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Les francophones amateurs de rock connaissent la musique. Mais rarement les paroles. Ou alors deux ou trois phrases, ça s’arrête généralement là.
Pour la première fois, un fou de musique se penche avec rigueur et humour sur les textes de 100 grands classiques du rock et en analyse leur contenu et leur sens caché, des Beatles à Radiohead, des Rolling Stones à Rage Against The Machine, de David Bowie à Blur, des Who à Prince…
On y découvre au fil des pages que
Born in the USA de Springsteen est tout sauf un hymne à l’Amérique triomphante des années Reagan. Que
One de U2, l’une des chansons les plus jouées aux mariages partout dans le monde, est, de l’aveu même de Bono, une chanson de séparation. Que la Lola des Kinks ne porte pas bien son nom, elle aurait dû s’appeler Lolo. Ou encore que non, le
Turn ! Turn ! Turn ! des Byrds n’est pas le cri désespéré d’un moniteur d’auto-école à son élève…
100 Classiques Rock est l’adaptation des chroniques Your Song diffusées avec succès à la radio depuis 2011 et reproduites en partie dans divers médias.
A PROPOS DE L'AUTEUR :
Axel du Bus est né et vit à Bruxelles. Adolescent, il a été sauvé par le rock. Pour le reste, il écrit, dessine, scénarise, réalise et a même déjà réussi à réparer une photocopieuse.
EXTRAIT :
Louie Louie, The Kingsmen(Richard Berry, 1957)
Petite devinette : quelle est la chanson la plus reprise de l’histoire du rock ? Et je vous aide, ce n’est pas une chanson rock. Allez, 5 secondes. 4. 3. 2. 1. Top. Vous avez trouvé ? C’est le
Yesterday des Beatles. Penchons-nous sur la deuxième chanson de ce classement, tout aussi peu rock, du moins à sa naissance. Ce numéro deux, c’est le classique
Louie Louie, né en 1955 sous la plume du chanteur Richard Berry, qui n’a rien à voir avec l’acteur français, même s’il a lui aussi commis, c’est comme ça qu’on dit dans ces cas-là, quelques sorties chantées fort réjouissantes.À sa sortie en 1957,
Louie Louie version cha-cha-cha ne connaît pas un grand retentissement. Il faut attendre la reprise du titre en 1963 pour que naisse la légende. Deux groupes sont sur le coup, à quelques jours près et dans le même studio ! : Paul Revere and The Raiders et les Kingsmen. Ce sont ces derniers qui emportent la mise. Mais un peu par hasard. Car cette chanson anodine, composée de trois notes, oui, trois petites notes, l’histoire du rock quoi, doit son succès à une infamante rumeur : Louie Louie est une apologie du sexe diabolique et inexcusable !
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Seitenzahl: 281
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Le choix des chansons des chroniques Your Song que je tiens à la radio depuis 2011, et du présent recueil qui en est la compilation, est résolument et parfaitement subjectif. Ces 100 titres ont été choisis dans le domaine large du rock et leurs paroles ont toutes une ou plusieurs histoires à révéler, tantôt triste, tantôt drôle, tantôt émouvante, tantôt inattendue. Mais toujours intéressante ! Et je ne crains pas d’affirmer que 99 d’entre eux tournent régulièrement sur ma platine. Oui, 99 seulement, car il y en a une qui fait beaucoup de désastres dans mes oreilles à chaque fois qu’elle se manifeste. Si cela vous amuse, vous pouvez tenter de la trouver. Mais son histoire en valait la peine, je me devais donc de l’évoquer, je suis un professionnel.
À part ça, les titres sont présentés par ordre chronologique de leur sortie européenne par l’artiste ou le groupe cité. Mais l’année située entre parenthèses est celle de leur première édition, certains de ces titres étant des reprises.
Enfin, je tiens à vivement remercier Marc, Thierry Tinlot, Roland Boon, Leila Strebelle, Stella, Darius, Mamy, Marco, Anne, Fredon, Jack Poncelet et bien sûr, Jean-Louis Trintignant. Ils savent pourquoi.
Axel du Bus
(Richard Berry, 1957)
Petite devinette : quelle est la chanson la plus reprise de l’histoire du rock ? Et je vous aide, ce n’est pas une chanson rock. Allez, 5 secondes. 4. 3. 2. 1. Top. Vous avez trouvé ? C’est le Yesterday des Beatles. Penchons-nous sur la deuxième chanson de ce classement, tout aussi peu rock, du moins à sa naissance. Ce numéro deux, c’est le classique Louie Louie, né en 1955 sous la plume du chanteur Richard Berry, qui n’a rien à voir avec l’acteur français, même s’il a lui aussi commis, c’est comme ça qu’on dit dans ces cas-là, quelques sorties chantées fort réjouissantes.
À sa sortie en 1957, Louie Louie version cha-cha-cha ne connaît pas un grand retentissement. Il faut attendre la reprise du titre en 1963 pour que naisse la légende. Deux groupes sont sur le coup, à quelques jours près et dans le même studio ! : Paul Revere and The Raiders et les Kingsmen. Ce sont ces derniers qui emportent la mise. Mais un peu par hasard. Car cette chanson anodine, composée de trois notes, oui, trois petites notes, l’histoire du rock quoi, doit son succès à une infamante rumeur : Louie Louie est une apologie du sexe diabolique et inexcusable !
Le chanteur n’a pourtant pas changé un mot à la version originale, qui raconte en réalité la complainte d’un marin séparé de sa belle par l’océan avec des lignes aussi vénéneuses que On the ship I wish she there / I smell the rose in her hair… À la même vitesse où le titre devient un succès, la rumeur enfle. Il faut dire que le jargon écrit par Berry n’aide pas. Et encore moins la qualité sonore de l’enregistrement des Kingsmen. Jack Ely, le chanteur, a des excuses. La veille, le groupe a effectué un vrai marathon en concert, ce qui a laissé sa voix dans un piteux état. Lors de l’enregistrement, le micro est placé trop haut, ce qui l’oblige à chanter sur la pointe des pieds. De plus, il porte un appareil dentaire assez encombrant. Et cerise sur le gâteau, la prise qui se retrouve sur le disque est la toute première, alors que le groupe pensait qu’il ne s’agissait que d’une mise en place.
Curieusement, malgré tous ces défauts, le titre devient un succès. Mais le coup est lancé. C’est le branle-bas de combat aux États-Unis. Le FBI se met sur le coup ! Le bruit court qu’il faudrait passer le 45 tours à la vitesse du 33 tours. Imaginez la crème des agents du FBI penchés sur des Teppaz à écouter encore et encore le disque. Chou blanc bien sûr ! Mais la rumeur ne fléchit pas. Le disque est interdit dans l’Indiana, les plaintes affluent : parents indignés, professeurs, curés (Dieu merci, que serait devenu le rock sans tous ces gens…). Le FBI travaille un an sur le cas ! Tout au plus trouvent-ils que la fameuse phrase On that ship, I dream she there, I smell the rose in her hair pourrait ressembler à And on that chair, I lay her there, I felt my boner in her hair, littéralement : « et sur cette chaise, je l’ai étendue, j’ai ressenti une érection dans ses cheveux », ce qui en dit long sur l’état de fatigue des agents. Ils interrogent tout le monde qui a participé de près ou de loin à l’élaboration de la chanson. Tout le monde… sauf le principal intéressé, Jack Ely ! Il avait été viré du groupe sans que personne d’autre ne soit prévenu…
Après un an d’enquête, ils abandonnent. Entre-temps, Louie Louie atteint la 2e place des charts… barré seulement par, comble de l’ironie, Sœur Sourire, The Singing Nun, et son Dominique qui nique qui nique… Un clin d’œil dont raffole l’histoire du rock !
(John Lennon, Paul McCartney, 1965)
En 1964, après des années de folie, les Beatles sont au sommet. C’est alors qu’un nouveau John Lennon fait son apparition… Avec des chansons comme I’m A Loser, No Reply, Baby’s In Black ou I Don’t Want To Spoil The Party, on commence à percevoir le vrai Lennon, le Lennon peu sûr de lui, aliéné, frustré, complètement dépassé par le succès… C’est qu’il vient de faire une rencontre déterminante. Son chemin a croisé celui de Bob Dylan. Au magazine Playboy, en 1980, il déclarera : « Je suis comme un caméléon, je suis influencé par tout ce qui se passe autour de moi. Si Elvis peut le faire, je peux le faire. Si les Everly Brothers peuvent le faire, moi et Paul, on peut le faire. Pareil pour Dylan… » Mais Lennon n’imite pas Dylan, il s’en inspire pour enfin arriver à parler de lui, de son expérience avec la vie… Lennon toujours: « Hide Your Love Away c’est ma période Dylan. ‘Here I stand, head in hand, turn my face to the wall…’ Me voilà, la tête dans les mains, face au mur… Je commençais à exprimer mes propres émotions. Plutôt que de me projeter dans une situation, j’essayais d’exprimer ce que je ressentais. Comme je le faisais dans mes livres. C’est Dylan qui m’a fait comprendre ça… » (Rolling Stone, 1971)
Donc, pour tenter de comprendre pourquoi il doit ‘cacher son amour’, il faut lire entre les lignes… Et la plupart des interprétations possibles ramènent au manager des Beatles, Brian Epstein, maître du marketing. Pour lui, un Beatle marié, ça fait fuir les fans ! Il faut donc cacher sa vie privée, surtout Lennon, marié depuis 1962 !
Mais écrire une chanson sur ce simple concept, c’est un peu maigre pour un auteur de la trempe de Lennon. Alors, en bon songwriter qui se respecte, il ajoute une seconde couche à ses paroles. Et là, on a le choix. Soit il évoque une relation extraconjugale comme pas mal de musiciens, pour ne pas dire tous, en ont quand ils sont en tournée. Soit il retourne à Epstein, avec pas mal d’ironie – ce qui lui ressemble bien – le petit conseil marketing qu’il lui a donné. Lennon doit rester discret sur son mariage, d’accord. Mais Epstein serait bien avisé d’en faire autant avec sa vie privée. Car il a un penchant inavouable pour l’époque, il aime les garçons… Ce serait donc : O.K. merci du conseil, Brian, mais fais-en de même…
Mais une troisième hypothèse tente quelques exégètes des Beatles. Fin avril 1963, les Beatles s’octroient quelques jours de vacances bien mérités. Alors que Paul et George vont rendre visite à Klaus Voormann dans sa maison de Tenerife, Lennon, qui est papa depuis trois semaines à peine, part dix jours en Espagne avec Epstein, parrain de son fils. Voilà qui fait jaser… Bien que certains estiment qu’il s’agissait là d’un voyage politique – le but était d’expliquer à John qu’il fallait mettre Paul en avant des Beatles -, d’autres ont une vision plus lubrique de la chose. Epstein n’était pas insensible au charme de Lennon, et Hunter Davies, l’un des biographes des Beatles, prétendra des années plus tard que Lennon lui aurait avoué, mais off the record, qu’ils ont essayé. D’après Davies, Lennon n’était pas homosexuel, mais il était suffisamment cinglé pour tout essayer dans la vie, ne fût-ce qu’une seule fois… Il nous en fournira la preuve éclatante quelques années plus tard en laissant chanter Yoko Ono.
(Le livre de l’Ecclésiaste, Pete Seeger, 1959)
En 1965, un an après Mr. Tambourine Man, les Byrds, la réponse américaine aux Beatles, signent leur deuxième carton mondial, Turn! Turn! Turn! que je ne vous ferai pas l’injure de traduire, et qui n’est pas le cri désespéré d’un moniteur d’auto-école à son élève distrait.
Alors que le mouvement psychédélique est en train d’essaimer la planète rock, un tel titre avec de telles guitares vibrionnantes ne peut que susciter les interprétations les plus folles. Encore une apologie de la drogue, faites tourner le joint pour faire tourner la tête… Allez, on se calme, on se fait un bidet froid, la réalité est tout autre. Ouvrons plutôt l’un des plus anciens livres de l’Humanité et prenons une belle voix d’église.
« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour abattre et un temps pour bâtir, un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour lancer des pierres et un temps pour ramasser des pierres, un temps pour embrasser et un temps pour s’éloigner des embrassements, un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter, un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler, un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps pour la guerre et un temps pour la paix. »
Voilà, ajoutons à ces beaux préceptes une kyrielle de Turn! Turn! Turn!, symbolisant la roue qui tourne, les saisons qui se succèdent, le balancier de la vie toujours en mouvement, terminons par un petit I swear it’s not too late final. Enfin, modifions légèrement l’ordre des phrases et nous obtenons la chanson, qui peut se résumer par : il y a un temps pour chaque chose.
Ce texte est issu de la Bible, plus précisément du livre de l’Ecclésiaste, un recueil de réflexions sur la philosophie de la vie quotidienne. Si l’Ecclésiaste ne nous éclaire pas particulièrement sur les membres des Byrds, vu qu’il s’agit d’une reprise, il nous en dit plus sur les racines du groupe, des racines folk, avant le tournant en 1966 vers l’explosion du mouvement psychédélique. L’auteur de cette chanson est Pete Seeger, une figure de proue de la musique populaire américaine. Face au dépit de son éditeur, incapable de vendre ses chansons, Seeger improvisa une mélodie en reprenant un passage de la Bible, d’après lui « le plus grand livre de folklore au monde » ! Pete Seeger, une carrière d’activiste de plusieurs décennies, une légende du folk américain, le compagnon de route de Woody Guthrie et le mentor de Bob Dylan. Bob Dylan dont les Byrds ont repris un paquet de chansons. Voilà pour la filiation.
Avec son final, A time for peace, I swear it’s not too late, Turn! Turn! Turn! est donc un texte biblique qui tombe à pic, en pleine guerre du Vietnam et à l’aube de la contestation des jeunes qui ne fera que prendre de l’ampleur en cette seconde moitié des sixties. Comme quoi finalement, la Bible peut être assez rock…
(Ray Davies, 1966)
En 1966, Ray Davies est un songwriter reconnu. Avec les Kinks, il a déjà derrière lui une poignée de grands classiques, You Really Got Me, All Day and All of the Night, Set Me Free, Tired of Waiting for You, Till the End of the Day, Well Respected Man ou encore Dedicated Follower of Fashion. Il est donc un peu « arrivé », même si d’autres grands classiques des Kinks sont encore à venir. Le moment est venu pour lui d’écrire quelque chose sur son nouveau statut. Ce sera Sunny Afternoon, un véritable petit bijou pop. « La seule manière de décrire ma situation, c’était d’imaginer un aristocrate déchu, qui disposait d’une fortune très ancienne, en opposition avec le nouveau riche que j’étais devenu… J’en ai fait un escroc, un sale type, qui se retrouve tout seul après une nuit d’éthylisme et de cruauté envers sa copine. » (Jon Kutner & Spencer Leigh, 1000 UK n°1 Hits) Il ne s’agit donc pas, contrairement à l’interprétation qu’on en fait généralement, d’un simple éloge de la glande au soleil… Davies est un malin, il ne veut pas que ses fans se prennent de sympathie pour le personnage.
Penchons-nous sur les paroles. Le contrôleur des impôts m’a pris tout mon fric, all my dough, même mon yacht, il m’a pris tout ce que j’avais, il ne me reste plus que ma grande baraque, où je traîne par ce bel après-midi ensoleillé. Sauvez-moi de ce squeeze, ce redressement fiscal, cette baisse de mon niveau de vie, moi qui aime tant ne rien faire quand il fait beau l’après-midi. J’ai une grosse madame sur le dos, a big fat momma, qui essaie de me briser, cette madame qu’on peut raisonnablement assimiler au gouvernement…
Ça n’est pas tout. Ma copine m’a jeté, elle est retournée chez ses parents avec ma voiture pour leur raconter ces histoires d’alcoolisme et de cruauté (tales of drunkenness and cruelty), alors je reste là à siroter une bière glacée par ce bel après-midi… Aidezmoi à mettre les voiles, je n’ai plus aucune raison de rester ici, moi qui aime tant ne rien faire…
Hé oui, la belle vie, c’est bel et bien fini… Certes, à l’époque, les taxes étaient très importantes en Angleterre. Quasiment au même moment, à peine quelques jours plus tôt, les Beatles enregistrent Taxman, beaucoup plus direct et violent, et situé de l’autre côté de la barrière, du côté du contrôleur.
Mais il y a tellement d’indolence dans le chant de Ray Davies, qui sortait d’une dépression nerveuse et écoutait beaucoup Frank Sinatra, il y a tant de langueur dans la descente chromatique des notes, tant de facilité dans les chœurs qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’après tout, ses appels à l’aide sonnent étrangement faux… Comme s’il se foutait un peu de sa situation. Manifestement, ce type n’est pas tout à fait comme les autres. Tiens, c’est rigolo, en face B du single figure I’m Not Like Everybody Else, qui n’est pas de la boue non plus…
(Stephen Stills, 1967)
Novembre 1966. Cela fait quelque temps que Stephen Stills a envie d’écrire une chanson sur les problèmes des jeunes. Alors qu’il a en tête la situation des boys envoyés au Vietnam, il descend avec un copain sur le Sunset Strip, à Los Angeles. Au coin de Crescent Heights, devant le Pandora’s Club, l’un des clubs à la mode chez les teenagers et les universitaires. Il aperçoit une foule de jeunes en train de protester contre le couvre-feu demandé par les résidents du coin, qui tiennent à leur tranquillité. Le rassemblement est pacifique, mais subitement, la flicaille décide de dissoudre la foule et sort les matraques. Cris, émeutes, arrestations, le complet-boulettes.
Stills et son pote assistent à ce spectacle l’air un peu éberlué. Pourquoi cette violence alors que ces mômes manifestent dans le calme et la dignité ? Puis, il remonte chez lui, à Topanga, et couche sur papier ce qu’il vient de voir. Et voilà comment, en un quart d’heure et grâce à deux notes piquées en harmonique, naît l’une des plus grandes chansons de l’histoire du rock. Trop facile !
For What It’s Worth, c’est le titre, décrit donc la manifestation du point de vue d’un quidam. Il y a quelque chose qui se passe là, c’est pas très clair… Il y a un type avec un flingue, il me dit de faire gaffe… Puis le ton monte, les deux camps se forment dans la rue (battle lines), même si personne n’a raison quand tout le monde a tort (nobody’s right if everybody’s wrong). Stills se place au-dessus de la mêlée en adoptant quasiment une posture morale : n’allez pas trop loin ou les flics vous embarquent ! On a connu plus progressiste !
Le point de vue adopté est, au mieux, neutre. Stills, qui n’a pourtant que 22 ans à l’époque, n’a jamais caché ses penchants conservateurs, et la cause des hippies lui a toujours été assez étrangère. Le protest song, c’est pas son truc. Il l’a d’ailleurs déclaré lui-même, le Springfield ne voulait pas devenir un protest band de plus… Ironie de l’histoire, ce titre qui n’est rien d’autre que le récit d’un fait-divers des plus anodins, deviendra l’une des plus grandes protest songs de la décennie. Un malentendu de plus dans l’histoire du rock.
Quant au titre, For What It’s Worth, littéralement « pour ce que ça vaut », il n’apparaît nulle part dans la chanson. Et l’anecdote nous en dit long sur le peu d’ambition que Stills nourrissait à l’égard de cette ballade. Il raconte qu’il était dans le bureau du producteur Ahmet Ertegun, qui avait signé le groupe sur le label Atco, pour lui présenter de nouvelles chansons. « J’ai aussi ceci… Pour ce que ça vaut… Si ça vous intéresse ». Ça l’intéressa, mais il fit rajouter en sous-titre la phrase «Stop, Hey What’s That Sound», histoire que les gens fassent le lien avec le refrain. Ertegun, un producteur qui ne perdait jamais le nord…
(Donovan Leitch, 1967)
Deux ans après le début de sa carrière en 1965, elle est déjà loin l’étiquette de sous-Bob Dylan qui colle à la peau de Donovan… Fini le picking solitaire à la guitare, bienvenue aux arrangements somptueux et baroques… En deux ans, il en a fait du chemin, le jeune Écossais. Il est simplement passé du folk au flower power…
Fin 66, il déboule dans les charts avec une chanson au titre mystérieux, Mellow Yellow. Le succès est immédiat, plus grand encore que Sunshine Superman, sorti quelques mois plus tôt. Mellow Yellow… Mellow, ça veut dire quelque chose comme moelleux, doux, relax, cool… Ajoutez-y un autre adjectif en ne changeant qu’une lettre et vous obtenez yellow, littéralement Cool Jaune. Ouais. Ça sonne bien. Enfin, en anglais. En français populaire on dirait plutôt Relax Max ou À l’aise Blaise, avec les rimes et tout ça. Mais qu’est-ce qui se cache vraiment derrière ce charabia qui soulève de grands points d’interrogation, même au dessus des têtes anglophones ?
Paragraphe 1, il est dingue d’une fille dénommée Saffron (I’m just mad about saffron). Paragraphe 2, il est dingue de… 14, mad about fourteen. On l’apprendra plus tard, il s’agit d’une contraction pour ‘fourteen years old girls’, tel que Donovan le chante en live, mais qui n’aurait jamais pu passer à la radio. Paragraphe 3, où il est question d’être né défoncé pour voler éternellement, et paragraphe 4, la prochaine hype, c’est les bananes électriques. Entre chacun des paragraphes, on l’appelle Relax Max.
Dès la sortie du single, toutes sortes d’interprétations se mettent à pousser comme du chanvre au soleil. La plus tenace prétend que la fameuse electric banana était la nouvelle manière de se défoncer : il suffit de gratter les fibres de la peau et de les chauffer à feu doux, ce qui est censé libérer les qualités hallucinogènes du fruit. Que ceux qui n’ont jamais essayé lèvent la main !
Alors pour décoder Mellow Yellow, deux solutions possibles : a) prendre la même chose que lui et attendre un peu – b) lui demander ce qu’il a voulu dire par là, parce que vous auriez bien voulu prendre la même chose mais que vous n’avez pas trouvé. Je vous propose le petit b. Dans une interview accordée au NME en 2011, Donovan lâche : «Ça parle de plusieurs choses. Être cool, mellow, décontracté. « On m’appelle Mellow Yellow », je suis le mec qui peut te calmer, qui peut te détendre. Lennon et moi, on avait l’habitude de lire les petits articles en xe page des journaux, on sortait des trucs rigolos qui finissaient souvent dans des chansons. Mellow Yellow, ça parle donc de cet état de coolitude. Et bien sûr des bananes électriques qu’on commençait à voir un peu partout, des vibromasseurs pour femmes. » Je ne sais pas ce qu’il prenait à l’époque, mais je veux la même chose !
(Jimi Hendrix, 1967)
Une intro historique, une guitare distorsionnée virtuose, des paroles courtes et incisives et une phrase géniale en guise de conclusion, Purple Haze a tout ce qu’il faut pour remplir la fiche-type de la chanson mythique. Demandez à n’importe qui qui connaît un tout petit peu le rock de vous citer quelques chansons qui parlent de drogue, Purple Haze est toujours dans le peloton de tête. Excepté que euuuh, comment dire, cette chanson n’est qu’une chanson d’amour. Une de plus. D’accord, la Purple Haze est bien une variété d’acides, puis d’herbe qui rend nigaud, mais ce nom leur a été donné en hommage… à la chanson d’Hendrix. La drogue est donc venue après la chanson, un peu comme dans la vie d’Hendrix, qui à cette époque en 1967, n’avait même pas encore touché au LSD. Oui, je vous sens déçu… D’autant plus que les sensations dépeintes dans la chanson semblent décrire les effets de la came. Mais alors de quoi ça peut bien parler ?
C’est Hendrix lui-même qui le raconte dans une interview au NME en 1969 : « Je rêve énormément. Et je mets beaucoup de mes rêves dans mes chansons. ‘Purple Haze’, est né d’un rêve où je marchais sous l’eau. » Une image tirée d’un livre de science fiction qu’il venait d’achever, Night of Light, de Philip J. Farmer. Le ‘purple haze’ désignait l’effet de désorientation de l’activité solaire sur les habitants d’une planète appelée La Joie de Dante. Hendrix a toujours soutenu que la ligne clé de la chanson est bien that girl put a spell on me, cette fille m’a jeté un sort.
Mais certaines réputations ont la vie dure. Et il est sûr que d’autres interprétations sont possibles avec des phrases telles que Actin’ funny, but I don’t know why, je fais le couillon sans savoir pourquoi, Don’t know if I’m comin’ up or down, je ne sais pas si je monte ou si je descends, Don’t know if it’s day or night, je ne sais pas si c’est le jour ou la nuit, ainsi que le final, Is it tomorrow or just the end of time?, on est demain ou à la fin des temps ?
On aurait envie de dire qu’un tas de substances peuvent vous mettre dans un tel état. Mais
il faut bien s’y résoudre, l’amour est également capable de vous faire perdre vos repères… Purple Haze n’est donc qu’une banale histoire d’amour, l’histoire d’une fille qui fait tourner la tête à un gars.
Enfin, impossible de passer sous silence le fameux ‘Scuse me while I kiss the sky, où la notion d’espace est totalement confuse, une phrase qui constitue l’exemple le plus parfait de ce que le bon petit linguiste appelle une ‘attraction paronymique’. Traduction: une phrase qui est le résultat d’une mauvaise compréhension auditive. Certains ont entendu ‘Scuse me while I kiss this guy’… Ce qui a beaucoup fait rire Hendrix lui-même, qui ne s’est jamais privé d’en rajouter quelques couches plus tard en concert en faisant mine d’embrasser ses musiciens au moment d’attaquer ce passage…
(Pete Townshend, 1967)
D’après la légende, c’est lors de l’explosion de la batterie de Keith Moon lors d’un show télévisé que Pete Townshend a commencé à connaître des problèmes de surdité. Mouais. Pour moi, y a autre chose, et cette chose, c’est dans ses textes qu’il faut la trouver. Alors mesdames, si vous aimez jouer de la mandoline, faire frotte-motte ou apprendre le braille, et messieurs, si vous adorez emmener Popol au cirque, peigner la girafe ou vous faire les cuivres façon Grand Hôtel, bref, si votre passe-temps favori est le même que celui de Jean-Jacques Burnel, la masturbation, ces quelques lignes vous sont dédiées…
La première chanson rock évoquant ce qui reste l’un des passe-temps favoris de l’homme, et quand je dis « l’homme », j’embrasse la femme, peut être attribuée aux Who. En 1967, le formidable Pictures of Lily atteint la 4e place des charts anglais. Pas mal pour l’histoire d’un garçon qui trouve le sommeil comme il peut.
Ce jeune homme, que l’on devine être Pete Townshend, en a assez de ses nuits sans sommeil, so sick of having sleepless nights. Pour l’aider, son père lui donne des photos à accrocher à côté de son lit. Le truc marche, le môme se sent tout de suite moins seul. Ces photos de Lily rendent sa vie fantastique, il retrouve le sommeil, ses problèmes d’enfance sont résolus, bref ça baigne ! Puis les choses se dégradent, il tombe amoureux de Lily. Il demande à son père où la rencontrer. Malheureusement, elle est morte en 1929, she’s been dead since 1929 ! Patatras ! Seule échappatoire possible, la retrouver dans ses rêves, for me and Lily are together in my dreams. N’oublions surtout pas les quelques notes métaphoriques de french horn délivrées par John Entwistle. Mais que peuvent-elles donc bien signifier ?
Dans Pictures of Lily, tout est dans le non-dit. Ça ne parle pas de main, de tâche ou d’orgasme. Ce qui n’est pas le cas de quelques-uns de ses successeurs. Voici les plus illustres.
Quelques années après les Who, Jackson Browne écrit Rosie, dans laquelle un homme fait une véritable déclaration d’amour à sa main droite, la Rosie en question, alors que la femme dont il est tombé amoureux est partie avec un autre. Plus tard, ce sera le fantastique Pump It Up d’Elvis Costello, au texte plus ambigu, l’histoire d’un jeune homme frustré sexuellement à cause d’une fille qu’il décrit comme mauvaise et narcotique. Il ne lui reste donc qu’à « la pomper ». Pas la fille hein ! En magasin, nous avons encore Orgasm Addict, des Buzzcocks, et son fameux all those stains on your jeans, ainsi que Dancing With Myself de Billy Idol, qu’on imagine aisément faire plein de choses tout seul, mais sûrement pas danser ! (voir page 163) N’oublions surtout pas l’extraordinaire Blister in the Sun des Violent Femmes, littéralement des cloques au soleil, véritables hymnes au 5 contre 1 avec son imparable Big hand, I know you’re the one…
Les femmes ne sont pas en reste, comme le prouve Tori Amos dans Icicle, l’histoire d’une jeune fille qui préfère se caresser dans son lit pendant que son père, pasteur, récite des sermons dans la pièce du dessous. Ou encore le She Bop de Cyndi Lauper et son fameux They say I’d better stop or I’ll go blind. Oui, en français, ça rend sourd mais en anglais, ça rend aveugle !
Voilà, mesdames, si vous vous apprêtez à battre la crème, et messieurs, si vous avez pris la décision de vous flatter le petit chauve, vous savez ce qu’il vous reste à écouter !
(Keith Reid, Gary Brooker, Matthew Fisher, 1967)
Quatre minutes trois secondes qui ont provoqué un baby-boom en 1967. Une mélodie inspirée de Jean-Sébastien Bach et du When a Man Loves a Woman de Percy Sledge. Un texte crypto-onirico-lyrique écrit par un môme de 21 ans, Keith Reid. Un groupe inconnu au nom très approximativement latin version rives de la Tamise, Procol Harum, qui signifie quelque chose dans le genre ‘au-delà des choses’… Ah combien de fermetures de soutiens-gorge n’ont pas cédé sous la pression de la témérité et de l’ardeur en pleine coulée continue du Hammond de Matthew Fisher… C’est tout ça, A Whiter Shade of Pale.
Bien des interprétations ont été lancées sur le sens caché des paroles de la chanson. Mais pour bien le débusquer, il faut aller au-delà, justement, des deux couplets de la version officielle. Le texte original est en effet composé de quatre couplets, qui forment un tout. Les deux derniers ne sont joués qu’occasionnellement en live, mais ils sont indispensables à la compréhension de l’ensemble.
Au premier couplet, pas de doute, on est dans quelque chose qui ressemble à un bar. Un homme a déjà un peu la nausée. Et bing, une nouvelle tournée d’alcool arrive (a tray, un plateau). Puis le refrain : c’est ainsi que plus tard, alors que le meunier raconte son histoire que le visage de la fille, d’abord fantomatique, vire au plus blanc que le pâle. Petite parenthèse littéraire, le meunier fait référence au conte du Meunier tiré des Contes de Canterbury, texte fondateur de la littérature anglaise de Geoffrey Chaucer, au 14e siècle, une suite de récits à forte connotation sexuelle et paillarde. Retour au bar. L’homme passe ses cartes en revue, c’est sûr, cette fille ne peut pas rester une vestale, une vierge quoi… Cette fille, qui doit être une sirène, celle qui séduisit Neptune en personne, cette fille lui sourit. Conclusion logique, ils attaquent les grands fonds (crashdiving) pour gagner le lit de l’océan. Tout est dit et bien dit.
Quant au titre, il provient d’une expression tombée dans l’oreille de Reid lors d’une fête, où un homme s’est adressé de la sorte à une jeune fille : « Tu as le teint plus blanc que pâle. » Reid avouera plus tard regretter de ne pas l’avoir inventé lui-même.
Dans Procol Harum : Beyond The Pale, son étude qui fait désormais autorité, le journaliste Claes Johansen propose l’interprétation suivante : « A Whiter Shade of Pale, c’est le récit métaphorique d’une relation homme-femme qui, après négociations, se termine en acte sexuel. C’est particulièrement frappant lorsqu’on analyse les strophes ‘manquantes’ où le narrateur et sa compagne touchent le lit de l’océan. Peut-être plus important encore, toute la narration navigue entre la confusion, le vertige et la notion d’être perdu en mer, notamment par l’impression que l’histoire se déroule à bord d’un bateau. » Ce n’est pas pour rien que Lars von Trier l’a utilisée pour son film Breaking The Waves.
Ça se résume à ça, A Whiter Shade of Pale, un type bourré qui arrive à ses fins avec une fille, et un tas d’allusions au sexe perçu comme un voyage sous influence, probablement en mer, avec des allusions à la mythologie (les vestales, Neptune) et la littérature (Les Contes de Canterbury). Ou si vous préférez, une soirée bien arrosée qui termine en concerto de sommier. Une « Skins Party » avant la lettre, quoi…
(Grace Slick, 1966)
Une pilule te fait grandir, une autre te fait tout petit, mais celles que te donne ta mère ne te font aucun effet… Houlaaaaa ! voilà qui flaire bon les vapeurs psychédéliques ! Bingo, nous sommes en 1966, Grace Slick quitte ses potes de The Great Society pour rejoindre ses nouveaux compagnons de Jefferson Airplane, c’est le véritable départ pour ce petit groupe qui n’existe que depuis quelques mois et qui doit son nom au chien du guitariste Jorma Kaukonen. Dans ses cartons, elle apporte deux chansons, et pas des moindres, Somebody to Love, écrite par son conjoint Darby Slick et White Rabbit, qu’elle a écrite toute seule comme une grande, en une heure. Ce seront les deux titres phare du deuxième album du groupe, Surrealistic Pillow, qui paraîtra un an plus tard.
Le cœur même de White Rabbit, c’est Alice au Pays des Merveilles, un livre très prisé dans ces années-là où les drogues étaient en vente libre. Il est vrai qu’une histoire qui rassemble au hasard une chenille qui fume, un chapelier et son loir, un valet de cœur ou un lapin blanc toujours en retard colle parfaitement à son époque… Grace Slick, jamais la dernière au lever de coude et à la déglutition de substances chimiques de toutes sortes, avait remarqué depuis longtemps que pas mal d’histoires pour enfants avaient comme toile de fond une altération de la réalité. Voilà qui tombe foutrement bien. Ou alors elle n’avait tout simplement pas pensé que les enfants eux-mêmes vivent dans un autre monde, mais bon, ça, c’est une autre histoire.
C’est ainsi qu’après avoir ingurgité, ô surprise, du LSD, écouté pendant des heures le magique Sketches of Spain de Miles Davis et s’être souvenue du Bolero de Lelouch, euh pardon, de Ravel, elle couche très vite sur papier les quelques lignes de White Rabbit, qui deviendra l’un des hymnes de la génération Haight-Ashbury, les hippies de San Francisco.
