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Pendant 150 ans, la Wallonie fut une région à l’avant-garde du progrès. Technophile, ouverte sur l’international, entreprenante… Ses qualités propres lui ont permis de devenir l’un des espaces les plus prospères de la planète.
Pourquoi, à un moment donné, la Wallonie s’est-elle mise en marche plus rapidement et avec plus de succès que les autres ? Quels ont été les éléments déclencheurs de cette course en tête ? Surtout, la Wallonie peut-elle à nouveau jouer ce rôle de pionnier ?
Le XXIe siècle s’ouvre sur une nouvelle ère économique, basée sur la créativité et les réseaux. Une ère où la performance économique résultera de la force des liens tissés chez soi, mais aussi de l’abondance des connexions nouées avec l’extérieur.
Pour revenir aux avant-postes, la Wallonie ne peut se contenter de faire la même chose que les autres. Elle doit comprendre son nouvel environnement, sortir de ses conformismes et bouger plus vite que ses pairs.
Le moment est idéal. Les nouveaux outils digitaux démultiplient les interactions possibles. Une nouvelle génération a soif d’exprimer ses idées et d’entreprendre…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Yves Huwart est journaliste économique, blogueur et auteur. En 2009, après dix ans d’activité dans divers médias économiques (
L’Écho,
Trends-Tendances), il fonde le « think tank » www.entrepriseglobale.biz. Objectif : suivre, analyser et expliquer l’impact des changements en cours dans l’économie du XXIe siècle.
En 2007,
Jean-Yves Huwart avait publié
Le Second déclin de la Wallonie. Il y passait en revue les erreurs et manquements des politiques économiques mises en œuvre en Wallonie depuis le début des années ’80.
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Seitenzahl: 260
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Remerciements
Mes remerciements vont à Rudy Demotte et Eric Domb, respectivement ministre-président de la Région wallonne & de la Communauté française et président de l’Union wallonne des entreprises, qui m’ont encouragé à écrire ce livre. Merci à eux d’avoir signé l’avant-propos et la préface.
Je remercie ma famille qui, outre les longues heures d’indisponibilité que je lui ai infligées, a eu la patience de lire et commenter mes premières épreuves.
Un grand merci, également, à Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des entreprises, pour son accessibilité et sonsoutien. Merci tout spécial à Jean Toussaint, qui m’a permis de découvrirl’extraordinaire et prestigieuseHistoire de la région spadoise. Merci à Hervé Hasquin et à Robert Halleux de m’avoir aiguillé vers les sources les plus pertinentes pour reconstituer un bref récit des plus belles heures de l’économie wallonne. Merci à Pierre Sonveaux de m’avoir autorisé à plonger un moment dans l’intimité de Skywin, le pôle de compétitivité aéronautique. Merci à Christophe Weerts pour son intervention, grâce à laquelle nous avons pu rencontrer les responsables dustudio designde Los Angeles. Merci à Patrice Thiry, deLa Maison de l’entrepriseà Mons, pour son dynamisme et sa réactivité. Laurent Eschenauer, Xavier Damman, Damien Van Achter ainsi que le Beta Group, qui furent les chevilles ouvrières de cette belle initiative, à savoir la « webmission » des « startups » wallonnes dans la Silicon Valley. Merci, enfin, à Benoît Coppée, de Capital & Croissance, et à Jean-Pierre Ruelle, photographe, qui nous ont généreusement fourni la photo de couverture de ce livre (prise à l’occasion de l’actionCarrément captivant).
Jean-Yves Huwart
Wallonie 2.0
Nous étions une puissance économique
Nous pouvons le redevenir !
Essai
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6799-3
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture :
© photoJean-Pierre Ruelle (avec son aimable autorisation).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Rudy Demotte
Ministre-président du Gouvernement wallon
et du Gouvernement de la Communauté française
Tous s’accordent aujourd’hui sur une réalité déterminante : la Wallonie ne recule plus. Il est cependant tout aussi vrai que le retard accumulé en cinq décennies nécessitera encore beaucoup d’efforts pour être rattrapé.
En évitant de déboucher sur la solution du « yaka », la réflexion développée dans cet ouvrage atteint un niveau supérieur qui, sur base de l’analyse des mesures existantes et d’un « benchmarking » régional pertinent, contribue à l’éclairage de l’ensemble des acteurs.
Les opérateurs en conviennent,la Wallonie dispose désormais d’une stratégie adaptée, efficace et convaincante. Oui, les entreprises wallonnes de toute taille se regroupent pour former des grappes et clusters. Oui, les universités se sont ouvertes au monde économique et se sont inscrites dans une logique de valorisation industrielle de leur recherche. Oui, un accent nouveau est mis sur la formation véritablement qualifiante. Oui, le réflexe international fait son chemin et gagne de plus en plus les PME. Oui, l’innovation s’est imposée comme un impératif, recherchant les voies de sa meilleure intégration. Oui, la révolution environnementale a trouvé un écho de plus en plus large dans notre société. Et oui, les pouvoirs publics régionaux s’affirment de plus en plus comme des partenaires de l’initiative, par des réductions fiscales ciblées, des aides rationalisées et une simplification administrative à poursuivre, dans un cadre global assurant la cohésion sociale.
Prétendre pour autant que tout a été fait relèverait de la totale et coupable illusion. Les pouvoirs publics, les partenaires sociaux et le monde de l’éducation en sont et doivent en être conscients.
Les évolutions du monde – qui jadis firent notre force puis notre faiblesse – doivent donc être considérées comme autant d’opportunités, potentiellement taillées sur mesure pour la Wallonie.
Citons parmi ces phénomènes la révolution Internet et ses implications sur la création, le développement et l’internationalisation des entreprises, avec un rôle toujours plus grand de l’intelligence et de la créativité, seules capables de valoriser les nouvelles idées. Avec aussi la possibilité pour tous - chercheurs, créateurs et entrepreneurs - de participer aux projets internationaux, dans le cadre d’une innovation de plus en plus ouverte.
Pour la Wallonie, située à deux heures des grandes capitales européennes, le besoin de disposer d’espaces équipés de haute qualité environnementale, de centres de R&D, de départements de design, de cellules de marketing et d’unités de production pointues, ne prend tout son sens que combiné à la densité du capital humain. Un capital humain dont la valeur s’accroît avec la maximisation de ses échanges. D’où la nécessité de voir nos villes, grandes et moyennes, se réapproprier l’économie, pour favoriser un développement multipolaire de la Wallonie. Car si l’avenir de la Wallonie passe par l’affirmation de son ouverture et l’internationalisation de ses entreprises, elle implique, aussi, un développement endogène beaucoup plus affirmé, autour de pôles régionaux catalyseurs d’échanges et en interrelation permanente avec un monde désormais à portée de « clic ».
Dans ce contexte, l’innovation jouera, effectivement, un rôle toujours plus important dans le dynamisme économique.
C’est essentiel, car les Wallons ne peuvent se contenter d’avancer au même rythme que les autres. Pour atteindre ses objectifs, notre Région ne peut se contenter de viser la moyenne. Il lui faut ambitionner l’excellence. C’est le message que j’ai délivré dès mon premier discours des Fêtes de Wallonie. Nous ne pouvons nous contenter de dupliquer les actions initiées ailleurs.Comme voici deux siècles, les Wallons doivent se montrer plus imaginatifs que les autres.
L’objectif de revenir dans la moitié supérieure des régions d’Europe d’ici 2020/2025 n’est pas hors de portée de la Wallonie, loin de là. Le salut wallon ne « tombera » pas de l’extérieur, mais doit se concevoir, avant tout, sur base de notre potentiel endogène, valorisé en permanence par nos relations commerciales et partenariales avec notre environnement, immédiat et lointain.
Pour atteindre son but de prospérité durable équitablement répartie,la Wallonie doit aujourd’hui se montrer plus rapide et plus imaginative que ses pairs. Ceci concerne chacun, les nouvelles « légendes » wallonnes qui affirmeront notre image internationale et feront admirer notre savoir-faire dans les grands pays émergents mais, tout autant, les hommes et les femmes, qui, au quotidien, dans leurs études et leurs activités, mettront leur créativité, leur esprit d’entreprise et leur goût de la qualité, au service cumulé de leur épanouissement personnel et de notre affirmation collective.
Pour réussir cela - condition certes non suffisante mais indispensablement nécessaire - il faut, avant tout, croire en la Wallonie. Ce qui revient finalement à dire, avoir confiance en nous !
Rudy Demotte
Éric Domb
Président
Union Wallonne des Entreprises
Ami lecteur,
Prends, je te prie, soin de ce livre : il est précieux.
Précieux comme la mémoire. La mémoire d’une région qui sut s’élever au firmament des contrées les plus prospères d’Europe continentale. Qui y siégeait encore, il y a quelques décennies à peine et y trônerait encore si les attitudes et méthodes en vigueur n’avaient été oubliées. La mémoire d’une région chère à ton cœur, parce que tu y es né sans doute et que tu tentes d’y conduire ta vie.
Précieux comme l’espoir. L’espoir d’un lendemain qui chante et qui sera tien si tu t’appuies sur la lucidité du présent pour imaginer ton futur, le rêver et entreprendre ta vie.
Précieux comme une carte au trésor. Une carte égarée, recherchée et enfin retrouvée. Une carte dont le langage codé se dévoile sans peine à celui pour qui l’enthousiasme, la curiosité et l’audace ont pris le pas sur la peur. À celui que taraude l’envie d’innover et de construire sur les fondations du savoir et de la connaissance. À celui qu’enchantent les promesses de la science et des techniques. À celui qui, ouvert à l’autre, refuse de se laisser enfermer dans les frontières de l’unilinguisme. À celui qui tient à portée de ses doigts un monde avide de bien-être et de sens.
Jean-Yves Huwart n’est pas un prophète : il ne nous lit pas l’avenir. En bon pédagogue, il nous décrit par le menu les recettes d’un passé glorieux qui pourraient féconder notre futur. Jean-Yves Huwart nous incite à les appliquer sans délai à une Wallonie qui ne se remet toujours pas d’être passée du centre à la périphérie du Monde. À cette Wallonie désorientée, qui se perd et se cherche, il importe d’administrer la prescription du docteur Huwart à très forte dose, maintenant !
Ami Wallon,
Le déclin de ta Région n’est pas une fatalité.
Tu peux décider de résister au changement ou de l’incarner,
D’attiser la flamme ou de l’étouffer.
D’être optimiste ou pessimiste quant à ton avenir.
Dans les deux cas tes prévisions se vérifieront.
À toi de choisir.
Éric Domb
Il faut se méfier des histoires trop belles. Combien de livres sur la Belgique n’a-t-on pas écrits pour flatter orgueil national à coups d’exacerbation de grandeurs qui n’en étaient pas vraiment ?
Le but, ici, n’est pas d’inventer un passé à la Wallonie. Comment le définir ? Durant un peu plus de 150 ans, la Wallonie n’a vécu au sein de la Belgique qu’en tant que réalité culturelle. Elle devint une entité administrative à part entière, il y a moins de trois décennies.
Pour autant, cette portion du sol européen fut le théâtre de nombreux événements historiques à très grand retentissement. Elle fut un espace essentiel dans l’Histoire de l’Europe.
Les habitants de la Wallonie connurent plusieurs périodes fastes. Ces périodes de succès et de prospérité coïncident avec un temps où la population wallonne et ses élites se sont tournées résolument vers l’extérieur. Ils montrèrent une exceptionnelle capacité à saisir avant les autres des idées fraîches qui parcouraient le continent, comme un ours pêcheur qui haperait les saumons lorsqu’ils remontent le courant. Les Wallons d’alors affichaient un esprit d’entreprise hors du commun.
Pendant près d’un siècle et demi, de la fin duXVIIIesiècle à la Première Guerre mondiale, la Wallonie fut le territoire le plus nanti d’Europe, après l’Angleterre.
Ce souvenir réveille une certaine de nostalgie tant il contraste avec la situation d’aujourd’hui. Les quarante dernières années, pour des motifs que j’expliquais dans mon précédent livreLe second déclin de la Wallonie,ont été celles de l’enlisement. La prise de conscience de la décrépitude économique fut bien trop tardive.
Heureusement, elle a aujourd’hui lieu. Objectivement, le moteur frétille. Des initiatives se mulitplient. L’économie du sud du pays pédale à la cadence du peloton des économies européennes. C’est bien. Mais la Région accuse encore un retard important. La Wallonie ne peut donc se satisfaire du même rythme que les autres. Il est temps de changer de braquet et d’amorcer un véritable mouvement de rattrapage.
En ce début de troisième millénaire, l’économie moderne se tourne entièrement vers l’innovation, les réseaux et la collaboration. La Wallonie peut retrouver une place d’avant-centre dans le monde qui l’entoure. L’environnement économique change. Des opportunités gigantesques se présentent. Les grandes structures ne sont plus, seules, détentrices du pouvoir. Les petits acteurs agiles et ouverts sur l’extérieur seront avantagés, s’ils s’insèrent dans des réseaux spécifiques, dans lesquels chaque membre, à un niveau ou l’autre, excelle.
Le défi pour la Wallonie sera de mettre le pied dans ces réseaux. De les susciter. Mais aussi d’établir le biotope favorable pour en permettre l’éclosion spontanée. La Région n’y parviendra toutefois pas sans l’implication entière de ses habitants et le retour à une culture plus entreprenante, conforme à ce qu’elle fut en Wallonie voici plus d’un siècle.
Dans ce livre, nous évoquerons le passé, le présent et l’avenir. Nous cernerons les évolutions qui se produiront dans l’économie des dix prochaines années. Nous verrons comment la globalisation continuera de changer en profondeur l’organisation de nos entreprises. Nous détaillerons les étapes accomplies jusqu’ici pour inscrire la Région dans l’économie duXXIesiècle. Nous visiterons la Californie, le Nord-Pas-de-Calais et d’autres régions pour comprendre leurs approches respectives dans une société qui nécessite plus d’innovation et plus d’esprit d’entreprise. Nous irons, enfin, à la rencontre de quelques-uns des entrepreneurs et des innovateurs qui, en Wallonie, incarnent une nouvelle génération d’acteurs économiques, décomplexés et cosmopolites.
Avant de parler de l’avenir, commençons donc par un retour dans le temps. Remettons-nous en mémoire ce que fut la Wallonie pour d’autres nations. Le parti pris de ce livre sera qu’il est possible de puiser dans son histoire la confiance en soi nécessaire pour relever les défis et saisir les formidables opportunités qui s’annoncent.
Le passé
Une brève histoire dorée de la Wallonie
La Région fut le berceau de quelques-uns des personnages parmi les plus importants de l’Histoire du monde. Charles Martel, Charlemagne, Godefroid de Bouillon1marquèrent le début du Moyen Âge. Bien plus tard, la Wallonie fut le théâtre de grandes rencontres et de conflits majeurs. La future carte de l’Europe se décida dans les volutes de la bataille de Waterloo. En 1918, le kaiser Guillaume II d’Allemagne abdiqua à Spa. Fin 1944, la bataille des Ardennes fut l’une des dernières convulsions de la Seconde Guerre mondiale.
Mais pendant près de 150 ans, le sud de la Belgique fut aussi la zone la plus riche et prospère de l’Europe continentale.
Au cours des siècles, le territoire de la future Wallonie fut un espace ouvert, propice aux échanges de connaissances et d’idées. Cette ouverture ainsi qu’une capacité à repousser son horizon ont permis à la Wallonie d’écrire quelques-unes de ses plus belles lignes. Rappelons-nous.
1. AuXVIIIesiècle, leCafé de l’Europe
Et commençons par l’Ancien Régime.
À l’orée duXVIIIesiècle, la Wallonie est un lieu de passage pour les marchands et les nobles qui traversent l’Europe. Surtout, toute l’Europe aristocratique se donne rendez-vous à Spa.
« AuXVIesiècle, Spa n’était qu’un petit village. La bourgade de Theux, à quelques kilomètres, était plus importante », relate Jean Toussaint, ancien bibliothécaire, connaisseur passionné de l’histoire de Spa. « Suite à un concile, on créa une paroisse à Spa. AuXVIIesiècle, malgré les guerres de Louis XIV, Spa a commencé à prospérer. »
Ce développement économique de Spa fut partiellement dû au hasard. Mais la ville remporta, avec les années, une certaine notoriété médicale. « C’était l’époque de la médecine de Molière, poursuit Jean Toussaint. Les médecins s’illustraient le plus souvent par leur incompétence. Alors, plutôt que de subir des saignées et des purges, l’alternative consistait à venir se promener dans la campagne et de boire des pintes d’eaux ferrugineuses ». Le philosophe René Descartes, par exemple, fréquenta, dit-on, le bourg thermal.
En 1717, Pierre le Grand, tsar de toutes les Russies, s’installa à Spa pendant un mois. Les Eaux de Spa étaient connues de l’Europe entière. Le tsar séjourna dans la ville d’eaux, avant de se rendre à Amsterdam pour observer la construction des vaisseaux hollandais. « Pierre le Grand était immense, 2 mètres 07. Il mangeait comme un ogre. Il buvait des hectolitres d’eau. Sa visite a relancé la renommée de Spa », narre Jean Toussaint.
La visite de Pierre le Grand à Spa fit les gros titres des publications de l’époque. Surtout l’une d’entre elles, baptisée :Amusements de Spa. « On dirait aujourd’hui une sorte dePoint de vue et Images du Mondeou deParis-Match, avec de nombreuses illustrations. Le livre a rencontré un assez beau succès. Il fut en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni. On y voyait le Who’sWho de l’Europe transiter à Spa ».
L’exportation de bouteilles d’eau de Spa commença à cette période. Vers l’Angleterre, notamment2. Et la ville ardennaise devint le repaire de la jet-set européenne. Spa était pour l’aristocratie européenne ce que Saint-Tropez sera dans les années 1950. « Les maquerelles parisiennes envoyaient des brigades de filles à Spa pendant la saison, du 15 mai au 15 septembre », poursuit Jean Toussaint.
À partir de 1751, une publication, laListe des seigneurs et dames, inventorie les personnalités qui se rendent aux eaux et en fournissent le compte-rendu. La haute société s’arrache cet ancêtre des magazines people. « On y mentionnait que tel duc, tel prince, résidaient pour un temps à tel endroit, dans tel hôtel particulier… Les touristes, auXVIIIesiècle faisaient en général un tour d’Europe. Spa faisait inévitablement partie du périple, une étape obligatoire et courue, entre la France, l’Allemagne et l’Italie ».
La décision du prince-évêque de Liège d’autoriser l’ouverture d’une maison de jeu officielle à Spa agit comme un accélérateur du développement de la ville. On dit que Spa inaugura le premier casino du monde. Auparavant, les tripots accueillaient les jeux d’argent. Mais la maison de jeu deLa Redoutedevint un établissement officiel. Les opérateurs de ces maisons amassèrent de véritables fortunes. On payait alors en florins. L’initiative attira à Spa une nouvelle foule de notables venus s’y distraire3. Entre 1770 et 1780, la taille de la ville doubla. En pic de saison, la petite ville de Spa mit en location rien de moins que 787 chevaux4. Un chiffre gigantesque pour l’époque.
Spa voyait alors défiler toutes les têtes couronnées du Vieux continent. L’Empereur Joseph II s’y plaisait beaucoup. Il baptisa Spa : « le Café de l’Europe ». Mais ce sont les Anglais qui appréciaient sans doute le plus la ville ardennaise. L’un des établissements les plus connus fut baptiséLe Waux-Hall,en référence à son éponyme londonien. La première pierre fut posée en 1769.Le Waux-Hallillustre l’énorme popularité qu’inspira Spa auprès de la gentry britannique duXVIIIesiècle. « On y donnait des bals, indique Jean Toussaint. Les jeux d’argent occupaient les curistes, le soir, dégourdis par une journée d’élimination qui voyait certains bourgeois et aristrocrates ingurgiter jusqu’à cinq litres d’eau férugineuse. À la fin duXVIIIesiècle, on retrouva un exemplaire desAmusements de Spadans la bibliothèque personnelle de la reine Marie-Antoinette. De même que dans la bibliothèque mobile que Napoléon abandonnera à Waterloo. »
La Révolution française et les guerres napoléonniennes ensommeillèrent ensuite l’Europe mondaine. Le lustre de Spa pâlit. L’animation diminua. L’activité ne reprit que dans le courant duXIXesiècle.
Les Anglais revinrent alors en masse. De nouveaux sports débarquèrent des malles anglaises. On créa à Spa unlawn tennis, inauguré en présence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, béni par un révérend anglican. Deux hippodromes jaillirent.
Entre 1870 et 1914, on construisit quelque 400 villas dans les région de Spa. Les industriels de toute la Belgique voulurent y bâtir la leur. La ville ardennaise bénéficia en outre du prestige de la reine Marie-Henriette. L’épouse du roi Leopold II fit de Spa son lieu de villégiature puis sa résidence principale. Il y décéda en 1902.
2. Industrialisée 25 ans avant le reste du continent
Dans certains domaines, la Wallonie a tiré son épingle du jeu au cours des siècles. Elle ne comptait pas de centre de décision ou de repère de pouvoir. Mais elle fut un territoire qui compta en Europe, car parcouru de courants intellectuels et scientifiques. Ses habitants, nous allons le voir, se montrèrent capables de s’accaparer puis de faire fructifier les meilleures idées lorsqu’elles traversèrent leur sol.
L’aube duXIXesiècle ouvre la période économiquement la plus faste que connaîtra la Wallonie dans son histoire. Cette ère s’étalera sur près d’un siècle et demi.
L’honnêteté mérite d’écrire que les puissances occupantes ont plutôt bien choyé la petite Belgique, en ces années-là « Il n’y a que la France et le petit pays de Belgique qui présentent des routes dignes de l’Antiquité », écrivait Voltaire, au milieu duXVIIIesiècle.
L’Empire d’Autriche exerçait alors la tutelle sur le pays. Dès les années 1740-50, Vienne investit dans de nouvelles routes, ainsi que dans l’aménagement de voies d’eau navigables. La France et le Royaume des Pays-Bas poursuivront l’extension du réseau jusqu’à l’indépendance5. Quelque 2 995 km de chaussées seront tracés et aménagés, entre 1748 et 1830.
Les résidus du Moyen Âge étaient encore perceptibles, à l’époque, dans les plaines wallonnes. La vie rurale wallonne est demeurée longtemps très traditionnelle. Jusqu’en 1750, les paysans étaient tenus d’accomplir des corvées pour le compte du seigneur de sa localité. Pourtant, la Wallonie entamera son industrialisation à grands pas. Bien avant les autres pays d’Europe continentale. Avec près de trente ans d’avance.
Pourquoi ce démarrage précoce ?
Premier élément de réponse, bien connu des historiens : l’amélioration de la productivité agricole au cours du siècle précédent.
En effet, au milieu duXVIIIesiècle, les connaissances circulent plus rapidement. La littérature agricole en provenance de France se diffuse dans les contrées voisines, à travers des précis et des traités6. Des techniques nouvelles sont importées de Flandre et de Grande-Bretagne. On y parle de la conservation des grains, de la rotation de cultures, qui permettent d’éliminer les mises en jachères. Les agriculteurs wallons découvrent l’agronomie et se transforment en éponges à connaissance. La mécanisation tente une intrusion dans les fermes7. Le brassage d’informations et l’apprentissage des bonnes pratiques venues d’autres territoires stimulent la productivité agricole. Les paysans et les citadins de Wallonie sont mieux nourris. La population wallonne double au cours de la période. La poussée démographique libère de la main-d’œuvre prête à rejoindre les manufuctures qui germent le long du sillon Sambre et Meuse.
L’essor de la production agricole dans la seconde moitié duXVIIIesiècle ne suffit toutefois pas à expliquer l’essor industriel8.
Le grand bond en avant de l’industrialisation est un phénomène complexe. Il résulte d’une accélération de la croissance, de l’adoption des machines nouvelles, mais aussi d’une mentalité locale très innovante, analysent les historiens de l’économie wallonne9.
En ces temps, la Wallonie est un pays de Cocagne. Il n’y a pas, ou peu, de problèmes d’approvisionnement en denrées comestibles. À quelques lieues, la Flandre livre du grain à profusion10. Le charbon et divers minerais chargés en métaux, par ailleurs, affleurent la surface du sol. Il n’y a qu’à se baisser. En Wallonie, enfin, règne dans les élites un goût prononcé du risque et de l’esprit d’entreprendre.
Le terrain wallon était prêt, comme en Angleterre, à accueillir la révolution industrielle. Ainsi, dès la fin duXVIIIesiècle, bien avant les autres nations du continent, la puissance industrielle wallonne se déploie.
« Les entrepreneurs et hommes d’affaires wallons se caractérisent par une capacité à assimiler plus rapidement que les autres les nouvelles techniques développées hors de leur territoire. Ils sont à l’écoute, apprenent et mettent en œuvre rapidement ces nouvelles pratiques », écrivent les auteurs deLa Wallonie, le pays et les hommes, ouvrage de référence sur l’histoire économique de la Région11.
La Wallonie offre aux visiteurs de l’époque une image relativement moderne. L’arrivée de la force motrice actionnée par la vapeur améliore considérablement le fonctionnement des mines. Le premier tapis roulant transporteur à vapeur est mis en route dans les mines de Quaregnon, en 1802 déjà. Une prouesse en ces temps.
Nous sommes à l’ère napoléonienne. La Wallonie, annexée par Bonaparte, est le territoire le plus industrialisé de l’Empire français. Les provinces de Liège, du Hainaut et de Namur fournissent à elles seules un quart de la fonte de l’Europe, du Portugal à la Pologne. Les départements de Jemappe (l’actuel Hainaut) et de l’Ourthe (Liège) produisent ensemble plus de charbon que les 40 départements français où est alors exploité le minerai noir. Le département de Jemappe utilise à lui seul plus de machines à vapeur que toute la France métropolitaine12.
La Wallonie d’alors présente d’autres atouts. La ville de Verviers est, au début duXIXesiècle, la capitale européenne de la laine13. Les industriels verviétois livrent les uniformes des grognards la Grande armée de Napoléon14. Le bassin lainier de la Vesdre est l’un des premiers à mettre en pratique les techniques de mécanisation des filatures et draperies. Verviers accumule une certaine avance en important des techniques venues d’Angleterre, grâce notamment à la collaboration entre Ywan Simonis, drapier local, et un certain William Cockerill15. Dès 1799, Ywan Simonis équipe ses usines de « cardeuses mécaniques à cylindres » et des « fileuses à chariot » construites par Cockerill16. L’industrie lainière bat à plate couture les opérateurs français, encore mal à l’aise avec la mécanique. Ils dévorent les parts de marché. À l’aube duXIXesiècle, ces filatures, ainsi que celles d’Aix-la-Chapelle, toutes proches, sont les plus performantes de tout le Vieux continent.
Sous l’Empire napoléonien, la fermeture de l’Europe aux tissus et lainages venus d’Angleterre profite à la région de Verviers17. Le centre lainier résiste cependant, après 1815, à la réouverture des fontières aux lainages et cotons anglais. La mécanisation se poursuit. En 1821, Verviers installe sa première machine à tondre la laine. Après la réouverture du commerce avec l’Angleterre, face à cette concurrence nouvelle, les drapiers verviétois choisissent d’élargir leurs horizons. Ils se tournent vers les colonies et vers l’Amérique. Entre 1810 et 1830, la production passe de 87 000 à 120 000 pièces18.
William Cockerill a bâti une immense fortune dans le textile. John Cockerill, son fils, fait fructifier l’héritage en empruntant la voie de l’industrie lourde. John Cockerill investit dans des aciéries liégeoises. L’entrepreneur va développer ces dernières avec une belle maestria. Le roi des Pays-Bas, Guillaume d’Orange, parallèlement, lui apporte son soutien19.
Au lendemain de la déroute napoléonnienne, les Pays-Bas sont maîtres du territoire wallon. Les Néerlandais exercent une tutelle plutôt bienveillante sur cette extension de leur espace vital. En 1816, le gouvernement des Pays-Bas crée trois universités d’État, à Liège, à Louvain et à Gand. Ces institutions nouvelles ne s’implantent pas sur un terrain totalement vierge. Elles reprennent parfois la mission d’écoles centrales et d’éphémères facultés mises en place sous le régime français.
De nouveau, l’apport du savoir-faire venu d’Angleterre dope le processus… Une cinquantaine de cadres britanniques, à peine, accompagnés d’une centaine d’ouvriers spécialisés sont venus d’outre-Manche chercher fortune en bord de Meuse20. Ils portent des noms comme Sanders, Hodson, Bonnehil, Yates… Ils déploient leur science technique dans les domaines du textile, de la fabrication de toile, dans l’acier, bien sûr, les laminoirs…21
Il manque encore un élément dans ce vaste tableau des triomphes économiques de l’époque : les capitaux. Pas longtemps. La création de la Société Générale des Pays-Bas, en 1822, par Guillaume d’Orange, fournit le carburant nécessaire aux grands parcours22. Des succursales naissent à Tournai, à Mons… Un fonds de l’industrie voit le jour, parallèlement. Son but : moderniser les outils. La dynamique est enclenchée.
Le mélange d’esprit d’entreprise, de savoir-faire technique pointu et de mise à disposition de capitaux installent la Wallonie au rang de deuxième région industrielle après la Grande-Bretagne. Le Royaume-Uni représente, auXIXesiècle, ce que les États-Unis ont représenté auXXesiècle. L’industrialisation wallonne précède cependant de vingt ou trente ans celle de nombreuses autres nations du continent européen.
Certes les régions voisines de la Wallonie, Valenciennes, Lille, Aix-la-Chapelle, entrent, elles aussi, dans une phase d’industrialisation intensive au début du siècle. Mais la Wallonie, et plus largement la Belgique, sont perçues comme des territoires d’avant-garde, un foyer de modernité où les nouvelles technologies prennent en premier lieu racine.
Ainsi en est-il de la grande invention du début duXIXesiècle : le chemin de fer.
Le chemin de fer à vapeur naît, on le sait, en Angleterre. La Belgique est néanmoins le premier pays du continent à accueillir ce nouveau moyen de locomotion. En 1835, le roi Léopold 1er, roi des Belges depuis 1831, inaugure la liaison Bruxelles-Malines. Histoire connue. Le réseau se répand ensuite à rythme soutenu sur l’ensemble du territoire belge. En 1842, le chemin de fer relie Liège à Bruxelles.
C’est en Wallonie que Victor Hugo découvre le train, en 1837, du côté de Mons23. Dans une lettre qui paraît très naïve aujourd’hui, il désigne ainsi ce qui était la locomotive comme un « remorqueur qui flamboie ». Il s’émerveille de voir les fleurs, le long du chemin, se transformer sur la rétine, sous l’effet de la vitesse, en raies de couleur.
Le chemin de fer offre à la sidérurgie wallonne l’un de ses premiers débouchés. Une bouche jamais rassasiée. En 1843, la Belgique compte déjà 559 km de réseau ferré24. Le rail fait la gloire de la Belgique, en général, de la Wallonie en particulier. La Wallonie et la Belgique sont auXIXesiècle et au début duXXela zone d’Europe la plus couverte en voie ferrée.
Les gravures de la première moitié duXIXesiècle donnent un aperçu de la densité industrielle, à l’époque, dans le bassin liégeois ou autour des fosses de Mons ou Quaregnon. Des milliers de cheminées hérissent le paysage wallon. À perte de vue, jusqu’à l’horizon, des petites unités surmontées de hautes tours de briques, des bâtiments massifs à l’allure de casernes déversent une fumée âcre dans le ciel wallon. Une vision du progrès peu écologique, dirait-on aujourd’hui, mais qui à l’époque fait recette. Mais qui, surtout, démontre l’éxtraordinaire vitalité économique de cette zone.
Nous sommes auXIXesiècle. Les conditions de vie n’ont rien d’un paradis rose pour les masses populaires. Le typhus, le choléra, la promiscuitié, la misère constituent le quotidien d’une majorité de la population des centres industrialisés. Au point de vue social, la Wallonie innove, cela dit, plus vite que d’autres, avec la création de quartiers ouvriers, de cités sociales, etc.
La Wallonie n’est toutefois pas qu’une grande usine. La région garde des espaces plus bucoliques, par où transitent quelques grands artistes. En 1840, William Turner, sans doute l’un des plus grands peintres anglais, précurseur des surréalistes modernes, effectue un voyage dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, jusqu’au Luxembourg. Il en ramènera une série de toiles bien connues et très holographiques25.
En Wallonie, à mesure que la richesse économique croît, les entreprises grandissent. Les regroupements d’industries s’opèrent. En 1850, déjà, seulement cinq compagnies se répartissent 90 % des 25 hauts fourneaux à coke en activité dans le bassin liégeois. Les capitaux qui abreuvent l’industrie wallonne affluent de l’étranger. De France et de Grande-Bretagne, en particulier. La Wallonie est vue de l’extérieur comme une terre où l’argent fructifie. Son économie se détache. La région devient un moteur industriel.
3. La deuxième économie la plus dynamique du globe
En 1850, la Belgique navigue entre les statuts de deuxième ou troisième puissance industrielle du monde. Le réseau de transport est le plus dense du globe. La toile des canaux et des routes belges est, proportionnellement, trois fois plus étendue que celle de la Grande-Bretagne. La Wallonie tire l’activité économique nationale
La Wallonie et la Belgique bénéficient d’une forme de stabilité politique, alors que des soubresauts secouent encore ses voisins. Au début duXIXesiècle, la France est immergée dans ses révolutions. Paris n’enclenche son développement industriel qu’à partir de 1848. Les autres pays européens tardent à embrasser massivement l’industrialisation. Même l’Allemagne peine à démarrer, malgré l’abondance de ses ressources en charbon et en fer. Il faut attendre l’unité nationale de 1870 pour que la machine industrielle allemande rugisse26.
Entre 1820 et 1870, la Belgique, tirée par la vigueur wallonne, affiche la croissance économique la plus forte du monde. Soit quelque 1,94 % de croissance annuelle moyenne du PIB/habitant, pendant près d’un demi-siècle. Le rythme du développement économique belge, pendant cette période d’industrialisation de l’Europe, dépasse celui de l’Angleterre (1,53 % de croissance annuelle moyenne), laquelle a entamé son processus d’industrialisation plus tôt. Le niveau de revenus par habitant de la Belgique à l’époque se situe à environ 80 % de celui observable outre-Manche. Mais il est supérieur en Wallonie. Le niveau de vie des Belges est le plus élevé du continent européen, grâce au dynamisme du sillon Sambre et Meuse27. Entre 1820 et 1870, la croissance économique de la Wallonie devance, de loin, le rythme de développement annuel moyen des Pays-Bas (1,47 %), les États-Unis (1,45%), l’Allemagne (1,1 %) et la France (1,02 %).
