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1er janvier 1533. Le Roi d'Angleterre Henry VIII s'est marié avec Anne Boleyn, s'enfonçant dans l'hérésie tandis que Henri, le fils cadet de François Ier, va se marier avec Catherine de Médicis, sous les auspices du Pape. De nouveaux liens familiaux se tissent au grand jour, d'autres restent cachés dans l'ombre. Pendant ce temps, deux frères sont prisonniers de l'inquiétant Comte Vlad Tepes et leur survie est essentielle pour que Jean de La Valette, un ambitieux Chevalier Hospitalier, puisse récupérer l'oeuf de dragon qui permettrait à son Ordre de regagner en puissance face à la menace des Ottomans. Le dernier tome de la seconde trilogie de la saga explore les relations entre mari et femme, entre père et fils, entre membres d'une même fratrie, entre cousins. Ces relations tissent leur toile dans les familles et les dynasties mais ces liens sont aussi ceux du sang qui peuvent propager le malheur et la haine. Anciens et nouveaux personnages se débattent dans ce labyrinthe où chaque détour peut mener à la gloire ou à la perte.
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Seitenzahl: 854
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Illustrations réalisées par Midjourney suivant les instructions de l’auteur
DRAMATIS PERSONAE
Prologue 1
Prologue 2
Prologue 3
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Épilogue 1
Épilogue 2
Épilogue 3
Épilogue 4
Épilogue 5
Épilogue 6
Le Royaume de France
François Ier, le Roi de France
La Salamandre, animal-emblème de François Ier qui « allume le bon feu et éteint le mauvais »
Joyeuse, l’épée de Charlemagne donnée en cadeau à François Ier lors de son couronnement
Triboulet, le bouffon de François Ier
Éléonore de Habsbourg, soeur de Charles Quint, mariée précédemment au Roi du Portugal (qu’elle a tué car il la dégoutait au lit) et promise à François Ier par le Traité de Madrid qui a permis de libérer le Roi de France de la prison de l’Empereur. Délaissée par François Ier.
François, le Dauphin, fils aîné de François Ier et de la Reine Claude (décédée). Duc de Bretagne à la suite de son annexion en 1532. Pendant de longs mois au cours de son enfance, il a été prisonnier avec Henri de l’Empereur Charles Quint.
Henri et Charles, frères cadets du Dauphin. Henri a été prisonnier avec son aîné François de l’Empereur Charles Quint.
Catherine de Médicis, épouse d’Henri, nièce du Pape
Sebastiano de Montecuccoli, secrétaire de Catherine de Médicis désigné par le Pape
Ayne de Montmorency, Connétable de France, ami d’enfance de François Ier, a combattu à Marignan, Tlemcen, La Bicoque et à Pavie. A adopté deux orphelins au cours des Guerres d’Italie, Jérôme et Sabine. S’est marié à Marguerite de Savoie.
Jérôme de Montmorency, fils adoptif d’Ayne de Montmorency, frère jumeau de Sabine. Est parti en Italie avec Marin de Montchenu pour retrouver les carnets de Léonard de Vinci. Cette mission s’est soldée par un échec.
Sabine de Montmorency, fille adoptive d’Ayne de Montmorency, soeur jumelle de Jérôme
Antoine Duprat, Chancelier de France
Noël Béda, Recteur de la Sorbonne, fervent catholique en pointe dans la lutte contre les Luthériens
Marin de Montchenu, Maître de Cérémonie et ami d’enfance du Roi, envoyé à l’étranger pour divers missions (récupérer des défenses d’éléphants offerts à Charlemagne à Aix-La-Chapelle ou rechercher les carnets perdus de Léonard de Vinci en Italie)
La Navarre
Henri de Navarre, Roi de Navarre, allié du Roi de France
Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, veuve du Duc d’Alençon, mort peu après la bataille de Pavie. Remariée au Roi de Navarre, Henri. Protège les Protestants.
L’Empire (Espagne, Naples/Sicile, Flandres,
terres germaniques et Autriche)
Charles Quint ou Charles de Habsbourg, Roi d’Espagne et Empereur du Saint Empire Romain Germanique. Ses troupes, infiltrées par des mercenaires protestants, ont pillé Rome en 1527. Marié à Isabelle du Portugal avec qui il a eu un fils, Philippe. Possède un anneau avec gravé dessus AEIOU (Austriae Est Imperare Orbi Universo (« Il appartient à l'Autriche de régner sur tout l'univers »)), légué par son grand-père.
L’Aigle à deux têtes, animal-emblème de Charles Quint
Isabelle du Portugal, Reine d’Espagne, épouse de Charles Quint avec lequel elle a eu un fils, Philippe
Martín, surnommé El Mestizo, fils d’Hernan Cortés et de Malinalli. La Reine Isabelle a préféré le garder en Espagne pour ne pas qu’il accompagne son père qui retournait en Amérique dans des conditions dangereuses. Il devient l’ami de Philippe, le fils de Charles Quint et d’Isabelle.
Nicolas Perrenot de Granvelle, Chancelier de l’Empire
Martin Luther, le Treizième Grand Esprit qui a trahi les Douze Autres et qui incarne un religieux établi à Wittenberg, qui s’est élevé contre les pratiques du Pape et a traduit la Bible en allemand. Excommunié par le Pape. Protégé par les Chevaliers Teutoniques et leur dragon.
Paracelse, nain d’origine suisse, médecin, Grand Esprit. Son approche iconoclaste de la médecine et de l’alchimie lui crée beaucoup d’ennemis.
Albrecht Schlosser, mercenaire envoyé par la Sainte-Vehme, un Ordre qui mène une justice parallèle à celle de l’Empereur, pour faire prisonnier Paracelse. Grièvement blessé lors de la tentative, puis soigné par Paracelse, il devient finalement son garde du corps.
Ferdinand de Habsbourg, frère cadet de Charles de Habsbourg, Archiduc d’Autriche et Roi de Bohême.
La Suisse
Érasme, Grand Esprit, humaniste, théologien, helléniste et latiniste
Les Hospitaliers
Philippe de Villiers de l’Isle-d’Adam, Grand Maître de l’Ordre des Hospitaliers chassé de l’île de Rhodes par les Ottomans, a obtenu de l’Empereur la donation de l’île de Malte. A envoyé en mission Jean de La Valette pour retrouver un oeuf de dragon pour rétablir la puissance de son Ordre.
Jean de La Valette, Chevalier Hospitalier qui doit récupérer un oeuf de dragon en Slovénie. A échoué car l’oeuf a été récupéré par le Comte Vlad Tepes dit Dracula.
Est de l’Europe (Royaume de Hongrie, Transylvanie, Slovénie)
Janos Zapolya, ancien Général hongrois, qui s’est rendu aux Ottomans. Proclamé Roi de Hongrie, mais vassal de l’Empire Ottoman.
Alviso Gritti, fils naturel du Doge de Venise Andrea Gritti, riche marchand, envoyé dans l’Empire Ottoman pour empêcher la guerre avec les Européens. Sa mission s’est soldée par un échec et il a été envoyé en Hongrie devenue un état vassal des Ottomans où il joue le rôle de Secrétaire des Finances.
Comte Vlad Tepes, surnommé Dracula, vampire qui contrôle la Transylvanie. Est parvenu à récupérer un oeuf de dragon en Slovénie et à faire prisonnier les frères de la Vega.
Garcilaso de la Vega, Lieutenant de l’armée espagnole qui a combattu la révolte des comuneros en trahissant son frère. A rejoint une troupe de Chevaliers Hospitaliers chargés de récupérer un oeuf de dragon en Slovénie. A fini par être prisonnier avec son frère du Comte Vlad Tepes.
Pedro de la Vega, ancien meneur de la révolte des comuneros, trahi par son frère Garcilaso. A décidé de se réconcilier avec lui et a été fait prisonnier avec lui par le Comte Vlad Tepes.
Florence
Alexandre de Médicis, héritier de la famille des Ducs de Florence, chassé de Florence par une révolte qui avait rétabli la République mais il a pu reconquérir le Duché grâce à l’appui de l’Empereur et de son oncle le Pape Clément VII.
Lorenzo de Médicis dit Lorenzaccio, cousin d’Alexandre qui mène une vie dissolue.
Rome
Clément VII, Pape, de son vrai nom Jules de Médicis. A assisté impuissant au sac de Rome en 1527 par les troupes de Charles Quint qu’il déteste par-dessus tout depuis.
Alexandre Farnese, Cardinal, opposé aux méthodes de Clément VII.
Le Royaume d’Angleterre
Henry VIII, Roi d’Angleterre porteur de la malédiction des Tudors que le fait se transformer en lion-vampire sous le coup d’une forte émotion. A répudié son épouse Catherine d’Aragon pour pouvoir se marier avec Anne Boleyn qui a réussi à atténuer sa malédiction et qui pourrait lui donner un fils. Le mariage a eu lieu en secret avec François Ier pour témoin. A réalisé de profondes Réformes religieuses et s’est placé à la tête de l’Église d’Angleterre au détriment du Pape.
Anne Boleyn, nouvelle Reine d’Angleterre. Lors de sa nuit de noces, elle a fait l’amour avec Henry VIII puis, en secret, avec François Ier.
Mary Boleyn, soeur d’Anne. Ancienne favorite du Roi Henry VIII.
Catherine d’Aragon, Reine d’Angleterre répudiée par le Roi. Tante de Charles Quint
Mary Tudor, fille d’Henry VIII et de Catherine d’Aragon
Henry Fitzroy, fils de Henry VIII, conçu hors mariage
Thomas Cromwell, ancien secrétaire du Chancelier Wolsey, nommé Chancelier à la suite de la démission de Thomas More
Thomas More, Rêveur, philosophe, auteur de Utopie, nommé Chancelier mais a démissionné par la suite à cause de son désaccord avec la politique du Roi en matière de religion.
Thomas Wyatt, poète officiel de la Cour. Ancien amant d’Anne Boleyn
Mark Smeaton, chanteur officiel de la Cour
Charles Brandon, Duc de Suffolk, beau-frère d’Henry VIII
Eustache Chappuis, Ambassadeur de l’Empire en Angleterre
L’Empire Ottoman et l’Empire Perse
Soleyman, Sultan
Ibrâhîm, ami de Soleyman, Maître Fauconnier puis Maître de la Chambre du Sultan puis Grand-Vizir
Iblis, djinn qui cherche à venger la mort de son frère Hawgis et qui a rejoint le service de Soleyman
Iphrit, frère d’Iblis, djinn qui apportait ses pouvoirs à Soleyman, mais qui s’est fâché avec lui à la suite du siège de Vienne et l’a quitté pour servir le Chah de Perse
Aleksandra/Roxelane/Hürrem, ancienne esclave de Crimée devenue la favorite du Sultan et la mère de son enfant Şehzade Mehmed. A assassiné un des fils de Soleyman et de la précédente favorite Mahidevran et a tenté en vain d’assassiner l’autre fils.
Alanna, italienne faite prisonnière par l’Empire Ottoman, devenue la chambrière de Hürrem qu’elle a espionnée au profit du Grand-Vizir. Elle a été renvoyée par Hürrem.
Mahidevran, ancienne favorite de Soleyman. Mère des deux premiers fils de Soleyman. L’un d’entre eux a été empoisonné par Roxelane/Hürrem, l’autre a failli connaître le même sort.
Khâyr Barberousse, pirate allié aux Ottomans, Beylerbey (gouverneur) d’Alger et de Tunis
Sinan Reis, capitaine d’un bateau pirate aux ordres de Khâyr Barberousse
Piri Reis, cartographe du Sultan
Zawi, adolescent chassé de Valencia (Espagne) par l’Inquisition, devenu brièvement pirate sous les ordres de Sinan Reis, mais s’est échappé. A possédé une janbiya (dague) avec un manche ornementé de calligraphies et est allé à Bagdad pour en connaitre la signification. Il apprend que la janbiya blesse ou tue le véritable ennemi de celui qui l’utilise. La janbiya lui est reprise par le Sultan qui la donne finalement au djinn Iblis.
Nasim, apprenti du Maître Calligraphe qui a aidé Zawi à comprendre les pouvoir de sa janbiya.
Tahmasp Ier, Chah de Perse à qui appartient Bagdad qui est protégé par des manticores à son service.
« Vous vous êtes fait exprès prisonnier ?
— Oui, Votre Excellence. »
Malgré ses chaînes, Khâyr Barberousse jeta un regard hautain à Leonardo Loredano par-dessus sa barbe qui était déjà légendaire. Le Votre Excellence avait été prononcé d’un ton où l’ironie ne pouvait être manquée. Loredano venait d’être élu Doge de Venise en cette année 1501 et la capture du pirate constituait une première victoire à mettre à son crédit. Mais ce que venait de dire Barberousse lui ôtait tout plaisir.
« C’est votre arrogance qui parle ! s’exclama Loredano. Vous croyez que votre frère Arudj va venir vous libérer ?
— Je me libérerai tout seul », fut la réponse du pirate, avec un ton posé.
Loredano émit un petit rire méprisant. Barberousse poursuivit très calmement : « Vous avez dans votre salle du trésor un objet volé lors de la Croisade de 1204 au cours du pillage de Byzance. Il m’intéresse. »
Loredano pensa tout de suite à la perle rouge qu’il avait offerte à sa femme1.
« Il s’agit d’un grand trident dont le manche est en nacre et les pointes en or, précisa le pirate. Cet objet a plus de pouvoir que vous ne l’imaginez. »
Les petits yeux enfoncés de Loredano se plissèrent : « Qu’est-ce que vous me racontez là ? Il est d’une grande valeur marchande. Pourquoi me parlez-vous de pouvoir ?
— Je veux que vous me libériez et que je puisse repartir avec ce trident. Car seul moi peut le maîtriser.
— C’est ridicule ! Pourquoi ferais-je ça ?
— Parce que vous y avez intérêt. Ce trident permet de contrôler les monstres qui peuplent les mers. Il pourrait même donner le pouvoir d’en créer de nouveaux, encore plus terribles que ceux qui existent déjà. Si je le possède, je vous promets que jamais je ne l’utiliserai contre des navires vénitiens. En revanche, vos concurrents, les Génois, les Espagnols, les Français... n’auront pas droit à cette mansuétude. »
L’intérêt du Doge de Venise se trouva piqué au vif :
« Et pourquoi je ne l’utiliserais pas moi-même ? Je pourrais vous faire torturer pour que vous me livriez ses secrets.
— Aucun Chrétien ne peut le contrôler. Moi, je le peux car je suis musulman et donc d’une religion qui n’existait pas au moment où cet objet a été volé à son propriétaire par l’Empereur romain Constantin. La malédiction ne s’applique donc pas à moi.
— Et qui est le propriétaire de ce trident ?
— C’est Poséidon, bien sûr. »
1 Voir 1520-1522
Abdullah était chanceux. Il avait reçu une belle somme d’argent en provenance du Saint-Empire Romain Germanique par le biais d’un marchand vénitien. Lui qui avait souvent traversé le souk du Caire sans pouvoir rien acheter, il allait s’en donner à coeur joie. Mais avant cela, il devait accomplir un travail qui serait récompensé par une deuxième belle somme d’argent. Il avait pour mission de vérifier les rumeurs qui circulaient : les Français auraient obtenu le droit d’écouler leurs marchandises au Caire, dans une des provinces les plus courues de l’Empire Ottoman, et bénéficieraient en sus de baisses sur les taxes. Manifestement, l’Empereur Charles Quint avait besoin d’obtenir des preuves pour pouvoir encore mieux accabler de reproches son grand rival François Ier.
Le crépuscule amenait une fraîcheur miséricordieuse après une journée où le soleil avait été de plomb. Abdullah s’engagea dans le dédale des ruelles du quartier Masr al-Qadima. Il contourna la boutique d’un vendeur de burnous2 qui n’avait pas fait de bonnes affaires et pénétra avec discrétion dans une petite cour intérieure. La maison face à lui appartenait à un marchand d’épices qu’il soupçonnait de faire des transactions avec des Français. Il avait l’intention de lui voler ses livres de compte pour s’informer des sommes en jeu. Mais ce furent des voix venant d’une maison voisine qui attirèrent son attention.
Un homme au front à moitié couvert par une tache lie-de-vin était en train de discuter avec un camelo, un être chimérique, rappelant un centaure, à ceci près que sa morphologie comprenait les formes d’un chameau et non d’un cheval. Intrigué, Abdullah se plia en deux et alla se coller contre le mur de la maison, sous une fenêtre laissée ouverte.
« La caisse est très lourde, dit l’homme. Elle est calfatée et remplie d’eau.
— Et elle doit être livrée où ? demanda le camelo.
— À Tunis.
— Tunis, belle ville où j’ai usé mes quatre pattes du temps de ma jeunesse. C’est Barberousse qui en est le maître maintenant.
— Barberousse est précisément le destinataire de ce colis.
— Mais qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Je ne peux pas vous le dire. Mais ne vous inquiétez pas. Ce n’est rien qui soit illégal comme un quelconque trafic pour éviter les taxes. Vous savez que j’honore les deux principales obligations d’un bon musulman : louer Allah et payer les impôts.
— Ce n’est pas une garantie suffisante. Je ne transporte pas de marchandises dont je ne connais pas la nature ! » s’énerva le camelo et son corps fut parcouru d’un mouvement d’agacement qui fit trembler ses bosses.
Abdullah se plaça à l’un des angles de la fenêtre et ne put s’empêcher de lever légèrement la tête pour observer ce qu’il se passait dans la pièce. Tout comme le camelo, il avait sa curiosité piquée par le mystérieux contenu de la caisse.
Il vit l’homme à la tache lie-de-vin grimacer puis soupirer. L’homme saisit un crochet posé contre un mur avec lequel il souleva le haut de la caisse. Le camelo poussa un cri de terreur et recula vivement.
De la caisse sortit un monstre avec des appendices articulés qu’Abdullah mit du temps à identifier comme un énorme crabe qui devait bien faire un mètre de long. Sa carapace était brune mais il y avait des reflets bleutés le long de ses pattes. Ses pinces étaient massives et pourvues de boursouflures terminées par des pointes acérées.
« Il… Il ne devrait pas être dans de l’eau ? demanda le camelo.
— Non. Parait-il que c’est un crabe qui peut rester longtemps hors de l’eau. Et il grimpe même aux arbres ! Le crabe des cocotiers qu’on l’appelle ! »
Le crabe continuait sa lente et imperturbable progression dans la pièce. Arrivé au bas d’un des murs, il se mit à grimper dessus avec ses cinq paires de pattes. « Il retournera dans sa caisse quand il voudra, quand il aura fini sa petite visite, commenta l’homme à la tache lie-de-vin.
— Mais qu’est-ce que Barberousse va en faire ?
— Ça, je n’en sais rien. Peut-être en fera-t-il un de ses nouveaux monstres ? Un monstre qui pourra se déplacer en mer et sur terre !
— Je ne transporte pas des horreurs pareilles ! Trouvez-vous quelqu’un d’autre ! »
Abdullah baissa la tête. Il en avait assez vu et entendu. Il fallait absolument transmettre ces informations à l’Empereur Charles Quint. Ce n’était pas exactement sa mission, mais les petites mesquineries françaises n’étaient rien à côté de ce que Barberousse semblait préparer. Il commença à se décoller du mur sous la fenêtre contre lequel il était accroupi quand soudain il entendit un craquement. Il leva la tête. Une des énormes pinces du crabe dépassait de l’encadrement de la fenêtre. Elle s’abattit sur lui. Elle lui creva les deux yeux, chaque pointe de la pince dans un oeil. Le coup transperça même l’os qui délimitait l’arrière des orbites. Abdullah hurla et recula en rampant sur le dos, puis il se releva, courut pour s’enfuir, mais aveugle, il se cogna violemment contre un mur et s’affaissa au sol. Il entendit de l’agitation dans la maison qu’il avait espionnée. « ف رقلا! 3J’avais oublié la fenêtre ouverte ! Fermons-la avant que ce crabe ne s’échappe ! Et aidez-moi à le remettre dans sa caisse ! entendit-il.
— Je ne touche pas à cette chose-là ! Je ne veux rien à voir avec ça ! » répliqua le camelo et il sortit dans la cour. Il découvrit Abdullah qui pressait les paumes de ses mains contre ses orbites crevées dans l’espoir fou de faire arrêter le sang qui en giclait. Le camelo déguerpit rapidement, se promettant d’oublier cette mésaventure, ce qu’il ne parviendra jamais à faire.
Abdullah entendit le bruit d’une fenêtre que l’on referme. Il perdait beaucoup de sang, sa tête lui tournait, et il sentait comme des décharges électriques qui partaient de ses orbites meurtries et traversaient tout son crâne. Un instant plus tard, il entendit des pas s’approcher de lui.
« Alors comme ça, on m’espionnait ? dit la voix de l’homme à la tache de lie-de-vin. Sache que le crabe est rentré finalement dans sa caisse. Je trouverai un autre camelo qui le mènera à son destinataire. Et il y aura encore d’autres caisses comme cela à l’avenir. Mais toi, tu en as trop entendu. Que vais-je faire de toi ?
— Recommander… Recommander mon âme au Très Puissant.
— Oui, il me semble que tu vas avoir la bonté de mourir. Ainsi, je ne me salirai pas les mains. Je suis un marchand honnête et respectable. »
Abdullah pria un instant. Il se mit à répéter plusieurs fois la même phrase, puis il s’empêtra dans les mots. Il balbutia quelques syllabes incohérentes et enfin, l’inconscience l’engloutit.
2 Manteau en laine avec une capuche pointue
3 Merde !
« Ils se sont mariés. François Ier a été leur témoin et elle est enceinte. »
Il n’y eut même pas besoin de préciser qui était désigné par “elle”. Catherine d’Aragon ne le savait que trop bien.
« Et quel prêtre a osé parjurer le Pape ? demanda Catherine entre ses dents, sa colère faisant ressortir son accent espagnol. Quel prêtre a officié lors de cette mascarade ?
— Le nouvel Archevêque de Canterbury, Votre Majesté. Un certain Thomas Cranmer », répondit l’Ambassadeur du Saint Empire, Eustache Chappuis.
La fonction d’Archevêque de Canterbury était prestigieuse. Elle ne correspondait pas à un prêtre obscur, révocable à souhait. Le mal était bien enraciné. Une vague de lassitude submergea Catherine :
« Pourquoi m’appelez-vous encore Votre Majesté ?
— Mais, vous… vous l’êtes…
— Ne me racontez pas des bêtises… Je ne le suis plus. J’ai perdu la partie.
— Vous êtes toujours la Reine d’Angleterre dans mon coeur.
— Votre coeur… Et que peut votre coeur contre elle ?
— Mon coeur fera ce que vous me demanderez… tant que cela ne nuit pas aux intérêts de votre neveu Charles Quint.
— Bien entendu, répondit Catherine qui semblait puiser de l’espoir dans la foi et la loyauté qu’elle percevait chez l’Ambassadeur. Pour moi, chaque minute où cette puta respire le même air qu’Henry est une minute de trop. D’une manière ou d’une autre, il faudra la faire quitter la Cour.
— D’une manière ou d’une autre, répéta sur un ton indécis Chappuis qui ne savait pas jusqu’où Catherine d’Aragon était prête à aller.
— D’une manière ou d’une autre », confirma-t-elle sombrement.
Il n’y a pas de plus adorable, tendre et charmante relation que celle d’un bon mariage.
Martin Luther
Le guetteur de la Tour du Château d’If sonna avec vigueur dans sa trompe. La flotte du Pape Clément VII arrivait. Toutes les cloches de Marseille, depuis celles de Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'à celles de la moindre plus petite chapelle se mirent à sonner en retour.
Le navire du Pape, recouvert de brocart d’or de la poupe à la proue, contourna l’île d’If, passa à côté de la Tour du Roi René qui marquait l’entrée du port puis manoeuvra pour placer son flanc contre le quai. François Ier l’attendait, accompagné de la Reine Éléonore et de ses fils François, Henri et Charles. Sa salamandre se prélassait, enroulée autour de la statue de la Vierge au sommet de Notre-Dame-de-la-Garde. La statue était dorée et réfléchissait avec force la lumière du soleil. Ainsi, la salamandre avait l’impression de se trouver dans les cheminées où elle aimait se prélasser. En revanche, le son des cloches l'agaça. Elle se souleva sur ses quatre pattes, se déplaça furtivement sur le toit, se glissa dans le clocher et assomma le Maître Sonneur d'un coup de queue. Puis elle retourna se lover contre la statue dorée. Dans le port, on remarqua bien que les cloches de Notre-Dame-de-la-Garde qui avaient dominé toutes les autres s’étaient brusquement tues. Mais l’attention du public fut vite accaparée par ce qui se déroulait sous ses yeux.
Une passerelle fut installée entre le bateau et le quai. Deux douzaines de morts-vivants dans des tenues d’apparat s’avancèrent et formèrent une haie d’honneur. Le Pape avait choisi les plus beaux et les plus frais et certains semblaient presque vivants. Ils avaient été parfumés avec de la myrrhe et de l’encens. Précaution inutile, car le port de Marseille était dominé par les senteurs de la mer et des poissons. Les mouettes et les goélands ne s’y laissèrent pas prendre et évitaient par un large détour le port alors qu’un nouveau bateau aurait dû les attirer.
Le second fils de François Ier, Henri tressaillit en voyant les morts-vivants. Le jeune homme au visage allongé portait un superbe pourpoint avec des manches azur à crevés en forme de lys cerclés d’or et une magnifique cape blanche fermée par une chaîne dorée reliant deux camées finement ciselés. C'était lui le héros de la journée, le futur époux de Catherine de Médicis.
Le Pape fut descendu à quai, assis sur sa sedia gestatoria, une imposante chaise à porteurs nacrée. Il portait un large collier en or qui lui descendait jusqu’au sternum d'où pendait un crucifix orné d’un diamant aussi gros qu'une noisette. Sa tête dodelinait doucement en fonction des mouvements de sa chaise que les porteurs s'ingéniaient à rendre les plus faibles possible. Les cardinaux français, drapés dans leurs splendides habits pourpres, étaient présents au grand complet et presque au garde à vous comme des soldats devant un général qui les passait en revue. François Ier se dit qu’avec cet apparat outrancier, le Pape allait faire basculer un bon millier de Marseillais vers le Protestantisme parmi ceux venus assister à cette arrivée. Ils ne pouvaient que constater à quoi servaient vraiment les indulgences qu’ils payaient.
Derrière le Pape, apparut une adolescente juchée sur une licorne d’une blancheur virginale à la crinière blonde tressée. La jeune demi-elfe portait une robe de satin blanc décoré de canetille d’or dont les ondulations répondaient à celles de sa chevelure noire. Du col de fourrure surpiquée de satin émergeait un visage avec une petite bouche et de larges joues qui rougissaient sous l’émotion. Elle avait des yeux un peu gros et globuleux comme ceux d’une grenouille, mais l’ensemble ne manquait pas de charme. Partout la foule se pressait et se poussait du col pour apercevoir la petite merveille italienne et sa monture. Catherine de Médicis était tendue car elle n’avait jamais aimé se trouver sur un cheval ou une licorne mais Clément VII avait insisté qu’il fallait impressionner les Français.
La licorne s’avança d’un pas majestueux puis s’arrêta devant Henri qui recula un peu de peur que la corne ne l’embroche. Catherine descendit de sa monture avec toute la grâce qu'elle put rassembler. Ses pieds touchèrent lourdement le sol. Une mouette ricana au loin.
Les deux époux se firent face et se découvrirent pour la première fois. Ils avaient le même âge, quatorze ans4, et affichaient le même sourire forcé. Henri se pencha pour faire un baise-main à sa future épouse. Ses lèvres tremblèrent quand il effleura son épiderme. Ce faisant, il remarqua qu’elle était pieds nus. C’était une coutume elfique : la mariée devait être pieds nus toute la journée de son mariage. La foule applaudit à tout rompre.
Le frère aîné d’Henri, le Dauphin François, affichait un air boudeur. Il trouvait incroyable que son frère cadet se marie avant lui. Il n’y avait pas si longtemps, Henri suçait encore son pouce et pleurait pour un rien. Et même là, il avait été ridicule à craindre la corne de l’animal elfique. La solidarité qui avait jadis soudé les deux frères dans l’adversité de leur détention en Espagne s’était bien évaporée. Et François n’était pas non plus heureux d’être Duc de Bretagne. Depuis que les Bretons s’étaient révoltés et que l’hermine lui avait craché à la figure5, il détestait la Bretagne. Tous les sourires et la béatitude autour de lui l’énervaient et le renvoyaient à sa propre mélancolie.
Charles, le jeune frère d’Henri, qui avait onze ans, était au contraire enchanté. Il avait perdu l’usage d’un oeil à la suite d’une mauvaise variole, mais son oeil restant scrutait le spectacle sans en perdre une miette et il s’enthousiasmait de tout : de la future épouse, de son grand frère si élégant qui se mariait, du Pape, des morts-vivants qu'il qualifiait de miracle, de la belle licorne, de la foule aux couleurs bigarrées. Il répondit par un petit geste de la main à tous ceux qui lui souriaient. Il répondit même à un mort-vivant, mais il comprit plus tard que son sourire lui était donné par ses lèvres pourrissantes rétractées. Sa propre bêtise le fit rire. Il avait la légèreté de ceux qui n’avaient jamais vraiment souffert. Il n’avait pas été emprisonné dans les geôles espagnoles de Charles Quint à l’inverse de ses deux frères ainés et il se situait loin dans la ligne de succession. La pesanteur du monde se tenait loin de ses épaules.
Toute la délégation se dirigea vers l’Église Saint-Ferréol des Augustins toute proche, construite sur une ancienne aile du Port qui s’était ensablée au Moyen Âge. La charpente de l’église avait été construite à partir d’une vieille galère qui avait fait son temps au siècle précédent.
Arrivés avec le Pape, quelques angelots voltigeaient gaiement autour des futurs époux. Certains soulevèrent la longue traîne blanche de Catherine de Médicis et l’un d’eux alla même se cacher sous sa robe, ce qui la rendit rouge de confusion. Devant les mariés, défilait un superbe paon qui faisait sa roue. C’était un cadeau du Pape à la Cour de France.
La messe du mariage fut interminable. Clément VII bénit non seulement l'union entre les deux époux mais il déclama aussi un long discours. Il multiplia les éloges sur l’indispensable alliance entre l’Église catholique et la France, tout en mettant habilement en lumière l’hérésie qui gagnait les terres de l’Empereur, ainsi que celle, plus insidieuse encore, que fomentait Henri VIII en affranchissant l’Église d’Angleterre de la tutelle de Rome.
Lorsqu’il se tut enfin, il y eut des chants magnifiques entonnés par des enfants de choeur marseillais et leurs notes enflaient puis rebondissaient sur tous les murs pour emplir la nef. Clément VII observait d’un oeil Catherine. Les chants elfiques auxquels elle était habituée étaient plus beaux. Néanmoins, il la sentait émue. Le mariage devait en être la cause première, plus que les médiocres qualités musicales humaines. Les angelots fronçaient régulièrement les sourcils dès qu’une note ne leur convenait pas puis faisaient des grimaces qui déconcentrèrent les petits chanteurs.
François, qui avait déjà peu apprécié le faste excessif de la procession à travers les rues de Marseille, trouva la cérémonie trop longue. Après tout, on ne mariait que l’un de ses fils cadets et pas le Dauphin, pas celui qui allait régner après lui et continuer son oeuvre. Lorsque retentit le dernier Dominus vobiscum qui annonça la fin de la messe, il en fut soulagé.
Le festin de la soirée fut organisé par Marin de Montchenu avec une minutie tatillonne et maniaque que l’âge n’avait pas arrangée, bien au contraire. En plus du Roi, il y avait le Pape qui était présent. Il s’agissait de faire un sans-faute. Plusieurs forêts avaient été décimées de leur gibier et de leurs oiseaux pour préparer tous les plats qui allaient être amenés dans un grand ballet de serviteurs réglé au millimètre. Les viandes avaient cuit dans d’immenses cheminées saturées de broches, de crémaillères et de crochets. Précédées de leur fumet qui aiguisa les appétits, les victuailles furent servies dans des plats en faïence décorés avec des représentations de la vie des Saints. Pour boire, le Roi avait fait fabriquer des hanaps de cristal de roche en forme de poisson avec l’ouverture qui correspondait à la bouche en or émaillé. Ils brillaient des mille feux de l’énorme lustre à chandelles qui éclairait la pièce.
Le plan de table avait été organisé par François Ier lui-même et il avait pour la première fois exigé une alternance stricte entre hommes et femmes. Cela surprit les convives mais le Roi avait une réponse toute prête : « Nous fêtons un mariage ! Alors donnons l’exemple, car un mariage ne peut se faire qu’entre deux personnes qui ne sont pas de même sexe. » Il y avait une seule exception à la règle : le Pape avait été placé aux côtés de François Ier.
La Cour se trouva charmée par les manières de Catherine de Médicis. De toute façon, elle était italienne et tout ce qui était italien était à la mode. Et il y avait son ascendance elfique qui rajoutait une touche d’exotisme troublant. Des rumeurs circulaient sur toutes les lèvres qu’elle avait amené quantités d’objets magiques de Florence et tous brûlaient d’en savoir plus.
Il y eut bien sûr les facéties de Triboulet. Le Roi l’avait prévenu : « Le Pape sera présent. Alors je sais que tu sais que c’est un…
— Un homophile ? Un englandé ? Un branleur de pique ? Un émigré de Gomorrhe ?
— Oui, tout ça… Et je ne veux pas d’incident diplomatique. Donc tu peux dire toutes les blagues qui te chantent mais pas sur ce sujet. Sinon le dernier spectacle que tu donneras en public sera ton écartèlement suivi de ton éviscération, compris ?
— Oui, le genre de spectacle où il est difficile de faire un bis…
— Et sur la religion, aussi, tu resteras modéré.
— D’accord, je ferai une croix dessus.
— Et c’est un demi-elfe. Alors il est susceptible avec les blagues sur les oreilles pointues.
— Ce n’est pas tombé dans celles d’un sourd.
— Bref, il vaut peut-être mieux que tu te taises. Jongle, marche sur les mains, fais des pirouettes et ferme-la. »
Triboulet avait soupiré. Ses articulations lui faisaient mal. Il aurait donné beaucoup pour retrouver le médecin qui l’avait remis d’aplomb près de dix ans auparavant, au moment de la mort de la Reine Claude. Mais il fit bravement ses acrobaties accompagnées par les notes d’une viole de gambe désaccordée. Des petites clochettes à ses poignets et ses chevilles tintèrent au moindre de ses mouvements, rajoutant une couche de notes fausses et hors du rythme. Les traits de son visage déformés par la douleur parurent comme des grimaces qui firent rire l’assistance.
En parallèle dans les rues, une grande fête populaire se déroulait. On lançait des gros bâtons vers une oie attachée par les pattes à un piquet penché et celui qui arrivait à l'assommer pouvait la ramener chez lui. Un musicien jouait un air entrainant avec sa vielle à roue et sur les carrefours, on dansait le branle et le passepied. Saisie par la frénésie de la musique, une femme prit par la main l’un des gardes du Pape qui attendait dehors et elle se mit à danser avec lui. Elle trouva sa main froide, surprit son regard vitreux et se rendit compte que c’était un mort-vivant. Elle hurla et le lâcha et on dut l’enfermer dans un asile pour le restant de ses jours.
Au festin, vint le moment des desserts. Ils furent amenés par des serviteurs qui les déposèrent avec cérémonie sur les grandes tables recouvertes de nappes dont la blancheur avait souffert des sauces des mets précédents. Catherine de Médicis avait amené avec elle une cuisinière qui avait préparé une spécialité florentine : le sabayon, un mélange mousseux de vin blanc, de jaune d’oeuf et de sucre qui accompagnait des dés de fruits. Plusieurs convives se demandèrent s’il y avait quelque magie mais ils furent déçus lorsque Catherine leur expliqua la recette et qu’ils se rendirent compte que c’était de la simple cuisine : « Mais la bonne cuisine qui enchante les palais n’est-elle pas la plus belle des magies ? » se défendit Catherine. On lui concéda qu’elle avait de l’esprit, ce qui était important pour briller à la Cour mais ce n’était pas vraiment ce qu’on avait attendu d’elle. On avait espéré une féerie elfique, une mémorable magie qui enchanterait les rétines et les papilles et voilà qu’elle amenait un mélange de vin, d’oeuf et de sucre.
L’intérêt que lui portait la Cour sembla diminuer d’instant en instant. On commençait à l’appeler “La marchande”. Les Médicis étaient considérés comme des parvenus, des vendeurs de tissus qui avaient accédé au pouvoir par leur argent et non par leur noblesse ou leurs exploits sur les champs de bataille. Et si en plus, elle ne savait même pas faire de magie, elle n’était plus vraiment digne qu’on lui portât trop d’attention.
Tous ces commérages, un elfe les entendit : Sebastiano de Montecuccoli. C’était le secrétaire que Clément VII avait assigné à Catherine de Médicis. L'elfe décida qu’il ne dirait rien à la nouvelle mariée. Mieux valait la laisser dans l’ignorance de certaines choses. Il avait une mission bien précise confiée par le Pape et rien ne devait l'en détourner.
Après le dessert, chacun des convives, repu, se laissa aller contre le dossier de son siège. C'était le moment de danser et les jeunes époux devaient ouvrir le bal. Ils se levèrent et s’avancèrent au centre de la pièce alors que les premières notes s'élevaient. Henri était obnubilé par les pieds nus de son épouse et il craignait de marcher dessus par maladresse et de lui faire très mal. Alors ingénument, il ôta ses bottes et se mit pieds nus également. Cela attendrit toute l'assistance. Mais ce fut une précaution inutile car il dansa plutôt habilement. Il avait maintes fois répété avec un Maître de Danse. Catherine, quant à elle, avait la grâce naturelle que lui apportaient ses origines elfiques. Sa chevelure se soulevait et retombait sur ses épaules au gré des mouvements et cette respiration faisait exhaler des parfums qui troublèrent un instant son jeune époux. Le temps semblait suspendu, mais le rythme de la musique et de la danse ne l’était pas.
D’autres danseurs vinrent les rejoindre et Henri fut heureux de ne plus se trouver au centre de l’attention de tous. Puis arriva le moment où le jeune couple se retira dans ses appartements en se tenant par la main, sous les applaudissements de l’assistance. Les joues des deux mariés furent unies dans un même rougissement.
Henri était particulièrement angoissé par ce qui devait arriver ensuite. Un jour, avec son bon ami Gaspard de Coligny, ils s’étaient amusés à comparer lequel des deux avait le plus long sexe en érection. C’est alors qu’il s’était rendu compte non seulement que celui de Coligny était un peu plus long (quoique plus fin) mais que l’orifice par lequel s’écoulait l’urine et la semence n’était pas positionné au même endroit. Chez Henri, il n’était pas au bout mais décalé sur le côté bas du gland.
« C’est pas normal, s’était exclamé Gaspard.
— Non, c’est toi qui n’es pas normal.
— Écoute, regarde les vits des chevaux, des chiens… Tous ont l’orifice au bout. C’est logique. Dieu l’a surement voulu ainsi. C’est toi qui as un problème. »
L’érection d’Henri avait flétri comme neige au soleil et il était ressorti angoissé de tout cet épisode. C’est donc la gorge et le ventre noués qu’il s’éloigna avec son épouse vers la chambre nuptiale. Il semblait qu’il chercha brièvement du regard quelqu’un dans l’assistance qu’il ne trouva pas avant de quitter la pièce.
« Il me parait un peu jeune. Il saura trouver l’entrée ? demanda à brûle-pourpoint le Pape au Roi.
— Je l’espère. Moi, j’ai toujours dit qu’il fallait s’entraîner avant la nuit de noces. Quant à sa jeunesse, il a tout de même suffisamment de poils aux couilles pour leur tenir chaud l’hiver. Tout devrait fonctionner correctement. »
François soupira car il savait qu’Henri n’avait pas suivi ses conseils de s’entraîner avant et qu’il était resté puceau. Il se rappela vaguement que jadis une des nourrices d’Henri lui avait confié qu’il y avait quelque chose de bizarre sur son vit, mais que cela ne devrait pas poser de problème pour copuler quand il serait plus grand. Et c’était bien là l’essentiel.
Les lèvres du Pape, encore luisantes des sauces grasses qu’il avait appréciées s’élargirent en un sourire puis se refermèrent vite. Il souhaitait aborder un sujet autrement plus grave :
« Je vais frapper d’excommunication Henry VIII.
— Ce n’est pas une surprise. Je vous comprends. Mais cela ne changera rien à l’affaire.
— Effectivement. Cela se saurait si on pouvait régler les problèmes de ce monde avec quelques Pater Noster. Quant à vous, pour l’instant, je ne vous porte pas rigueur de votre complicité.
— Quelle complicité ? demanda innocemment François Ier en soulevant les sourcils.
— Une petite chapelle à Saint-Inglevert, ça vous dit quelque chose ?
— Une fort jolie chapelle, ma foi…
— …pour un fort vilain tour6 !
— Si vous n’aviez pas été aussi intransigeant, Saint-Père, Henry VIII serait resté dans le giron de Rome.
— Je gage que cela vous a fait plaisir d’énerver Charles Quint en rendant folle de chagrin sa tante Catherine d’Aragon. Je peux vous comprendre, que le coeur de l’Empereur se remplisse de pus ! Mais cela s’est fait à mes dépens, et aux dépens de toute la Chrétienté. Nous sommes divisés comme jamais. Même quand il y avait deux Papes, la situation était plus tenable. Voilà une drôle de manière de fêter les 1500 ans de la crucifixion de Jésus.
— Henry VIII se calmera. La Boleyn lui donnera un fils et tout rentrera dans l’ordre.
— C’est ce qu’on disait avec Luther aussi. Qu’il se calmera et que tout rentrera dans l’ordre. Je ne vous demande pas de vous repentir. Je vous demande de ne pas renouveler ce genre de maladresse. »
Le visage de François se crispa à l’entente du dernier mot prononcé par le Pape mais il ne répondit rien. Dans le fond, il savait que le Pape avait raison. Le Roi de France n’était-il pas surnommé Rex christianissimus depuis de nombreux siècles ? Or François Ier contribuait à diviser la Chrétienté. Le souvenir plus qu’agréable de la nuit de noces lui revint tout de même à l’esprit. Cela en a-t-il valu la peine ? Oui, sans doute. Il avait connu une jouissance en Anne Boleyn comme il n’en avait pas eu depuis longtemps.
François préféra concentrer son attention sur le Dauphin qui boudait dans un coin. Le Roi contempla avec déplaisir son fils aîné, dénué de charisme, avec des mouvements sans aucune grâce, comme s’il était encombré de sa propre personne et qu’il ne savait pas quoi en faire. Le Roi lui fit un signe de la main pour qu'il s'approche. Le Dauphin, pour qui cette soirée tenait de la torture, commença par traîner les pieds puis se rappelant que le Pape était assis à côté de son père, il adopta une démarche plus digne. Clément VII lui donna la Bague du Pêcheur à baiser ce que le Dauphin fit avec dévotion. « La prochaine fois que le Pape viendra en France, ce sera pour bénir ton propre mariage, dit François Ier. Nous allons te trouver une bonne épouse qui nous arrangera dans nos affaires d’État et qui ne soit pas trop moche. En attendant, ce soir, je veux que tu séduises une des invitées et je veux la trouver dans ton lit avant que sonne matines. »
Le Dauphin afficha un air scandalisé et jeta des petits coups d’oeil inquiets au Pape. Celui-ci souriait, soulignant la bénignité de ce qui venait d’être évoqué. Cela ne rassura pas complètement le Dauphin. Il s’inclina et partit avec la même démarche qu’un condamné qui va monter sur l’échafaud.
***
Le lendemain matin, Catherine et Henri furent réveillés par le Pape lui-même. Le Souverain Pontife qui était allé dormir à l’Abbaye Saint-Victor avait demandé à ce qu’on le réveille suffisamment tôt pour retourner au Palais où avait eu lieu la fête et surprendre les jeunes mariés dans leur lit conjugal à baldaquins en velours. Il les contempla d’un air attendri, chercha du regard une tache de sang sur le drap qu’il finit par trouver et bénit leur accouplement. La nuit de noces s’était plutôt bien passée. Henri avait reçu quelques jours auparavant les conseils très précis de son père, expliqués en un langage imagé. Plus étonnamment, il avait aussi obtenu des conseils de la part de Diane de Poitiers. La douce amitié entre elle et Henri ne s’était pas démentie durant les dernières années. Et il y avait même un peu plus que de l’amitié. Les premiers émois solitaires d’Henri avaient eu lieu en pensant à elle. Il lui avait caché le mariage avec Catherine de Médicis, et elle l’avait appris par les commérages de la Cour et non par sa propre bouche : « Petit cachottier ! lui avait-elle dit. Je suis très contente pour vous. Saviez-vous que nous sommes cousines ? Le grand-père maternel de Catherine est le frère de ma grand-mère paternelle. » Henri avait acquiescé en silence, tout en oubliant presque instantanément le détail généalogique qui venait de lui être confié. D’un côté, il s’était senti étrangement soulagé que Diane ne se fâche pas. D’un autre côté, il avait été attristé qu’elle ne manifeste pas un peu de jalousie. Cela voulait dire qu’elle ne l’aimait pas ou plus précisément qu’elle ne l’aimait pas de la manière dont il fantasmait leur relation.
Une fois le Pape parti de la chambre conjugale, Henri ne sut que faire avec Catherine. La jeune mariée se leva puis se dirigea vers sa cassone et choisit ses vêtements pour la journée. Henri se leva à son tour et prit congé d’elle.
Quant au Dauphin François, le Roi le trouva dans un lit avec la fille de Duc de Nemours et il en fut satisfait. Les deux amants dormaient encore mais le Roi réveilla sans ménagement son fils aîné : « Alors, c’était bien ? Tu vois bien que quand il y a une fête, il faut prendre son plaisir.
— Euh, oui, oui, murmura le Dauphin, une partie de son esprit encore prisonnier dans les filets du sommeil.
— Tu verras, quand tu seras Roi, tu deviendras le dispensateur des plaisirs et l’ordonnateur du bonheur à la Cour. Tu devras te soucier que chacun soit heureux. » Le Dauphin malgré son esprit embrumé, réalisa que cela allait être difficile pour lui, car il ne savait déjà pas lui-même comment être heureux.
François Ier retrouva le Pape dans la grande salle des fêtes où des serviteurs ôtaient les guirlandes de fleurs entourant les colonnes et qui commençaient à faner. Tous deux furent contents que la nuit ait été riche en copulations.
« Bien ! Ceci étant fait, parlons affaire ! s’exclama François Ier.
— Mais nous avons déjà fait affaire… Vous allez bientôt recevoir la dot de 100.000 écus d’argent.
— Certes, mais je vous propose de jouer encore un mauvais coup à Charles.
— Cela devient une excuse bien commode.
— J’en conviens, mais elle est fort jouissive, comme vous l’avez remarqué hier. Alors voilà : la France doit se tailler un Empire dans le Nouveau Monde. Pour l’instant, les tentatives ont été infructueuses mais je compte bien y remédier. Or une Bulle pontificale signée par l’un de vos prédécesseurs, Alexandre VI…
— Le Pape Borgia, oui…
— Lui-même. Cette Bulle pontificale, disais-je, répartit les nouvelles terres hors d’Europe entre l’Espagne et le Portugal. Et la France alors ? C’est pourquoi je suggère que vous émettiez une nouvelle Bulle stipulant que la répartition des terres entre Espagne et Portugal ne concerne plus les découvertes ou les conquêtes ultérieures faites par… d’autres couronnes, si vous voyez où je veux en venir. »
Le Pape ferma les yeux qu’il avait déjà mi-clos habituellement et réfléchit aux implications d’une telle disposition.
« J’accepte. Mais en échange, vous arrêterez vos relations avec les Turcs.
— Quoi ? Quelles relations ? Ce sont des barbares et des…
— Nous avons des informations très précises. Depuis plus de dix ans, vous jouez double jeu. Cela a commencé quand un de vos espions à Venise a fait passer une grande perle rouge aux Turcs. Avec elle, ils ont pu piéger le dragon qui protégeait les Hospitaliers à Rhodes7.
— Comment ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je ne me souviens d’aucun ordre venant de ma personne pour faire ça !
— Ensuite, continua imperturbablement le Pape, lors de votre passage dans les prisons de l’Empereur, votre mère a envoyé des émissaires pour que le Sultan attaque les terres impériales. Bilan : les Turcs n’ont pas tant attaqué les Habsbourgs que la Hongrie et le pauvre Ludvik de Bohême est mort et les Habsbourgs ont pris sa place sur le trône de Bohême et sont devenus plus puissants que jamais ! Le niez-vous ?
— Ma mère… Ma mère faisait parfois des bêtises, vous savez…
— Et nous soupçonnons que vous avez des accords commerciaux qui permettent à vos marchandises d'être vendues au souk du Caire.
— Si cela vous offense, allez vous plaindre aux Vénitiens qui ont des accords commerciaux autrement plus importants avec les Turcs ! »
François Ier se pinça les lèvres. En s’emportant, il venait maladroitement de confirmer les soupçons. Bon, je n’ai pas dévoilé que la France bénéficie aussi d’une réduction des péages et des taxes.
Le Pape soupira : « Nous n’arriverons jamais à rien si nous nous chamaillons de la sorte.
— Je suis bien d’accord. Pourquoi vais-je continuer à traiter avec les Turcs à votre avis ? Pour mieux combattre Charles et son frère Ferdinand ! Nous avons peut-être rendu les Habsbourgs plus forts et cela est dû à la maladresse de ma mère. Mais c’est temporaire et nous allons maintenant les affaiblir une bonne fois pour toutes. Vous détestez toujours Charles au moins autant que moi, pas vrai ? D’une certaine manière, il nous a tenu prisonnier l’un comme l’autre… »
La haine, le puits de haine qui affleurait à la surface de l'esprit de Clément VII, il était trop tentant d'y plonger à nouveau. Ce n'était pas ce que l'on attendait d'un Pape et Clément VII en était déchiré mais il y avait une jouissance à haïr qui ne pouvait pas être niée. Cela donnait un but, cela donnait de l'énergie. C'était aussi puissant que de la potestas.
« Oui, bien sûr que je déteste toujours Charles, répondit le Pape et le nom de l’Empereur avait été plus craché que prononcé, comme on se débarrasserait d’un poison posé sur la langue.
— Alors laissez les Protestants et les Turcs se déchainer sur ses terres comme les sept plaies d’Égypte ! Voilà la revanche sur votre Rome humiliée ! Il faut arrêter les postures. Je suis sûr que pour vous aussi la fin justifie les moyens. »
Clément VII crut un moment que le Roi de France savait qu’il avait tenté en vain de faire assassiner Charles Quint avec une Ombre trois ans auparavant à Bologne8.
« Le chaos va régner sur le territoire de Charles et il sera discrédité, continua François Ier. Et après, nous deux, nous montrerons ensemble que nous sommes capables de rétablir l’ordre et nous écraserons les Turcs et les Protestants. Plus rien ne pourra nous résister. »
Le Pape dut admettre que ces paroles sonnaient comme une jolie musique à ses oreilles. Il acquiesça en silence, et fit un signe de croix au-dessus de la tête du Roi de France.
***
Quelques instants plus tard, profitant d’un moment de solitude, alors que François Ier était parti assister à un tournoi au pied de la colline de La Garde, Clément VII fit venir Sebastiano de Montecuccoli, le secrétaire qu’il avait choisi pour Catherine de Médicis et qui allait rester avec elle en France : « Tout va bien ? demanda le Pape.
— Très bien.
— Notre plan fonctionne-t-il ?
— Les premiers rouages sont en place.
— Alors parfait. Quoiqu’il arrive, il faudra aller jusqu’au bout. »
4 Catherine et Henri sont nés à 13 jours d’intervalle.
5 Voir 1530-1532
6 François Ier a été le témoin du mariage de Henry VIII et d’Anne Boleyn dans la chapelle de Saint-Inglevert.
7 Voir 1520-1522
8 Voir 1530-1532
Il est bon de choisir ce qu'on a : quelle peine pour l'âme de désirer ce qu'elle n'a pas !
Hésiode
« Mon maître, l’Empereur Charles Quint, proteste avec la plus grande fermeté !
— Je n’en suis point étonné et j’en prends note, répondit le Chancelier Cromwell à Eustache Chappuis, l’ambassadeur impérial.
— Le devoir d’un Prince Chrétien est de respecter l’Église et les liens sacrés du mariage !
— Justement. Catherine d’Aragon n’aurait jamais dû se marier avec Henry après son mariage avec son frère Arthur. Comme Arthur est mort, elle est donc désormais une simple veuve, avec le titre traditionnel de Princesse Douairière. Sa fille Mary est déclarée illégitime et écartée de la succession au trône.
— C’est une honte ! Un scandale !
— C’est vous qui le dites ou c’est votre maître l’Empereur ?
— Les deux !
— Oui, vous semblez prendre cette affaire bien à coeur. Sachez que la Princesse Douairière Catherine d’Aragon sera logée hors de Londres dans un château tenu secret et que je vous mets au défi d’essayer de la retrouver et de prendre contact avec elle que ce soit par écrit ou par paroles. »
Chappuis pâlit. Il se rendit compte que l’entretien qu’il avait eu avec Catherine d’Aragon quelques jours auparavant avait peut-être été le dernier.
« Vous allez achever de briser cette femme, alors qu’elle n’a voulu que le bien de l’Angleterre, le bien d’Henry.
— Puis-je vous parler sincèrement, Chappuis ? Je l’admire. C’est une femme forte qui saura surmonter cette ultime épreuve.
— Vous aurez l’air malin quand on l’aura trouvée pendue comme votre ancien maître Wolsey ! Combien de cadavres vous faudra-t-il encore pour poursuivre votre ascension ?
— Cela ne dépend pas de moi. Vous pouvez poser la question directement au Roi.
— Mais il ne veut pas me voir, le Roi. C’est un lâche !
— Attention, Chappuis. Vous vous écartez de toute forme de courtoisie diplomatique. La Reine Anne Boleyn a peut-être dompté le Roi, cela ne veut pas dire que ses appétits sont complètement éteints. » Le Chancelier montra du doigt ses canines. Chappuis eut une grimace de dégout et se retourna pour quitter la pièce.
« Je compte sur vous pour assister au couronnement de la nouvelle Reine », dit le Chancelier Cromwell. Ce n’était pas une question. Chappuis eut un bref arrêt puis poursuivit sans répondre son mouvement vers la sortie.
***
Le jour du couronnement de la Reine était arrivé. Anne Boleyn entra dans Londres depuis Greenwich par une barge aux décorations somptueuses, avec mille bannières et rubans. L’embarcation était entourée d’une myriade de petits bateaux qui lançaient des confettis et des serpentins sur l’eau de la Tamise. La Reine était radieuse, le bonheur embellissant encore ce qui était déjà beau en elle. Elle portait une large robe de brocarts aux reflets changeants. Il s’agissait de cacher par décence qu’elle était déjà enceinte, même si le secret commençait à s’ébruiter à Londres. La barge passa devant la Tour de Londres d’où les prisonniers regardèrent passer la nouvelle Reine, les mains accrochées aux barreaux des petites fenêtres de leur cellule puis elle accosta sur un appontement aménagé pour l’occasion en face de l’Abbaye de Westminster.
Anne salua la foule qu’elle trouva peu fournie. Une petite moue sur sa figure indiqua qu’elle en était déçue. On était le 1er juin, un soleil éclatant rayonnait sur Westminster et peut-être les Londoniens n’étaient-ils pas habitués à autant de lumière. Au passage de la future Reine, certains interrompirent à peine leurs discussions sur le prix de l’aune de drap ou le dernier chant à la mode dans les tavernes. Anne Boleyn résista à la volonté d’accélérer le pas. Elle toucha comme pour se rassurer le superbe pendentif avec des gemmes filetées d’or qu’Henry lui avait offert puis elle salua à nouveau la foule de la main. Il y eut quelques applaudissements mais ce fut étrangement comme si on entendait avec plus d’intensité ceux qui n’applaudissaient pas. Une vieille femme qui portait sur l’épaule un lourd sac de toile grossière attendait impatiemment que le défilé se termine : « C’est que j’ai mes légumes à amener au marché, moi ! » Elle changea son sac d’épaule tout en continuant à maugréer puis elle se résigna à le poser par terre en soupirant : « Ça n’en finit pas ! »
Anne Boleyn passa sous un arc de triomphe érigé pour elle par Hans Holbein, un artiste allemand récemment venu du continent. Henry VIII avait tout de suite trouvé comment l’employer. Au son d’une quinzaine de trompettes ornées de pennons avec les armoiries des Tudors, Anne s’arrêta devant le portail de la Cathédrale de Westminster puis elle pénétra dans le vaste vaisseau de pierre, étroit mais très haut. À son passage, il y eut des raclements de gorge et des chuchotements discrets. Sur l'un des rangs, l’Ambassadeur Eustache Chappuis se tenait silencieux, raide comme un piquet.
L’Archevêque de Canterbury, Thomas Cranmer se trouvait devant l’autel. Sa figure rappela à Anne le mariage bucolique et discret au milieu des champs où il avait également officié. Et lui rappela la nuit qui avait suivi où elle avait fait l’amour avec deux Rois. Le cadre était bien plus solennel en ce jour. Anne reçut la bénédiction de l'Archevêque puis elle s’assit sur le trône somptueux qui avait été installé sur un petit piédestal.
Mais où était Henry ? Où était le Roi ?
Tout à coup, un rugissement fut entendu et un lion couronné s’avança dans la nef. Les jambes de certains membres de l’assistance devinrent flageolantes avec une forte envie de les utiliser pour s’enfuir. Mais à la démarche calme et altière du fauve, tous comprirent que le Roi n’était pas en colère. Bien au contraire, il contrôlait maintenant ses transformations et le bonheur de voir Anne Boleyn couronnée Reine n’avait été qu’un catalyseur. Il était fier de pouvoir se laisser admirer en fauve et ses yeux jaunes brillaient à la lumière des centaines de bougies qui ornaient la cathédrale.
Le lion s’arrêta devant Anne et la tête à la crinière rousse s’inclina. La nouvelle Reine comprit que le lion lui offrait la couronne. Elle la saisit des deux mains, la décolla de la tête du fauve, la leva bien haut puis se la plaça elle-même sur la tête. Le lion émit un rugissement de triomphe qui résonna dans toute la cathédrale.
***
Quelques instants plus tard, Henry VIII reprit sa forme humaine dans un endroit discret, s’habilla et vint rejoindre sa Reine à la fête qui démarrait sur le gazon taillé avec minutie des jardins du Saint James Palace. Il la trouva resplendissante et pas seulement à cause d’un rayon de soleil qui vint illuminer la couronne dorée garnie de pierres précieuses qu’elle avait gardée sur sa tête. Ils échangèrent un regard complice puis ils plongèrent ensemble, main dans la main, dans la foule des courtisans qui s’abimèrent en inclinaisons et se répandirent en félicitations tout en s’écartant pour laisser passer le couple royal.
« Quand est-ce qu’on leur annonce ? chuchota Anne à l’oreille du Roi en cachant sa bouche avec sa main.
— Pas aujourd’hui... Attendons... Jusqu’à ce que tu ne puisses plus le cacher, répondit Henry.
— Mes servantes, celles qui m’habillent et me lavent ne peuvent pas ne pas avoir remarqué.
— Tu leur as bien précisé ce qui leur arriverait si elles parlent ?
— Oui. »
Après avoir reçu les félicitations de tous les invités, Henry et Anne se séparèrent pour aller discuter avec ses courtisans ou ses courtisanes attitrés qui avaient tous mis leurs plus beaux atours. Les deux conversations furent enveloppées de la même plaisante musique qu’un quatuor produisait et qui accompagnait la voix de Mark Smeaton, le chanteur officiel de la Cour.
Le Chancelier Cromwell faisait les cent pas et tout en regardant le funambule qui traversait sur un fil l’espace entre les deux tours du château, il jetait des coups d’oeil furtifs vers le Roi. Celui-ci interrompit la conversation qu'il avait avec un quelconque Lord qu'il congédia puis fit un signe de la main pour que Cromwell s’approche. Le Roi appréciait la diligence et l’efficacité de son nouveau Chancelier, mais il le trouvait trop maigre, tout comme l’avait été Thomas More. Il y avait quelque chose d’inquiétant à voir ces hommes qui résistaient à toute tentation d’excès et qui le renvoyaient à ses propres débauches en tout genre.
« Votre Majesté, dit Cromwell après s’être incliné, l’Ambassadeur impérial Eustache Chappuis est venu au couronnement mais refuse de reconnaître Anne Boleyn comme Reine.
— Bien sûr qu’il refuse. C’est la première étape : le déni, répondit Henry VIII avec amusement.
— Cela va poser des problèmes diplomatiques.
— Eh bien, ce ne sera pas la première fois, répliqua le Roi, agacé car il n’avait pas envie de penser à ces choses-là en ce jour joyeux où sa Reine de coeur était à l’honneur. Cromwell, est-ce que vous êtes marié ?
— Euh… Je l’ai été, mais je suis veuf. L'épidémie de suette d'il y a quelques années...
— Est-ce qu’on vous a gâché votre mariage avec des considérations déplaisantes ?
— Euh, non, Sire.
