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Un banc de pierre dans un parc d'une petite ville de Savoie. Deux vies entières qui ne cessent de se croiser pour s'unir enfin dans un destin tragique.
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Dominique.
Ce petit roman, qui n’a aucune prétention littéraire, est né, comme vient au monde un enfant, sans que l’on puisse le retenir plus longtemps, ni choisir la date et l’heure de sa naissance.
C’est pourquoi j’ai décidé de vous le livrer tel qu’il m’est apparu au fil des pages, sans y effectuer la moindre retouche, restant intimement persuadé que la sincérité du « premier jet » en aurait été altérée.
Il est fait d’une suite d’instants de vie où le réel et l’imaginaire sont si étroitement mêlés qu’il m’est impossible d’en faire la distinction.
Certains évènements du passé que l’on a tant espérés et désirés, deviennent quelquefois, dans la mémoire d’un auteur, des souvenirs empreints de réalité. Quant aux erreurs de la vie, la liberté de l’écriture permet de les enjoliver et de les adoucir.
Toute ressemblance avec des personnes ou des évènements existants ou ayant existé est purement….délibérée !
Bonne lecture !
Moûtiers
14 février 2014
En cette fin de journée maussade, la ville est baignée d’une lumière grise qui peine à traverser le brouillard omniprésent.
Une fine couche blanche, plus épaisse aux endroits abrités du soleil, atteste de récentes chutes de neige et maintient une température négative dans toute la vallée.
La vieille dame a, comme les gens de son âge, des habitudes bien ancrées qui règlent les journées de sa petite vie tranquille. Rien ne saurait les lui faire modifier, et surtout pas les conditions météorologiques de ce mois de février. Elle a connu des hivers bien plus rudes, durant sa longue vie ici.
Depuis toujours, elle habite ce quartier et en connait les moindres recoins.
Malgré la fatigue et les douleurs, elle s’oblige chaque jour, à effectuer plusieurs promenades, en compagnie de son chihuahua. Elle suit presque toujours le même itinéraire qui traverse le jardin public, de l’autre côté de sa rue, tout près de l’hôtel de ville.
C’est ainsi qu elle passe chaque jour, devant un petit banc de pierre dissimulé au creux d’un bosquet.
Souvent elle y découvre des amoureux en quête d’un peu de tranquillité, à l’écart des passants.
Elle se souvient encore, il y a très longtemps, d’un couple de jeunes enfants qu’elle y apercevait tous les jeudis. Ils étaient si mignons à voir que, bien des années après, elle ne les a toujours pas oubliés. Un jour ils ne sont pas revenus, et depuis elle ne les a plus jamais revus.
Aujourd’hui, il fait déjà nuit quand elle arrive dans l ’allée du jardin.
Elle y croise soudain, une silhouette furtive qui en sort précipitamment et qui manque de peu, de la bousculer. Malgré le chapeau et le col du manteau relevé, elle croit reconnaître une personne de sexe féminin. Cette dernière lui paraît très pressée de quitter les lieux. Elle porte à la main un panier, dont le contenu émet un petit miaulement qui intrigue son compagnon à quatre pattes.
En s’avançant, elle est surprise et surtout intriguée, en regard de l’heure tardive, du brouillard qui s’installe et de la température frigorifique, d’apercevoir sur son « banc des amoureux » comme elle l’appelle, un couple enlacé, partageant un profond baiser.
La scène est si attendrissante qu’elle ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire en se remémorant ses amours de jeunesse.
Il est vrai que l ’amour, à elle aussi, lui faisait oublier le froid quand elle était dans les bras de son homme.
Aujourd’hui elle est seule. Il y a bien longtemps que la maladie le lui a enlevé et que plus personne n’est à ses côtés pour la réchauffer.
Elle remarque, un peu surprise, que ces deux-là ne sont plus très jeunes, presque de sa génération.
C’est avec un soupir empreint de tristesse et de nostalgie, qu’elle s’éloigne à petits pas, pour continuer sa promenade.
PREMIÈRE PARTIE
LE RETOUR
DEUXIÈME PARTIE
PARIS
TROISIÈME PARTIE
ELIANE
QUATRIÈME PARTIE
LE BOUT DU CHEMIN
EPILOGUE
« Le retour fait aimer l’adieu »
Alfred de Musset
Moûtiers
30 août 2013
La Savoie est belle en cette fin d’été, désertée enfin par les flots de touristes qui ont regagné leurs métropoles polluées. On peut à nouveau y ressentir le sentiment de paix et de sérénité généré par la présence rassurante des montagnes qui encerclent la vallée.
En sortant de la gare, Jack est surpris par le décor environnant, il a du mal à reconnaître l’endroit.
Cette première impression fait aussitôt émerger un doute en lui. Il se demande s’il a vraiment eu une bonne idée de revenir ici, après tant d’années et si, au bout du compte, il ne sera pas trop déçu par ce qu’il va y retrouver.
Mais il est trop tard pour changer d’avis, il n’a pas fait tout ce chemin pour rien, il ne peut plus revenir en arrière. Il lui faut maintenant aller jusqu’au terme de son projet, quoi qu’il doive lui en coûter.
Il a tout étudié, tout prévu, réfléchi à toutes les éventualités avant de se lancer dans cette dernière aventure. Il lui a fallu des mois d’hésitations, des heures de recherches et un nombre incalculable d’appels téléphoniques et de rencontres, pour régler tous les détails de ce qu’il appelle au fond de lui, « le bout de son chemin ».
Combien de fois a-t-il hésité, a-t-il eu envie de tout abandonner, trouvant cette démarche un peu trop « fleur bleue ». Mais chaque fois, l’espoir de la retrouver a chassé toutes ses craintes.
Le premier souvenir qui lui revient en quittant le bâtiment de la gare, est cette impression de confinement protecteur, créée par les imposants sommets qui encerclent la cuvette, au fond de laquelle se niche la ville. Il ressent aussi la quiétude qu’apporte la douce lumière presqu’irréelle, réverbérée par les parties hautes des reliefs alentours, encore illuminés, en cette fin de journée, par les rayons du soleil couchant.
L’hôtel Terminus est toujours là, mais il est méconnaissable. Sa façade a été repeinte dans des coloris qu’il trouve de très mauvais goût. Ils lui donnent un style nordafricain complètement déplacé ici.
Mais comme il n’a que la place à traverser et que la journée tire à sa fin, il décide tout de même de s’y rendre pour prendre une chambre.
Une terrasse délimitée par des claustras en bois a été rajoutée, en empiétant sur la chaussée, mais l’entrée elle, n’a pas changée, et se trouve toujours à droite de l’ancienne véranda qui a subi, elle aussi, les affres de décorateurs certainement bardés de diplômes en la matière, mais dont le résultat le laisse perplexe.
Il se demande si l’intérieur sera du même acabit, mais, heureusement, la porte franchie, il est vite rassuré. Le décor a conservé un peu du style local, en faisant la part belle au bois qui recouvre les murs. Sur un petit comptoir adossé à une poutre, une superbe orchidée blanche forme une couronne de fleurs. Deux clarines accrochées au mur, semblent rappeler aux arrivants qu’ils sont bien en terre de Savoie.
Le doux tintement d’une petite sonnette ancienne posée là, fait aussitôt apparaitre le charmant sourire d’une jeune et agréable personne. Son accent trahit des origines autres que locales, sans doute encore une conséquence des flux migratoires générés par les Jeux Olympiques de 1992.
Jack demande une chambre pour quelques jours, ne connaissant pas dès à présent la durée exacte de son séjour. Mais on lui assure que cela ne pose aucun problème, la saison d’été est terminée, et l’hôtel est aux trois-quarts vide.
Après les diverses propositions de chambres qui lui sont faites par la réceptionniste, il opte pour celle du troisième étage, sous les combles, à cause du caractère mansardé de la pièce, et, inconsciemment, pour son éloignement, bien que fictif, de l’agitation de la rue. Sa seule exigence est que la pièce possède une fenêtre donnant côté rue.
C’est donc, muni du traditionnel porte-clefs hôtelier, avec sa couronne de caoutchouc et son carré de plexiglas gravé du numéro 307, qu’il se dirige vers l’ascenseur, sa petite valise et son sac de voyage à la main.
Au moment de partir Jack a volontairement réduit le volume de ses bagages. Il a voulu ne rien emporter avec lui de sa vie antérieure. Selon les besoins il se fournira auprès des commerçants locaux, et ne s’est donc encombré que du strict minimum, utile pour le voyage et les premiers jours de son séjour.
En ouvrant la porte, il pense qu’il a fait le bon choix. La chambre, petite, est propre, accueillante, les murs sont d’une couleur claire, ravivée par un dessus de lit et des rideaux rouges.
Il s’approche de la fenêtre et constate que sa demande a bien été exhaussée, car, il domine la rue et a une vue imprenable sur la place. Il réalise, alors qu’il n’y avait pas prêté attention en arrivant, lui tournant le dos, que le bâtiment de la gare a lui aussi, subi les outrages des tendances décoratrices modernes. La couleur bleu azur de ses menuiseries a quelque chose d’incongrue dans le décor alpin.
Il peut aussi apercevoir les trains en gare, du moins la partie supérieure des wagons, en se penchant légèrement par la petite ouverture mansardée.
Il s’assied alors sur le coin du lit et repense à son voyage. Il n’a pas choisi le rail au hasard, mais bien parce que cela faisait partie de sa volonté, en venant ici, de replonger dans les souvenirs de son enfance.
La petite gare d’antan a beaucoup évoluée. Elle est maintenant desservie par des TGV arrivant directement de Paris, de Lyon et de Genève, résultat d’un développement touristique impressionnant, fruit encore une fois, des derniers Jeux Olympiques.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, ses quais voient affluer chaque hiver des milliers d’amateurs de sports de neige, obligés d’y transiter, avant de rejoindre leurs destinations respectives.
La durée des voyages a été bien raccourcie, mais c’est surtout le confort des trains qui les ont rendus beaucoup plus agréables.
Malgré tous ces progrès, il a tout de même fallu à Jack, une journée entière pour venir de Bordeaux.
La petite ville est aussi devenue un noeud routier permettant de relier un nombre important de stations. L’endroit quasiment inconnu il y a un peu plus d’un demisiècle, est maintenant cité dans tous les guides touristiques. Il est aussi, souvent évoqué dans les bulletins de Bison Futé à cause des ralentissements impressionnants qui en encombrent les accès routiers durant les jours de grandes migrations des vacances d’hiver.
Ce qui a été gagné en modernisme et en équipements a fait disparaitre une partie du charme désuet que possédait cette petite ville de province, jadis oubliée au fond de sa vallée.
C’est cette image-là, qu’en avait conservée Jack au fond de sa mémoire.
Alès
24 août 1959
En cette fin de chaude journée de Saint Barthélémy, date, depuis des lustres, de la grande foire annuelle, la ville était encore noire de monde et les rues du centre encombrées par les étals des camelots et forains en tout genre.
Cela contrastait avec le vide de la place de la gare, où le taxi venait de déposer toute la famille. Les grands parents, n’habitant pas loin étaient, eux, venus à pied et attendaient déjà sous l’auvent du bâtiment.
L’odeur de fumée de charbon emplissait l’air. Jack était à la fois plein de l’excitation du départ pour ce grand voyage, et de mélancolie à l’idée de quitter ses grands-parents maternels. Il allait se retrouver seul avec ses parents, ce qui ne lui était encore quasiment jamais arrivé dans sa courte vie, durant guère plus de quelques semaines.
La gare, il la connaissait bien, car son grand-père, Pépé, comme il l’appelait, était un cheminot retraité. Il y revenait encore souvent accompagné de Jack, pour rencontrer d’anciens collègues, mais surtout, utiliser les douches du personnel. Il en avait conservé ce privilège, et comme chez lui il n’avait pas encore de salle de bains, cela lui était bien pratique. Il venait une fois par semaine faire la « grande toilette », comme il disait, et Jack l’accompagnait, fier de pouvoir se laver, comme un homme, avec lui.
Aujourd’hui il n’était plus question de douche ou de collègues, mais de ne surtout pas rater le train arrivant de Paris qui, après avoir traversé le Massif Central, allait leur permettre de rallier Nîmes, première étape de ce périple nocturne vers l’inconnu.
Les malles métalliques et les grosses valises dans lesquelles on avait tenté, avec beaucoup de peine, de faire entrer une partie des affaires nécessaires à la vie de la famille, avaient été déposées en « bagages accompagnés », grâce, encore, à un avantage de la SNCF concédé à ses retraités, les fameux carnets de permis de circulation du grand père.
Il n’y avait donc sur le quai, aux pieds des parents que deux petites valises et surtout un sac contenant de quoi se désaltérer et se nourrir durant les longues heures qu’allait durer le voyage.
Quand, dans un bruit assourdissant et au milieu de son panache de vapeur, le train entra en gare, les yeux du grandpère se mirent à briller et il ne put s’empêcher de dire, en montrant à Jack la locomotive :
— C’est une 141 R ! J’ai même vu son numéro, la 746 ! La mienne aussi c’en était une, une 141 R, elle portait le matricule 522. J’en ai passé des heures à la bichonner comme une vraie demoiselle, à graisser ses pistons et à faire briller ses cuivres. Ta Mémé en était presque devenue jalouse ! C’est d’ailleurs pour cela que je l’avais baptisée la Madame Roure !
En disant cela il se revoyait quelques années plus tôt, assis sur le petit siège inconfortable, en skaï vert, la tête penchée à l’extérieur pour surveiller la manoeuvre, les mains sur les commandes du frein et de la vapeur, le visage noirci par la fumée, ses lunettes de mécanicien remontées sur le front, dans la lueur brûlante du foyer ouvert que recommençait à alimenter son aide chauffeur.
Mais une fois les grincements des freins disparus, l’excitation retomba et le moment des adieux prit toute la place. Les larmes remplacèrent au fond des yeux du Pépé, les étincelles qui y avaient brillé quelques minutes plus tôt.
Jack ne réalisait pas vraiment ce qui lui arrivait. Il savait juste qu’il allait partir loin, très loin, là où son père venait d’obtenir son premier poste de professeur d’enseignement technique, dans le collège d’une petite ville de Savoie : Moûtiers.
La rentrée scolaire 1959 était dans moins d’une semaine.
Le voyage avait été long, il avait fallu changer plusieurs fois de train, attendre des heures les correspondances, dans des halls de gare endormis et froids et quand le jour s’était enfin levé, le paysage avait complètement changé.
Le train circulait maintenant au pied de hautes montagnes, si hautes que Jack ne pouvait en apercevoir les sommets depuis la fenêtre du compartiment.
La locomotive avançait plus lentement en crachant une fumée noire qui avait du mal à s’élever au-dessus de la vallée et arrivait à pénétrer dans le compartiment lors de la traversée des nombreux tunnels.
La voie ferrée prenait peu à peu de la hauteur.
Au terme de longues heures de voyage, le convoi freina et entra au pas dans une nouvelle gare.
Jack put alors lire sur les panneaux bleus des quais « MOÛTIERS/TARENTAISE ».
Toute la famille s’était déjà rassemblée avec les bagages dans le couloir du wagon et se préparait à descendre sur le quai dès l’arrêt du convoi.
La fraîcheur matinale de l’air montagnard les surprit. Leurs jambes étaient un peu engourdies, et leur tête encore embrumée par la longue et pénible nuit blanche qu’ils venaient de passer.
Jack descendit en tête les marches de bois et posa le pied pour la première fois de sa vie sur la terre de Savoie.
Sans le savoir il venait involontairement d’y sceller une partie de son destin.
Épuisé par sa longue journée de voyage, Jack, allongé sur le lit a fini par s’assoupir.
La pénombre qui a lentement envahi la chambre, accompagnée de la fraîcheur du soir, le tire de ses rêves et le ramène à la réalité. Son téléphone posé sur la table de chevet, indique vingt heures quarante. Il n’a rien mangé depuis le matin, et malgré le peu d’appétit que lui laisse la maladie, son estomac le rappelle à son souvenir.
Il s’approche de la fenêtre. La rue et la place de la gare sont maintenant éclairées par la lumière orangée des lampadaires au sodium. Il remarque, juste en face, l’enseigne lumineuse d’un restaurant « Le Tassili », avec une promesse de spécialités orientales. Ce nom lui fait penser à une compagnie aérienne d’Afrique du Nord avec laquelle il lui est arrivé plusieurs fois de voyager.
La fatigue de la journée encore présente, il décide de ne pas aller chercher plus loin et, après avoir remis sa clef sur le tableau de l’hôtel, traverse la rue pour s’y rendre.
Quelqu’un a sans doute voulu un jour, tenter de donner un air oriental à la grande salle du restaurant en l’affublant avec un goût douteux, d’un décor sensé rappeler les grands espaces désertiques africains.
Heureusement, en plus des quelques tables basses disposées devant des canapés aux couleurs marocaines, se trouvent des tables et des chaises classiques. Jack n’est pas d’humeur, ce soir, à jouer les scheiks berbères, pour prendre son repas et choisit donc de s’y installer.
Il est aussi surpris par le peu de convives présents, mais attribue cela à l’heure peut-être un peu tardive pour un soir de semaine.
Il commande la spécialité de la maison qui est, bien évidemment, le couscous.
En entrant il pensait qu’il allait pouvoir discuter un peu avec le personnel pour obtenir quelques informations sur la ville, mais le service se déroule dans un mutisme pesant qui rend encore plus assourdissant le vide de la salle.
Le plat lui est apporté par un serveur affublé d’une démarche bizarre, les yeux rivés au sol, comme s’il avait peur de s’entraver dans les plis d’un tapis imaginaire.
Le contenu de l’assiette semble cependant alléchant et le peu qu’il arrive à avaler, tient effectivement ses promesses.
Après avoir bu un thé à la menthe et réglé sa note qui lui a parue bien élevée, en regard de son modeste repas, Jack quitte le restaurant.
Mais avant de regagner son hôtel il ne résiste pas à l’envie, malgré la fatigue, d’aller faire une petite promenade digestive dans les rues avoisinantes.
Il a gardé un souvenir assez précis du schéma urbain de la ville et de l’emplacement des endroits principaux.
Heureusement pour lui, car les façades et de nombreux immeubles ne ressemblent plus à ceux de sa mémoire.
Une fois parcourue l’Avenue de la Gare jusqu’au carrefour qui porte toujours le nom des « Quatre Chemins », il remonte la Grande Rue sur sa gauche. C’était la rue commerçante du centre-ville et elle parait encore avoir conservé cette particularité, de nombreuses boutiques y étant toujours présentes, bien que leurs enseignes et leurs vitrines soient éteintes à cette heure tardive.
Il arrive en face de la Cathédrale Saint Pierre dont la silhouette imposante surprend les visiteurs dans une si petite ville. Elle doit sa présence au passé épiscopal du lieu. Il hésite, puis décide de prendre à gauche vers la rue du Marché et débouche ainsi face à la Mairie qu’il préfère éviter, car il vient de sentir soudain son rythme cardiaque s’accélérer. Il presse le pas et regagne rapidement l’avenue de la gare et son hôtel.
Après avoir récupéré sa clef et répondu au salut machinal du veilleur de nuit assis derrière le comptoir, et qui n’a même pas levé les yeux de son livre, certainement très passionnant, Jack regagne sa chambre. Il essaie en vain, de faire grincer le moins possible sous ses pas, le plancher bruyant du couloir.
Il range quelques affaires dans le placard mural en prenant soin de bien protéger une petite boite en bois dorée sous la pile de ses vêtements.
Sans se dévêtir, il se laisse tomber sur le lit, éteint la lampe de chevet et comme il n’a pas tiré les doubles rideaux, la chambre se trouve baignée par la lueur orangée qui monte de la rue.
Aucun bruit ne lui parvient. Dans le silence apaisant, les yeux fixés vers le plafond, il laisse son esprit vagabonder et replonge dans ses souvenirs.
— Hou ! Le marseillais ! Hou ! Le marseillais !
Combien de fois a-t-il dû endurer les moqueries des élèves à l’école ! Il faut avouer, à leur décharge, que l’accent méridional de Jack ne passait pas inaperçu, c’était presque une attraction. Sans doute était-ce la première fois qu’un nouvel élève arrivait à l’école avec une telle façon de parler, et dans le monde des enfants, toute personne ayant l’accent du midi, était aussitôt assimilée à la ville de Marseille.
Cela a duré pendant quelques mois, puis s’est peu à peu estompé. Au terme de son année de Cours Moyen première année, Jack, malgré son très jeune âge à cause d’une classe sautée dans sa précédente école, était totalement intégré parmi ses nouveaux camarades.
Jusqu’à la fin de sa sixième au Collège de Garçons, tout s’était déroulé sans problème.
La rentrée suivante a été le théâtre de grands bouleversements. Certains allaient même avoir, sans qu’il s’en doutât à ce moment-là, des répercussions sur le reste de sa vie.
Tout a commencé par un déménagement de la famille qui avait réussi à obtenir un logement entièrement neuf dans un immeuble HLM du centre-ville.
Jusque-là Jack devait en effet, marcher sur près d’un kilomètre, quatre fois par jour, pour rejoindre le hameau de Champoulet sur les hauteurs de la ville, où il logeait avec ses parents et sa jeune soeur, dans une ancienne ferme aux équipements rustiques. Il n’y avait pas l’eau courante dans la maison et c’est au bassin communal qu’il fallait aller la puiser. Une grange occupait l’étage du dessus, et très souvent, Jack retrouvait des brins de foin dans son lit.
Malgré ces petits inconvénients, les souvenirs des deux années passées dans ce petit hameau font toujours partie des meilleurs de son enfance.
Le nouvel appartement, était beaucoup plus petit mais d’un confort incomparable, avec une véritable salle de bains et un chauffage central. Il était de plus, situé seulement à trois centaines de mètres des écoles.
Le plus grand bouleversement allait cependant avoir lieu au collège.
En effet à partir de cette nouvelle année scolaire, les établissements d’enseignement publics devenaient mixtes et de ce fait, les classes de cinquième seraient logées dans l’ancien collège de filles.
Du haut de ses onze ans, Jack se présenta donc le jour de la rentrée dans ce nouvel établissement, où garçons et filles avaient beaucoup de mal à se mélanger, chaque sexe s’étant rassemblé dans une partie différente de la cour.
Après les traditionnels appels pour répartir les élèves dans les différentes classes, son groupe rejoignit la salle qui lui était affecté et chacun pu ensuite choisir sa place.
C’est là que le hasard fit bien les choses. Une fois installé au bureau qu’il venait de choisir, Jack s’aperçut que c’était une fille qui était assise à sa hauteur, juste de l’autre côté de l’allée.
En remarquant sa présence il sentit aussitôt son visage s’empourprer. Une impression étrange le rendit complètement hébété, et la chaleur qu’il sentit dans tout son corps était si inhabituelle et inconnue pour lui, qu’il imagina être atteint par les premiers symptômes d’une maladie.
Dans une sorte de brouillard, il entendit le professeur principal faire l’appel et son cerveau, sans doute en mode automatique, ne retint qu’un seul prénom, celui de sa voisine. Prénom qui allait se graver définitivement dans sa mémoire.
Elle s’appelait Dominique.
Le bruit strident d’un moteur de cyclo, poussé dans ses limites extrêmes, le ramène soudain à la réalité et la fraicheur de la nuit qui a pénétré la chambre par la fenêtre restée entr’ouverte, lui fait prendre conscience qu’il devait s’être assoupi depuis un long moment.
Comme s’il ne voulait pas complètement se réveiller pour ne pas perdre le fil de ses rêves, il se déshabille mécaniquement, ferme la fenêtre, tire les rideaux, et après avoir avalé la poignée de pilules d’une partie de son traitement quotidien, plonge sous les draps et referme aussitôt les yeux pour essayer de retourner dans ses songes.
Mais il est trop tard, les images ont disparu, il n’arrive plus à obliger son cerveau à reprendre ses errements là où il les a quittés.
Il se met alors à repenser aux raisons de sa présence dans cet hôtel et s’efforce d’effacer les craintes qui s’immiscent encore en lui et le font douter du bien-fondé de son projet.
Il revoit les semaines de travail qui ont été nécessaires, les heures passées devant l’écran de son ordinateur, sur les moteurs de recherche, dans les annuaires, les appels téléphoniques à des homonymes. Il repense au nombre insensé de renseignements glanés un peu partout, quelquefois en usant de stratagèmes à la limite de l’illégalité, en se faisant même certaines fois passer pour un intime de sa famille.
Il éprouve encore un peu de remord en pensant à la dernière méthode qu’il a dû employer. Il est cependant obligé de reconnaître que c’est la seule qui lui a apporté des informations capitales.
Tout cela pour se retrouver, ce soir, dans cette ville où il sait, maintenant, qu’elle se trouve, à quelques centaines de mètres de lui.
Il essaie en vain de trouver le sommeil, mais les souvenirs continuent d’affluer dans son esprit et le tiennent éveillé.
La première fois qu’il était parti à sa recherche voilà plus de trente ans, il l’avait retrouvée rapidement, bien qu’à ce moment-là, il n’avait pas à sa disposition tous les moyens modernes d’aujourd’hui.
Il est vrai que sa mère était encore de ce monde et communiquait épisodiquement avec la sienne. Il avait ainsi, par ce canal, pu obtenir discrètement quelques informations, notamment qu’elle habitait Paris et qu’elle y travaillait comme secrétaire de direction dans une très grosse entreprise.
Il avait même appris de cette façon, son nouveau nom de famille.
Aujourd’hui sa mère à elle, étant décédée, plus personne n’avait pu l’aider dans ses recherches.
C’est pourquoi, après avoir longuement hésité sur le principe, il avait fini, sur les conseils d’une amie, par accepter de faire appel à un professionnel spécialisé dans la recherche de personnes.
Le résultat avait justifié le montant exorbitant des honoraires dont il avait dû s’acquitter. Il avait pu retrouver sa trace et il avait aussi obtenu des informations importantes sur sa vie passée.
Bien que cela puisse paraître pour certains, indiscret et voyeur, il avait ressenti ainsi l’impression de se rapprocher un peu plus d’elle, comme s’il ne l’avait jamais vraiment perdue de vue.
