5, désir de complétude, boîte de Skinner, etc. – pour maximiser nos dépendances aux réseaux et le temps qu’on y passera. Les plateformes à fort monopole (Facebook, Instagram, Twitter, Google, LinkedIn…) sont devenues des outils d’auto-addiction absolument prodigieux, qui font de nous des junkies consentants, réclamants, complices. Mais ça n’a rien de structurel. D’autres façons de nous outiller, en pariant sur nos puissances propres (faire, directement) et pas sur nos désirs de pouvoir (faire faire aux machines), étaient et restent possibles. Qu’on se penche sur les logiciels libres, les matériels libres par exemple où l’accès au code et l’autonomie d’utilisation sont privilégiés. On peut tout à fait proposer des technologies conviviales et libératrices, en cassant ses mécanismes de servitude.
Je vous donne un exemple très simple : hier, on remixait l’album live d’Entrer dans la couleur avec un excellent mixeur, Jean Lamoot. La façon dont il utilise le logiciel Protools est expressément créatrice, elle lui offre une fluidité extraordinaire dans le travail des pistes. Il parle de sculptures du son quand il opère sur le live. Ce logiciel lui permet une finesse exquise dans le travail de restitution des fréquences de guitare, de la tonalité de ma voix, des effets… Là, on est dans une pratique numérique jouissive et lumineuse.
L’analogie est possible avec la ville. Nous pouvons très bien imaginer des technologies qui nous abstraient de nos bulles égocentrées, nous arrachent à nos technococons, en particulier ceux du smartphone – ou qui s’en servent comme d’un vecteur d’ouverture et d’écoute de la ville.
On se balade dans des rues et, à des endroits choisis, grâce à la géolocalisation, vont se déclencher des poèmes, des trouées respirantes, des apports de compréhension des dynamiques architecturales. Ce qu’on croyait connaître se déplie autrement. Ou plus simplement encore existe la promenade sonore. On parcourt la ville et tout à coup, on a une perception, une lecture, une vision d’un quartier qui peut être artistique, sociologique ou scientifique. Nous l’avons fait à Montreuil, avec La Mare Perchée, dans le parc des Beaumonts. Cela offre une lecture différente de la ville, donc un vécu neuf, inattendu. Vous allez être incité à mieux regarder, à mieux écouter l’infime, pourtant signifiant, à sentir plus large ou plus ample, en allant au-delà de vos routines de parcours.
Le recours à la technologie, de façon légère et fine, renforce alors l’expérience de la ville. Elle est plus belle, plus intense, elle se décompacte.
Le souci qu’on affronte dans l’approche technologique des smart cities est qu’elle parie uniquement sur la génération et le prélèvement de traces, grâce à de nouveaux capteurs notamment, avec pour double ambition un ciblage personnalisé des biens et services qu’on vous proposera et l’optimisation sécuritaire – qui relève d’ailleurs de la lubie électoraliste. Pour le dire sèchement, les smarts cities entendent surtout gérer les flux tout en entretenant l’espoir morbide d’une sérénité assurée par les drones. Les villes n’ont jamais été aussi sûres mais ça ne suffit jamais car l’insécurité est un marché à rendement psychologique croissant : plus on se protège, plus la moindre menace s’hypertrophie. La boucle est autoproductive.
Quand on nous propose un ensemble de services pour rendre la ville plus commode, plus facile, je me dis : le problème n’est pas de rendre la ville plus commode. C’est de la rendre plus riche de rencontres fertiles, plus émouvante, moins prévisible, plus métissante, ouvre-cœur et ouvre-crâne. Mais ça, tout le monde s’en fout gentiment. Les élus vendent de la peur qui fait voter, les multinationales de l’égocentrisme fluide !
La préemption des entreprises de technologie sur la vie urbaine devient suffisamment puissante pour prélever et gérer des traces comportementales qui couvriront les déplacements au mètre près, vos habitudes de parcours, vos fréquences d’achat dans tel ou tel commerce, vos sites de divertissement, quel bar, quel ciné, quel parc, etc., etc. Ces entreprises, que veulent-elles nous vendre à terme ? Une ville Premium, une ville Privilège, sans impôt, mais à forfait ? Un monde de quartiers clos découpés selon vos niveaux de consommation, votre pass sanitaire, votre hygiène ?
Rien n’oblige à cela. L’inflexion de ce modèle et le renouveau viendront de hackers vénères, d’associations de quartiers, d’artistes engagés, de retraités investis, d’écolos radicaux, de jeunes mères qui bougent. D’Arabes marginalisés et d’Asiatiques déculturés. Elle viendra d’anarchitectes et d’urbanistes sans donneurs d’ordres.
Dans Les Furtifs, il y a la fameuse scène du chapitre 2 où Lorca traverse la ville. J’y ai imaginé un modèle de saturation sollicitante. S’y déploie une orgie de capteurs et de senseurs optiques, audio, tactiles, pondéraux… Une ville de captation totale, de traçabilité exhaustive. Comment se constituerait-elle et comment pourrait-on en conjurer la vampirisation ? Ce chapitre est une mise en scène de la smart city telle que la rêveraient les moguls du numérique aujourd’hui.
DansLes Furtifs, le numérique est associé à une ville aseptisée, maîtrisée, lisse. En quoi ces deux mondes sont liés selon vous ?
Je garde une vision très négative de la ville. Je m’en rends compte, même dans mes fictions courtes et dans mes nouvelles. Ma sensation primitive et récurrente est celle d’une prison à ciel ouvert où l’on passe de boîte en boîte : la boîte du métro, la boîte du bureau, la boîte du resto, la boîte du studio, la boîte de nuit…
Je pense que ce que j’ai décrit dans mes romans est l’idéal des maires, des métropoles, l’idéal de tout régime de pouvoir se donnant pour vocation de gérer une ville. À mon sens, ces régimes sont dans une espèce d’insistance clinique sur le contrôle. D’un point de vue urbanistique, architectural et de gestion communale, les décideurs s’accrochent à une volonté de maîtrise panique, absolue. Je pense que la ville (re)deviendra vivable à partir du moment où l’on acceptera qu’elle reste incontrôlable. Qu’elle échappe aux plans, aux normes, aux lois innombrables et aux flics qui les font appliquer. Afin que les gens puissent l’empoigner et se l’approprier à leur façon : organique.
Prenons n’importe quelle ville, prenons Paris : tout y est urbanisé, tout y est contrôlé, tout est surinvesti. Ne faudrait-il pas, à l’inverse, laisser des marges de liberté partout où on peut les offrir ? Abandonner sciemment des espaces pour qu’ils laissent à… désirer ? Dans Les Furtifs, le but des propriétaires de la cité est d’arriver à tout capter : le poids, la vitesse de déplacement, le parcours des rétines, le son, l’empreinte vocale, la reconnaissance faciale. C’est ce rêve qu’ils nous vendent. Moi, je parle de la Traverse, de l’autoconstruction qu’elle force et défend contre l’expropriation des migrants, de l’acceptation que des militants investissent les interstices de la ville, fassent des toits une nouvelle ville sur la ville. Ça résonne avec les tiers-paysages de Gilles Clément, les lieux qui sont laissés de côté et qui devraient être des lieux où l’on tente, où l’on permet que l’expérimentation ait lieu. Pour moi, c’est ce qu’il manque absolument.
Les espaces et les temps d’une liberté urbaine se sont vraiment restreints. Je sens une espèce de resserrement, de repli, comme un papier alu qu’on aurait froissé et qu’on compacterait encore plus dans son poing. Et tu peux le compacter encore, parce que le champ de liberté fictive, tu l’as (ré)ouvert dans et par le numérique. Les citoyens, lorsqu’ils sont sur leur smartphone, à glisser sur leur petite vitre, ils ont l’impression que l’univers reste ouvert, qu’ils peuvent y faire plein de choses. C’est vrai si tu oublies le corps. Car le corps, lui, n’a jamais été aussi contraint et calibré dans ses potentialités, nos déplacements aussi bien surveillés et le vécu concret de la ville aussi étroitisé. Métro, avenue, parc : chacun dans son couloir de nage.
Face à cette ville maîtrisée, n’y a-t-il pas d’ores et déjà des mouvements alternatifs qui émergent pour éprouver la ville autrement ? Par exemple, Bruno Latour parle de classe écologique pour désigner la multiplicité d’initiatives autour de visions écologiques, même si celles-ci sont protéiformes et disparates.
Dans le cadre de la ville, je le redis : il faudrait pouvoir accorder un droit d’expérimentation, un droit territorial d’expérimentation. Moi maire, moi commune, moi conseil municipal, j’accepte que des territoires soient libérés pour des expériences sur lesquelles je n’aurai aucun droit de regard. Ce quartier, cette place, ce squat, cette zone interstitielle entre l’autoroute et la voie ferrée, on y laisse se déployer et agir ceux qui y tiennent et ont envie de l’investir. On laisse l’autoconstruction se faire, fût-elle favela ou bidonville, on laisse un mode de vie se mettre en place et même on accorde des terrains pour cela. On affirme : là, il y a un droit d’expérimentation, faites ce que vous voulez. En sortiraient des pratiques longues vraiment fécondes, comme sur les ZAD.
Ce n’est absolument pas ce qui est fait. Un maire qui ferait ça aurait le sentiment de ne pas faire son travail, alors que pour moi, sa mission devrait être d’accroître le degré de liberté de ses électeurs, pas d’accroître le degré de contrôle et de maîtrise de « sa » ville. On dira qu’il obéit à ses électeurs ? Peut-être. Mais il faut combattre ces visions.
Depuis vingt ans, une couche numérique vient se surimposer à la couche physique de la ville qui était déjà sous contrôle. Le numérique et ses datas devient un second vêtement, une camisole virtuelle enveloppant la première et la collant à nos corps. Si tu as un smartphone, la géolocalisation te triangule en permanence ou encore si tu es sous réseau 5G, tu es toujours « activé », donc la totalité de tout ce que tu vas faire même sans le savoir, génère de l’information. C’est ontologique. C’est l’informatique. À partir du moment où ça produit de l’information, cette information peut être prélevée, exploitée, corrélée, profilée, donc tu vis dans un espace 100 % contrôlé. Bref, le numérique est un espace de contrôle exhaustif – ce que n’a jamais été la ville jusqu’ici car elle préservait des angles morts, malgré elle.
Pour moi, c’est une horreur. C’est exactement ce que je n’ai pas envie de vivre. Et tout cela vendu au nom de la loi du moindre effort, au nom de la facilité à se déplacer, au nom d’une sérénité supposée, qui est clôture, au nom de la délégation de toutes nos capacités cognitives aux applis et aux algorithmes, comme si nous étions tous épuisés et séniles, et que nous avions tellement besoin qu’on nous liquéfie l’orientation, le transport, les tensions…
Personnellement, je ne ressens aucune liberté dans nos métropoles. Tout y a été subsumé à l’impératif dévitalisant de la sécurité. On « veut être tranquille d’avance », comme le stigmatisait Péguy. Et ça, c’est un marqueur de vieillesse viscérale.
Dans vos livres, vous insistez sur les espaces interstitiels de la ville. Sont-ils pour vous des espaces d’expérimentation potentiels ?
Potentiellement, il y a trois espaces encore libres : le sous-sol, les toits et les interstices. Dans Les Furtifs, j’avais envie de développer les pratiques de l’inter, mais je ne l’ai pas fait finalement. C’était l’idée d’un mouvement qui investirait les interstices, l’entre-deux, l’interlope. Des go-between de la ville.
À la place, j’ai insisté sur les toits, qui est l’un des rares espaces étrangement vierges, encore assez peu investis par le foncier, qui excède, reste superflu, donc s’offre. Ça impliquerait bien sûr de faire accepter aux copropriétés complices qu’elles aient au-dessus de la tête un autre espace qui, lui, serait alternatif et sur lequel des militants vont pouvoir circuler, produire de l’énergie pour les apparts par l’éolien et le solaire, récupérer la pluie, planter et faire pousser des potagers, aménager des espaces de jeux… Penser un échange possible, mutuellement bénéfique.
J’avais aussi imaginé tout un mouvement sous terre que je n’ai pas exploité : les terraristes. Ils habitent sous la surface et ils font peur, parce qu’ils circulent sous terre. Une ville sous la ville comme la Céleste crée une ville sur la ville. Je crois que ces pistes sont importantes, elles existent déjà, sans être systématisées. Elles font partie de ce que l’on pourrait tenter d’intensifier.
